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SOCIOLOGIE ÉCONOMIQUE

Par M. François SIMIAND

La méthode sociologique en économie, dès qu'elle ne se borne plus à éclairer du point de vue social les problèmes généraux et théoriques, rencontre des difficultés considérables à organiser Tétude scientifique de la matière concrète qui lui est offerte très complexe, indéfiniment diverse et indéfiniment variée. L'étude scientifique du réel a pour tâche assurément d'en former des abstractions, propres à mettre en évidence les rapports simples, tout en restant aussi exactes •que possible. Mais ici quel principe d'abstraction suivre ? Les pratiques actuelles, plus ou moins raisonnées, divergent beaucoup à cet égard. Le succès n'a pas encore assez favorisé l'une d'elles pour que les autres soient à éliminer ; il est possible que plusieurs systèmes doivent coexister, et môme se superposer et se combiner, pour exprimer cette réalité convenablement. En tout cas ne serait-il pas à tout le moins provisoirement prudent d'établir toujours un premier degré d'abstraction, une limitation (large d'ailleurs) dans le temps et dans l'espace? Cette limitation existe presque toujours, dès maintenant, mais tacitement : or elle est ainsi aisément oubliée et la généralisation injustifiée s'ensuit. Ne vaudrait-il pas mieux toujours l'exprimer? Ce premier cadre déterminé, des limitations et abstractions de principe autre peuvent s'y établir librement. C'est à l'épreuve que la valeur respective en sera jugée'.

(t) Pour prévenir tout malentendu, il peut être utile de répéter que la bibliographie économique ici présentée ne prétend pas être complète. Elle s'attache seulement à montrer des exemples, à signaler le besoin, à indiquer la matière d'une éccmomie proprement sociologique.

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I. — CONCEPTION DE LA SCIENCE ÉCONOMIQUE. ÉCONOMIE GÉNÉRALE ET THÉORIQUE

Dr. Karl BUECHËR. -- Die Entstehung der Volkswirtschaft. Vortràge uûd Versuche, zweite, stark vermehrte Auflage {La formation de l'économie nationale, coaf érences et essais, 2^ édition fortement augmentée). Tûbingen, Lauppsche Buchhandlung, 1898, 1 vol. in-8«, x-395 p.

Cette seconde édition, que le succès de la première a bientôt rendue nécessaire, apporte à Tœuvre de M. Bûcher de notables changements. Recueil de conférences ou essais distincts dont chacun se suffît à lui-même, ce livre pouvait aisément comporter plus que des remaniements de détail. L'essai sur la répartition sociale de la population de Francfort au moyen âge a été retranché en raison de son caractère purement historique. La leçon sur la division du travail et la formation des classes sociales a été divisée en deux essais traités à part. Trois essais nouveaux ont été ajoutés, qui portent sur l'économie primitive (I) , sur le déclin de la petite industrie (IV), sur une partie de la théorie du travail, la réunion et Tassociation du travail (VI).

Toute la refonte du livre a été faite dans le sens où il s'était montré utile et influent. Accessible à un public non spécialiste, il est une œuvre d'initiation, une « propédeutique » de la science économique. Mais les recherches savantes mêmes peuvent gagner à s'en inspirer.

Il y a en effet, dans cette œuvre faite de morceaux, une unité réelle : une conception dominante du développement économique, et une môme méthode de l'étudier. Cette conception et cette méthode sont principalement exposées dans l'essai qui donne son nom au livre : La formation de Véconomit nationale (essai II de la nouvelle édition). Il convient d'y insister.

L'économie nationale est l'ensemble des faits et des processus propres à la satisfaction des besoins d'un peuple. L'étude statique de ce qui est ne suffit pas. Une étude dynamique ou génétique, seule explicative, est nécessaire. Mais ordinairement on porte et on emploie, dans l'étude des économies antérieures , des catégories et des concepts qui sont

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ANALYSES. — CONCEPTrOX DE LA SCIENCE ÉCONOMIQCE 441

abstraits de notre économie présente seulement. Les théories économiques d'Adam Smith et de son école sont toutes relatives ; elles portent essentiellement sur une économie de réchange. Mais notre économie nationale est le résultat d'une longue évolution où longtemps ont manqué les phénomènes caractéristiques de cette économie de réchange. On fausse ou on méconnaît les phénomènes passés à ne les considérer qu'à travers des cadres non faits pour eux. Une saine méthode exige qu'on distingue des degrés de développement des stades d'évolution économique. Mais il ne s'agit pas de retracer avec une étroite fidélité des périodes historiques; il s'agit de déterminer des types d'évolution des régimes économiques, dont la réalité historique, particulière et complexe, ne nous donne que des formes confuses et mêlées.

