‹ L'antéchristChapitre 1 sur 23 · LIVRE PREMIER · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER

LA VÉNUS PETERSBOURGEOISE

— L'Antéchrist veut être. Lui-même, le dernier diable, n'a pas encore été ; mais ses créatures pullulent sous le ciel. Les enfants aplanissent la route pour le pore. Ils font tout à la manière de l'Antéchrist. Et quand ils auront préparé tout et enlevé les obstacles de partout, alors lui-même, au moment propice, apparaîtra. Les temps sont proches, bientôt il sera!

C'était un vieillard d'une cinquantaine d'années, revêtu d'un kaftan de clerc en lambeaux qui parlait ainsi à un jeune homme. Celui-ci, en robe de chambre de nankin, les pieds nus dans des pantoufles, était assis auprès d'une table.

— D'où savez-vous tout cela? prononça le jeune

2 L'A>'TECHRIST

homme. Il est écrit : a Ni le Fils, ni les anges ne savent. » Et vous prétendez savoir!...

Il se tut, bâilla et demanda :

— Vous êtes un raskolnik, sans doute?

— Je suis orthodoxe.

— Qu'est-ce qui vous amène à Pétersbourg?

— On m'a fait venir de Moscou, de ma masure, avec mes livres de débit et de crédit ; la police m'a dénoncé comme ayant accepté des pots-de-vin.

— Vous en acceptiez?

— J'en acceptais. Non par contrainte ou esprit de lucre, mais par amour et en conscience; je prenais ce qu'on m'offrait pour mon labeur de clerc.

Il parlait avec une telle simplicité que manifestement, pour lui, le fait d'avoir accepte des pots-de-vin ne constituait pas un péché.

— Mon forfait lui ayant été révélé, le policier, lui, ne dénonça rien. Seulement d'après les écrits des gens qui, de longues années durant, m'avaient donné de petites sommes, il calcula que j'avais reçu deux cent seize roubles. Je n'ai pas de quoi payer : je suis pauvre, vieux, affligé, infirme, estropié et misérable; je ne puis continuer le métier de clerc et je demande humblement qu'on me révoque. Altesse très miséricordieuse, étends sur moi l'action de ta bonté, secours le vieillard sans défense, fais qu'il soit délivré de cette poursuite injuste. Aie pitié, protège-moi, seigneur tzarévitch Alexis Petrovitch.

Le Izarévilch Alexis avait rencontré ce vieillard à Pétersbuurg, quelques mois plus tôt, à l'église de Siméon

et d'Anne, qui se trouve près de la rivière Fontanka et de la maison des Chérémaliev sur la Letéinaïa. L'ayant remarqué à cause de sa barbe grise, longue, comme n'en portaient point les clercs, et pour sa manière convaincue de lire les psaumes, le Izarcvitcli lui demanda qui il était, d'où il venait et quel était son état. Le vieux déclara qu'il était un clerc de Moscou, qu'il s'appelait Larion Dokoukine ; il venait de Moscou et était descendu chez la faiseuse de pains bénits de l'église ; il fit allusion à sa pauvreté, à la dénonciation de la police et aussi, d'emblée, à l'Antéchrist. Le vieux parut misérable au tzarévitch, qui lui ordonna donc de le venir voir, afin de le secourir par des conseils et de l'argent.

Maintenant Dokoukine se tenait devant le tzarévitch, semblable à un mendiant dans son kaftan troué. C'était un clerc comme tous les autres, de ceux qu'on appelle « âmes d'encre » et « clercs copistes ».

Dures et comme pétrifiées étaient ses rides; dur le regard de ses petits yeux éteints ; dure sa barbe grise, mal soignée ; le visage était gris, ennuyeux comme les papiers qu'il copiait ; il avait peiné dessus trente ans peut-être ; il avait accepté des pols-de-vin « en amour et selon la conscience » ; sans doute aussi avait-il fait maints tripotages ; et voilà que tout à coup une idée lui était venue: « l'Antéchrist désire être. »

« Serait-ce un filou? )> se demanda le tzarévitch en l'examinant plus attentivement.

Mais il n'avait rien de faux ni de rusé ; son visage exprimait plutôt la bonhomie et l'abandon, l'enléle-

ment taciturne de ceux qu'une idée fixe préoccupe.

— Je suis encore venu de Moscou pour autre chose, ajouta le vieillard.

Et puis il se troubla ; l'idée fixe perçait avec un lent effort à travers ses traits durs. Il baissa les yeux, fouilla dans sa poitrine, en retira un papier qu'il avait glissé sous la doublure par la déchirure de la poche et tendit ce papier au tzarévitch.

C'étaient deux minces cahiers de feuilles pliées en quatre, recouvertes d'une écriture grosse et ferme de clerc.

Alexis commença de les lire distraitement ; ensuite, toujours avec plus d'attention.

Au début, des citations des Pères de l'Église, des prophètes et de l'Apocalypse, ayant trait à l'Antéchrist. Puis venait une invocation aux « archipasteurs de la grande Russie et de tout l'univers », avec la prière de lui pardonner, à lui Dokoukine, son « impertinence et sa grossièreté, de ce qu'il eut écrit cela, sans leur bénédiction paternelle, par suite de sa grande affliction, de sa pitié et de son zèle envers l'Église ». Il implorait aussi qu'on prît sa défense auprès du tzar et qu'on suppliât le tzar de l'absoudre et de l'entendre.

Ensuite était exprimée, selon toute évidence, l'idée principale de Dokoukine.

« Dieu a ordonné à l'homme d'être autonome. »

Et enfin une accusation contre le tzar Pierre Alexéévitch :

« A présent, nous sommes tous dépourvus de ce

l'antéciirist 5

bien divin : la vie autonome et libre ; on nous retire nos maisons et notre commerce, notre labour et notre travail, tous nos métiers et nos anciennes lois, et la piété chrétienne. On nous chasse de maison en maison, de place en place, de ville en ville, avec injures et avec fureur. Nos traditions et notre langue, nos vêtements sont transformés, nos crânes et nos mentons sont rasés, nos personnes sont déshonorées; nous n'avons plus de vertu, ni de prestance; on ne nous distingue plus des hérétiques; nous nous sommes confondus avec eux, nous avons pris l'habitude de leurs actions ; nous avons renoncé à nos vœux chrétiens et déserté les saintes églises. Nous avons fermé les yeux à la lumière de l'Orient, nous avons tourné notre fuite vers l'Occident, nous suivons une route étrangère et inconnue et nous nous sommes perdus dans la terre de l'oubli. Nous avons adopté des étrangers, nous les avons comblés de biens; et les nôtres, ceux de notre sang, nous les abandonnons, nous les ruinons de fond en comble par d'intolérables impôts. Il y a certaines choses encore qu'il est incommode de dire; mieux vaut se mettre un bâillon sur la bouche. Mais le cœur souffre en voyant la dévastation de la Nouvelle Jérusalem et le malheur du peuple, frappé d'insupportables blessures !

» ... Tout cela, disait la conclusion, on nous le fait à cause de Notre Seigneur Jésus-Christ. Oh ! mystérieux martyrs, ne soyez ni effrayés ni désespérés, levez-vous vaillamment et armez-vous des armes de la Croix contre les puissances de l'Antéchrist! Endurez

6 l'améghrist

pour l'amour du Seigneur, endurez peu de temps encore I Le Christ ne vous abandonnera pas, gloire à lui à présent et en tout temps et dans l'éternité. Amen. »

— Pourquoi as-tu écrit cela? demanda le tzarévitch, après avoir lu les cahiers.

— J'ai déposé naguère un écrit semblable sur le perron de l'église Saint-Siméon, répondit Dokoukine. Mais cet écrit, ayant été découvert, fut brûlé. On ne le remit pas au tzar et l'on ne fit aucune enquête. Cette prière-ci, je veux la clouer à l'église de la Trinité, près du palais du tzar, pour que tous ceux qui liront ce qui y est écrit le sachent et en parlent à Sa Majesté le tzar. Je l'ai écrite dans un but d'amendement, afin qu'un jour, rentrant en lui-même, le tzar s'amendât.

« C'est un filou! songea encore rapidement Alexis. Ou bien peut-être un délateur ! Le diable m'a fourré dans cette aventure. »

— Sais-tu, Larion, dit le tzarévitch en le regardant dans le blanc des yeux, sais-tu que, suivant mon devoir de fils et de citoyen, je dois donner connaissance au tzar mon père de ton écrit séditieux et révoltant? Article 20 du Statut militaire: « Celui qui se rend coupable de paroles séditieuses contre Sa Majesté devra périr et il aura la tête tranchée. »

— Tu es libre, tzarévitch. Moi-même je songe parfois à souffrir volontairement pour la parole du Christ.

Il dit cela avec la même simplicité qu'il avait eue naguère en parlant des pots-de-vin. Le tzarévitch

L ANTKCHRIST

l'examina encore plus attentivement. Devant lui se tenait toujours le même clerc quelconque, « l'amc d'encre » ; c'était le même regard froid et terne, le même visage ennuyeux. Seulement, là-bas, dans la profondeur des yeux, quelque chose palpita de nouveau, avec un lent effort.

— Vieillard, as-tu toute ta raison? Songe à ce que tu fais? On te mettra à la question, et ce ne sera pas pour plaisanter. Tu seras pendu par une côte, et l'on t'enfumera comme on l'a fait pour votre Grichka Talizky.

Talizky, ainsi que beaucoup d'autres, prêchait la fin du monde et la deuxième arrivée du Christ ; il aflirmait que le tzar Pierre Alexéévitch était l'Antéchrist. Il subit une peine terrible : on 1' « enfuma » à petit feu.

— Avec l'aide de Dieu, je suis prêt à donner ma vie, répondit le vieux. Tôt ou tard, il faut mourir. Il importe d'accomplir quelque bonne action qu'on puisse présenter au tribunal de Dieu, puisque de toute manière on n'échappe pas à la mort.

Il parlait toujours avec une pleine simplicité ; mais il y avait quelque chose dans son visage tranquille, dans sa voix paisible, qui donnait la certitude que cet ancien clerc, accusé de cupidité, affronterait la mort sans effroi, comme ces « martyrs mystérieux » auxquels il faisait allusion dans sa prière.

(( Non, décida tout à coup le tzarévitch, ce n'est point un filou ni un délateur ; mais ou bien un fou ou bien, en effet, un martyr. »

Le vieux baissa la tête et ajouta plus bas encore, comme s'il ne parlait que pour lui-même, oubliant son interlocuteur :

— Dieu ordonne à l'homme d'être autonome. Alexis se leva en silence ; il arracha un feuillet du

cahier, l'alluma à la veilleuse qui brûlait devant les icônes dans un coin de la pièce, retira le couvercle de la bouche à chaleur d'un poêle, y fourra les papiers, attendit, en tisonnant, qu'ils eussent brûlé complètement ; puis il s'approcha de Dokoukine qui l'avait observé sans bouger, lui mit la main sur l'épaule et dit:

— Ecoute, vieux. Je ne rapporterai rien à personne. Je vois que tu es un homme véridique. J'ai confiance en toi. Dis, me veux-tu du bien?

Dokoukine ne répondit point, mais il le regarda de telle façon qu'une réponse n'était pas nécessaire.

— Si tu me veux du bien, laisse là cette folie I Ne songe plus à des écrits séditieux, les temps ne sont pas à cela. Si tu te laisses pincer et qu'on apprenne que tu es venu chez moi, il m'arrivera malheur à moi aussi. Va-t'en, que Dieu t'accompagne et ne reviens plus ! Ne parle de moi à personne. Si l'on t'interroge, garde le silence. Et pars au plus vite de Pétersbourg. Eh bien ! Larion, te conformeras-tu à ma volonté?

