I. Infusion d'eau boulllaatc sur du miel et des épices
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sait en lui : « Sois immuable comme une colonne de marbre, ne penche ni à droite ni à gauche. »
Le tzarévitch l'écoutait épiloguer sur les qualités diverses des balais de branches qui servent au bain ; sur le parfum de la menthe et de la tanaisie; puis il lui fallut entendre comment la femme du pope avait failli mourir au bain l'année précédente à force de se trop bien faire suer. Ensuite vint une exhortation tirée des saints Pères : « Le ver est humble et maigre, tandis que tu es glorieux et orgueilleux ; mais, si tu as gardé ta raison, tu mettras un frein à ton orgueil, en songeant que ta force et ta gloire seront la pâture des vers. Grains la vanité, évite de te mettre en colère. »
Et l'histoire des paysans de Poretzk avec l'inévitable Pierre Anfimov recommença.
Le tzarévitch avait sommeil ; il lui semblait parfois que ce n'était point un homme qui parlait, mais un bœuf qui ruminait interminablement...
Le crépuscule tombait. Dehors, la neige fondait; il faisait un brouillard sale. Sur les fenêtres, les pâles fleurs de givre pleuraient, s'évanouissaient ; et le ciel apparaissait, sale, myope, pleurnicheur comme les yeux de Petka.
Le père Iakov était assis en face du tzarévitch à la place qu'avait occupée, un soir, trois semaines plus tôt, l'archimandrite Fédos. Alexis compara involontairement les deux pasteurs, celui de la vieille Église et celui de la nouvelle Eglise.
« Ce ne sont pas des évêques, mais des guenilles !
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Nous fûmes des aigles et nous sommes devenus des chauves-souris » , disait le pope Fédos. « Nous fûmes des aigles et nous sommes devenus des bœufs qui traînent une charge », aurait pu dire le pope Iakov.
Derrière Fédoska, se cachait l'éternel homme politique, l'ancien prince du siècle ; derrière Iakov, il y avait aussi un homme politique, le nouveau prince du siècle, Petka le vilain. L'un valait l'autre, l'ancien valait le nouveau. Masquée par ces deux figures, celle du passé et celle de l'avenir, y en avait-il une troisième, unique, la figure de toute l'Église?
Il contemplait à tour de rôle le ciel sale et le visage rouge du pope ; les deux avaient quelque chose de plat, de trivial, d'éternellement trivial, qui avait toujours existé et qui était plus fantastique que le plus extravagant délire. Le cœur du tzarévitch était vide; il s'ennuyait d'un ennui plus effrayant que la mort.
De nouveau, comme l'autre fois, des grelots tintèrent, éloignés, sourds, puis toujours plus forts.
Le tzarévitch écouta avec inquiétude.
— Quelqu'un arrive, dit le père Iakov. Serait-ce pour ici ?
On entendit claquer des sabots de chevaux dans les flaques de neige fondue, gémir le traîneau sur les pierres dénudées, des voix sur le perron, des pas dans l'antichambre. La porte s'ouvrit et un géant, au beau visage stupide, parut, singulier mélange d'un légionnaire romain et d'un Ivan l'Imbécile russe. C'était l'ordonnance du tzar, Alexandre Ivanovitch Rûumiantzev, capitaine des Préobrajenski.
Il tendit une lettre au tzarévitch. Celui-ci la décacheta et lut :
« Mon fils, veuille te rendre chez nous demain au Palais d'Hiver, pierre. »
Alexis ne s'elTraya point, il ne s'étonna point; on eût dit qu'il connaissait d'avance ce rendez-vous et qu'il y était indifférent.
Dans la nuit qui suivit cette journée, le tzarévitch fit un songe que souvent déjà il avait fait, toujours le même.
Ce songe était inspiré d'un récit qu'en son enfance on lui avait conté.
Lors de l'exécution des Streltzi, le tzar Pierre ordonna de déterrer le corps du boyard Ivan Mikhaïlovitch Miloslavsky, son principal ennemi, chef des émeutiers, ami de Sophie. Ce corps reposait depuis dix-sept ans dans l'église Nicolas-sur-Pilotis. Pierre fit traîner par des porcs la bière ouverte jusqu'à Préobrajenskoc ; et là, elle fut disposée, sous l'échafaud où l'on décapitait les traîtres, de manière que le sang inondât le corps. Ensuite le corps fut coupé en morceaux qu'on enfouit sous les échafauds et les potences, « afin, disait l'ukase, que les débris immondes du voleur Miloslavsky fussent à jamais arrosés d'un sang de voleurs ; car il est dit dans le psaume : Le Seigneur se détourne de l'homme de sang et de flatterie ».