Cette détermination, pour être interne et organique, ne peut prendre d'autre principe que le rapport de la production des biens à leur consommation. M. Biicher distingue ainsi trois stades économiques : le stade de « l'économie domestique fermée » {Geschlossene lïauswirtschaft), où les biens sont consommés dans l'unité économique qui les a produits; celui de « l'économie urbaine » (Stadtwirtschaft), où les biens passent sans intermédiaire de l'unité économique productive à l'unité consommatrice ; celui de « l'économie nationale », où les biens passent de la production à la consommation par une série d'unités intermédiaires.

Le stade de Yéconomie domestique est celui de l'unité économique se suffisant à elle-même : le cercle économique se limite à la famille ou à la tribu. L'appropriation des biens aux besoins de l'homme s'accomplit tout entière dans ce cercle. L'échange y est originairement inconnu et même y répugne (bien loin que, comme le posait Smith au début de son livre, le désir de l'échange soit naturel à l'homme). La dépendance du sol estétroite ; san^ droit sur le sol, pas d'unité économique se suffisant à elle-même. L'unité économique est ordinairement plus étendue que notre famille actuelle (clans, tribus, gentes, etc.). L'association et la division du travail, conditions d'une meilleure production et de la naissance d'une civilisation, ne se développeraient cependant guère sans l'emploi de deux procédés : ce sont les associations temporaires de travail pour des œuvres considérables ou extraordinaires (construction d'une maison, d'une digue, récoltes, etc.); et ce sont surtout les institutions de l'esclavage et du servage. La maison d'un

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riche Romain, avec sa nombreuse familia, urbaine et rustique, atteint à une division du travail fort avancée et peut produire à rintérieur d'elle-même de quoi satisfaire des besoins raffinés. L'économie féodale est toute semblable malgré certaines apparences contraires ; l'unité économique du moyen âge est le village autour de la cour seigneuriale; les serfs ont une certaine liberté personnelle, mais non une indépendance économique; contre la protection du seigneur, ils donnent des redevances, des prestations qui fournissent à tous les besoins de la vie féodale; il n'y a là ni salaire, ni prix, ni échange commercial proprement dit. La production est mise en jeu par la coDSommation dans le cercle de la même unité économique. 11 se produit bien, dans ce régime de l'économie domestique, certains échanges, le troc de choses respectivement superflues, ou le commerce de spécialités naturelles ou industrielles; mais les choses d'usage journalier ne sont, normalement, pas soumises à l'échange. La monnaie est alors moins un moyen d'échange qu'une mesure des valeurs et un moyen de conservation. Il n'y a, dans ce régime, point d'entreprise au sens technique du mot, point de capital proprement dit, point de marchandises , de prix, point de circulation des richesses, point de répartition du revenu entre les divers participants que nous connaissons, entrepreneurs, capitalistes, salariés.

Le stade de Véconomie urbaine est celui de l'échange direct et immédiat. La ville du moyen âge est à l'origioe un bnrg^ une enceinte fortifiée où s'abritent un certain nombre de gens. L'accroissement de population fait que la vie des citadins ne peut plus étreassurée entièrement par leur propre production. La ville devient un marché qui appelle les paysans d'un certain périmètre ; la sécurité des transactions estgarantie par une trêve spéciale. Les bourgeois de la ville deviennent marchands au sens surtout d'acheteurs, ainsi que le prouve leur nom d'emptores ou de Kaufleute^ au lieu que notre idée du commerçant implique plutôt la vente. A cette distinction entre paysans et citadins , s'ajoutent des distinctions entre divers métiers urbains. Mais le principe de cette économie est toujours que la ville produise pour elle-même chez elle tout ce qu'il lui est possible, qu'aucun intermédiaire ne se place entre le producteur et le consommateur : à la production pour soi a succédé la production pour le client. Le métier est une fonction établie pour le bien commun de la cité, et

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