— Ce n'est pas à nous autres de sortir de ta volonté I murmura Dokoukine. Dieu m'est témoin que je te serai, jusqu'à la mort, un serviteur fidèle.

— Quant à la dénonciation du fisc, ne t'en préoc-

L AMECHRIST g

cupe pas. Je dirai un mot à qui de droit. Sois tranquille, Larion, on te libérera de tout. Maintenant va... Ou bien, non, attends, donne ton mouchoir.

Dokoukine lui donna un grand mouchoir à carreaux bleus, déteint et troué, aussi h misérable » que son propriétaire. Le tzarévitch ouvrit le tiroir d'un petit bureau en bois de noyer, qui se trouvait à coté de la table ; il en retira sans compter, une vingtaine de roubles en monnaie de cuivre et d'argent ; c'étaif, pour le mendiant Dokoukine, tout un trésor, — puis il enveloppa l'argent dans le mouchoir et le tendit au clerc avec un sourire caressant.

— Prends ceci pour la route. Quand tu seras de retour à Moscou, commande un Te Deiini dans l'église d'Archangelsk et fais retirer un morceau du pain bénit, avec des prières pour le serviteur de Dieu Alexis. Seulement fais attention de ne pas dire que c'est pour le tzarévitch.

Le vieux prit l'argent, mais il ne remerciait point, ni ne partait ; il restait là, comme devant, la tête baissée. Enfin il leva les yeux et commença, solennellement, un discours sans doute préparé d'avance.

— Comme jadis Dieu étancha la soif de Samson en se servant d'une mâchoire d'âne, de même Dieu ne veut-il pas employer ma déraison pour t'offrir quelque chose d'utile et de rafraîchissant?

Mais il ne put continuer ; sa voix se brisa, son discours solennel s'interrompit, ses lèvres tremblèrent, toute sa personne frémit et il se jeta aux pieds du tzarévitch.

— Aie pitié, petit père! Ecoute- nous, pauvres, tes derniers serviteurs qui clament vers toi ! Travaille pour la foi chrétienne, relève-la et surveille-la ; donne à l'Eglise la paix et l'unité. Oui, seigneur tzarévitch, enfant admirable de l'Eglise, toi notre soleil, l'espoir de la Russie I C'est par toi que l'Univers veut s'éclairer ; c'est à ton sujet que les hommes de Dieu se réjouissent sans cesse. Si ce n'est toi, après notre Seigneur Dieu, qui nous viendra en aide? Nous serons perdus, perdus sans toi. Aie pitié de nous! Aie pitié!

Il lui embrassait les genoux et lui baisait les pieds en sanglotant. Le tzarévitch écoutait et il lui semblait que, dans cette supplication désespérée, arrivait à lui la prière de tous les êtres qui périssaient, « les affligés et les furieux », — que c'était la clameur de tout un peuple qui appelait à l'aide.

— Assez, assez, vieux! dit-il, se penchant sur lui et s'efforçant de le relever. Est-ce que je ne sais pas, est-ce que je ne vois pas ? Est-ce que mon cœur ne soufTre pas pour vous ? Notre douleur est la même. Là où vous êtes, je suis aussi. Si Dieu veut qu'un jour je règne, je ferai tout pour soulager mon peuple. Alors, je me souviendrai de toi ; j'ai besoin de serviteurs fidèles. Mais, en attendant, patientez et priez, pour que Dieu exauce vos vœux sans délai; que sa volonté sainte se fasse en toutes choses !

Il l'aida à se relever. Maintenant le vieux semblait de nouveau très débile, faible et pitoyable; seuls ses

yeux brillaient joyeusement, comme s'ils voyaient déjà le salut de la Russie.

Alexis le prit dans ses bras et le baisa au front :

— Adieu, Larion. Si Dieu le veut, nous nous retrouverons. Que le Christ soit avec toi î

Lorsque Dokoukine fut parti, le tzarévitch s'assit dans son vieux fauteuil de cuir ; la bourre de crin sortait par les trous, mais on y était bien. Le tzarévitch tomba dans une rêverie qui était presque un engourdissement.

II avait vingt-cinq ans. Il était de taille élevée, maigre et étroit d'épaules, la poitrine rentrée ; son visage aussi était étroit, long étrangement, tiré et aigu par le bas, vieillot et maladif, jaune comme ceux des gens qui souffrent du foie ; la bouche très petite et pitoyable, enfantine ; le front démesuré, bombé et comme chauve, s'encadrait de minces mèches de cheveux noirs, droits et longs. On voit de tels visages parmi les novices des couvents, les bedeaux et sacristains de village. Mais, lorsqu'il souriait, ses yeux rayonnaient d'intelligence et de bonté : la figure rajeunissait et embeUissait tout à coup, comme éclairée par une douce lumière intérieure. Dans de semblables moments, il rappelait son grand-père, le « très doux» tzar Alexis Mikhaïlovitch, quand celui-ci était jeune.

A présent, revêtu d'une robe de chambre sale, les pieds nus dans de vieilles pantoufles, somnolent encore, non rasé, du duvet dans les cheveux, il ressemblait bien peu à un fils du tzar Pierre. Malade de la saou-

lerie de la veille, il avait dormi tout le jour et venait de se lever, vers le soir. A travers la porte ouverte, on apercevait dans la pièce voisine le lit défait, avec d'énormes matelas de plume et des draps froissés.

Sur la table de travail devant laquelle il était assis, gisaient des instruments rouilles de mathématiques, un ancien encensoir cassé, avec de l'encens, une râpe à tabac, des pipes d'écume, une boîte à poudre pour les cheveux, qui servait de cendrier; des monceaux de papiers et de livres, également en désordre ; des notes manuscrites au sujet de l'historiographie de Baronius recouvertes par un amas de tabac. Sur une page d'un livre ouvert, démantibulé, livre appelé : Géométrie ou mensuration terrestre au moyen des racines et du compas y pour l'instruction des sages amoureux des sciences, était posé un débris de concombre salé. Sur une assiette d'étain, un os à moitié rongé et un verre, gluant pour avoir contenu de la liqueur d'orange, où s'agitait et bourdonnait une mouche. Sur les murs tendus de toile cirée sale et déchirée, d'un vert sombre à ramages, sur le plafond enfumé, sur les vitres ternes des croisées calfeutrées, — bien qu'on fût à la fin d'un chaud mois de juillet, — partout les mouches bourdonnaient en essaims épais, grouillaient ou rampaient.

Les mouches bourdonnaient au-dessus du tzarévitch, et, dans son cerveau, les pensées somnolentes grouillaient comme les mouches. Il se rappela la rixe qui avait terminé la fête de la veille. Jibanda avait frappé Zacipka, Zakhliouska avait fait de même pour Zacipka.

Sous la table gisaient en une seule masse le père Enfer avec le Geai et Moloch : c'étaient des sobriquets donnés par le tzarévitch à ses compagnons de bouteille « pour l'amusement privé ». Et lui-même, Alexis le Pécheur — ceci était aussi un sobriquet — avait battu quelqu'un et l'avait tiré par les cheveux, mais il ne savait au juste qui. Alors cela semblait drôle; maintenant ce n'était que dégoûtant et honteux.

La tête lui faisait de plus en plus mal. Il serait bon de boire encore un peu de liqueur d'orange pour chasser les fumées du vin. Mais il avait la paresse de se lever, d'appeler un domestique, la paresse de bouger. Cependant il faudrait tout de suite s'habiller, revêtir un étroit uniforme, mettre une épée, une lourde perruque, et se rendre au Jardin d'Eté pour une mascarade à laquelle tout le monde avait ordre d'assister a sous peine d'une cruelle amende » .

Des voix d'enfants venaient du dehors ; ils jouaient à la ficelle. Un serin malade, ébouriffé, piaillait de temps en temps lamentablement dans sa cage sous la fenêtre. Le balancier d'une grande et haute horloge anglaise, à pied, — ancien cadeau du père, — faisait un tic tac monotone. Des appartements d'en haut venait un son ininterrompu et découragé de gammes; c'était la femme d'Alexis, la princesse royale Sophie- Charlotte, fille du duc de Wolfenbuttel qui les jouait sur un vieux clavecin allemand tout fêlé. Le tzarévitch se rappela tout à coup comment, la veille, ivre, il s'était plaint d'elle à Jibanda et à Zakhliouska : « M'en at-on donné une bégueule de femme? Chaque fois que

i4 l'antéghrist

je m'approche d'elle, elle se fâche et refuse de me parler. Bégueule allemande! » « C'est mal, songea-t-il. Quand je suis ivre, je dis beaucoup de paroles inutiles, et ensuite je suis plein de mépris pour moi-même... Est-ce sa faute si on l'a de force mariée avec moi quand elle n'était presque qu'une enfant encore? Et en quoi est-elle bégueule? »

Malade, solitaire, abandonnée de tous dans un pays étranger, elle est aussi malheureuse que lui, le tzarévitch. Et elle l'aime, peut- être même est-elle seule à l'aimer. Il se rappela leur récente querelle; elle s'était écriée : « Le dernier des cordonniers, en Allemagne, se comporte mieux envers sa femme que vous envers moi! » Il avait haussé les épaules avec colère : a Retournez dans votre Allemagne et que Dieu vous accompagne! — Oui, si je n'étais... » Elle ne finit pas, se mit à pleurer, en indiquant son ventre : elle était enceinte. Il revoyait, en ce moment, les yeux bleu pâle, gonflés de larmes qui, enlevant la poudre, — la pauvrette venait de se poudrer pour lui, — glissaient sur le visage disgracieux, grêlé de petite vérole, guindé, devenu plus laid et plus ténu par suite de la grossesse, et cependant si pitoyable, effaré et sans défense, comme celui d'un enfant! Et lui aussi l'aimait; ou, du moins, il la plaignait de temps en temps, d'une pitié subite et désespérée, aiguë à crier, insupportable. Pourquoi donc la torturait-il ainsi? Gomment n'avait-il pas honte?... Il devra répondre d'elle au tribunal de Dieu.

Les mouches l'obsédaient. Un rayon oblique du

soleil couchant, tout rouge, frappait le carreau et blessait la vue.

Il changea enfin de place son fauteuil, tourna le dos à la fenêtre et se mit à examiner le poêle. C'était un énorme poêle à colonnettes taillées, à dessins en relief, fait avec des briques russes sur un modèle hollandais. Les angles étaient consolidés par des clous en cuivre. Sur le fond blanc étaient peints, en épaisses couleurs vert rouge et violet foncé, divers animaux baroques, oiseaux, hommes et plantes. Et, sous chaque image, se trouvait une inscription en lettres slavones. Les rayons rouges du soleil donnaient aux couleurs un éclat fantastique. Pour la millième fois peut-être, le tzarévitch examinait ces figurines et relisait les inscriptions. — Un moujik avec une balalaïka : « Je multiplie la musique» ; un homme dans un fauteuil, lisant : « Je me fais du bien » ; une tulipe épanouie : « Son parfum est doux » ; un vieillard à genoux devant une jeune beauté : « Je ne veux pas aimer un vieux » ; un couple assis sous un bosquet : « Notre union est bonne » ; et aussi une paysanne de Bérésinsk, un comédien français, des prêtres, le Japonais avec le Chinois, et Diane et l'oiseau fabuleux Malkoféia.

Les mouches bourdonnent et bourdonnent toujours ; le balancier fait tic tac ; le serin piaule tristement ; les gammes tombent d'en haut et les cris d'enfants viennent du dehors ; le rayon aigu du soleil, rouge, s'assombrit et s'estompe; les figurines multicolores bougent ; les comédiens français jouent à

i6 l'antkchrisï

saute-mouton avec les paysans de Hérésinsk; le prêtre japonais fait de l'œil à l'oiseau Malkoféïa. Et puis tout s'embrouille; les yeux d'Alexis se ferment. Et, n'était cette énorme mouche gluante et noire qui ne bourdonne plus dans le verre, mais dans la tête d'Alexis, tout serait paisible; il n'y aurait plus rien que la lumière douce, atténuée et rougeâtre.