Dans son rcvc, Alexis commençait par ne rien voir; il entendait seulement une chanson lente, terrible, sur la [)etitc sirur Alcnouchka et le petit frère Iva-
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nouchka, personnages fabuleux dont sa grand'mère, la vieille tzarine Nathalia Kirilovna Narichkine, more de Pierre, lui parlait souvent dans son enfance. Le petit frère Ivanouchka, transformé en chevreau, porte sur son dos sa petite sœur Alenouchka. Mais, dans le rêve, le nom d'Alechenka (diminutif d'Alexis) se substituait à celui d'Alenouchka ; et il y avait comme une terrible prophétie dans les paroles suivantes :
Alechenka, Alechenka!
Les feux brûlent clairs, Les chaudières fument.
Les couteaux sont aiguisés ; On veut t'égorger.
Puis il voyait une longue rue déserte, de la neige à moitié fondue, des maisons de bois noircies, les coupoles de plomb de la vieille église Nicolas-sur- Pilotis. C'est le petit jour, pâle comme un soir. Au ciel, sur l'horizon, une comète, « étoile à queue » rouge comme du sang. Des porcs, gras, nus, noirs à taches roses, charrient un traîneau grotesque. Sur le traîneau est une bière ouverte; dans la bière, quelque chose de noir, de gluant, comme des feuilles pourries dans un tronc vide. A la lueur de la comète, les coupoles des églises prennent des reflets de sang. Le calme est si profond qu'on semble attendre la fm du monde, les trompettes du jugement dernier. Seuls les porcs grognent. Et une voix qui rappelle à Alexis la voix d'un vieillard à soutane verte, fanée, le saint Dmitry Rostovsky qu'Alexis avait connu dans son enfance, lui
chuchote à l'oreille : « Le Seigneur se détourne de l'homme de sang et de flatterie ». Et le tzarévitch savait que cet « homme de sang » était Pierre.
Il se réveilla, comme chaque fois que ce rêve lui était venu, épouvanté. C'était l'aube, plus obscure que le crépuscule. Il faisait calme comme à la fin du monde.
Tout à coup, il entendit heurter à la porte ; et la voix, mal réveillée encore et grognon, d'Ivan Afanacitch dit :
— Lève-toi, tzarévitch? Il est temps d'aller chez ton père.
Il voulut crier, se soulever, et ne le put. Ses bras et ses jambes étaient comme paralysés. Son corps ne lui obéissait pas, était une chose étrangère à lui, qui gisait, inerte. Il croyait rêver encore, rêver qu'il s'éveillait. Cependant, il entendait les coups frappés à la porte et la voix d'Afanacitch.
— Il est temps, il est temps d'aller chez ton père ! Et la voix de sa grand'mère, débile, chevrotante,
lui chantait à l'oreille la chanson lente, effrayante :
Aleclienka, Alechenka î Les feux brûlent clairs, Les chaudières fument.
Les couteaux sont aiguises On veut t'égorger.
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Pierre parlait à Alexis :
— Dans les premiers temps de la guerre avec la Suède, combien n'éprouvâmes-nous point de revers, à cause de notre inexpérience? Avec quelle douleur et quelle patience nous fîmes notre apprentissage I Et enfin, nous vîmes l'ennemi, devant qui nous avions tremblé, trembler à son tour devant nous. Tout ceci fut acquis par mes pauvres soins et ceux des autres vrais fds de la Russie. Aujourd'hui encore nous mangeons notre pain à la sueur de notre front, comme Dieu l'ordonna à notre père Adam. Nous avons peiné, dans la mesure de notre force, à construire l'arche de la Russie, comme Noé à construire son arche. Nous n'avons eu qu'une pensée : que la gloire de la Russie s'étende sur tout l'univers! Mais quand, ayant apprécié la joie que Dieu a donnée à ma patrie, je songe à ceux qui continuent ma race, je suis pris d'une amertume égale peut-être à cette joie, car tu es peu capable de diriger les affaires de l'Empire...
