LIVRE II
Un cercueil de bois de pin
Est construit exprès pour moi.
J'y vais être étendu
Jusqu'aux trompettes du jugement.
Telle était la chanson des Raskolniks « fossoyeurs ». Sept mille ans après la création du monde, disaient- ils, aura lieu la seconde arrivée du Christ sur la terre ; et, si cela n'est pas, nous brûlerons l'Evangile, puisqu'aux autres livres on ne peut donner créance. Ils abandonnaient leurs maisons, leurs terres, leur bétail, leur avoir et, chaque nuit, s'en allaient dans les champs et dans les forets ; revêtus de linceuls ou de chemises blanches, ils se couchaient dans des cercueils de bois creusé et, chantant sur eux-mêmes des chants mortuaires, attendaient de minute en minute que les trompettes retentissent « pour accueillir le Christ )>.
64 l'antéciirtst
En face du cap formé par la Neva et la petite Nevka, à l'endroit le plus large de la rivière, près des entrepôts de chanvre, parmi des barques et des trains de bois, étaient les radeaux de chêne du tzarévitch Alexis. Dans la nuit de la fête au Jardin d'Eté, un vieux batelier haleur était assis au gouvernail d'un de ces radeaux; il était vêtu d'un touloupe déchiré, en peau de brebis, malgré la chaleur; ses chaussures étaient d'écorce tressée. On l'appelait Ivanouclika-llmbécile, on le croyait un simple ou bien un fou. Depuis trente ans, chaque jour, infailliblement, il veillait jusqu'au « chant du coq », dans l'attente du Christ, et chantait toujours cette même chanson des « fossoyeurs ».
Assis tout au bord de l'eau sur les poutres glissantes, courbé, tenant ses genoux dans ses deux bras, il contemplait, anxieux, l'éclaircie béante du ciel vert doré, entre les nuages noirs et déchirés ; son regard immobile, à travers ses cheveux gris et emmêlés, et son visage, également immobile, étaient pleins d'effroi et d'espérance ; avec un lent balancement de droite à gauche, il chantait d'une voix traînarde et gémissante :
Un cercueil de bois do pin Est construit exprès pour moi.
J'y vais être étendu, Jusqu'aux trompettes du Jugement.
Quand les anges appelleront, rsous réveillant dans nos cercueils.
J'irai au tribunal de Dieu.
Deux routes peuvent y conduire,
Elles sont lar£,'cs Et elles sont longues.
L'une des routes Conduit au Paradis; L'antre route Conduit en En for.
— Tvanouchka, viens souper I lui cria-t-on de l'autre bout du radeau, où un feu était allumé sur des pierres qui formaient une espèce d'atre.
Une marmite de fer, avec de Toukha fumante, était suspendue au sommet de trois bâtons assemblés. Ivanouchka n'entendit pas et continua sa chanson.
Autour du feu, étaient assis et causaient des lialcurs, des bateliers et d'autres individus encore : le vieux raskolnik Cornily, qui allait de la mer du Nord aux foréls de Kerjenetz derrière le Volga, prêchant que les hommes devaient se brûler vifs; son disciple moscovite, le déserteur Tikhone Zapolsky; un canonnicr d'Astrakhan, le déserteur Alexis Sept-Sagènes; un matelot fugitif de l'Amirauté, le calfat Ivan Ivanov, fils de Boudlov; le clerc Larion Dokoukine; la mère Vitalia, de la secte des « fuyards », qui, comme elle le disait ellc-mcme, menait une « vie d'oiseau », en pérégrinations ; la compagne de route de Yitalia, Kilikéïa Va-nu-pieds, possédée, ayant « le diable dans les entrailles », et d'autres sans castes et sans noms, « gens cachés » qui avaient fui pour échapper aux impôts insupportables, au service militaire, aux verges, à divers châtiments tels que les narines arrachées; ou bien ils s'étaient enfuis par crainte de l'Antéchrist,
signe de croix avec trois doigts, de l'obligation de se raser la barbe...
— J'ai une accablante tristesse ! disait Vitalia, vieille encore vaillante et bardie^ toute ridée, mais aussi rose qu'une pomme d'automne.
Elle avait la tête couverte d'un chale.