Soudain, il frémit tout entier et reprit conscience.

— Aie pitié, petit père, espoir de la Russie I

Ce cri fut sonore en lui et fort à le faire trembler. Il jeta un regard sur la pièce en désordre, sur luimême ; et, tel que le rayon rouge qui lui blessait les yeux, la honte l'offusqua. Il est beau, 1' a espoir de la Russie » !

L'eau-de-vie, le sommeil, la paresse, le mensonge, la saleté et cette éternelle crainte lâche de son pèrel... Est-ce trop tard.^ est-ce fini? ou bien est-il possible de secouer tout cela, de s'en aller, de fuir.^...

Les paroles de Dokoukine lui revinrent : « Dieu a ordonné à l'homme d'être autonome. » Oh I oui, il fallait se hâter vers ceux-là, tant qu'il n'était pas trop tard encore I Ils l'appellent et l'attendent, les a mystérieux martyrs » .

Il bondit, comme si en vérité il voulait fuir, prendre une décision, faire quelque chose d'irrévocable, — et il resta immobile, attentif, aux écoutes.

Dans le silence gronda le son chantant, cuivré, lent de l'horloge. Neuf coups résonnèrent. Quand le dernier son se fut évanoui, la porte grinça faiblement, et

L" ANTECHRIST ly

la lete du vieux valet de chambre Ivan Afanacioitch Bolchoï apparut.

— Il est temps de partir. Faut-il que je vous habille? grogna- 1- il, comme d'habitude, avec une rudesse si furieuse qu'on eût dit qu'il injuriait son maître.

— Inutile. Je n'y vais pas, dit Alexis.

— Gomme vous voudrez. Seulement l'ordre vous est donné d'être présent. Votre père sera de nouveau en courroux.

« Va-t'en, va-t'en! » voulut crier Alexis.

Mais il observa cette tête ébouriffée, ce visage non rasé, froissé, somnolent comme le sien, et il se souvint tout à coup que c'était à Afanacievitch lui-même qu'il avait tiré les cheveux la veille.

Il le regarda longtemps avec un étonnement stupide, comme s'il se réveillait enfin définitivement.

Le dernier rayon s'éteignit dans la fenêtre et tout devint gris, comme si des toiles d'araignées, descendues de tous les coins enfumés, avaient empli la chambre et y tissaient leurs filets gris.

La tête, dans la porte, était immobile, comme collée ; elle ne reculait ni n'avançait.

— Ordonnez-vous que je vous habille.^ répéta Afanacievitch, avec une mauvaise humeur grandissante.

Alexis agita la main avec lassitude.

— l']h bien! qu'importe? oui!

Et, voyant que la tête ne disparaissait toujours pas, comme si elle attendait quelque chose, il ajouta :

t8 l'antéchrist

— Un peu de liqueur, pour me dégriser? J'ai la tête toute meurtrie, d'hier...

Le vieillard ne répondit point, mais il le regarda comme s'il voulait dire : « Ce n'est pas ta tête à toi qui devrait être meurtrie d'hier ! »

Resté seul, le tzarévitch se tordit lentement les doigts, de façon que toutes les phalanges gémirent; il s'étira et bâilla. La honte, l'affliction, la soif de repentir, la soif d'une action éclatante, d'un haut fait immédiat, — tout cela ne fut qu'un bâillement lent, impérieux à faire mal, à lui donner une crampe de la mâchoire, bâillement désespéré, plus effrayant qu'un hurlement ou qu'un sanglot.

Au bout d'une heure, lavé, rasé, dégrisé, sanglé dans un étroit uniforme de drap allemand vert, à parements rouges et galons d'or, l'uniforme de sergent de la garde Préobrajenski, il avançait sur la rivière, dans son bateau à six rames, et se rendait au Jardin d'Été.

Ce jour-là, le 26 juin 1715, devait avoir lieu, au Jardin d'Été, une fête de Vénus, en l'honneur d'une antique statue, amenée de Rome et destinée à la galerie qui longeait la Neva.

L'ANTECHRIST ig

— J'aurai un jardin plus beau que celui du roi de France à Versailles! disait Pierre avec vantardise.

Lorsqu'il faisait la guerre, ou bien qu'il voyageait sur mer dans les régions étrangères, la tzarine lui envoyait des nouvelles de cet enfant chéri de son cœur : ( Notre jardin se développe excellemment, il est plus beau que l'année dernière ; l'avenue du palais est presque entièrement couverte par l'ombrage des érables et des chênes et, chaque fois que je sors, je regrette, ami très précieux, que vous ne puissiez vous promener avec moi... Notre jardin est tout vert; il commence à sentir la résine. )>

En effet, tout, au Jardin d'Eté, avait été orsranisé « régulièrement, d'après un plan », comme dans le « glorieux parc de Versailles )^ : les ramures symétriquement coupées des arbres, les dessins géométriques des corbeilles, les canaux droits, les étangs rectangulaires avec des cygnes, des îlots et des berceaux, les ingénieuses fontaines, les interminables allées — « perspectives » — les hautes haies vives, les espaliers, semblables aux murs de quelque majestueuse salle d'audience... (.< On persuadait les gens de faire des promenades ; et, lorsque l'un d'eux se sentirait las. il trouverait aussitôt suffisamment de bancs, de théâtres, de labyrinthes et de pelouses vertes où se retirer comme en un lieu de soHtude délicieuse. ^

Mais il y avait loin pourtant du jardin du tzar au parc de Versailles.

Le pâle soleil pétersbourgeois tirait de maigres tuli-

pes des gras oignons de Rotterdam. Seules les modestes fleurs du Nord : la menthe odorante, que Pierre aimait, les pivoines panachées et les dahlias tristement éclatants, croissaient ici plus à l'aise.

Les jeunes arbres apportés avec d'indicibles soins sur des vaisseaux ou des fourgons, à travers des milliers de verstes, de la Pologne, de la Prusse, de la Poméranie, de la Hollande, s'étiolaient. La terre étrangère les nourrissait parcimonieusement.

Par contre, « à Tinstar de Versailles » , étaient placés le long des allées principales des bustes et des statues. Les empereurs romains, les philosophes grecs^ les dieux et les déesses, s'interrogeaient du regard, eûton dit, pour savoir par quel hasard ils se trouvaient là, dans le pays des barbares hyperboréens. Ce n'étaient, d'ailleurs, pas des originaux antiques, mais seulement des imitations modernes, par de mauvais maîtres italiens et allemands. Les dieux, comme s'ils venaient d'enlever leurs perruques et leurs pourpoints brodés ; les déesses, leurs fauchons de dentelle et leurs robes à paniers, paraissaient s'étonner de leur nudité un peu indécente et ressemblaient à des cavaliers et à des dames minaudières, au courant des « belles manières » de la cour de Louis XIV ou du duc d'Orléans.

Par une allée transversale qui partait du grand étang et aboutissait à la Neva, marchait le tzarévitch Alexis. A son côté boitillait un drôle de bonhomme, aux jambes torses, accoutré d'un kaftan allemand, d'une énorme perruque ; son visage était étonné, per-

plexe comme celui d'un homme qu'on vient de réveiller en sursaut. C'était le directeur de la chancellerie des armes et de la nouvelle typographie, le premier maître en imprimerie de Pétersbourg, Mikhaïlo Petrovitch Avramov.

A dix-sept ans, lui, fils de sacristain, avait été arraché à son livre de psaumes et d'heures pour voguer sur un vaisseau de commerce qui partait de Gronstadt vers Amsterdam avec une charge de goudron, de lin, de cuir, et une dizaine « d'enfants russes » choisis parmi les plus « éveillés », afin qu'ils apprissent les sciences, selon la volonté de Pierre. Ayant étudié en Hollande quelque peu de géométrie et surtout la mythologie, Avramov fut « loué par les habitants de là-bas et son mérite publié en courantes imprim.ées ». Pas bête, Avramov resta néanmoins, une fois pour toutes, ébahi, désorienté du passage trop rapide du livre de psaumes et d'heures aux fables d'Ovide et de Virgile. Ses sentiments et ses idées éprouvèrent une commotion comme en ont les petits enfants qu'on a effrayés en les éveillant.

— Seigneur tzarévitch, Votre Altesse, je me confesse à toi comme à Dieu, disait Avramov d'une voix pleurarde et monotone ainsi que le chant d'un moustique. Ma conscience n'est pas à l'aise de ce que nous, étant chrétiens, adorons des idoles païennes.

— Quelles idoles? demanda le tzarévitch avec étonnement.

Avramov indiqua les statues de marbre postées des deux cotés de l'allée.

— Nos pères et nos grands-pères mettaient dans leurs maisons et le long de leurs routes de saintes icônes ; nous serions honteux d'agir ainsi, mais nous dressons des idoles éhontées. Les icônes de Dieu ont en elles la force de Dieu ; de même, les idoles, icônes des démons, recèlent une force démoniaque. Jusqu'à ce jour, nous avons honoré le dieu des vignes Bacchus, surnommé Ivachka Khmelnitsky par le très fou conclave ayant à sa tête le prince-pape; maintenant nous allons aussi honorer la très impure Vénus, déesse de la luxure. On appelle ces dévotions des mascarades et on n'y voit pas de péché, parce que, dit-on, ces dieux-là n'existent en vérité nulle part, et leurs images sans vie ne servent qu'à orner les maisons et les jardins. Mais ceci est une erreur profonde et pleine de perdition, parce que ces dieux anciens sont vivants et véritables.

— Tu crois aux dieux païens ? demanda le tzarévitch avec un étonnement croissant.

— Je crois. Votre Altesse, au témoignage des saints Pères qui affirment que les dieux sont des démons chassés de leurs temples par le nom du Christ crucifié ; ils se sont réfugiés dans des endroits déserts, ténébreux, perdus et s'y sont établis ; ils n'ont fait semblant de mourir et de ne plus exister que pour un temps. Mais, lorsque notre chrétienté est devenue débile, lorsque s'est produite la nouvelle impiété, les dieux ont ressuscité et ils sont sortis, en rampant, de leurs repaires. De même que des larves, des scorpions et des reptiles venimeux, sortant de

l'a>'téchrist 23

leurs œufs, mordent les gens, les démons sortant des vieilles idoles, leurs chrysalides, mordent les âmes chrétiennes et les font périr. Te souviens-tu, tzarévitch, de la vision du saint Père Isaac ? De beaux adolescents et des vierges aux visages rayonnants prenaient le saint par les mains, sautaient et dansaient aux sons de musiques délicieuses et, l'ayant fatigué, ils l'abandonnèrent à moitié mort. Ils s'étaient joués de lui et disparaissaient. Le saint Père reconnut qu'il avait eu affaire aux anciens dieux gréco-romains : Jupiter, Mercure, Apollon, Vénus et Bacchus. Aujourd'hui c'est à nous, pécheurs, que les démons apparaissent ainsi. Et nous les recevons avec empressement; et, nous confondant avec eux dans de répugnantes mascarades, nous sautons et nous dansons, afm de nous précipiter ensemble dans le Tartare très profond ; tel le troupeau de pourceaux qui se jeta à la mer. Nous ne comprenons pas, créatures grossières, combien ces nouveaux démons blancs, harmonieux, rayonnants, sont plus terribles que les plus odieux visages d'Éthiopiens noirs !