Alexis, lorsqu'il montait l'escalier du Palais d'Hiver et passait devant les grenadiers de faction à la porte du bureau où travaillait le tzar, éprouva une terreur animale et instinctive. Il avait toujours cette sensation en abordant son père. Il vit trouble, ses dents claquèrent ; il eut peur de tomber.
Mais, à mesure que son père débitait, d'une voix égale et monotone, un long discours, manifestement préparé d'avance, appris par cœur peut-être, Alexis se rassurait. Tout s'apaisait, se pétrifiait en lui ; de nouveau, l'indifférence le gagnait comme si ce n'était pas de lui ni à lui que parlait son père.
Le tzarévitch se tenait rigide, à la manière des soldats, les bras pendants, les paumes contre les cuisses; il entendait sans écouter, et il examinait à la dérobée la pièce avec curiosité et indifférence.
Des tours, des instruments de charpentier, des astrolabes, des niveaux d'eau, des compas, des globes terrestres et des accessoires de mathématiques, d'artillerie, de fortification, encombraient le bureau et lui donnaient l'air d'une cabine de vaisseau. Aux murs, boisés de chêne sombre, étaient suspendus des tableaux du maître hollandais Adam Silo, « utiles pour la connaissance de la science navale ». Tous ces objets étaient familiers au tzarévitch depuis son enfance et suscitaient en lui maints souvenirs ; sur un lambeau de journal hollandais, de grosses besicles a monture de fer ; un fil de soie bleue enroulé autour de la monture servait à protéger le nez d'un frottement trop rude ; à côté des besicles, un bonnet de nuit en colon blanc, à rayures, avec une houppe de soie verte ({u'Alexis en jouant avait jadis arrachée. Alors son pèro ne s'était pas fâché ; mais, s'interrompant d'écrire un ukase, il l'avait lui-même recousue...
A la table, chargée do paperasses, Pierre était assis dans un vieux fauteuil de cuir a haut dossier, près
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d'un poêle très chaud. Il avait une vieille robe de chambre bleue, fanée et usée, que le tzarévitch lui avait vue déjà avant la bataille de Poltava, — Alexis reconnut la pièce, d'une couleur plus éclatante, à un endroit brûlé par la pipe ; — un tricot de laine rouge à boutons blancs : l'un des boutons était cassé, il n'en restait que la moitié. Alexis compta (ce qu'il faisait toujours en écoutant les longs discours pédagogiques de son père) : c'était le sixième à partir d'en bas. La culotte était de grossier estamet bleu ; des bas de laine grise, ravaudés ; de vieilles pantoufles usées. Le tzarévitch examinait tous ces détails, habituels, familiers ; seulement, il pouvait à peine voir le visage de son père : de la fenêtre, donnant sur la Neva large et toute blanche, un rayon oblique, jaune, tombait entre eux, mince, long et tranchant comme une épée. Ce rayon les séparait, les cachait l'un à l'autre. Dans le carré de lumière, aux pieds du tzar, dormait, roulée en boule, la petite chienne rousse, Lisette.
Le tzar parlait d'une voix sans inflexions, un peu enrhumée ; il semblait faire la lecture d'un ukase.
