‹ L'Année terribleChapitre 53 sur 73 · L.2S rois l'expulsion, les passants des cailloux · texte numérisé non relu

L.2S rois l'expulsion, les passants des cailloux

Quiconque a de la boue en a jeté ; les loups,

Les chiens, ont aboyé derrière moi; la foule

M'a hué presque autant qu'un tyran qui s'écroule;

On m'a montré le poing dans la rue ; et j'ai du

Voir plus d'un vieil ami m'éviter éperdu.

Les tueurs souriants et les viveurs féroces,

Ceux qui d'un tombereau font suivre leurs carrosses,

Les danseurs d'autrefois, égorgeurs d'à présent,

Ceux qui boivent du vin de Champagne et du sang,

Ceux qui sont élégants tout en étant farouches,

Les Haynau, les Tavanne, ayant d'étranges mouches,

Noires, que le charnier connaît, sur leur bâton,

Les improvisateurs des feux de peloton,

Le juge Lynch, le roi Bomba, Mingrat le prêtre,

M'ont crié : Meurtrier! et Judas m'a dit : Traître!

Quoi! rester fraternel, c'est être chimérique!

Rêver l'Europe libre autant que l'Amérique,

Réclamer l'équité, l'examen, la raison,

C'est faire du nuage et du vent sa maison!

Voir un triomphe vaste et dur, ne pas s'y joindre,

Empêcher qu'il soit pire et tâcher qu'il soit moindre,

Quoi! ne point accabler les malheureux, offrir

L'homme à l'homme, et l'asile à ceux qui vont mourir,

Ne pas prendre îe faible et l'aveugle pour cible,

Pardonner, c'est vouloir habiter l'impossible !

Dire qu'on doit la loi juste, le droit commun

Même aux brigands, même aux bandits, c'est en être un!

N'importe! il faut lutter. L'heure sombre est venue.

Quant à ton âge, eh bien, sois vieux, et continue,

Vétéran. Tu seras renié de nouveau.

Les plus cléments auront pitié de ton cerveau.

Tu seras le maudit qu'on raille ou qu'on foudroie,

Tu seras insulté, hué, traqué, la proie

Des calomniateurs au crime toujours prêts,

Tu seras lapidé, proscrit. Eh bien, après ?

Par une sérénade on fête ma clémence.

A mort ! est le refrain de la douce romance. Les journaux prêtres font un vacarme effrayant. — Cet homme ose défendre un ennemi fuyant! Quelle audace ! il nous croit honnêtes ! il nous brave ! Les maîtres ont la rage et les valets la bave. Meute de sacristains, meute de hobereaux.

L'encensoir furieux me casse mes carreaux ; De tous les goupillons, de toutes les prières, L'eau bénite sur moi tombe en grêle de pierres ; On m'exorcise tant qu'on m'assassine un peu. Bref je suis expulsé par la grâce de Dieu.

— Va-t'en ! — tous les pavés pleuvent, et tous les styles. Je suis presque ébloui de tant de projectiles. Au-dessus de mon nom on sonne le tocsin.

— Brigand ! incendiaire ! assassin ! assassin ! — Et nous restons, après cette bataille insigne,

Eux, blancs comme un corbeau, moi, no;r comme le cygne.

Je n'ai pas de palais épiscopal en ville,

Je n'ai pas de prébende et de liste civile,

Nul temple n'olfre un trône à mon humilité,

Nul suisse en colonel ne brille à mon côté,

Je ne me montre pas aux gros yeux des ganaches

Sous un dais, à ses coins ayant quatre panaches;

La France, même au fond de l'abîme, est pour moi

Le grand peuple en travail d'où sort la grande loi ;

Je hais qu'on la bâillonne ou qu'on la fleurdelyse ;

Je ne demande pas aux passants dans l'église

Tant pour voir le bon Dieu s'il est peint par Van-Dyck ;

Je n'ai ni marguillier, ni bedeau, ni syndic,

Ni custode, ni clerc, ni diacre, ni vicaire ;

Je ne garde aucun saint dans aucun reliquaire ;

Je n'ai pas de miracle en bouteille sous clé ;

Mon vêtement n'est pas de diamants bouclé ;

Je ne suis pas payé quand je fais ma prière ;

Je suis fort mal en cour ; aucune douairière

Ne m'admire quêtant des sous dans un plat rond,

La chape d'or au cou, la mitre d'or au front ;

Je ne fais point baiser ma main aux bonnes femmes; Je vénère le ciel, mais sans le vendre aux âmes; On ne m'appelle pas monseigneur; je me plais Dans les champs, et mes bas ne sont pas violets; Les fautes que je fais sont des fautes sincères ; L'hypocrisie et moi sommes deux adversaires ; Je crois ce que je dis, je fais ce que je crois ; Je mets près de Socrate aux fers Jésus en croix ; Lorsqu'un homme est traqué comme une bête fauve, Fùt-il mon ennemi, si je peux, je le sauve; Je méprise Basile et dédaigne Scapin; Je donne à l'enfant pauvre un morceau de mon pain ; J'ai lutté pour le vrai, pour. le bon, pour l'honnête, Et j'ai subi vingt ans l'exil dans la tempête; Je recommencerai demain, si Dieu le veut; 31a conscience dit: — Marche! — rien ne m'émeut, J'obéis, et je vais, malgré les vents contraires, Et je fais mon devoir; et c'est pourquoi, mes frères, Au dire du journal de l'évêque de Gand. Si je n'étais un fou, je serais un brigand.

Page 1