Le jardin était sombre, bien qu'on fût en juin. Sur le ciel orageux, rampaient des nuages bas, noirs, étouffants ; il n'y avait pas encore d'illuminations ; la fête n'était pas commencée. L'air était paisible comme celui d'une chambre close. Des éclairs très lointains, sans tonnerre, flambaient ; et alors, à la lueur bleue, ressorlaicnt avec un éclat aveuglant sur les espaliers noirs, le long des allées, les statues de marbre. C'était comme dos fantômes blancs qui surgissaient et sombraient aussitôt.

ik l'antéghrist

Le tzarévitch, après ce que lui avait dit Avramov, les voyait avec un sentiment nouveau : « En vérité, songeait-il, on dirait des diables blancs ! »

Des voix se firent entendre. D'après le timbre de l'une d'elles, sourde, un peu éraillée, et aussi d'après la tache rouge d'un tison, qui brûlait vraisemblablement dans une pipe hollandaise, — la hauteur à laquelle se trouvait la tache révélait la taille gigantesque du fumeur, — le tzarévitch reconnut son père.

Il s'enfonça rapidement dans une allée latérale, de lilas et de buis, du labyrinthe. « On dirait un lièvre qui se cache dans les buissons » , pensa-t-il avec fureur : son mouvement avait été instinctif, il n'en restait pas moins d'une poltronnerie humiliante.

— Que diable racontes-tu, Avramka? continua-t-il avec un dépit feint, dans le but de cacher sa honte. Trop lire t'a tourné la cervelle.

— Je dis la vérité vraie. Votre Altesse I riposta Avramov sans s'offenser. J'ai éprouvé sur moi-même la force impure des dieux. Le diable m'a inspiré de demander à ton père, le tzar, des livres d'Ovide et de Virgile à imprimer. J'ai déjà publié l'un d'eux, avec des images des dieux mauvais et de leurs folles actions. Depuis lors, j'ai perdu la raison et je suis tombé dans une insatiable luxure ; la protection de Dieu m'a quitté et je vois, dans mes rcves, toutes sortes de dieux, surtout Bacchus et Vénus.

— Sous quelle forme ? demanda le tzarévitch, non sans curiosité.

— Bacchus, tel qu'on représente l'hérétique Luther : un Allemand rubicond au ventre gros comme une tonne. Vénus prit d'abord l'aspect d'une fille perdue avec laquelle, jadis, à Amsterdam, j'ai eu des relations criminelles : son corps était nu, blanc comme de l'écume, les lèvres pourpres, les yeux éhontés. Ensuite, quand je revins à moi, dans le couloir du bain où toute cette horreur m'avait assailli, la maléfique fille se transforma en la servante du père archiprêtre, Akoulka, et, m'injuriant de ce que je l'empêchais de suer dans le bain, elle me frappa insolemment au visage avec son balai de branches mouillées, bondit dehors, se précipita dans un tas de neige, — ceci se passait en hiver, — s'y roula et disparut comme la neige chassée par le vent.

— Mais, c'était sans doute Akoulka elle-même ! dit en riant le tzarévitch.

Avramov voulut répondre, mais se tut soudain.

Les voix se firent entendre de nouveau et le point rouge, sanglant, brilla dans l'obscurité. Sur l'étroit sentier, le père et le fils allaient se rencontrer. Le tzarévitch songea encore désespérément à se cacher, à se couler n'importe où, à se jeter dans les buissons comme un lièvre. Mais trop tard. Pierre l'aperçut de loin et appela :

— Soon !

Soon, en hollandais, veut dire fils. Pierre nommait ainsi le tzarévitch dans ses rares moments de clémence. Le tzarévitch s'étonna d'autant plus que, depuis quelque temps, son père ne causait plus

guère avec lui, non seulement en hollandais, mais en russe.

Il s'approcha, ôta son chapeau, s'inclina profondément et baisa le rebord du kaftan paternel, — Pierre portait un vieil uniforme de colonel Préobrajenski, vert foncé, avec parements rouges et boutons de cuivre, — puis la main, dure et calleuse :

— Merci, Alecha ! dit Pierre.

Et ce diminutif inattendu fit battre le cœur d'Alexis.

— Merci de ton cadeau. Il vient à point. Mes flottaisons de chêne qui venaient de Kazan ont été perdues dans une tempête sur le lac Ladoga. Sans ton cadeau, je ne serais pas arrivé à bout de la nouvelle frégate avant l'automne. Et le bois est des meilleurs, dur comme du fer.

Le tzarévitch savait que rien ne faisait autant de plaisir à son père que du bon bois de vaisseau. Dans son domaine héréditaire, près de Nij ni Novgorod, croissait, depuis longtemps, en grand secret, une admirable forêt, pour le cas où il lui faudrait particulièrement s'attirer la clémence de son père. Ayant appris que l'Amirauté manquerait bientôt de chêne, Alexis fit abattre sa forêt, lui fit descendre par flottaisons la Neva et l'off'rit, très à propos, à Pierre. C'était l'un de ces petits services timides, parfois gauches, qu'il lui rendait souvent naguère, puis de plus en plus rarement. Il ne s'iUusionnait pas, d'ailleurs, et savait que le service serait vite oublié, comme les précédents, et que le père lui ferait payer cette caresse accidentelle et rapide d'un redoublement de sévérité.

L ANTKCIIRIST 27

Cependant Alexis rougit de joie timide, son cœur palpita d'une espérance folle. Il balbutia tout bas quelques mots sans suite, dans le genre de : « Je suis toujours heureux de servir mon père », et tenta de lui baiser encore une fois la main. Mais Pierre lui prit la tête dans ses deux mains. Pendant un instant, le tzarévitch revit le visage qu'il connaissait, terrible et cher, les joues pleines, presque bouffies, la moustache ébouriffée et éparpillée, le charmant sourire des sinueuses lèvres, douces comme celles d'une femme; il aperçut les grands yeux sombres, terribles eux aussi, et si cliers que jadis il en rêvait la nuit comme un jeune amoureux rêve des yeux de sa belle; il sentit cette odeur qu'il connaissait depuis son enfance, mélange de fort tabac, d'eau-de-vie, de sueur et encore de ce relent de caserne, grossier mais non désagréable, dont était toujours imprégné le cabinet de travail du père; il sentit aussi le contact familier et rugueux du menton, rasé négligemment. Il y avait, au milieu de ce menton, une fossette si bizarre, presque drôle sur ce visage impérieux ! Alexis croyait, — ou bien peutêtre l'avait-il rêvé? — que, lorsqu'il était petit et que son père le prenait sur ses genoux, il embrassait cette fossette et disait avec admiration : « Tout à fait comme celle de grand'mère. »

Pierre embrassa son fils sur le front et prononça, en son mauvais hollandais :

— « Good beware ù ! » Que Dieu vous garde !

Et ce (( vous » hollandais, un peu précieux, parut à Alexis plein du charme le plus affable.

Il vit tout cela, il le seutit, comme à la lueur d'un éclair. Puis l'éclair s'éteignit, et tout disparut. Déjà Pierre s'éloignait, secouant une épaule, renversant la tête en arrière, balançant fortement le bras droit, à la manière des soldats ; il marchait d'ordinaire si impétueusement que ses compagnons étaient obligés de courir presque pour le suivre.

Alexis continua d'avancer par le sentier du labyrinthe. A.vramov ne le quittait point; il se reprit à parler ; maintenant c'était Fédos lanovsky, l'archimandrite de la laure Alexandre-Nevsky, le confesseur du tzar, qui l'occupait. Pierre, en donnant à Fédos le poste d' « administrateur des affaires spirituelles » , l'avait placé au-dessus du premier fonctionnaire de l'Eglise, Stéphane lavorsky. Beaucoup soupçonnaient Fédos d'hérésie luthérienne; il souhaitait, disait-on, de supprimer les icônes, les reliques, les jeûnes, les monastères, le patriarcat et les autres anciennes coutumes de l'Eglise orthodoxe. D'autres croyaient que Fédos, ou plus familièrement Fédoska, aspirait à devenir lui-mcme patriarche.

— Ce Fédoska est un véritable athée et, en outre, un drôle téméraire, dit Avramov ; il s'est malicieusement insinué dans l'âme du monarque, il l'a séduite : et maintenant il saccage les traditions et les lois chrétiennes, il préconise une vie d'épicurisme vain et voluptueux, une vie de cochons. C'est lui, l'hérétique en fureur, qui dépouilla l'icône miraculeuse de la Sainte- Vierge de Kazan de son auréole précieuse : « Bedeau, donne-moi un couteau ! » criait-

L ANTECHRIST Ov)

il ; et il coupait le fil de fer, la plaque d'or frappé, les mettait dans sa poche, devant tous, sans vergogne ; et les assistants, en larmes, s'étonnaient de son sacrilège. Ce serviteur du diable, ce bouc maudit, s'est détourné de Dieu; il a conclu un traité avec les démons ; il veut fouler aux pieds l'image du Christ et la croix vivifiante, et cracher dessus !

Le tzarévitch n'écoutait pas Avramov. Il songeait à sa joie et tachait d'éteindre par le raisonnement cette joie folle, sans doute, et enfantine. Qu'attendait-il? Que pouvait-il espérer? Une réconcihation avec son père ?

Etait-ce possible et le souhaitait-il lui-même ? Ne s'était-il point passé entre eux deux ce qu'on ne peut ni oublier, ni pardonner? Il se rappela comment il avait tenté de se cacher, avec une poltronnerie de lièvre ; il se rappela Dokoukine, « la pièce dénonciatrice», et d'autres témoignages encore plus terribles, plus irréfutables. Et voilà, il avait suffi de quelques paroles affectueuses, d'un sourire : son cœur s'était attendri de nouveau, avait fondu. 11 était prêt h tomber aux pieds son père, à tout oublier, à tout pardonner, à implorer le pardon comme si c'était lui le coupable; il était prêt, pour une caresse encore, pour un sourire, à lui offrir son âme.

« Est-ce possible, se demandait Alexis presque avec effroi, que je l'aime à un tel point? »

Avramov bourdonnait toujours près de son oreille, tel un moustique pris d'insomnie. Le tzarévitch prêta attention à ses dernières paroles :

3o l'antéchrist

— Lorsque le révérend Mitrophane de Voronège aperçut sur le toit du palais les idoles de Bacchus, de Vénus et d'autres dieux, il dit: « Tant que le tzar n'aura pas ordonné d'abattre ces idoles qui scandalisent le peuple, je ne saurais pénétrer dans sa demeure ». Et le tzar s'inclina devant la volonté du saint prêtre ; il fit enlever les idoles. C'était ainsi, dans les temps passés. Tandis que maintenant qui dira la vérité au tzar ? Ce n'est toujours pas Fédoska l'impie, qui appelle idoles les icônes et transforme les idoles en icônes ? Malheur à nous ! Les choses en sont arrivées à ce point qu'aujourd'hui même, à cette heure précise, on élève, à la place de l'image de la Vierge terrassée, l'image de Vénus démoniaque et lascive. Et le tzar, ton père...

— Laisse-moi en paix, imbécile ! s'écria tout à coup le tzarévitch avec rage. Laissez-moi en paix tous I Qu'avez-vous à pleurnicher, à m'ennuyer ? Que...

Il jura grossièrement.

— Qu'ai-je à faire de vous? Je ne sais rien et ne veux rien savoir ! Allez vous plaindre à mon père ; il mettra l'accord entre vousl...

Ils approchaient du jet d'eau, vers le rond-point de l'allée centrale. Il s'y trouvait déjà beaucoup de monde. On les observait, on tâchait de surprendre leurs paroles.

Avramov pâlit, sa taille fléchit, il se ratatina en le regardant de son air effaré d'enfant surpris dans son sommeil et qui commence à avoir des convulsions.

l'antéghrist 3i

Alexis eut pitié de lui.

— N'aie pas peur, Pétrovitch, dit-il avec son bon sourire clair, — le sourire du très doux tzar Alexis Mikhaïlovitch, — n'aie pas peur, je ne te trahirai pas ! Je sais que tu m'aimes... et mon père aussi; mais, à l'avenir, ne bavarde pas sottement...