— Dieu n'est pas responsable de ton incapacité, puisqu'il ne t'a ni privé de ta raison ni affligé d'infirmité corporelle ; bien que tu ne sois pas physiquement très fort, on ne peut t' appeler malingre. Mais, tu ne veux pas t'intéresser aux afTaires militaires, bien que nous ne soyons que par elles sortis de l'ombre, et que par elles on nous connaisse et nous respecte, nous qui fûmes inconnus. Je ne souhaite pas que tu fasses la guerre sans motif, mais que tu
aimes l'art militaire et que tu veuilles t'y instruire. C'est une des deux choses essentielles dans un gouvernement, avec l'ordre de la dépense. Le mépris de la guerre amènerait la fin de tout ; la chute de l'empire grec peut nous servir d'exemple à ce sujet : n'est-il point tombé parce qu'il avait déposé les armes ? Il fut vaincu par un trop grand désir de paix et de tranquillité ; il cédait à l'ennemi, qui le donna en esclavage aux tyrans. Si tu t'imagines que les généraux peuvent se tirer d'affaire en recevant des ordres, ce n'est point en vérité une raison, puisque chacun imite naturellement son maître. Ce que le maître aime, les subalternes l'aiment aussi ; ce que le maître dédaigne, on le dédaigne autour de lui. Tu n'as point le goût des choses militaires ; tu n'apprends rien, tu ignores tout. Etant si ignorant, comment pourras-tu commander, rendre justice aux méritants, punir les paresseux, si tu n'es pas toi-même compétent.^ Comme un oisillon, tu attendras, le bec ouvert. Ne cherche pas à t'excuser sur ta faiblesse physique, de ne pouvoir supporter les fatigues de la guerre : cela non plus n'est point une raison. Je ne demande pas des prodiges ; simplement, de la bonne volonté, ce dont aucune maladie ne dispense. Tu crois peut-être que beaucoup de monarques ne vont pas à la guerre, ce qui ne l'empêche pas de se faire? C'est vrai ; mais, sans aller à la guerre, ils Taiment. Feu le roi de France Louis n'allait pas beaucoup à la guerre lui-même ; mais il l'aim.ait tant, que ses guerres furent le théâtre et l'école du monde ; et non seule-
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ment ses guerres, mais aussi les affaires et l'industrie, ce qui éleva son royaume au premier rang parmi les royaumes I Après t'avoir exposé tout cela, je reviens à toi. Je suis un homme, et la mort ne m'épargnera pas...
Le rayon de soleil qui les séparait avait reculé. Alexis aperçut le visage de son père. Ce visage était changé, comme si des années, et non un mois seulement, se fussent écoulées depuis que le tzarévitch l'avait vu. Pierre, alors, était dans la force de l'âge; maintenant il était presque un vieillard. Et le tzarévitch comprit que la maladie de son père n'avait pas été feinte ; Pierre avait été plus près de la mort qu'il ne le pensait lui-même, que tous ne le pensaient.
Le crâne dénudé, — les cheveux étaient tous tombés, au-dessus du front, — les yeux bouffis, la mâchoire inférieure avancée, tout le visage gonflé a\ait quelque chose de lourd, de fixe, comme un masque moulé sur un visage mort. Seuls les yeux, éclatants, enflammés, aux énormes pupilles dilatées comme celles d'un oiseau de proie captif, ces yeux à fleur de tète, écarquillés, gardaient quelque chose de l'ancienne expression, mais fatiguée indiciblement, faible, presque pitoyable.
Alexis comprit aussi que, malgré toutes ses pensées sur la mort de son père, bien qu'il eût attendu et souhaité cette mort, il ne l'avait jamais comprise, il n'avait jamais cru que son père pût mourir. Pour la première fois, il le crut. Et c'était un étonnemcnt, un cflVoi tout nouveau, non pour lui-même, mais
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pour Pierre : que serait la mort pour un tel homme? comment mourrait-il ?
— Je suis un homme, et la mort ne m'épargnera pas, continuait Pierre. A qui léguerai-je le champ que j'ai ensemencé avec l'aide du Très-Haut et qui commence à germer? Est-ce à celui qui, pareil au serviteur fainéant de l'Evangile, ensevelit son talent dans la terre, ■ à celui qui méprise le don que Dieu lui a fait?... Je mentionnerai encore ton caractère méchant et ton obstination. Que de fois je t'ai grondé à ce sujet, et non seulement grondé, mais battu I Voici plusieurs années qu'à peine je te parle. Rien ne vaut, rien ne réussit ; tout est peine perdue, tu ne veux rien faire que rester chez toi et t'amuser. Il y a quelque chose en toi qui contrarie tous mes projets I D'une part, tu es de sang royal et de rang élevé; de l'autre, tu es aussi bas que le dernier des valets. Tu ne t'entoures que de gens de rien, qui ne peuvent te pousser qu'à des actions mauvaises ou viles. Comment prouves-tu que tu es mon fils? M'aides-tu dans mes insupportables souffrances et mes travaux, loi qui as atteint l'âge de la raison? Eh! jamais! personne ne l'ignore. Tu hais ce que, au mépris de ma santé, je fais pour mon peuple; et, moi parti, tu démoliras tout ! Ayant tout pesé dans mon esprit, avec douleur, et voyant que je ne puis en rien te pousser vers le bien, j'ai résolu de te déclarer mon dernier testament et d'attendre un peu pour voir si tu t'amenderais sincèrement. Sinon, sache...
