L'INONDATION
On avait prévenu le tzar, lors de la fondation de Pétersbourg, que ce lieu était inhabitable à cause des inondations ; douze ans plus tôt, toute la contrée avait été inondée jusqu'à Nienschhantz, et de semblables catastrophes se produisaient à peu près tous les cinq ans ; à l'embouchure de la Neva, on ne construisait pas de maisons durables, mais de simples huttes. Lorsque l'on conjecturait, d'après les présages, qu'une i nondalion était imminente, on démoHssait les huttes et l'on faisait des radeaux avec les poutres et les planches ; on attachait le tout aux arbres et l'on se sauvait sur la montagne de Douderhof. Mais Pierre qualifiait la nouvelle ville de Paradis à cause de l'abondance d'eau ; il aimait l'eau comme un oiseau aquatique et il espérait communiquer ses goûts à ses sujets.
A la fin d'octobre 1715, la Neva fut prise par la glace, la neige tomba ; on put sortir en traîneau : l'hiver s'annonçait précoce et bon. Mais le dégel survint. En une nuit, tout fondit. Le vent amena de la mer un brouillard jaune et lourd qui rendait les gens malades.
« J'implore Dieu de me faire quitter ce lieu de perdition, écrivait à des amis de Moscou un vieux boyard. J'ai peur d'y tomber malade ; depuis le dégel, l'air est à un tel point vicié et il fait si sombre, qu'on ne peut quitter la maison ; et beaucoup meurent de l'infection de l'air, dans ce Paradis. »
Le vent sud-est souffla durant neuf jours. L'eau montait, dans la Neva. Maintes fois on craignit une inondation.
Pierre publiait des ukases ordonnant aux habitants de retirer des caves leur avoir, de tenir des bateaux prêts, de conduire le bétail en des lieux élevés. Le tzar s'aperçut que les ukases troublaient le peuple ; d'ailleurs, ayant conclu de certains présages connus de lui seul qu'il n'y aurait pas de grande inondation, il décida de se tenir tranquille.
Le 6 novembre, devait avoir lieu la première « assemblée » d'hiver chez le président du collège de l'amirauté, Fédor Matvéévitch Apraksine, dont la maison se trouvait sur les quais près du Palais d'Hiver.
La veille, l'eau monta encore. Des hommes expérimentés annonçaient que le malheur était, cette fois, inévitable. On se communiquait les présages : au palais, les cloportes quittaient les sous-sols pour
l'antégiirist 24i
ramper vers les greniers ; les souris abandonnaient les magasins de farine; la tzarine avait vu en songe Pétersbourg devenir la proie des flammes, et chacun sait qu'on rêve d'incendie avant un déluge. Mal remise encore de son accouchement, la tzarine ne pouvait accompagner son mari à « l'assemblée » et le suppliait de n'y point aller.
Pierre lisait dans tous les regards cette ancienne peur de l'eau, contre laquelle il avait vainement lutté toute sa vie : « La peine viendra de la mer, le malheur viendra de l'eau; où est l'eau, là est le malheur; le tzar n'apaisera pas l'eau. »
On le prévenait de tous côtés, on le harcelait ; finalement, excédé, il défendit qu'on parlât de l'inondation attendue. Peu s'en fallut qu'il ne battît le chef de police, Devière. Un paysan inconnu épouvanta la ville en prédisant que l'eau couvrirait un grand aune au bord de la Neva près de l'église Troïtzy. Pierre fit abattre l'aune et fouetter le paysan au son du tambour. Une allocution « persuasive » fut adressée au peuple.
Peu d'heures avant l'assemblée, Apraksine vint trouver le tzar. Il demandait l'autorisation de faire « l'assemblée » dans la maison même et non dans le pavillon, qui n'était relié à la maison que par une étroite galerie vitrée, peu sûre en cas de subite inondation : les invités pouvaient se trouver coupés de toute communication. Pierre réfléchit un instant; mais il décida que l'assemblée aurait lieu comme à l'ordinaire dans le pa\illon.
«Lue assemblée, disait l'ukase, est une libre réu-
242 l'aNTÉGIIRIST
nion, organisée non seulement en vue du plaisir, mais aussi en vue du travail.
)) Le maître de la maison n'est point obligé d'accueillir les visiteurs, ni de les reconduire, ni de les régaler.