— Et pourquoi cette tristesse, je n'en sais rien. Les jours sont sans lumière, bien que le soleil brille comme par le passé.
— Ce sont les derniers jours, les jours de lamentation. L'Antéchrist a soufflé sur le monde; c'est de là que vient ta tristesse ! expliqua Cornily, vieillard débile.
Il avait un visage commun, de paysan, marqué de petite vérole, et paraissait y voir à peine, tandis que, en réalité, il possédait une vue perçante : ses yeux étaient comme des vrilles. Il portait un bonnet de raskolnik dans le genre de ceux des moines, une soutane noire roussie, une ceinture de cuir et un rosaire de cuir également; chacun de ses mouvements faisait tinter une chaîne de fer faite de croix et qui pesait trois pouds et entrait dans sa chair, qu'il mortifiait ainsi.
— C'est aussi mon idée, père Cornily I continua la vieille ; la fin du monde approche. Il n'y en a plus pour longtemps : cela viendra au premier quart du huitième millier d'années ?
— Plus tôt encore, riposta le vieux avec assurance.
— Que le Seigneur nous soit en aide ! dit qvec-
l'antéchrist G-
uii profond soupir quelqu'un. Dieu sait tout et nous ne savons qu'une chose, c'est : Dieu, aidez-nous !
Tous se turent. Les nuages recouvrirent l'éclaircie ; le ciel et la Neva s'assombrirent. Les éclairs brillèrent avec plus d'éclat et, chaque fois, dans leur pale lueur bleue, la flèche aiguë et mince de la forteresse Pétropavlovsk scintillait en se reQétant dans la Neva ; les bastions de pierre se détachaient en noir, de même que les berges plates, comme enfoncées, avec des constructions plates aussi, aux murs de boue sèche : dépôts de marchandises , arsenaux et magasins. Au loin , sur l'autre rive, brillaient à travers les arbres les feux de l'illumination. Des îles Keivoussari, Bérésovaïa, venaient les dernières haleines du tardif printemps septentrional, arômes de pins, de bouleaux et de trembles. Le petit groupe d'êtres, éclairé de rouge sur le noir radeau, entre les nuages menaçants et la surface luisante et sombre de la rivière, paraissait solitaire et perdu entre deux abîmes.
Quand tous se turent, on entendit le murmure endormi de l'eau sous les poutres et, de l'autre extrémité du radeau, arriva claire la gémissante chanson d'Ivanouchka.
Un cercueil en bois de pin
Est construit exprès pour moi.
J'y vais être étendu
Jusqu'aux trompettes du jngcmont.
— Eh quoi ? mes éperviers, dit Kilikéïa la possédée, (emnie jeune encore, au visage transparent et tendre
comme de la cire, aux pieds gelés (en tous temps, par les plus durs froids, elle marchait nu -pieds) noirs et effrayants, semblables aux racines d'un \ieil arbre. Eh quoi? serait-ce vrai, ce que j'ai entendu dire tantôt à Pétersbourg, au marché, qu'il n'y a pas de tzar en Russie et que celui qui se fait appeler tzar n'est pas de race russe ni de sang impérial, mais un Allemand, fils d'Allemand, ou bien un Suédois.
— Ni Suédois, ni Allemand, mais un Juif maudit de la tribu de Danov ! déclara Gornily.
— Oh ! Seigneur, Seigneur ! soupira encore quelqu'un avec affliction, les races de tzars sont, de nos jours, déchues.
On discuta si Pierre était Juif ou Suédois.
— Le diable seul sait qui il est ! Est-ce une sorcière qui l'a fait dans un mortier.^ A-t-il surgi de l'humidité d'une bania ^ ? N'importe ! Une seule chose est certaine, c'est qu'il jcst sorcier, décida le matelot déserteur Boudlov, jeune homme d'une trentaine d'années, au \isage sobre et intelligent, naguère beau sans doute, maintenant abîmé par la marque noire de forçat qu'il portait au front et par des narines arrachées.
— Je sais, moi, mes petits pères, je sais tout sur le tzar, annonça YilaUa. Je l'ai appris d'une vieille mendiante à Kerjenetz ; et les nonnes du couvent Vosniciensk à Moscou me l'ont confirmé : lorsque notre tzar très pieux Pierre Alexéévitch alla par mer