Ici il se mit à tousser longuement, péniblement.
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Cette toux lui restait de sa maladie. Son visage devint pourpre, les yeux lui sortirent des orbites, la sueur perla sur son front, ses veines se gonflèrent. Il étouffait d'un effort furieux et vain de cracher; il s'étranglait comme font les petits enfants qui ne savent pas encore tousser. Dans ce mélange de sénilité et d'enfance, il y avait quelque chose de grotesque et d'effrayant.
Lisette s'était réveillée ; elle releva sa petite tête et contempla son maître d'un long regard intelligent, sympathique. Le tzarévitch aussi regarda son père et, tout à coup, un sentiment aigu comme un dard lui perça le cœur : « Le chien a de la pitié pour lui, songea-t-il, tandis que moi... »
Enfin Pierre put cracher ; il proféra son juron habituel, — un juron obscène, — essuya avec son mouchoir la sueur et les larmes de son visage et reprit aussitôt son discours au point où il s'était arrêté. Sa voix était plus enrouée, mais toujours aussi impassible et monotone :
— Je te répète, afin que tu saches...
Il laissa, par mégarde, tomber le mouchoir qu'il tenait à la main ; il voulut se pencher pour le relever ; mais Alexis le prévint, ramassa promptement le mouchoir et le tendit à son père. Ce léger service fit renaître dans le cœur du tzarévitch le sentiment timide, tendre, presque amoureux qu'il avait eu jadis pour Pierre.
— Petit père ! s'écria- t-il, avec un tel accent et un visage si bouleversé que Pierre le dévisagea et puis
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abaissa vile les yeux ; Dieu m'est témoiQ que je n'ai commis envers toi aucune mauvaise action. Quant à riîéritage, moi-même, me sachant faible de santé, je ne le souhaite pas ; il faut pouvoir porter la charge qu'on accepte. Gomment le pourrais-je ? Est-ce que, petit père... pour toi, pour toi... Oh! Seigneur !..
Sa voix s'étrangla. D'un geste désespéré, il leva les bras, comme s'il voulait se prendre la tête à deux mains, mais resta figé dans son geste inachevé, un sourire éperdu sur les lèvres, tout pale et tremblant. Lui-même ne savait pas ce qu'il avait; il sentait seulement quelque chose grandir en lui, se soulever, lui déchirer la poitrine avec une force effrayante. A un mot, un regard, un signe, le fils se fût jeté aux genoux du père, les eût embrassés ; il aurait eu de telles larmes que le mur qui les séparait serait tombé, aurait fondu comme la glace fond au soleil. Tout se serait expliqué ; il aurait trouvé des paroles pour se faire pardonner. Pierre aurait compris que son fils l'aimait, l'avait aimé toute sa vie, lui seul, et que maintenant il l'aimait plus encore, qu'il n'avait besoin de rien, sauf de la permission de l'aimer, de mourir pour lui : qu'une fois encore Pierre le caressât et lui dît, comme jadis, en le serrant contre lui : « Alecha, mon petit garçon chéri ! »
— Laisse donc ces enfantillages! dit Pierre d'une voix rude, plus rude, sans doute, parce qu'il tachait de cacher son émotion. Ne cherche pas d'excuses. Prouve-nous ta foi par tes actions, on ne saurait croire
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aux seules paroles. Il est dit : « Un arbre mauvais ne porte pas de bons fruits... »
Pour éviter les yeux d'Alexis, Pierre regardait de côté ; mais, sur son visage, quelque chose tremblait ; à travers le masque mort, un visage vivant, familier et cher au tzarévitch transparaissait. Pierre maîtrisa vite son émotion. A mesure qu'il parlait, son visage reprenait sa rigidité ; sa voix, son implacable fermeté :
— Aujourd'hui, les oisifs ne sont guère honorés. Celui qui ne fait rien pour Dieu, le tzar et la patrie, est semblable au ver, qui convertit tout en pourriture et ne donne aucun bénéfice aux hommes. L'apôtre a dit : « Que l'oisif ne mange point, que le paresseux soit maudit. » Tu te présentes comme un paresseux...