» A l'assemblée, on doit se tenir librement, on marche, on joue, selon son gré, sans se gêner les uns les autres. Toute cérémonie, comme de se lever, de reconduire, et ainsi de suite, est défendue sous peine de l'amende du Grand Aigle. »
Les deux pièces du pavillon étaient vastes, mais très basses de plafond. Dans l'une, on mangeait et on buvait ; dans l'autre, on dansait. Les murs de la première pièce étaient en carreaux de faïence bleue, comme dans les cuisines hollandaises ; sur des rayons, il y avait de la vaisselle d'étain; le plancher, en briques, était semé de sable ; l'énorme poêle chauffait. Trois longues tables : sur la première, des huîtres de Flensbourg, que Pierre aimait, des citrons salés, des sardelles ; sur la seconde, des échecs et des dames ; sur la troisième, des blagues à tabac, des paniers pleins de pipes en terre, des brindilles de bois pour allumer les pipes. Des bougies de suif éclairaient faiblement, à travers les nuages de fumée. La pièce basse, pleine de monde, faisait songer à quelque taverne de matelots de Plymouth ou de Rotterdam. Cette analogie était rendue plus frappante encore par la présence de nombreux matelots anglais et hollandais. Leurs femmes, hautes en couleurs, fortes, grasses, luisantes, tricotaient, les pieds sur des cliauf-
l'antéciirist 2^3
ferettes ; elles bavardaient et se sentaient comme chez elles.
Pierre fumait une courte pipe en terre et buvait du flin \ tout en jouant aux dames avec l'archimandrite Fédor.
Rampant et craintif comme un chien pris en faute, le chef de police Antoine Manouïlovitch Devière s'approcha. C'était un Portugais ou un Juif, on ne savait au juste ; son visage efféminé avait cette expression doucereuse et faible qu'on trouve parfois chez les méridionaux.
— L'eau monte. Votre Majesté.
— De combien?
— Deux pieds cinq verchoks.
— Quel vent.^
— Ouest-sud-ouest.
— Tu mens ! Je viens de voir moi-même : sudouest-sud.
— Il a changé, risposta Devicre, confus comme s'il était personnellement responsable de la direction du vent.
— Ce n'est rien, décida Pierre ; bientôt l'eau va décroître. Le baromètre indique une pression moindre de l'atmosphère. Il ne nous trompera pas !
Il était sûr de l'infaillibilité du baromètre : il croyait en toute mécanique.
— Votre Majesté ne donnera-t-ellc aucun ordre ?
I. Vin chaud mélanp<' de cognac, de sucre d'orge cl de jus de citron.
2!\[\ l'antkghrist
supplia, d'un ton lamentable, Devière. Je ne sais qu'entreprendre. On est très troublé. Des personnes d'expérience...
Le tzar le regarda fixement.
— Une de ces personnes d'expérience a été rossée par mon ordre près de Troïzty et le même sort t'attend si tu continues. Va-t'en, imbécile !
Devière se recroquevilla, comme une levrette menacée du bâton, et disparut.
— Que penses-tu, père, de cette extraordinaire sonnerie? demanda Pierre à Fédos, poursuivant la conversation.
On lui avait appris que, dans les églises de Novgorod, les cloches sonnaient d'elles-mêmes, la nuit, miraculeusement ; le peuple pensait que cela pronostiquait de grands maux.
Fédoska caressa sa maigre barbiche, tripota la croix double qui pendait de son cou et qui portait l'image du Christ et celle du tzar ; il regarda le tzarévitch Alexis qui se trouvait là, ferma à demi un œil, comme s'il visait quelque chose; et tout à coup son visage menu de chauve-souris s'éclaira de ruse.
— Ce que cette sonnerie signifie, tout être intelligent peut le comprendre : elle vient du Malin. Le démon sanglote de voir ses maléfices chassés du peuple russe , des possédées, des raskolniks , des vieux pseudo-saints, que Votre Majesté s'efforce de guérir.
Et Fédoska mit la conversation sur son thème favori : l'inutilité des moines.
L ANTECHIUST 9.^0
— Les moines sont des fainéanls. Ils esquivent les impôts, ils mangent le pain qu'ils n'ont pas gagné. De quel profit sont-ils à la société? Ils ne font aucun cas de leur état de citoyens ; même, ils le dénigrent : celui qui se fait moine, disent-ils, travaille pour le tzar céleste au lieu de travailler pour le tzar terrestre. Ils poursuivent dans le désert une existence animale. Ils ne comprennent pas que les déserts, en Russie où le climat est froid, n'existent pas...
Alexis savait que ce discours sur l'inutile sainteté le visait.
Il se leva. Pierre lui lança un regard et dit :
— Reste.
Le tzarévitcb se rassit docilement et baissa les yeux, d'un air hypocrite dont il eut lui-même conscience.
Fédoska était en train; excité par l'attention du tzar qui avait tiré un calepin et prenait des notes pour de futurs décrets, il proposait sans cesse de nouvelles mesures, soi-disant pour l'amélioration des couvents; le tzarévitch croyait que c'était plutôt pour l'anéantissement complet des couvents en Russie.