Une ombre soudaine ternit son visage et il ajouta doucement :

— Même si tu avais raison, à quoi cela serviraitil.^ Qui, de nos jours, a besoin de savoir la vérité? On ne casse point un poteau avec une cravache. Personne ne t'écoutera... ni moi non plus.

Entre les arbres brillèrent les premiers feux de l'illumination : les lanternes multicolores, les lampions, les pyramides de bougies de suif, aux fenêtres et entre les colonneltcs de la galerie qui longe la Neva.

Là, comme l'annonçait le programme de la fête, (( tout était arrange avec beaucoup de cérémonie et grande abondance » .

La galerie se divisait en trois compartiments, étroits et longs ; dans celui du milieu, sous un dôme de verre, fait pour la circonstance par l'architecte français Lcblond, se dressait le socle en marbre, place d'honneur réservée à la Vénus pétersbourgeoise.

« J'ai acheté une Vénus, écrivait d'Italie Béklémichev à Pierre. A Rome, on en fait grand cas. Elle ne se distingue en rien de la fameuse Vénus florentine (de Médicis), mais elle est plus belle encore. Elle fut trouvée par des gens ignorants. Ils l'avaient déterrée en creusant les fondations d'une nouvelle maison. Deux mille ans, elle a été sous terre. Longtemps elle fut chez le pape, dans le jardin du Vatican. Je me cache des amateurs. J'ai peur qu'on ne la laisse pas partir. Cependant elle appartient déjà à Votre Majesté. »

Pierre entra en pourparlers avec le pape Clément XI par l'intermédiaire de son chargé d'affaires Savv^a Ragousinski et du cardinal Ottoboni ; il demandait l'autorisation d'apporter en Russie la statue qu'il avait achetée. Le pape refusa longtemps. Le tzar était prêt à se passer d'autorisation. Enfin, après maints détours et ruses diplomatiques, l'autorisation fiit obtenue.

« Monsieur le capitaine, écrivait Pierre à Ragousinsky, il est préférable d'expédier la statue de Vénus par terre de Livourne à Insbriick, puis par le Danube jusqu'à Vienne, avec un guide spécial; et, de Vienne, nous l'adresser à nous. Puisque la statue, comme tu le sais, est très précieuse, il faudra faire construire à

l'antéciirist 33

Vienne une voiture à ressorts, au moyen de laquelle on l'enverra sans encombre à Cracovie, et de Cracovie elle ira par eau. »

Par les mers et par les fleuves, par les monts et les vallées, par les villes et les déserts, et finalement par les misérables villages russes, les forêts endormies et les vastes marais, la déesse, que la volonté de Pierre protégeait, se balançait dans sa caisse obscure, comme un berceau ou une bière, et poursuivait son long voyage de la ville éternelle à la cité nouveau-née.

Quand elle fut arrivée, le tzar, malgré son envie de voir au plus vite celte statue si longtemps attendue et qu'on lui avait tant vantée, refoula son impatience et décida que la caisse serait ouverte au cours d'une fête du Jardin d'Eté où Vénus apparaîtrait solennellement.

Des chaloupes et divers bateaux de mode nouvelle abordaient près d'un petit escalier de bois qui s'enfonçait dans l'eau; ensuite on les attachait à des pieux munis d'anneaux de fer plantés en terre. Au sortir des bateaux, l'escaficr conduisait les arrivants vers la galerie centrale, où, aux feux de l'illumination, une foule parée bourdonnait et s'agitait : les hommes, en tuniques de velours ou de soie, tricornes, l'épée au côté, bas et souliers à boucles et hauts talons, somptueuses perruques bouclées, pyramidales, noires, blondes et, plus rarement, poudrées; les dames en jupes démesurées, soutenues par des baleines, robes rondes « à la dernière mode de Versailles », à longues traînes, des mouches et du fard au visage, des fan-

chons de dentelles, des plumes et des perles aux cheveux. Mais, dans la masse brillante, on voyait aussi de simples uniformes de soldats en drap grossier, même des blouses de matelots et de capitaines, des bottes qui sentaient le goudron, et les casquetles de cuir des constructeurs hollandais.

La foule s'écarta pour livrer passage à une procession bizarre : de robustes grenadiers du tzar portaient péniblement sur leurs épaules, qui fléchissaient sous le poids, une longue et étroite caisse noire, semblable à un cercueil. A en juger par la grandeur de ce cercueil, le défunt devait être de taille surhumaine. On déposa la caisse à terre.

Le tzar, seul, sans accepter d'aide, se mit à l'ouvrir. Les instruments de menuisier et de charpentier tourbillonnaient dans les mains expertes de Pierre. Il se hâtait et arrachait les clous avec tant d'impatience qu'il s'écorcha la main jusqu'au sang.

On se tassait, on. se bousculait, on se haussait sur la pointe des pieds pour regarder avec curiosité pardessus les épaules et les têtes des plus proches.

Le conseiller privé, Pierre-Andréitch Tolstoï, un savant et un écrivain qui avait longtemps habité l'Italie et qui avait, le premier, traduit en russe les Métamorphoses d'Ovide, parlait aux dames et aux demoiselles qui l'entouraient des ruines du temple ancien de Vénus.

— En passant par Castel-di-Baïa, près de Naples, je vis un temple dédié à celte déesse Vénus. La ville n'existait plus, et la place qu'elle avait jadis occupée

L ANTECHRIST OJ

était couverte de forets. Le temple était d'une belle architecture avec de grandes colonnes. Sur la voûte étaient représentés beaucoup de dieux païens. J'ai vu d'autres temples, ceux de Diane, de Mercure, de Bacchus, auxquels ce maudit bourreau de Néron offrait des sacrifices. A cause de son amour pour ces dieux, il est maintenant aux enfers en leur compagnie.

Pierre-Andréitch ouvrit une tabatière de nacre ; sur le couvercle étaient figurés trois brebis et un berger qui dénouait la ceinture d'une bergère endormie; il présenta celte tabatière à la jolie princesse Tcherkasky ; il aspira aussi une prise et ajouta, avec un soupir sentimental :

— Pendant ce séjour à Naples, je m'en souviens comme si c'était d'hier, j'étais amoureux d'une certaine Francesca, citadine renommée pour sa beauté. Elle me coûta plus de deux mille pièces d'or. Je ne puis encore m'arrachcr cet amour du cœur.

11 parlait si bien l'italien, qu'il semait son discours russe de mots italiens.

Tolstoï avait soixante-dix ans, mais n'eu paraissait que cinquante, tant il était fort, alerte et dispos. Sa galanterie envers les femmes pouvait servir d'exemple (( aux jeunes amateurs de Vénus », comme disait le tzar. 11 avait une douceur veloutée dans les mouvements, dans la voix, dans le sourire; ses sourcils aussi, étrangement noirs et épais — peints, d'ailleurs, selon toute probabilité — étaient de velours, ce II est tout velouté, mais prenez garde à l'aiguillon », disait-

on de lui. Et Pierre lui-même, qui ne se méfiait pas, en causant avec ses oisillons, déclarait que, « lorsqu'on avait affaire à Tolstoï, il fallait tenir une pierre en réserve » . Ce monsieur « élégant et excellent » avait à son compte plus d'une action obscure, féroce ou même sanglante. Mais il savait se tirer des pires situations.

Les derniers clous se courbèrent, le bois grinça, le couvercle se souleva et la boîte s'ouvrit. On vit d'abord quelque chose de gris, de jaune, de semblable à de la poussière d'ossements. C'étaient des copeaux, du son, du feutre, de la bourre de laine qu'on avait mis là par précaution.

Pierre rejetait tout cela, fouillait des deuxmains. Enfin il palpa le corps de marbre et s'écria joyeusement :

— La voici ! la voici !

Déjà on faisait fondre du plomb pour consolider les attaches de fer qui devaient réunir le pied de la statue au socle. L'architecte Leblond s'agitait; il préparait une espèce d'élévateur avec échelles, cordes et contrepoids. Mais il fallait premièrement retirer à bras la statue de sa caisse.

Les ordonnances aidaient Pierre. Lorsque l'un d'eux, avec une plaisanterie obscène, saisit « la fille nue » oh il ne convenait pas, le tzar le récompensa d'un tel soufflet que le respect de la déesse s'établit aussitôt. Des touffes de laine, comme des mottes de neige grise, tombaient du marbre lisse. Et une fois encore, ainsi que deux cents ans plus tôt à Florence, la déesse ressuscitée sortit de son cercueil.

l'a^îtéchrist 37

Les cordes se tendaient, les contrepoids gémissaient ; elle surgissait, s'élevant de plus en plus haut. Pierre, debout sur l'échelle, tenait la statue d'aplomb sur le socle et l'entourait de ses deux bras, comme l'étreignant.

— Vénus dans les bras de Mars ! ne put s'empccher de dire Leblond, qui aimait les classiques.

— Ils sont si beaux tous les deux, s'écria la jeune demoiselle d'honneur de la princesse Charlotte, que, si j'étais la tzarine. je serais jalouse I

Pierre était d'une taille presque aussi surhumaine que la statue. Et son visage humain semblait noble, même à coté du visage divin : l'homme était digne de la déesse.

Une fois encore, elle s'inclina, trembla et fut immobile, se tint droite et ferme sur son piédestal.

C'était une sculpture de Praxitèle : Aphrodite-Anadyomène — née de l'écume — et Lranie, la céleste, l'ancienne Astarté phénicienne, la Mililtade Babvlone, mère de tout ce qui existe, nourrice auguste ; celle qui a rempli le ciel d'étoiles comme de graines et répandu, comme le lait de son sein, la Voie Lactée.

Elle était la même ici que naguère sur les collines de Florence, où les élèves de Léonard de Vinci la regardaient avec une terreur superstitieuse ; la même que, au fond de la Cappadocie, dans le temple désert, pria son dernier fervent, le pale et maigre enfant aux sombres robes qui fut ensuite Julien l'Apostat. Elle était toujours innocente et voluptueuse, nue et inconsciente de sa nudité. Depuis le jour où elle sortit de son

cercueil milléaaire, là-bas, à Florence, elle allait toujours en avant, de siècle en siècle, de peuple en peuple ; nulle part elle ne demeurait, jusqu'à ce qu'enfin sa marche triomphante l'eût amenée aux confins de la terre, dans la Scythie hyperboréenne, au delà de laquelle il n'y a plus que le chaos et la nuit. Et, afi'ermie sur son socle, elle regarda d'un œil étonné et curieux cette contrée étrangère et nouvelle : des marais plats et moussus, cette ville bizarre, pareille aux villages des barbares nomades, et ces flots noirs, endormis, effrayants, pareils aux flots du Styx souterrain. Ce pays ne ressemblait pas à sa claire patrie olympienne; il était sans espoir, comme le pays de l'oubU, comme le sombre Hadès. Malgré tout, la déesse sourit de son éternel sourire, comme elle aurait souri au soleil, si le soleil était descendu dans le sombre Hadès. Pierre Andréitch Tolstoï, sur la prière des dames, déclama des vers — « Gupidon », — imités de l'ode anacréontique :

Une fois, l'Amour

Ne vit pas dans les roses

L'abeille endormie.

Piqué au doigt par elle,

11 pleura, et fuit, et vola

Vers la belle Vénus.

« Je meurs, dit-il, mère,

Je tombe, je péris.

Un petit serpent m'a mordu,

Un serpent ailé que les patres

Appellent abeille. »

Et Vénus à son lils :

(( Si le dard d'une abeille T'est si douloureux, mou fils, Combien plus souffrent ceux Que lu atteins, toi, mon eufaut. »

Les dames, qui ne connaissaient pas d'autres vers russes que les chants de l'église et les psaumes, trouvèrent ce poème délicieux.

