‹ L'Année terribleChapitre 54 sur 73 · EN QUITTANT BRUXELLES · texte numérisé non relu

EN QUITTANT BRUXELLES

Ah ! ce n'est pas aisé, suivre la voie étroite, Donner tort à la foule et rester l'âme droite, Protéger l'éternelle équité qu'on meurtrit. Quand le proscrit l'essaie, on redonne au proscrit Toute la quantité d'exil dont on dispose.

Pourtant n'exile point qui veut. C'est une chose Inexprimable, affreuse et sainte que l'exil. Chercher son toit dans l'ombre et dire : Où donc est-i)? Songer, vieux, dans les deuils et les mélancolies,

Aux fleurs qu'avec des mains d'enfant on a cueillies, A tel noir coin de rue autrefois plein d'attrait A cause d'un regard furtif qu'on rencontrait; Se rappeler les temps, les anciennes aurores, Et dans les champs plus verts les oiseaux plus sonores; Ne plus trouver au ciel la couleur qu'il avait ; Penser aux morts ; hélas ! ne plus voir leur chevet, Hélas ! ne pouvoir plus leur parler dans la tombe; C'est là l'exil.

Victor Hugo. - Guernesey. IBfiî

JiniN". 201

L'exil, c'est la goutte qui tombe, Et perce lentement et lâchement punit Un cœur que le devoir avait fait de granit ; C'est la peine infligée à l'innocent, au juste, Et dont ce condamné, sous Tarquin, sous Auguste, Sous Bonaparte, rois et césars teints de sang, Meurt, parce qu'il est juste et qu'il est innocent. Un exil, c'est un lieu d'ombre et de nostalgie; On ne sait quelle brume en silence élargie, Que tout, un chant qui passe, un bois sombre, un récif, Un souffle, un bruit, fait croître autour d'un front pensif. Oh ! la patrie existe ! Elle seule est terrible. Elle seule nous tient par un fil invisible ; Elle seule apparaît charmante à qui la perd; Elle seule en fuyant fait le monde désert; Elle seule à ses champs, hélas ! restés les nôtres, A ses arbres qui n'ont point la forme des autres, A sa rive, à son ciel, ramène tous nos pas. L'étranger peut bannir, mais il n'exile pas.

A MADAME PAUL MEURIGE

Ce que j'ai fait est bien. J'en suis puni. C'est juste. Vous qui, dans l'affreux siège et dans l'épreuve auguste, Fûtes vaillante, calme et charmante, bravant Cette guerre hideuse et ce noir coup de vent, Belle âme que le ciel fit sœur d'une âme haute, Femme du penseur fier et doux, dont j'étais l'hôte, Vous qui saviez donner appui, porter secours, Aider, lutter, souffrir, et sourire toujours, Vous voyez ce qui m'est arrivé. Peu de chose.

Vous m'avez vu rentrer dans une apothéose,

Vous me voyez chassé par l'exécration.

En moins d'un an. C'est court. Rome, Amène et Sion

Faisaient ainsi. Paris a les mêmes droits qu'elles.

D'autres villes peut-être ont moins de nerfs. Lesquelles?

Il n'en est pas. Prenons le destin comme il est.

Épargner Montaigu, c'est blesser Capulet.

Or Capulet étant le plus fort, en abuse.

Je suis un malfaiteur et je suis une buse.

Soit. On m'insulte, moi qu'hier on acclamait.

C'est pour me jeter bas qu'on m'a mis au sommet.

Ce genre de triomphe, est-ce pas? vaut bien l'autre.

J'en atteste, madame, un cœur comme le vôtre,

Et vous tous, dont l'esprit n'est jamais obscurci,

Vieux proscrits, n'est-ce pas que je vous plais ainsi?

J'ai défendu le peuple et combattu le prêtre.

N'est-ce pas que l'abîme est beau, qu'il est bon d'être

Maudit avec Barbes, avec Garibaldi,

Et que vous m'aimez mieux lapidé qu'applaudi ?

YIT

Je n'ai point de colère et cela vous étonne.

Votre tonnerre tousse et vous croyez qu'il tonne ;

Grondants, vous essoufflez sur moi votre aquilon :

Votre petit éclair me pique le talon;

Je n'ai pas l'air de voir la peine qu'il se donne ;

Vous sentez quelque chose en moi qui vous pardonne,

Cela vous froisse. Au fait, on est trop châtié

De vouloir faire mal et de faire pitié.

Quoi! s'unir contre un homme, en tenter l'escalade,

Et n'avoir même pas l'honneur d'une ruade !

Ne pas recevoir même un soufflet ! c'est blessant.

Le proscrit parfois tombe et jamais ne descend ;

Il laisse autour de lui grincer la haine infâme ; Ce n'est par pour cela qu'il dérange son âme, Donc soyez furieux. Serai-je irrité? Non. Je doute que j'en vienne à savoir votre nom. Les vieux bannis pensifs sont une race inculte; Avant de nous fâcher parce qu'on nous insulte, C'est notre usage à nous qui sommes exigeants De regarder un peu la stature des gens.

Page 1