— Installer dans les couvents d'hommes des hôpitaux réglementaires pour les dragons en retraite, et, en outre, des écoles d'arithmétique et de géométrie ; dans les couvents de femmes, des maisons d'éducation pour les enfants illégitimes ; les nonnes gagneraient leur vie en fournissant de la toile aux manufactures.
Le tzarévitch s'efforçait de ne pas écouler ; mais des paroles détachées lui arrivaient comme dos appels impérieux :
2^6 l'antéctirtst
— Réduire le plus possible la vente du miel et de l'huile dans les églises. Interdire d'allumer des cierges devant les icônes placées en dehors des églises. Ne plus exhiber de reliques. Ne plus inventer de miracles. Arrêter les mendiants et les faire battre sans pitié.
Les volets, aux fenêtres, tremblèrent sous la poussée du vent. La pièce fut traversée d'un souffle qui agita la flamme des bougies. On aurait dit qu'une innombrable force ennemie assiégeait la maison et allait l'envahir. Et Alexis percevait dans les paroles de Fédoska cette même force mauvaise, cette tempête venant de l'occident.
Dans la seconde pièce, il y avait au mur des tentures de laine ; des glaces entre les fenêtres ; des candélabres avec des bougies de cire. Sur une estrade, des musiciens s'escrimaient avec des trompettes assourdissantes. Le plafond, orné d'un tableau allégorique, Voyage à l'île de F Amour, était si bas que les Amours nus, aux cuisses et aux mollets gras, touchaient presque les perruques.
Les dames, dans l'intervalle des danses, restaient muettes sur leurs chaises, à s'ennuyer; en dansant, elles sautaient comme des poupées à ressorts ; elles répondaient par monosyllabes, s'eff*arouchaient des compliments. Les jeunes filles ne quittaient pas leurs mères ; et celles-ci semblaient vouloir dire : « Nous aurions eu moins de chagrin à jeter nos filles dans la rivière qu'à les conduire dans les assemblées. »
Wilim Ivanovitch Mons faisait des compliments
traduits de quelque livre allemand à Nastenka, celte fillette éprise d'un officier de marine et qui, lors de la fête de Vénus, pleurait en lisant un billet doux.
— A force de vous voir souvent, bel ange, j'éprouve un tel désir de vous mieux connaître que je ne puis désormais cacber ce souhait, mais vous l'expose avec le respect qui vous est dû. Je désire ardemment, ma dame, que vous trouviez en moi une personne habile, qui, par ses manières et ses discours agréables, vous convienne parfaitement ; mais, puisque la nature ne m'a pas accordé ce plaisir, daignez vous contenter de ma dévotion et de mes services...
Nastenka n'écoutait pas ; le bruit monotone des paroles l'endormait. Plus tard, elle se plaignit à sa tante de son cavalier :
— C'est en russe qu'il parle, dirait-on ; mais que je meure si j'y comprends quelque chose !
louchka Proscourov, secrétaire de l'ambassadeur français, avait longtemps habité Paris et y était devenu M. George. Petit maître et galant homme, il chanta une chansonnette à la mode où il était question du perruquier Frison et de la fille Dodun :
La Dodun dit à Frison :
Coifre/.-moi avec adresse.
Je prétends avec raison
Inspirer de la tendresse.
Tignonnez, tignonnez, bichoiuiez-moi 1
Il déclama aussi des vers en russe, sur le charme de la vie parisienne :
248 l'a>{ TÉCIIRTST
Beau séjour, cher rivage de la Seine,
Où les manières campagnardes n'osent se faire voir,
Puisque tout y est nol^le,
Ce lieu est la patrie des dieux.
Je ne saurais l'oublier,
Tant que je serai sur terre.
Les vieux boyards moscovites, hostiles aux nouvelles coutumes, se tenaient à l'écart; ils se chauffaient et ils échangeaient des allusions et des devinettes.
— Gomment te plaît leur vie pétersbourgeoise ?
— Qu'elle aille au diable î Je ne me reconnais plus dans tous ces compliments, ces révérences, ces mets étrangers...
— Que faire, frère? On ne peut sauter au ciel ni s'enfouir en terre.
Mons chuchotait à l'oreille de Nastenka une chanson nouvelle :
Sans amour ni passion,
Les jours sont désagréables.
Il faut soupirer afin que les douceurs
De l'amour soient dorées.
A quoi bon vivre.
Si l'on n'aime point?
Tout à coup, elle s'imagina que le plafond croulait, que les Amours nus lui tombaient sur la tête.
