DE LA DÉFINITION DES PHÉNOMÈNES RELIGIEUX
Par M. ÉiiiLE DURKIIEIM
Puisque la sociologie religieuse traite des faits religieux, elle doit commencer par les définir. Nous disons les faits religieiiXy et non la religion ; car la religion est un tout de phénomènes religieux, et le tout ne peut être défini qu'après les parties. Dailleurs, il y a une multitude de manifestations religieuses qui ne ressortissent à aucune religion proprement dite ; il y a, dans toute société, des croyances et des pratiques éparses, individuelles ou locales, qui ne sont intégrées dans aucun système déterminé.
Cette définition initiale ne saurait évidemment avoir pour objet d'exprimer l'essence delà chose définie. Elle ne peut que délimiter le cercle des faits sur lesquels va porter la recherche, indiquer à quels signes on les reconnaît et par où ils se distinguent de ceux avec lesquels ils pourraient ^tre confondus. Mais quoique cette opération préliminaire ne touche pas directement au fond des choses, elle est indispensable si Too veut savoir avec quelque précision de quoi Ton parle. Pour qu'elle soit utile, il n'est même pas nécessaire qu'elle donne dès à présent des résultats rigoureusement définis. Il ne peut être question de trouver d'emblée les frontières exactes qui délimi-
E. Di'RKUEi.M. — Année sociol., 1898. 1
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tent le domaine du religieux, si tant est qu'il y eu ait. Nous ne pouvons que reconnaître en gros le terrain, en prendre une première vue, dégager et caractériser un groupe important de phénomènes qui doit appeler avant tout autre l'attention du savant. Si modeste que soit le problème ainsi posé, on verra que la manière dont on le résout n'est pas sans influence sur l'orientation générale de la science.
C'est dire que, pour procéder à cette définition, nous devrons commencer par laisser complètement de côté l'idée plus ou moins flottante que chacun de nous peut se faire de la religion; car c'est le fait religieux lui-même qu'il s'agit d'atteindre, non la manière dont nous nous le représentons. Il faut sortir de nous-mêmes et nous mettre en face des choses. La méthode pour y parvenir est, d'ailleurs, fort simple et nous l'avons assez souvent exposée pour qu'il n'y ait pas lieu de la justifier à nouveau. Si, parmi les faits sociaux, il s'en rencontre qui présentent en commun des caractères immédiatement apparents, et si ces caractères ont une suflisante affinité avec ceux que connote vaguement, dans la langue commune, le mot de religieux, nous les réunirons sous cette même rubrique ; nous en ferons ainsi un groupe distinct, qui se trouvera tout naturellement défini par les caractères mêmes qui auront servi à le constituer. Sans doute, il sera possible que le concept ainsi formé ne coïncide pas de tous points avec la notion qu'on se fait couramment de la religion. Mais il n'importe ; car notre but n'est pas simplement de pré- ; ciser le sens usuel du mot, mais de nous donner un objet ' de recherche qui puisse être traité par les procédés ordinaires de la science. Or, pour cela, il faut et il suffit qu'il puisse être reconnu et observé du dehors et qu'il comprenne tous les faits susceptibles de s'éclairer les uns les autres, mais ceux-là seulement. Quant à la faculté que nous nous accordons de conserver néanmoins le terme vulgaire, elle se justifie sans peine du moment que les divergences ne sont pas assez importantes pour rendre nécessaire la création d'un mot nouveau *.
Puisque cette définition doit s'appliquer à tous les faits qui présentent les mêmes caractères distiuctifs, nous n'avons pas à faire de choix entre eux, selon qu'ils appartiennent aux
{1) V. Texposé plus complet de cette règle de méthode dans nos Règles dt lamé th. sociol,^ p. 43 et suiv.
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