Alexis n'entendait presque pas les paroles; chaque son lui blessait l'âme, le transperçait d'une insupportable douleur ; c'était comme un couteau qu'on lui remuait dans la chair. Il voulait crier, arrêter son père ; mais il sentait que son père ne comprendrait rien, ne voudrait rien entendre. De nouveau, un mur avait surgi entre eux, un abîme s'était creusé. A chaque parole que disait Pierre, il s'éloignait toujours plus de son fils, d'une manière irréparable, comme s'éloignent les morts.
Enfin, la douleur d'Alexis s'apaisa; encore une fois, tout en lui fut pétrifié. L'indifférence lui revint ; il s'ennuyait seulement, s'engourdissait au son de cette voix monotone qui ne lui blessait plus le cœur, mais le sciait comme une scie mal aiguisée.
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Pour en finir, pour pouvoir plus vite s'en aller, il choisit un instant de silence et fit une réponse, depuis longtemps méditée. D'une voix aussi morne que celle de son père, le visage aussi impassible, il dit ;
— Très gracieux souverain et pèrel je n'ai rien d'autre à te demander que d'être privé, pour cause d'incapacité, de la couronne russe, si telle est ta volonté. C'est ce dont, seigneur souverain, je vous prie très humblement. Je méjuge incapable, étant dépourvu de mémoire, sans quoi l'on ne peut rien faire. Faible de corps et d'esprit, par suite de maladies nombreuses, je ne puis gouverner un si grand peuple. Il faudrait pour cela un homme moins pourri que moi. C'est pourquoi je renoncerais à toute prétention au trône russe, si même je n'avais point eu de frère; mais j'en ai un, ce dont Dieu soit loué. J'y renonce maintenant sans esprit de retour, et j'en prends Dieu à témoin; s'il le faut, je mettrai mon serment par écrit. Je confie mes enfants à votre volonté et je demande à être nourri jusqu'à la fin de mes jours.
Le silence se fit. Dans ce midi d'hiver résonnait seulement le balancier de cuivre de la pendule,
— Ton abdication ne sert qu'à gagner du temps! dit enfin Pierre. Si maintenant tu n'as aucun respect pour les ordres de ton père, comment lui tiendrais-tu parole lorsqu'il sera mort? Tes serments ne sont pas dignes de foi, car tu es dur de cœur. David a dit : « Chaque homme ment ». Même si tu voulais tenir parole, tu pourrais être influencé, forcé par les barbes longues, popes et vieux, dont, à cause de leur paresse.
on ne fait guère de cas aujourd'hui. En conséquence, il est impossible que tu restes ainsi, ni chair ni poisson. Il te faut ou bien changer sincèrement de caractère et mériter le trône, sans quoi je ne saurais être tranquille, surtout depuis que ma santé s'en est allée, ou bien te faire moine.
Alexis, les yeux baissés, se taisait. Son visage était maintenant aussi mort que celui de Pierre. C'étaient deux masques l'un en face de l'autre, et tous les deux avaient entre eux une subite et une étrange ressemblance, fantômale, une ressemblance dans le contraste même : on eût dit que le visage large, rond, bouffi de Pierre, reflété dans le long visage mince d'Alexis comme dans un miroir concave, s'était bizarrement allongé et rétréci.
Pierre aussi se taisait; sur sa joue gauche, vers l'œil et le coin de la bouche, on pouvait observer un tremblement rapide; graduellement cela devint une convulsion, où toute la face, le cou, l'épaule, le bras et la jambe furent pris. Ces mouvements convulsifs qui précédaient des crises de fureur faisaient croire à beaucoup de gens que Pierre était un épileptique ou même un possédé. Alexis ne pouvait pas regarder son père sans effroi dans ces occasions. Mais aujourd'hui il était calme, protégé par une cuirasse invisible. Que pourrait lui faire son père? Le tuer? Qu'importe! Ce qu'il venait de faire, n'était-ce pas pire qu'un meurtre?
— Pourquoi te tais-tu? cria tout à coup Pierre, en frappant du poing sur la table, d'un mouvement qui
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lui secoua tout le corps. Prends garde, Alechka! Tu t'imagines que je ne te connais pas? Si, je te connais, je vois clair en toi ! Tu t'insurges contre ton père, petit chien; tu souhaites sa mort! Penh! le sournois, le bigot maudit ! C'est des popes que tu tiens cette diplomatie ? Ce n'est pas pour rien que le Sauveur dit à ses apôtres de ne rien craindre, que le levain • des pharisiens : « Craignez, leur ordonna-t-il, le levain des pharisiens », ce qui n'est autre chose que l'hypocrisie des moines, leur dissimulation!