Elle poussa un cri. Wilim Ivanovitch la rassura : c'était le vent ; il agitait la toile du tableau clouée au plafond et la gonflait comme une voile. De nouveau, les volets tremblèrent, et, cette fois-ci, tout le monde se retourna avec effroi.
l'antéciirist 2^9
Mais la musique entama une polonaise, et les couples se mirent à tourner. Le bruit de la tempête fut étouffé par la musique. Seuls, les vieillards frileux qui se chauffaient autour du poêle écoutaient chanter le vent dans la cheminée et soupiraient et hochaient la tête; dans les bruits de la tempête, de plus mauvais augure encore à travers la musique, ils entendaient ces mots : « Lé malheur viendra de la mer, le maléfice de l'eau. »
Pierre continuait sa causerie avec Fédoska ; il l'interrogeait sur l'hérésie des iconoclastes moscovites, Fomka, le barbier, et Mitka, le médecin.
Les deux hérétiques, dans leurs sermons, s'autorisaient du récent décret du tzar : « Aujourd'hui, disaient-ils, on est, grâce à Dieu, libre à Moscou ; chacun peut choisir une religion et y croire. »
— D'après leur doctrine, à Fomka et à Mitka, dit Fédos avec un sourire ambigu qui ne permettait pas de décider s'il blâmait l'hérésie ou s'il lui trouvait du bon, la véritable foi est fondée sur les Ecritures et se fait reconnaître par les bonnes actions et non par les miracles. Il est possible de faire son salut quelle que soit la foi que l'on professe. L'apotre a dit : Le juste est toujours aimable à Dieu.
— Très logique, remarqua Pierre.
Le sourire subtil du moine s'était reflété sur le visage du tzar : ces deux hommes se comprenaient.
— Et les icônes, disent-ils, sont des idoles, l'œuvre des mortels, continua Fédos. Comment des planches peintes pourraient-elles opérer des miracles ? Jetez une
25o l'antéghrtst
icône dans le feu, elle brûlera comme tout autre morceau de bois. Ce n'est pas les icônes, mais Dieu qu'il faut saluer. Qui donc aurait doué les saints, dans le ciel, de si longues oreilles qu'ils pussent entendre les prières des humains ? Si quelqu'un tuait un homme, disent-ils, le père du défunt pourrait-il aimer le couteau ou le gourdin qui a servi au meurtre ? De même Dieu ne peut aimer le bois de la croix sur laquelle son fils fut crucifié. Et la Vierge, demandent-ils, à quel propos la vénérez- vous tant? Elle est semblable à un simple sac rempli de pierres précieuses et de perles; lorsque ce sac est vidé de son trésor, quel prix a-t-il par lui-même?... Ils épiloguent aussi de l'Eucharistie : comment le Christ pourrait-il être partout divisé et mangé pendant les messes, lorsqu'il y en a d'innombrables sur toute la terre en la même heure? Et comment le pain peut-il se transformer en la chair du Christ, par la seule force des prières du pope? Les popes sont parfois ivrognes, débauchés, de véritables scélérats. Cela est impossible et nous donne de grands doutes : on n"a qu'à flairer, c'est l'odeur du pain; de même, le sang, d'après le témoignage de nos sens, n'est que du vin rouge...
— Il ne nous convient pas, à nous autres orthodoxes, d'écouter ces divagations hérétiques ! observa Pierre.
Fédoska se tut, mais sourit avec plus d'insolence et de méchanceté.
Le tzarévitch leva les yeux et regarda son père à la dérobée. Il lui sembla que Pierre était troublé : il
ne souriait plus; l'expression de son visage était sévère, presque irritée et en même temps éperdue... Ne venait-il pas de donner raison lui-même aux hérétiques ? Ayant accepté la base de leur doctrine, comment ne pas accepter les conclusions? C'est facile d'interdire, c'est moins facile de réfuter I Le tzar était intelligent, mais le moine ne l'était pas moins et c'était le moine qui, comme un méchant guide, conduisait le tzar vers un abîme.
Ainsi songeait Alexis ; elle sourire subtil de Fédoska se reflétait maintenant sur le visage du tzarévitch. Lui aussi comprenait Fédoska.
— Il n'y a pas à s'étonner de Fomka et de Mitka, dit tout à coup Mikhaïlo Petrovitch Abramov, rompant le silence pénible. Telle musique, telle danse ; où conduit le berger vont les brebis.
Il regarda fixement Fédoska. L'autre comprit l'allusion et siffla de rage comme un serpent.
Au même instant, les volets tremblèrent comme frappés par des milliers de mains ; puis il y eut un gémissement, un hurlement, un sanglot qui se prolongea en s'éloignant et mourut au loin. La force ennemie s'apprêtait à un assaut, voulait pénétrer dans la maison.
