‹ L'Année terribleChapitre 2 sur 73 · PROLOGUE. TII · texte numérisé non relu

PROLOGUE. TII

Quand Pelage rugit au fond de sa forêt,

Quand Manin, réveillant les tombes, galvanise

Ce vieux dormeur d'airain, le lion de Venise,

Quand le grand paysan chasse à coups de sabot

Lautrec de Lombardie et de France Talbot,

Quand Garibaldi, rude au vil prêtre hypocrite,

Montre un héros d'Homère aux monts de Théocrite,

Et fait subitement flamboyer à côté

De l'Etna ton cratère, ô sainte Liberté!

Quand la Convention impassible tient tête

A trente rois, mêlés dans la même tempête,

Quand, liguée et terrible et rapportant la nuit,

Toute l'Europe accourt, gronde et s'évanouit,

Comme aux pieds de la digue une vague écumeuse,

Devant les grenadiers pensifs de Sambre-et-Meuse,

C'est le peuple ; salut, ô peuple souverain !

Mais quand le lazzarone ou le transteverin

De quelque Sixte-Quint baise à genoux la crosse,

Quand la cohue inepte, insensée et féroce,

Etouffe sous ses flots, d'un vent sauvage émus,

L'honneur dans Coligny, la raison dans Ramus,

Quand un poing monstrueux, de l'ombre où l'horreur flotte.

Sort, tenant aux cheveux la tête de Charlotte

Pâle du coup de hache et rouge du soufflet,

C'est la foule ; et ceci me heurte et me déplaît ;

C'est l'élément aveugle et confus; c'est le nombre;

C'est la sombre faiblesse et c'est la force sombre.

Et que de cette tourbe il nous vienne demain

L'ordre de recevoir un maître de sa main,

De souffler sur notre âme et d'entrer dans la honte,

Est-ce que vous croyez que nous en tiendrons compte?

Certes, nous vénérons Sparte, Athènes, Paris,

Et tous les grands forums d'où partent les grands cris;

Mais nous plaçons plus haut la conscience auguste.

Un monde, s'il a tort, ne pèse pas un jusfe ;

JV PROLOGUE.

Tout un océan fou bat en vain un grand cœur. 0 multitude, obscure et facile au vainqueur, Dans l'instinct bestial trop souvent tu te vautres, Et nous te résistons ! Nous ne voulons, nous autres Ayant Danton pour père et Hampden pour aïeul," Pas plus du tyran Tous que du despote Un Seul. Voici le peuple : il meurt, combattant magnifique, £our le progrès ; voici la foule : elle en trafique ; Elle mange son droit d'aînesse en ce plat vil Que Rome essuie et lave avec Ainsi-soit-il ! Voici le peuple •• il prend la Bastille, il déplace Toute l'ombre en marchant ; voici la populace : Elle attend au passage Aristide, Jésus, Zenon, Bruno, Colomb, Jeanne, et crache dessus. Voici le peuple avec son épouse, l'idée; Voici la populace avec son accordée, La guillotine. Eh bien, je choisis l'idéal. Voici le peuple : il change avril en Floréal, Il se fait République, il règne et délibère. Voici la populace : elle accepte Tibère. Je veux la République et je chasse César. L'attelage ne peut amnistier le char.

Le droit est au-dessus de Tous ; nul vent contraire

Ne le renverse ; et Tous ne peuvent rien distraire

Ni rien aliéner de l'avenir commun.

Le peuple souverain de lui-même, et chacun

Son propre roi ; c'est là le droit. Rien ne l'entame.

Quoi! l'homme que voilà qui passe, aurait mon âme

Honte! il pourrait demain, par un vote hébété,

Prendre, prostituer, vendre ma liberté!

Jamais. La foule un jour peut couvrir le principe;

Mais le flot redescend, l'écume se dissipe,

La vague en s'en allant laisse le droit à nu.

Qui donc s'est figuré que le premier venu

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