Il était, en outre, de circonstance, puisqu'à ce moment juste, Pierre alluma lui-même et lança, en guise de premier feu d'artifice, une machine ailée qui représentait Cupidon tenant une torche. Cupidon glissa sur un fd de fer invisible et vola vers un radeau sur la Neva, où étaient préparcs des écrans pour les jeux de lumière ; avec sa torche, il alluma la première allégorie : un autel de feux diamanlés avec deux cœurs en rubis. Sur l'un d'eux, des flammes d'émcraude dessinaient un P latin, sur l'autre un C : Pelrus Gaterina. Les cœurs se fondirent en un seul, et une inscription surgit : a De deux, je fais un. » Cela signifiait que Vénus et Cupidon bénissaient l'union nuptiale de Pierre avec Catherine.

Une autre image apparut, transparente, lumineuse, représentant d'un côté Neptune qui contemplait, parmi les flots, la nouvelle forteresse, Cronstadt, avec la devise Mdet et slupescit ; de l'autre, Pétersbourg, la nouvelle ville parmi les marais et les bois, avec la devise : Ifrbs uhi silvafiiil.

Pierre, grand amateur de feux d'artifice, dirigeait tout lui-même et expliquait au public les allégories.

Avec des sifflements terribles, les fusées innom-

brables jaillissaient en gerbes de feu, puis s'égrenaient sous la Yoûlc obscure en pluie d'étoiles filantes, rouges, bleues, violettes ou vertes. La Neva les réfléchissait, les doublait dans son miroir sombre. Des roues embrasées tournèrent, des jets de flammes bondirent ; les ballons d'air ou d'eau éclataient comme des bombes, remplissant l'air d'un vacarme assourdissant. Des palais de feu, à colonnes, escaliers et voûtes apparurent; et, aveuglant comme le soleil, émergea le dernier tableau : un sculpteur ressemblant au titan Prométhée devant une statue inachevée qu'il taillait avec son marteau dans le marbre ; au-dessus, l'œil de Dieu, entouré de rayons flamboyants, avec la devise : Deo adjuvante. Le bloc de marbre signifiait l'ancienne Russie ; la statue inachevée mais déjà vaguement pareille à Vénus signifiait la Russie. Le sculpteur, c'était Pierre.

Le tableau ne réussit qu'à moitié : la statue brûla trop vite; elle s'eff'ondra aux pieds du sculpteur, tandis qu'il continuait à frapper dans le vide ; le marteau aussi disparut, le bras s'afl'aissa. L'œil omnivoyant s'obscurcit, sembla cligner d'un air soupçonneux, de mauvais augure.

Personne, d'ailleurs, n'y fit attention ; tous étaient déjà préoccupés d'un nouveau spectacle : dans des tourbillons de fumée, éclairé de feux de bengale, un monstre marin, cheval ou dragon, à la queue écailleuse, aux nageoires et aux ailes épineuses, voguait sur la Neva. Il venait de la forteresse et se dirigeait vers le Jardin d'Été. D'innombrables bateaux, remplis de

l'antéchrist 4i

rameurs, le remorquaient. Dans une coquille énorme, sur le dos du monstre, était installé un Neptune à longue barbe blanche, avec un trident ; à ses pieds étaient des sirènes et des tritons qui soufflaient dans des trompettes : ce les tritons du Neptune septentrional, marchant sur les flots, célèbrent la gloire du tzar russe », expliqua l'un des spectateurs, le moine de la flotte, Gabriel Bouginsky. Le monstre traînait à sa suite six tonneaux vides, soigneusement bouchés, chevauchés par les cardinaux du très fol conclave. Les cardinaux, attachés à leur monture, se suivaient par paires, à distance égale, et soufflaient bruyamment dans des trompettes en corne de vache. Après, venait tout un train de semblables tonneaux, avec une énorme chope de bière, où nageait dans une tasse de bois comme dans un bateau le prince-pape, arche\cquc du dieu Bacchus. Bacchus lui-même était posté sur le rebord plat de la chope.

Au son d'une musique triomphale, la flottille approcha lentement du Jardin d'Eté; elle aborda à la galerie centrale, et les dieux y pénétrèrent.

Neptune était le fou du tzar, le vieux boyard Sémène Tourguenev ; les sirènes, aux longues queues de poissons masquant les jambes, étaient des filles de service ; les tritons, des écuyers du général-amiral Apraksine; Satyre ou Pan, qui escortait Bacchus, le maître de danse du prince Melchnikov : ce Français agile faisait de tels sauts qu'on pouvait lui supposer des pieds de bouc, comme à un faune véritable. Bacchus, vctu d'une peau de tigre, couronné de pampres

l\i l'a?{téciirtst

en verre, une saucisse dans une main et un tirebouchon dans l'autre, était le maître de chapelle des chantres de la cour, Konone Karpov, homme d'une extraordinaire corpulence, au visage rubicond ; pour qu'il jouât son rôle avec plus de vraisemblance, on l'avait abreuvé sans merci, trois jours durant, de sorte que, au dire de ses compagnons, Konone s'était gonflé comme une groseille et personnifiait bien Ivachka Khmelnitzki.

Les dieux entourèrent la statue. Bacchus, respectueusement soutenu par les cardinaux et le princepape, s'agenouilla devant Yénus, la salua jusqu'à terre et proclama d'une tonitruante voix de basse, digne d'un archidiacre de cathédrale :

— Très vénérée mère Vénus, ton humble serviteur Ivachka-Bacchus, né de la Sémélè consumée, dispensateur de la joie des vignes, vient t'implorer au sujet de ton fils Eremka ! Défends-lui, à ce fol Eremka, de nous torturer, nous tes sujets, de nous meurtrir les cœurs, de perdre nos âmes. Oui, souveraine, aie pitié I

Les cardinaux tonnèrent en chœur :

— Amen!

Karpov, très ivre, commença un chant d'église; mais on l'arrêta à temps.

Le prince-pape, Nikita Moïsséilch Sotov, chétif vieillard, revelu d'un manteau grotesque en velours rouge garni d'hermine, coiffé d'une tiare en étain à trois étages qu'ornait une image obscène d'Eremka- Eros tout nu, déposa devant Venus, sur un trépied

l'antécurist /[S

forme de trois broches à volailles, une bassine de cuivre servant à faire le punch. Il y versa l'eau-devie et alluma. Sur de longues gaules qui fléchissaient, les grenadiers du tzar apportèrent un énorme seau d'eau-de-vie poivrée.

Excepté les ecclésiastiques, qui étaient présents à cette fête de même qu'à toutes les autres cérémonies semblables, les invités, hommes, dames et même jeunes filles, devaient approcher à tour de rôle du seau. Le prince-pape leur tendait une grande cuiller pleine d'eau-de-vie. Ils buvaient le contenu ])resque en entier et jetaient les dernières gouttes sur l'autel embrasé. Après quoi, les hommes embrassaient Vénus, les jeunes sur la main, les vieux sur le pied; les dames faisaient la révérence et prononçaient un u compliment de cérémonie». Tout cela, organisé d'avance, dans le plus grand détail, par le tzar lui-même, était exécuté scrupuleusement sous peine d'une « sévère amende» ou même de coups. La vieille tzarine, Prascovia Fédorovna, belle-sœur de Pierre, veuve du tzar Jean Alexéévitch, but aussi l'eau-de-vie et salua Vénus. Elle obéissait généralement à Pierre, acceptait toutes les innovations : on ne souffle pas contre le vent. Mais, cette fois-ci, la vénérable vieille, en pelisse sombre de veuve, — Pierre lui permettait de s'habiller à l'ancienne mode, — éprouva une véritable amertume quand elle salua, à la manière des étrangers, la « fille nue et dévergondée ». u Mieux vaudrait mourir, pcnsa-t-ellc, que de voir tout cela ! » Le tzarévilclï baisa aussi docilement la main de Vénus.

Mikhaïlo Pétrovitch Avramov voulut se dérober, mais on le découvrit et on l'amena de force. Et, bien qu'il tremblât, pâlît, frémît, suât et faillît perdre connaissance en sentant contre ses lèvres le froid de « l'idole satanique », il accomplit le rite sous l'œil sévère du tzar, car il craignait Pierre plus encore que les <( démons blancs ».

La déesse semblait voir sans colère ces caricatures de dieux, les jeux de ces barbares qui l'honoraient involontairement jusque dans leurs sacrilèges. Le trépied grotesque se transforma en un véritable autel, où, dans une flamme bleuâtre, immobile et mince comme le dard d'un serpent, brûlait l'âme de Dionysos, le dieu son parent. Eclairée par celte flamme, la déesse souriait, pleine de sagesse.

Le banquet commença. Au haut bout de la table, sous une tonnelle de houblon et d'airelle, prise aux marais pétersbourgeois pour remplacer les classiques myrtes, siégeait Bacchus sur un tonneau d'où le prince-pape tirait du vin dans les verres. Tolstoï, s'adressant à Bacchus, déclama encore des vers traduits d'Anacréon.

Bacchns, enfant de Zcus,

Toi qui écartes les pensées,

Quand lu pénèlrcs mon cerveau,

Dispensateur du vin,

Tu me fais danser.

Et, lorsque j'ai bu,

J'applaudis et je chante

Kt j'honore Vénus

Kt, sans fatigue, je danse.

— A en juger par ces vers, il faut reconnaître, observa Pierre, que cet Anacrcon était un ivrogne hors ligne et un libertin.

Après les libations habituelles en l'honneur de la flotte russe, du tzar et de la Izarine, l'archimandrile Fédos lanovsky se leva solennellement, le verre à la main.

Malgré sa physionomie pleine de morgue, — il était de petite noblesse polonaise, — malgré le cordon bleu et la croix semée de diamants avec le portrait du tzar d'un côté et la crucifixion de l'autre (sur le portrait du tzar les diamants étaient plus nombreux et plus gros), malgré tout cela, Fédos avait, comme disait de lui Avramov «l'aspect d'un avorton». Petit, maigre, anguleux, en haut bonnet de moine, recouvert d'un voile de crêpe noir à plis, en vaste soutane flottante, il faisait songer à une énorme chauve-souris. Mais, quand il plaisantait ou blasphémait, ce qui arrivait sans faute pendant les saouleries, ses yeux malicieux rayonnaient spirituellement; le pauvre petit mufle de chauve-souris ou d'avorton devenait presque attrayant.

— Ce ne sont point des paroles de flatterie, dit Fédos au tzar, mais des paroles qui viennent du fond de mon cœur que je vous adresse : par l'œuvre de Votre ^lajeslé Impériale, nous avons été amenés des ténèbres de l'ignorance au tbéàtre de la gloire, du non-étre à l'existence, et par vous nous faisons partie de la société des nations politiques. Qu'était la Russie avant vous et qu'est-elle devenue à présent.^ Contem-

l\6 l'antéghrtst

pions les édifices! Au lieu des masures grossières, ont surgi de clairs palais; au lieu des forêts broussailleuses, des jardins en fleur ! Contemplons les forteresses de nos villes I II s'y trouve des choses que nous n'avions jamais vues naguère, même en peinture!...

Il parla longtemps encore « des livres de jurisprudence », « des sciences libres, des arts », de la flotte, « ces arches remplies d'armements » , de « l'amélioration et du renouvellement de l'église... »

— Et toi, s'écria-t-il en conclusion, — agitant, comme un rhéteur, les larges manches de sa soutane, ce qui le rendit plus semblable encore à une chauve-souris, — et toi, capitale nouvelle, ville de Pierre, n'es-tu pas une gloire pour ton fondateur? Là, où aucune demeure humaine ne paraissait possible, a surgi un lieu digne du trône du tzar. Urbs uhl silva fait. Une ville là où fut une forêt. Et qui ne louerait la disposition de cette ville? Ce lieu ne dépasse pas seulement en beauté toute la Russie; mais, dans mainte contrée d'Europe, on n'en trouverait pas un semblable! La ville a été créée sur un agréable emplacement. En vérité Votre Majesté, tu as opéré la transformation, la métamorphose delà Russie!