Devière sortait, tous les quarts d'heure, demander des nouvelles. Elles étaient mauvaises. La Mia et la Fonlankaïa avaient débordé. Toute la ville était en panique.
Antoine Manouïlovitch perdait la tête. Maintes fois il s'approcha du tzar ; il le regardait dans les yeux^
tâchait de se faire remarquer de lui; mais Pierre, tout à la causerie, ne lui prêtait pas d'attention. Enfin, avec une audace désespérée, Devière se pencha vers Toreille du tzar et balbutia :
— Votre Majesté ! Teau...
Pierre se retourna en silence et, d'un mouvement rapide, involontaire peut-être, il lui frappa la joue. Devière n'éprouva qu'une forte douleur physique, à laquelle ni honte ni indignation ne se mêlèrent : il était accoutumé à ces traitements.
— Il est flatteur, disaient les oisillons de Pierre, d'être frappé par ce tzar qui frappe et récompense dans la même minute.
Pierre, comme si de rien n'était, se tourna vers Abramov et lui demanda pourquoi l'ouvrage de l'astronome Huyghens, Vue de l'univers ou opinion sur les globes terrestro- célestes y n'était point encore publié.
Mikhaïlo Pétrovitch se troubla un instant, mais reprit aussitôt son assurance et, regardant le tzar bien en face, répondit avec fermeté :
— Ce livre est impie ; il fut écrit non point avec de l'encre, mais avec un tison d'enfer, et mérite uniquement d'être brûlé.
— Qu'est-ce qu'il enseigne de si impie?
La marche de la terre autour du soleil y est
affirmée, et l'existence de plusieurs mondes. Tous ces mondes sont des terres semblables à la nôtre ; il s'y trouve des hommes, des champs, des plaines, des animaux, comme chez nous. Sournoisement il glorifie
la nature, insinuant que la \ie est spontanée. Tandis que le Créateur-Dieu n'existerait pas.
Une discussion commença. Le tzar démontrait que (c le plan de Copernic explique clairement et facilement tout ce qui concerne les planètes ».
Sous la protection du tzar et de Copernic, on émit des idées de plus en plus audacieuses.
— Aujourd'hui, toute la philosophie est mécanique 1 déclara soudain le conseiller de l'Amiraulc, Alexandre Vasiliévitch Kikine. On croit que l'univers dans son immensité est tel qu'une montre dans sa petitesse, et que tout s'y fait par un mouvement préétabli, qui provient de l'ordonnance des atomes. Le mémo mécanisme se retrouve partout.
— Folle sagesse des athées ! Base pourrie et chancelante de la raison ! s'écriait Abramov épouvanté.
Mais personne ne l'écoutait plus.
Tous s'efforçaient de se dépasser l'un l'autre en savoir :
— Le très ancien philosophe Dicéarque écrivait que l'essentiel de l'homme c'est le corps, et que l'âme n'est qu'un accident, un mot vide sans signification aucune, dit le vice-chancelier Chafirov.
— Le microscope a fait voir dans la semence de l'homme des animaux semblables aux grenouilles et aux têtards, déclara louchka Proskourov, avec une telle maliguitc que sa pensée fut évidente : l'Ame n'existait pas.
Mais, à l'exemple des petits maîtres parisiens, il possédait « une petite philosophie » ; il l'exposait avec
la même'galanterie qu'il mettait à chanter : « Tignonnez, tignonnez, bichonnez-moi ».
— Selon Leibnitz, nous sommes des machines hydrauliques pensantes. L'huître est plus bête...
— Eh I pas plus bête que toi ! observa quelqu'un. Mais louchka continuait, imperturbable :
— L'huître est plus bête, puisqu'elle a l'âme attachée à sa coquille ; elle n'aurait que faire de cinq sens. Mais il se peut que, dans d'autres mondes, existent des êtres ayant dix sens et plus, infiniment supérieurs à nous; ils admirent Newton et Leibnitz comme nous admirons les singes et les araignées...
Le tzarévitch écoutait et il lui semblait que cette conversation agissait sur ses idées comme le dégel pétersbourgeois sur la glace: tout s'en allait à la dérive, tondait, pourrissait, se transformait en boue fétide au souffle du vent occidental. Le doute de tout, la négation de tout, sans regret, sans frein, croissait comme l'eau dans la rivière gonflée par le vent et menaçant d'inonder.
— Assez plaisanter I dit Pierre en se levant. Celui qui ne croit pas en Dieu est un fou ou bien un imbécile. L'homme clairvoyant découvre Dieu dans ses œuvres. Tandis que les athées sont la honte de leur patrie et ne doivent point y être tolérés, parce qu'ils ébranlent les lois sur lesquelles est fondé le serment qu'on prête aux autorités.