Un sourire méchant éclaira les yeux baissés du tzarévitch. 11 cul peine à se retenir de demander ce que signifiait la date falsifiée de la « déclaration à mon fds », le ii octobre au lieu du 22 octobre. De qui Pierre lui-même avait-il appris cet art de la dissimulation, de la fraude, digne de Petka le voleur, Pelka le vilain, ou deFédoska, ce « prince du siècle», le « divinement rusé », le « céleslcrnent diplomatique » ?
^ \oici encore un dernier avertissement, dit Pierre d'une voix de nouveau égale , presque impassible.
D'un immense effort de sa volonté, il maîtrisait ses convulsions.
— Réfléchis, prends une résolution et réponds sans perdre de temps. Sinon, sache que je te déshérite. Lorsque la gangrène attaque l'un de mes doigts, ne dois-je pas sacrifier ce doigt, bien qu'il fasse partie de mon corps? S'il le faut, je te retrancherai de moi comme un membre gangrené ! Et ne pense
OlO L ANTEGHllIST
pas que je dise cela pour te menacer simplement : en vérité, je le répète devant Dieu, je ferai ce que je promets. Pour mon peuple et mon pays je n'ai point ménagé ma vie; pourquoi te ménagerais-je, toi, indigne? Mieux vaut avoir un bon étranger qu'un être indigne, fût-ce un proche. C'est pourquoi je le répète, afin que tu le saches, il faut que tu choisisses l'une de ces deux issues : ou bien change de caractère, ou bien fais-toi moine...
Pierre se dressa de toute sa taille gigantesque. Il était repris de convulsions ; sa tête tremblait, ses bras et ses jambes s'agitaient. Son masque mort, aux yeux enflammés, aux grimaces lugubrement grotesques, était horrible. Un sourd rugissement de fauve était dans sa voix :
— Et si tu ne le fais pas, j'agirai envers toi comme envers un malfaiteur !
— Je souhaite devenir moine et demande, à ce propos, votre très gracieuse autorisation, dit le tzarévitch d'une voix basse, mais ferme.
Il mentait. Pierre savait qu'il mentait ; et Alexis savait que son père n'était pas dupe. La joie mauvaise de la vengeance emplissait le cœur du tzarévitch. Son absolue docilité n'était qu'absolue obstination. Maintenant le fils était plus fort que le père, le faible était plus fort que le fort. Quel intérêt pouvait avoir Pierre à ce qu'Alexis se fît moine ? « Le bonnet de moine n'est pas cloué sur la tête d'un homme, il peut s'enlever. » Hier tu fus moine, demain tu seras tzar. Le cadavre de Pierre se tordrait dans son cercueil lorsque
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son fils serait tzar ; Alexis démolirait tout, détruirait tout de fond en comble ; il perdrait la Russie. Ce n'est pas dans un monastère qu'il faudrait mettre Alexis, mais dans une bière ; il faudrait le supprimer du nombre des vivants.
— Hors d'ici I gémit Pierre, avec une fureur impuissante.
Le tzarévitch leva les yeux ; et, sans lever le front, il contempla son père fixement: les louveteaux regardent ainsi le vieux loup, en montrant les dents et en hérissant les poils. Les regards des deux hommes se croisèrent comme deux épées de duellistes; et ce fut le regard du père qui s'abaissa, brisé, comme une lame qui en a heurté une autre, plus dure.
11 rugit ainsi qu'un animal blessé, jura et leva les deux poings sur la tête de son fils, prêt à s'élancer, à frapper, à tuer.
Mais une main toute petite, douce et forte s'abaissa sur l'épaule de Pierre.
L'impératrice Catherine Alexécvna avait, depuis longtemps, écouté à la porte : elle avait aussi regardé à travers la serrure. Elle était curieuse. Comme toujours, elle apparut au moment le plus grave, afin de sauver son mari. Elle avait ouvert la porte sans bruit et s'était glissée vers lui à pas de loup.