Alexis regardait et écoutait Fédoska attentivement. Quand Fédoska parla de l'emplacement agréable de Pétersbourg, ses yeux rencontrèrent pour un instant ceux du tzarévitch; celui-ci y vit une lueur de malice. Il se rappela combien de fois, en l'absence du tzar, Fédoska nommait cet « agréable emplacement » un « marais du diable », D'ailleurs, le tzarévitch

l'antéciirtst ^7

croyait depuis longtemps que Fédoska se moquait presque ouvertement de Pierre, mais avec tant d'habileté et de finesse que personne ne s'en apercevait, sauf lui Alexis. Fédoska échangeait alors avec lui un regard rapide, malicieux, presque un regard de complice.

Pierre répondit au discours, comme d'habitude, brièvement et simplement.

— .le souhaite beaucoup que le peuple sache ce que Dieu a fait pour nous. Il importe de ne pas faiblir à l'avenir, mais de travailler pour le bien et la prospérité commune, que Dieu nous indique.

Et, reprenant la conversation familière, il exprima en hollandais, afin que les étrangers pussent aussi comprendre, une idée qu'il avait entendu récemment exprimer au professeur Leibnitz et qui lui plaisait. Il s'agissait du « mouvement circulaire des sciences » : les sciences et les arts étaient nés en Grèce; de là ils avaient émigré en Italie, puis en France, en Allemagne et, finalement, par la Pologne en Russie. C'était notre tour! Par nous ils reviendraient en Grèce et en Orient, au pays natal, après avoir accompli, dans leur cours, un cercle complet.

— Cette Vénus, ajouta Pierre en russe, avec son emphase pleine de bonhomie simple et en indiquant la statue, cette Vénus nous est arrivée delà-bas, de la Grèce. Chez nous, tout est déjà labouré avec la charrue de Mars. Maintenant nous attendons une belle moisson, et que Dieu nous vienne en aide! Que ce fruit de notre labeur prospère ainsi que celui du figuier, que ceux qui le plantent ne voient jamais. Que Vénus

la déesse de tout plaisir aimable, de l'accord familial et de la paix politique, s'unisse à Mars pour le plus grand honneur du nom russe !...

Vivat I \i\atl vivat! Pierre le Grand, père de la

patrie, empereur de toute la Russie! crièrent-ils tous, en élevant leurs verres pleins de vin de Hongrie.

Le litre impérial, non encore proclamé en Europe ni en Russie, était déjà adopté dans le cercle des oisillons de Pierre.

Dans l'aile gauche de la galerie, où se tenaient les dames, les tables furent écartées et les danses commencèrent. Les trompettes martiales, les hautbois, les tiinbales des Sémenovlzi et des Préobrajenski, masqués par les arbres, adoucis par la distance, ou peut-être par le charme de la déesse, résonnaient autour d'elle comme des flûtes suaves ou des violes dans le royaume de Cupidon, où paissent des brebis sur des pelouses tendres et où des bergers dénouent la ceinture des bergères. Pierre Andréiich Tolstoï dansait le menuet avec la jolie princesse Tcherkasky et lui chantonnait dans l'oreille , de sa voix de velours ;

Abandonne, Cupidon, tes flèches!

Nous sommes déjà tous atteints.

Mais, suavement blessés Par tes flèches d'amour,

Flèches d'or, Nous sommes tes captifs.

Et, avec la révérence minaudicre qu'exige le code

l'antéghrist 49

du menuet, la jolie princesse répondait par le sourire de Chloé à ce Daphnis septuagénaire.

Dans les allées sombres, dans les berceaux, dans tous les coins du Jardin d'Eté, bruissaient des chuchotements, des baisers et des soupirs amoureux. La déesse Vénus ré<^nait déjà dans la Scythic hyperboréenne.

Cependant les ordonnances du tzar et les pages de la chambre, installés dans le bois de chênes près du Palais d'Eté, en un groupe que personne ne pouvait entendre, tenaient, sur les ébats amoureux des commères, demoiselles et filles d'honneur ou simplement (( filles », des propos de barbares et de Scythes.

En présence des femmes, ils étaient modestes et timides ; mais, entre eux, ils étalaient, au sujet des femmes et des filles, des réflexions brutales.

— La fille llamihon a dormi la nuit dernière avec le patron, annonça l'un avec indifférence.

Il s'agissait de Maria Vilimovna Hamillon, demoiselle d'honneur de l'impératrice.

— Le patron est un galant; il ne peut vivre sans maîtresse, observa un autre.

— Elle n'en est pas à ses débuts, riposta un page de la chambre, gamin dç quinze ans.

11 cracha majestueusement et prit une nouvelle bouffée à la pipe qui lui donnait mal au cœur.

— Avant de prendre le patron, elle s'était fait faire ui^ enfant par Yassioukha.

— Où fourrent-elles leurs enfants? demanda le premier avec étonnement.

— Le mari ignore quand sa femme s'amuse ! reprit le gamin. J'ai vu moi-même, frère, comme Vilka Monsov faisait l'amour avec la patronne.

Wilim Mons était un gentilhomme de la chambre de l'impératrice, « Allemand de basse naissance », mais très beau et adroit.

Et, se rapprochant encore les uns des autres, ils se chuchotaient à l'oreille des potins bizarres : récemment, on avait trouvé dans le jardin du tzar, où l'on nettoyait les canaux d'un jet d'eau, un cadavre d'enfant, enveloppé dans une serviette de la cour.

Le Jardin d'Eté possédait l'inévitable « grotte » qu'ont les jardins français ; c'était une sorte de construction carrée, au bord de la Fontanka ; extérieurement elle était assez saugrenue et rappelait une église hollandaise, mais, à l'intérieur, décorée de grandes coquilles de nacre, de corail et de stalactites, elle ressemblait à une grotte sous-marine; des fontaines et des jets d'eau jouaient dans des vasques de marbre. L'eau coulait avec cette abondance que Pierre aimait et qui était excessive pour le climat de Pétersbourg.

Ici, de vénérables vieillards, sénateurs et hauts dignitaires causaient aussi d'amour et de femmes.

Le plus vieux bougonnait :

— Dans l'ancien temps, la vie conjugale était plus austère ; tandis qu'aujourd'hui l'adultère est considéré comme une élégance, et cela par les maris euxmêmes ; ils envisagent en pleine tranquillité d'âme les amours de leurs femmes avec d'autres hommes et nous qualifient d'imbéciles parce que nous mettons

L ANTi: CHRIST 5l

notre honneur sur des choses si fragiles. On a donne la hberté aux femmes ! Attendez, elles ne tarderont pas à nous mener à leur guise !

Un autre vieillard, un peu moins antique, observa que « le commerce libre avec les femmes était agréable aux hommes jeunes et affranchis des traditions » ; que (( la passion amoureuse, presque inconnue au temps des mœurs grossières, commençait à régner dans les cœurs sensibles » ; que « le mariage fane en un jour toutes les fleurs que l'amour produit en de longues années », et que « la jalousie est la fièvre de l'amour ».

— De tout temps, les femmes belles furent légères, décida un troisième vieux , et les démons ont certainement construit leurs demeures dans les côtes des sémillantes femmes d'aujourd'hui ; elles ne veulent rien connaître que l'amour. A leur exemple, les petites filles ne pensent aussi qu'à cela, sans y rien comprendre, les pauvrettes !... Oh! que le désir de plaire est fort dans la femme !

La tzarine Catherine Alexéevna, accompagnée du gentilhomme de la chambre Mons et de la demoiselle d'honneur lïamilton, — altière Ecossaise au profil de Diane, — entra dans la grotte.

Le moins âgé des vieillards, s'étant aperçu que la tzarine prétait l'oreille à la conversation, s'empressa de prendre sous sa protection la cause des femmes.

— L'excellence des femmes nous est prouvée par le fait que Dieu, voulant couronner son œuvre, créa en dernier lieu une femme pour Adam, comme si sans cela l'univers n'eût pas été parfait. On affirme que

dans le corps de la femme est condensé tout ce que le monde a de meilleur et de plus délicieux. Elles ajoutent à de si grands avantages la beauté de l'intelligence; nous ne pouvons qu'admirer leurs vertus, et le chevalier est impardonnable qui ne reconnaît pas leur supériorité ? Et même, si elles montrent parfois certaines faiblesses, il importe de se souvenir qu'elles sont faites de matière délicate.

Le plus vieux des vieillards hocha seulement la tête. A son air, on voyait qu'il gardait sa conviction première : une écrevisse n'est pas un poisson, une femme n'est pas un être humain ; femme ou diable, la valeur est la même.

Dans la déchirure des nuages apparut, sur le ciel d'un vert doré, insondable et triste, la mince faucille de la lune. Elle jeta un tendre rayon sur une allée déserte où, près d'une fontaine, dans un berceau d'arbres taillés, une jeune fille de dix-sept ans restait solitaire sur un banc de verdure, au pied d'une Pomone de marbre. Cette jeune fdle portait une robe ronde à cerceaux, de taffetas rose semé de fleurettes chinoises jaunes ; elle avait une taille de guêpe, était coiffée aux « naissantes délices », mais son visage était très russe et tout simple. Sans doute, elle venait de quitter la paisible campagne où elle avait été élevée, parmi des bonnes et des nourrices, dans une maisonnette au toit de chaume.

Après un timide regard à l'entour, elle défit quelques boutons de son corsage et en retira prestement un papier roulé en tuyau et tiède d'avoir été ainsi

conlre sa chair. C'était un billet d'amour que lui écrivait uq sien cousin de dix-neuf ans. Lui aussi avait été arraché à la paix campagnarde par l'ordre du tzar et envoyé à l'école de l'Amirauté. Maintenant il voguait sur une frégate militaire, avec d'autres gardemarine, vers Cadix ou vers Lisbonne ou, comme il s'exprimait, « au diable vauvert ».

A la lueur de la nuit claire et de la lune, la fillette lut la lettre, écrite sur un papier réglé, en gros caractères ronds et enfantins :

« Trésor de mon âme, Nastenka mon ange! Je voudrais savoir pourquoi tu ne m'as pas envoyé un dernier baiser. Gupidon, voleur maudit, m'a percé le cœur. Je languis, mon cœur est couvert dé sang. »

Ici, entre les lignes, était dessiné avec du sang en guise d'encre, un cœur traversé de deux flèches ; des points rouges figuraient des gouttes de sang.

Puis venaient des vers, copiés, sans doute :

Souviens-toi, mou ainiaLle amour, do nos joies

Et de nos agréables con\crsalions ensemble.

Maintenant depuis longtemps je suis pri\é de ma joie;

Arrive, ma colombe, douceur de mon cœur!

Si un jour je vous vois, je m'écrierai : u Oh I lumière,

Est-ce loi, mon amour, que je vois ? »

Après avoir lu le billet, Nastenka le roula de nouveau soigneusement, le cacha dans sa robe, pencha la tête et se couvrit le visage avec son mouchoir parfumé de « soupirs d'amour ».

Quand elle regarda encore le ciel, un grand nuage

54 L'A?JTÉGHRIST

noir, tel qu'un monstre à gueule ouverte, avait presque englouti la lune. Son dernier rayon fit briller une petite larme sur les cils de la jeune fille. Elle regardait disparaître la lune et fredonnait une chansonnette d'amour, entendue elle ne savait oii :

Même si je vais clans les jardins et les vignes,

Je ne trouve aucune douceur pour mon cœur.

Il n'est pas plus difficile au ramier de voler sans ailes

Qu'à moi de vivre sans mon ami.

Et moi, jeunette, je pleure sans cesse

D'être privée longtemps de l'ami de mon cœur.