— La source d'iniquité, glissa Fédoska, n'est-elle pomt dans un zèle hypocrite plus que dans l'athéisme, puisque les athées eux-mêmes prétendent que la reli-
gion doit être enseignée au peuple. Sinon, disent-ils, le peuple négligerait les autorités.
Maintenant tout le pavillon tremblait sans répit sous la poussée de la tempête. Mais on n'y prenait plus garde. Le visage du tzar était tranquille et sa tranquillité se communiquait aux autres.
Quelqu'un prétendit que le vent avait changé et qu'on pouvait: s'attendre à voir baisser l'eau.
— Vous voyez .^ dit Pierre, content. Il n'y a rien à craindre. Le baromètre ne trompe pas.
Il passa dans l'autre pièce et prit part aux danses.
Lorsque le tzar était gai, il entraînait tout le monde par sa gaieté. En dansant, il sautait, frappait des talons, faisait des cabrioles avec tant d'entrain que les plus paresseux avaient envie de danser.
Dans la contredanse anglaise, la dame qui se trouvait au premier couple devait inventer une nouvelle figure. La princesse Tcherkasky embrassa son cavalier Pierre Andréévitch Tolstoï et lui tira la perruque sur le nez, ce que durent répéter après elle toutes les autres dames à l'égard de leurs cavaliers. Ceux-ci étaient tenus de ne point bouger. On riait, on jouait comme des écoliers. Et Pierre était le plus gai de tous.
Seuls les vieillards restaient dans leur coin, ù écouter le vent ; ils chuchotaient et sou[/iraient, en hochant la tête.
— La danse clfrénée des femmes, dit l'un, qui s'inspirait des anciens livres des Pères de lÉglise, éloigne de Dieu les hommes et les précipite en Enfer.
Ceux qui rient pleureront éternellement sans espoir ; les danseurs seront suspendus par le nombril.
Le tzar s'approcha des vieux et les invita à se mêler aux danseurs. Ils refusèrent en vain, alléguant leur inaptitude et diverses maladies — courbatures, oppression, goutte ; — le tzar insistait et n'acceptait aucune excuse.
On joua un « gross va ter » solennel et comique. Les vieillards, qu'on avait à dessein munis de dames jeunes et espiègles, se mouvaient à peine, trébuchaient, s'embrouillaient et embrouillaient les autres ; mais, lorsque le tzar les eut menacés d'un verre d'eau-devie poivrée en guise d'amende, ils se trémoussèrent à l'égal des plus jeunes. Par contre, lorsque la danse fut terminée, ils tombèrent sur des chaises, à demi morts de fatigue, gémissants et maugréants.
Ils n'avaient pas eu le temps de se reposer, que le tzar commençait une autre danse, plus difficile, « la danse des chaînes ». Trente couples, reliés par des mouchoirs, suivaient un musicien, petit homme bossu, qui sautait avec son violon.
On parcourut d'abord les deux salles du pavillon ; puis on pénétra par la galerie dans le corps principal du bâtiment ; et, de pièce en pièce, d'escalier en escalier, de chambre en chambre, la sarabande se précipitait, criant, hurlant, sifflant et riant. Le bossu grinçait du violon et sautait épcrdument, faisant des grimaces de possédé. Le tzar le suivait avec une dame, et tous les autres venaient ensuite. Le bossu les conduisait tous, liés les uns aux autres ; et le tzar géant
semblait lui-même o}3éir aux caprices du petit démon.
Comme on regagnait le pavillon, on vit dans la galerie des gens qui accouraient. Ils agitaient les mains et criaient épouvantés :
— L'eau ! l'eau ! l'eau !
Les premiers couples s'arrêtèrent ; les suivants, lancés, les heurtaient. Tout se mêla. On se bousculait, on tombait, on tirait et on déchirait les mouchoirs qui liaient les mains. Les hommes juraient, les femmes glapissaient. La majeure partie — dont le tzar — rebroussa chemin et rentra dans la grande maison. L'autre groupe, plus près du pavillon, voulut faire de même; mais, avant qu'il fût au milieu de la galerie, le volet d'une fenêtre trembla et s'effondra ; des éclats de verre volèrent et l'eau pénétra en jet tumultueux. En même temps, l'air comprimé dans les soussols soulevait le plancher, le faisait éclater avec un bruit de détonation.
Pierre, de l'autre bout de la galerie, criait aux retardataires :
— Arrière, dans le pavillon! N'ayez crainte. J'enverrai des bateaux.
