‹ L'Année terribleChapitre 1 sur 73 · LES 7,500,000 OUI · texte numérisé non relu

LES 7,500,000 OUI

(Publié en mai 1870.)

Quant à flatter la foule, ô mon esprit, non pas !

Ah! le peuple est en haut, mais la foule est en bas. La foule, c'est l'ébauche à côté du décombre ; C'est le chiffre, ce grain de poussière du nombre; C'est le vague profil des ombres dans la nuit; La foule passe, crie, appelle, pleure, fuit; Versons sur ses douleurs la pitié fraternelle. Mais quand elle se lève, ayant la force en elle, On doit à la grandeur de la foule, au péril, Au saint triomphe, au droit, un langage viril ; Puisqu'elle est la maîtresse, il sied qu'on lui rappelle Les lois d'en haut que l'âme au fond des cieux épèle, Les principes sacrés, absolus, rayonnants; On ne baise ses pieds que nus, froids et saignants. Ce n'est point pour ramper qu'on rêve aux solitudes. La foule et le songeur ont des rencontres rudes ; 3a «•

n PROLOGUE.

C'était avec un front où la colère bout Qu'Ézéchiel criait aux ossements : Debout! Moïse était sévère en rapportant les tables ; Dante grondait. L'esprit des penseurs redoutables, Grave, orageux, pareil au mystérieux vent Soufflant du ciel profond dans le désert mouvant Où Thèbes s'engloutit comme un vaisseau qui sombre, Ce fauve esprit, chargé des balaiements de l'ombre, A, certes, autre chose à faire que d'aller Caresser, dans la nuit trop lente à s'étoiler, Ce grand monstre de pierre accroupi qui médite, Ayant en lui l'énigme adorable ou maudite ; L'ouragan n'est pas tendre aux colosses émus ; Ce n'est pas d'encensoirs que le sphinx est camus. La vérité, voilà le grand encens austère Qu'on doit à cette masse où palpite un mystère, Et qui porte en son sein qu'un ventre appesantit Le droit juste mêlé de l'injuste appétit.

0 genre humain ! lumière et nuit ! chaos des âmes.

La multitude peut jeter d'augustes flammes.

Mais qu'un vent souffle, on voit descendre tout à coup

Du haut de l'honneur vierge au plus bas de l'égout

La foule, cette grande et fatale orpheline ;

Et cette Jeanne d'Arc se change en Messaline.

Ah! quand Gracchus se dresse aux rostres foudroyants,

Quand Cinégyre mord les navires fuyants,

Quand avec les Trois-cents, hommes faits ou pupilles,

Léonidas s'en va tomber aux Thermopyles,

Quand Botzaris surgit, quand Schwitz confédéré

Brise l'Autriche avec son dur bâton ferré,

Quand l'altier Winkelricd, ouvrant ses bras épiques,

Meurt dans l'embrassement formidable des piques,

Quand Washington combat, quand Bolivar paraît,

Page 1