‹ L'Année sociologiqueChapitre 7 sur 133 · E. DURKHEIM. — DÉFINITION DES PHÉNOMÈNES RELIGIEUX · texte numérisé non relu

E. DURKHEIM. — DÉFINITION DES PHÉNOMÈNES RELIGIEUX

espèces sociales supérieures ou bien, au contraire, aux formes les plus humbles de la civilisation. Les uns et les autres doivent être réunis dans la même formule, s*ils ont les mêmes caractéristiques. Une telle promiscuité répugne, il est vrai, à certains esprits. Ne voyant dans les religions des peuples primitifs que des superstitions grossières, ils se refusent à te9 rapprocher trop étroitement des cultes idéalistes des peu|de8 civilisés. Tout au moins, dit-on, ce que les premières peuvent avoir de proprement religieux n'y est encore qu'à rétat rudimentaire. C'est un germe indistinct qui ne se détermine qu'en se développant. Si donc l'on veut arriver à en connaître là nature véritable, c'est au plus haut point possible de son évolution qu'il faudra l'observer ; c'est aux formes les plus épurées du christianisme, et non pas à la magie puérile des Australiens ou des Iroquois, qu'il faut demander les éléments de la définition cherchée. C'est seulement quand la vraie religion aura été définie de cette manière qu'il sera possible de revenir aux autres, pour y distinguer ce qu'elles peuvent contenir de religieux K — Mais à quel signe reconnaitra-t-on qu'une religioo est supérieure aux autres ? A ce qu'elle est plus récente ? Mais le mahométisme est postérieur au christianisme. A ce qu'elle présente mieux les caractères de la religiosité ? Majs pour pouvoir s'en assurer, il faut déjà connaître ces caractères; on tourne dans un cercle. En réalité, les définitions que l'on établit par cette méthode ne font jamais qu'exprimer, sotis forme abstraite, les préjugés confessionnels des savants qui les proposent ; elles sont donc dénuées de toute valeur scientifique. Si nous voulonis arriver à des résultats plus impersonnels et plus objectifs, il faut avoir soin de mettre à Técart toute prénotion et laisser les choses se classer, pour ainsi dire, d'elles-mêmes, selon leurs ressemblances et leurs différences, à quelque époque de l'histoire qu'elles se rapportent et de quelque manière qu'elles affectent notre sensibilité individuelle.

Mais, avant d'appliquer nous-même ces principes, il n*est pas sans intérêt d'examiner quelques-unes des définitions qui sont le plus en usage.

(I) V. E. Caird, The Evolution of Religion, I, p. 46. Cette préoccupation théologique et eonfessionneUe est, d'ailleurs, assez générale dans Técole anthropologique anglaise. V. également le livre de Jevons.

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l'aniNék sociologique. 1898

Dans son Introduction à la science des religions fp. 17), Max Mûller a donné la définition suivante : « La religion est une faculté de Tesprit qui... rend Thomme capable de saisir Tinûni sous des noms différents et des déguisements changeants. Sans cette faculté, nulle religion ne serait possible, pas môme le culte le plus dégradé d'idoles et de fétiches, et, pour peu que nous prêtions Toreille, nous pouvons entendre dans toute religion un gémissement de l'esprit, le bruit d'un effort pour concevoir Tinconcevable, pour exprimer Tinexprimable, une aspiration vers l'Infini. » Dans un ouvrage ultérieur*, il maintient cette définition dans ce qu'elle a d'essentiel. La religion consisterait donc en un système de croyances et de pratiques, relatives à nn nescio quid, impénétrable aux sens comme à la raison ; elle se définirait par son objet, qui serait le même partout, et cet objet, ce serait le mystère, l'inconnaissable, l'incompréhensible. C'est à cette même conclusion qu'arrive Spencer et, avec lui, toute l'école agnosticiste : « Les religions, diamétralement opposées par leurs dogmes officiels, s'accordent cependant, dit-il, à reconnaître tacitement que le monde, avec tout ce qu'il contient et tout ce qui Tentoure, est un mystère qui veut une explication »; elles consistent donc esseïitiellement dans « la croyance à \'om ni présence de quelque chose qui passe l'intelligence^ ». LMais, outre que ces formules sont bien vagues, elles ont le tort de prêter aux peuples primitifs, et même aux couches inférieures de la population chez les peuples les plus avancés» une idée qui leur est complètement étrangère. Sans doute, quand nous les voyons attribuer à des objets insignifiants des vertus extraordinaires, peupler l'univers de principes étranges, faits d'éléments si disparates qu'ils en sont irreprésentables, doués de je ne sais quelle ubiquité inintelligible, nous trou-

(1) Ongine el développement de la religion, Paris, Reinwald, 1879, p. 21. On remarquera que, dans cette définition et dans celles qui suivent, c'est la religion qui est définie, non le fait religieux. On suppose que toute religion est une réalité aux contours nettement déterminés et qu'elle ne laisse pas de fait religieux en dehors d'elle; conception qui est loin d'être adéquate aux faits.

('2) Premiers principes, tr. fr., p. 38-39. — V. Cair, !, p. 60 et suiv.

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