On n'entendit pas ses paroles, mais on comprit les gestes et on s'arrêta.
Deux personnes couraient encore sur le plancher inondé. L'une était Fédoska. Il avait presque atteint la porte où Pierre l'attendait, lorsqu'une planche céda: Fédoska s'enfonça. Une grosse Hollandaise, les jupes relevées, sauta par-dessus la tête du moine ; les bas
rouges effleurèrent le bonnet noir. Le tzar s'élança au secours de Fédos ; il le prit par les épaules, le retira et l'emporta dans ses bras comme il eût fait d'un enfant. Le moine tremblait et secouait les ailes noires de son manteau, d'où l'eau dégouttait.
Le bossu au violon avait atteint, lui aussi, le milieu de la galerie. Il sombra, disparut, puis remonta et se mit à nager. Mais le toit s'effondra juste audessus de sa te te et le couvrit de décombres.
Alors les quelques personnes qui restaient, une dizaine à peu près, se virent finalement -retranchées du bâtiment principal et s'élancèrent dans le pavillon, leur dernier refuge.
Mais, ici encore, l'eau gagnait. On entendait le bruit des vagues sous les fenêtres. Les volets gémissaient, prêts à se détacher des gonds. L'eau pénétrait par les carreaux cassés, par les fentes; elle s'infiltrait ou giclait, coulait le long des murs, formait des flaques.
Presque tous perdirent la tête. Seuls Pierre Andréévitch Tolstoï et Wilim Ivanovitch Mons gardaient leur présence d'esprit. Ils découvrirent une petite porte dissimulée par un rideau. Derrière il y avait un escalier conduisant au grenier. Tous s'y précipitèrent. Les cavaliers les plus galants, maintenant que la mort menaçait, oublièrent les dames ; ils les poussaient, devenaient grossiers ; chacun ne pensait qu'à soi.
Il faisait noir dans le grenier. On se fraya un chemin a tâtons parmi les poutres, les planches, les
L'ANTÉCHRIST sBg
tonneaux vides et les caisses ; on se blottit dans un coin quelque peu protégé du vent par la cheminée encore chaude du poêle, et l'on resta ainsi dans l'obscurité, hébété de frayeur. Les dames, en minces toilettes de bal, claquaient des dents. Enfin, Mons décida de redescendre pour chercher du secours.
En bas, les palefreniers, de l'eau jusqu'aux genoux, introduisaient dans la salle les chevaux qui avaient failli se noyer dans l'écurie. Les museaux des bêtes se reflétaient dans les glaces. Au plafond flottaient et s'agitaient les lambeaux du Voyarje à l'Ile de l'Amour. Les Amours nus se démenaient dans une terreur mortelle. Mons distribua de l'argent aux palefreniers. Ceux-ci lui procurèrent une lanterne, do l'eau-de-vie et quelques touloupes en peau de mouton. Il apprit que le pavillon était maintenant sans issue : la galerie était détruite, la cour inondée ; les palefreniers eux-mêmes devraient monter au grenier ; on attendait des bateaux qui ne venaient pas. Plus tard, on sut que les chaloupes envoyées par le tzar n'avaient pu aborder au pavillon : la cour était entourée d'une grille haute et l'unique porte bloquée par des décombres.
Mons remonta vers les réfugiés. Le pavillon tremblait comme un vaisseau qui va sombrer. L'ouragan arrachait les tuiles, courait sur le toit comme un troupeau de bêles ou sifflait comme quelque gigantesque oiseau. Par moments, il semblait vouloir arracher le toit et emporter ces gens. Dans les voix de la tempête, on croyait entendre les gémissements des
mourants. On attendait de minute en minute que toute la ville s'effondrât.
La peur causa à la femme du résident danois (elle était enceinte) d'épouvantables coliques, de sorte qu'elle criait comme si on l'égorgeait.
louchka Proskourov priait : « Notre petit père Nicolas miraculeux! Serge très saint I sauvez-nous! » On ne reconnaissait plus en lui le libre penseur de tout à l'heure, qui expliquait que l'âme n'existe pas.
Mikhaïlo Pétrovitch Avramov avait peur, lui aussi; mais il exultait d'une joie méchante :
— On ne discute pas Dieu. Son courroux est juste. Il détruira cette ville comme il a détruit Sodome et Gomorrhe. Dieu a jeté un coup d'oeil sur la terre et il l'a vue pourrie, puisque chaque créature suit un chemin d'iniquité, sur la terre. Et le Seigneur Dieu a dit : Il faut que toute créature périsse. J'enverrai le déluge et Je détruirai tout ce qui existe,
A entendre ces prophéties, les réfugiés éprouvaient une terreur nouvelle et inconnue, comme si la fm du monde approchait.