— Pétcnka, petit père 1 dit-elle d'une voix humble et gaie, d'une voix empruntée, comme en ont les bonnes dévouées lorsqu'elles raisonnent de méchants enfants, ou bien les inlirmières en parlant à leurs malades. Ne te fatigue pas, Pétcnka, ne te lais pas de
chagrin, mon chéri. Si tu le fatigues trop, tu seras encore malade, il faudra t'aliter ; et toi, tzarévitch, va-t'en, mon petit; que Dieu te garde I Tu vois que le tzar est malade...
Pierre se retourna, vit le visage tranquille, presque gai de Gatenka et se calma du coup. Les bras levés tombèrent, pendirent comme des cordes ; tout son corps énorme et pesant s'affaissa dans un fauteuil, s'effondra comme un chêne coupé à la racine.
Alexis, sans quitter son père des yeux, courbé, hérissé, comme une bête qui en épie une autre, reculait lentement vers la porte. Sur le seuil, il vira brusquement, ouvrit la porte et sortit.
Catherine s'assit sur le bras du fauteuil ; elle appuya la tête de Pierre contre sa poitrine, grasse, molle, vraie poitrine de nourrice. A côté du visage jaune, malade, presque vieux de Pierre, le visage de Catherine paraissait très jeune. Elle était haute en couleurs, avait des grains de beauté duvetés, comme des mouches, de gracieuses fossettes, des sourcils veloutés, bien arqués ; ses noirs cheveux teints étaient soigneusement frisés au-dessus du front bas, ses yeux étaient à fleur de tête et elle souriait d'un sourire perpétuel comme on en voit sur les portraits des souverains. D'ailleurs, elle ressemblait moins à une tzarine qu'à une servante d'auberge allemande, ou bien à une femme de soldat russe, — une « laveuse de culottes », comme l'appelait le tzar lui-même, — qui suit son homme dans toutes les campagnes, lui lave ses effets, coud pour lui et, lorsqu'il a la colique, lui
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met des sinapismes, lui frictioane le vealre et lui fait prendre un purgatif.
Personne ne savait comme Catenka calmer les crises de fureur du tzar, qui faisaient trembler tout le monde autour de lui.
D'une main, elle appuya contre sa poitrine la tête de Pierre ; de l'autre , elle lui caressa les cheveux , en murmurant toujours les mêmes paroles : « Pétenka, petit père, lumière de mes yeux, ami de mon cœur ! » Elle était une mère qui endort son enfant malade et une dompteuse qui caresse un fauve. A cette caresse continue, tranquille, le tzar s'apaisait, semblait s'endormir. Les convulsions faiblissaient. Seul le masque mort, maintenant durci tout à fait, aux yeux fermés, avait encore des tressaillements, faisait des grimaces grotesques.
Avec Catherine était entré dans le bureau un petit singe, cadeau d'un capitaine hollandais à la plus jeune fille du tzar, Lisenka. Le singe avait suivi la tzarine, comme un page ; effronté, il s'efforçait de lui relever la robe. Mais, ayant aperçu Lisette il s'effraya, sauta sur une table, de là sur une sphère céleste conforme au système de Copernic. Les minces fils de cuivre ployaient sous le petit corps, toute la sphère vibrait doucement. Puis l'animal alla s'installer au haut d'une grande horloge anglaise contenue dans une caisse d'acajou, vitrée. Un dernier rayon de soleil tombait sur l'horloge ; et le balancier brillait comme un éclair. Depuis loiit,^tcinps le singe n'avait pas vu de soleil. Il semblait faire des efforts de
sa
mémoire ; il regardait avec un étonnement triste le pâle soleil étranger et, clignant des yeux, faisait des grimaces, comme s'il imitait les convulsions de Pierre. La similitude des grimaces du minuscule animal et du grand tzar était effrayante.
Alexis rentra chez lui.
Il éprouvait le sentiment des gens qui viennent de subir l'amputation d'un bras ou d'une jambe : ils tâtent l'endroit où fut le membre et s'aperçoivent qu'il n'est plus là. De même, le tzarévitch ta tait dans son âme l'endroit où avait été son amour pour son père, et s'apercevait que cet amour avait disparu. Il se rappela les paroles de son père : « Je te séparerai de moi, comme un membre gangrené ». Avec l'amour de Pierre, tout avait disparu. C'était le vide ; plus d'espoir, d'effroi, de douleur, de joie : le vide, léger et terrible.
Alexis s'étonna de voir si vite et si simplement se réaliser son désir : pour lui, son père était mort.