Autour d'elle, sur elle, tout n'était qu'artifice « à la manière de Versailles » : le jet d'eau, la Pomone, les espaliers, la robe ronde de taff'etas rose à fleurettes chinoises, la coiff'ure aux « naissantes délices », les parfums (( soupirs d'amour » ; elle seule, avec son discret chagrin et sa douce chanson, était restée russe, comme naguère sous le toit de chaume de la campagne ancestrale.

Dans les sombres allées et les berceaux, dans tous les coins perdus du Jardin d'Eté, flottaient des soupirs et des frôlements, des paroles murmurées et des baisers. Et les sons du menuet arrivaient, flûtes et violes du royaume de Vénus :

Abandonne, Cupidon, tes llèclies.

Nous sommes déjà tous atteints.

Mais, suavement blessés Par tes flèches d'amour,

Flèches d'or.

Nous sommes tes captifs.

l'antéchrtst 55

Dans la galerie, à la table du tzar, on causait.

Pierre dissertait, avec les moines, des dieux païens; il était stupéfait que les anciens Grecs, « qui connaissaient suiïisamment les lois de la nature et les principes des mathématiques », pussent appeler dieux leurs idoles inanimées et croire en elles .

Mikhaïlo Pétrovitcli Avramov ne put y tenir davantage ; il enfourcha son dada et se mit à prouver que les dieux existaient, qu'ils étaient des démons.

— Tu en parles comme si tu les avais vus, dit Pierre étonné.

— A mon défaut, d'autres les ont vus, Votre Majesté, vus de leurs propres yeux ! s'écria solennellement Avramov. ^

Il retira de sa poche un gros portefeuille en cuir, y fouilla, en tira deux coupures jaunies de journaux hollandais et se mit à lire, en traduisant :

c( On écrit d'Espagne qu'un étranger a apporté de Ikrcelone un satyre, paysan recouvert de poils comme d'une écorce, ayant en outre des pieds de bouc et des cornes. Il mange du pain et boit du lait, mais il ne parle pas et bêle. Cette figure monstrueuse attire beaucoup de spectateurs. »

L'autre coupure disait ceci :

« En Utland, les pécheurs ont attrapé une sirène ou femme marine. Ce monstre ressemble par le haut à une femme et par le bas à un poisson ; la couleur de son corps est d'un jaune pâle, les yeux sont fermés, les cheveux noirs et les doigts sont réunis par des membranes comme ceux des oies. Les prcheurs ont

eu beaucoup de mal à retirer leur filet et l'ont déchiré complètement. Et les habitants ont construit un énorme tonneau qu'ils ont rempli d'eau de mer ; ils y ont mis la femme marine et ils espèrent qu'ainsi elle ne pourrira pas. Nous rapportons ce fait parce que, en dépit des fables nombreuses que l'on a faites sur les monstres marins, cette fois on peut affirmer, en toute vérité, que le monstre si étonnant est capturé. De Rotterdam, 27 avril 171/i. »

On avait foi en toute parole imprimée, surtout venant de l'étranger ; car, si l'on mentait à l'étranger, où dirait-on la vérité? Beaucoup des gens présents à la fête croyaient aux esprits des forets et des eaux, aux sorciers et aux maisons hantées, etc. Et non seulement ils y croyaient, mais ils « les avaient vus de leurs propres yeux » ; et, puisqu'il y avait des esprits de la forêt, pourquoi n'y aurait-il pas des satyres.? S'il y avait des esprits des eaux, pourquoi n'y aurait-il pas des monstres à queue de poisson?

Mais alors, les autres dieux et Vénus, peut-être, existaient réellement ?

Tous se turent, immobiles; et, dans le silence, passa quelque chose de bizarre, d'effrayant, comme si tous avaient senti qu'ils accomplissaient un acte condamnable.

Toujours plus bas, toujours plus noir descendait le ciel, couvert de nuages. Les éclairs bleus étaient plus brillants, mais sans tonnerre, et les trépidations du ciel semblaient refléter les tremblements de la

flamme bleue de l'aulcl au pied de la statue; et la flamme céleste répondait à la flamme de l'autel; les deux flammes poursuivaient un colloque terrible, inintelligible aux humains et plein des mystères de l'au-delà.

Le tzarévitch, assis non loin de la statue, l'examina pour la première fois après la lecture des coupures étrangères. Et le corps blanc de la déesse lui fut familier, comme s'il l'avait déjà vu avant ce jour ou plus que vu, comme si cette courbe virginale du dos, ces fossettes aux épaules lui étaient déjà apparues en des songes criminels, passionnés, secrets, dont il avait honte devant lui-même. Tout à coup il se souvint qu'il avait vu la même courbe, les mêmes fossettes chez sa maîtresse, la fille Afrossinia. La tête lui tourna, peut-être parce qu'il avait trop bu, que l'air était chaud et lourd et que cette fête était odieuse comme un cauchemar. Il regarda encore la statue ; et le corps de marbre, au double éclairage des lampions fumants et des flammes de l'autel, lui parut si vivant, si terrible et tentant qu'il baissa les yeux. Serait-il possible qu'à lui aussi, comme à Avramov la déesse Vénus, se manifestât un jour telle qu'une sorcière effrayante et répulsive une filie Afroska ? 11 fit mentalement le signe de la croix.

— Il n'y a rien de surprenant à ce que les Grecs, ignorant les lois chrétiennes, aient salué d'inertes idoles, — Fédoska continuait la causerie interrompue par la lecture; — mais il est surprenant que nous autres, Chrétiens, au lieu de comprendre le respect

58 l'antégiirist

qui convient aux icônes, nous leur consacrions un culte comme à des idoles.

Alors commença l'une de ces conversations, que Pierre aimait tant, sur les faux miracles, la ruse des moines, des possédés et pseudo-fous, la superstition des popes. Alexis dut entendre encore une fois des récits dont il était écœuré : des moines avaient apporté en don de Jésuralem à Catherine Alexéevna la chemise incombustible et incorruptible de la Vierge; or, d'après une analyse, cette chemise était tissée d'une matière incombustible, — l'amiante ; — le corps d'une jeune fille morte en Lithuanie, Von Groth, présentait tous les signes de l'incorruptibilité ; or la peau « ressemblait au cuir tanné et tendu d'un porc et, lorsqu'on y enfonçait le doigt, elle rebondissait avec aisance ; — on mentionna les reliques fausses, en ivoire, que Pierre avait fait exposer dans son musée de Pétersbourg, sa « Kunstkammer », comme témoignage de la « supertition qui, de nos jours, disparaît grâce au travail de l'esprit ».

— Oh 1 oui, il y a un grand désordre dans l'église russe en ce qui concerne les miracles ! conclut Fédoska, feignant d'être attristé, tandis qu'en réalité il éprouvait une joie mauvaise.

11 rappela le dernier miracle. Dans une pauvre église de Pétersbourg, une icône de la Vierge s'était mise à répandre des pleurs, ce qui annonçait, disaiton, de grands maux et la ruine finale de la ville. Pierre, ayant eu connaissance de cela par Fédoska, s'était rendu aussitôt à celle église, avait examiné l'icône

L ANTECHRIST OQ

et démasqué la fraude. Ce fait était récent : l'icône n'avait pu encore être transportée au niusce et le tzar la gardait dans le Palais d'Eté, — petite maison hollandaise, bâtie d^ins le jardin, h deux pas de la galerie, au coin de la Neva et de la Fontanka.

Le tzar, désireux de la faire voir à ses interlocuteurs, donna l'ordre à une ordonnance de l'apporter.

Quand cet homme revint, Pierre se leva de table ; il s'approcha de la statue, il s'appuya du dos contre le socle, tenant l'icône de ses deux mains, et il se mit à expliquer en détail la u mécanique de filous ». On l'entourait, on se pressait, on se soulevait sur la pointe des pieds, ceux des derniers rangs regardant par-dessus les épaules et la tête des premiers, comme naguère lorsqu'il ouvrait la caisse de la statue.

L'icône était ancienne. Le visage sombre, presque noir. Seuls, les yeux, grands, aiïligés, comme gonflés de larmes, semblaient vivants. Le tzarévitch aimait et vénérait depuis son enfance celte iconc « de la Vierge Marie, consolatrice de tous les allligés ».

Pierre enleva la garniture d'argent semée de pierres précieuses, qui tenait à peine, ayant été arrachée lors du premier examen. Puis il retira des vis de cuivre neuves qui retenaient à l'envers de l'icône une planchette de bois de tilleul, neuve aussi; au milieu de celte planchette, il y en avait une autre; elle jouait facilement sur un ressort, cédait et s'enfonçait h la moindre pression. Pierre ùla les deux planchettes et fit voir deux rigoles creusées dans le bois vers les yeux de la Vierge Marie ; de petites éponges, imbibées d'eau, étaient

6o l'antéchrist

fixées dans les rigoles et l'eau s'infiltrait à travers deux trous imperceptibles vers les yeux ; elle formait des gouttes semblables à des larmes.

Pour plus de clarté, Pierre fît aussitôt l'expérience; il imbiba d'eau les éponges, les mit en place, appuya sur la planchette et les pleurs coulèrent.

— Voici la source des larmes miraculeuses, dit-il. Son visage était paisible, comme lorsqu'il expliquait

un bizarre « jeu de la nature » ou quelque autre curiosité dans son musée.

— Il y a beaucoup de fraudes!... répéta Fédoska, avec un léger sourire.

Tous se taisaient ; quelqu'un gémit sourdement, — un ivrogne sans doute, qui dormait ; — quelqu'un ricana d'une façon si singulière et inattendue que tous se retournèrent effrayés.

Alexis souhaitait depuis longtemps partir. Mais il était paralysé, comme il arrive en rêve lorsqu'on veut courir et que les jambes n'obéissent pas, ou qu'on veut crier et que la voix fait défaut. Stupéfait, il restait là et regardait la bougie que tenait Fédoska, les mains de Pierre, adroites et prestes, qui remuaient sur l'icône, les pleurs sur le visage afïligé et, audessus de tout, le corps effrayant et alliciant de Vénus. Il regardait, et une angoisse mortelle l'accablait, lui serrait la gorge. Il lui semblait que cela ne devait jamais finir, que cela avait existé et existerait jusque dans l'éternité.

Tout à coup un éclair aveuglant flamboya, comme si un abîme de feu s'était ouvert au-dessus de leurs

L ANTECHRIST Gl

léles. Et, à travers la coupole de verre, une lumière blanche, insupportable, plus éclatante que celle du soleil, inonda la statue de marbre. Au même instant retentit un coup de tonnerre, court, mais assourdissant : on eût dit que la voûte céleste éclatait et tombait en ruines.

Ce fut l'obscurité, impénétrable et noire comme l'obscurité souterraine. Et dans ce noir gémit, siffla, hurla la tempête, avec un vent d'ouragan, avec pluie et grêle .

Tout se confondit dans la galerie. On entendit des cris perçants de femmes ; l'une d'elles avait une crise de nerfs : elle criait et pleurait comme si elle riait. Des gens affolés couraient sans savoir où ils allaient; ils se heurtaient, s'('>crasaient les uns contre les autres; ils tombaient. Quelqu'un appelait d'une voix désespérée :

— Nicolas miraculeux!... Sainte Vierge Marie!... Aidez-nous !

Pierre laissa tomber l'icône qu'il tenait et se précipita pour trouver la tzarine.

La flamme du trépied, en s'éteignant, s'élança une dernière fois, telle que le dard fourchu d'un serpent, et éclaira le visage de la déesse. Au milieu de la tempête, de l'obscurité et de l'effroi, ce visage seul était paisible.

Quelqu'un marcha sur l'icône. Alexis, qui s'était incliné pour la ramasser, entendit le bois crier. L'icône était fendue en flcux.

Page 1