Une lueur brilla dans la lucarne sur le ciel noir. On entendit des cloches à travers le bruit de l'ouragan. Les palefreniers dirent que c'étaient les maisons des ouvriers et les magasins de câbles qui brûlaient, dans le quartier de l'Amirauté. Malgré l'abondance de l'eau, l'incendie, par ce vent, était effrayant : des bûches embrasées étaient chassées vers la ville qui pouvait, à chaque instant, prendre feu de tous les côtés. Elle était menacée par deux éléments : l'eau et
le feu. La prophétie qui annonçait que Pélersbourg périrait s'accomplissait...
A l'aube, la tempête se calma. Dans le jour gris, les cavaliers à perruques couvertes de poussière et de toiles d'araignée, les dames en robes rondes et paniers « à la manière de Versailles » et peaux de moutons, le visage bleu de froid, semblaient des spectres.
Mous mit la tête à la lucarne et vit un lac démesuré à la place où était la ville. Ce lac s'agitait ; il bouillonnait, non seulement à la surface, mais jusqu'au fond, comme l'eau dans une chaudière. Ce lac c'était la Neva, plus bigarrée que le ventre d'un serpent, jaune, brune, noire, tachetée de blanc, fatiguée mais encore furieuse, effrayante sous le ciel effrayant, gris et bas.
Au gré des vagues flottaient des bateaux brisés, des barques renversées, des poutres, des planches, des toits, des squelettes entiers de maisons, des arbres déracinés, des cadavres d'animaux.
Les vestiges de vie humaine, tours, flèches, coupoles, toits de bâtiments submergés, paraissaient misérables au milieu de l'élément triomphant.
Mons aperçut au loin, sur la Neva, en face de la forteresse Pierre-Paul, quelques galères à rames et des bateaux. Il ramassa sur le plancher du grenier une longue gaule à chasser les pigeons, y attacha le foulard rouge de Nastenka et brandit à travers la lucarne ce drapeau improvisé ; il fit des signaux de détresse. Un bateau commença d'approcher, traversant la Neva en large, vers le pavillon.
Pierre avait travaillé toute la nuit sans repos; il sauvait les hommes du feu et de l'eau. Il escaladait les maisons en flammes comme un simple pompier ; ses cheveux furent brûlés, une poutre fumante faillit l'écraser. Il restait dans l'eau jusqu'à la ceinture et grelottait en aidant à retirer des caves les misérables efTets des pauvres. Il souffrait avec tous, il consolait. Partout où il apparaissait, on travaillait avec tant d'entrain et d'union qu'on domptait l'eau et la flamme.
Le tzarévitch était dans le même bateau que son père ; mais, dès qu^il voulait se rendre utile, Pierre refusait son aide avec dédain.
Lorsque l'incendie fut éteint et que l'eau se mit à diminuer, le tzar songea qu'il était temps de retourner auprès de sa femme. Elle avait été, toute la nuit, mortellement inquiète de Pierre. En chemin, il désira s'approcher du Jardin d'Été, pour voir les dégâts causés par l'eau.
La galerie, le long de la Neva, était à moitié détruite ; mais la Vénus était intacte. Le socle demeurait sous l'eau, de sorte que la déesse se dressait sur les vagues, non plus bleues et douces comme celles qui lui avaient donné le jour, mais terribles, sombres, lourdes comme celles du Styx.
A ses pieds, quelque chose de noir gisait. Pierre prit une lunette d'approche et distingua une forme humaine. Par décret du tzar, une sentinelle veillait jour et nuit sur la précieuse statue. N'osant fuir, malgré l'inondation, le soldat s'était hissé sur le
socle, il s'était blotti contre les jambes de Vénus qu'il embrassait et, raidi de froid, à moitié mort de fatigue, il était resté ainsi toute la nuit.
Le tzar se hâta de le secourir. Debout près du gouvernail, il dirigeait la barque contre les vagues et le vent. Tout à coup, une lame énorme surgit; elle rejaillit en écume, cingla le flanc de l'embarcation, l'inclina comme pour la renverser. ^lais Pierre était un habile pilote. Les pieds rivés à la poupe, il appuya de tout le poids de son corps sur le gouvernail. Il eut raison des vagues en fureur et nagea droit au but.
Le tzarévitch regarda son père et se rappela soudain ce que lui avait dit, à un banquet, son maître Yiazemsky :
— Fédos, naguère, chantait avec des chantres devant ton père : « Où Dieu le veut, l'ordre de la nature est vaincu », et d'autres versets semblables. C'était par flatterie ; le tzar aime qu'on le compare à Dieu et il ne songe pas que non seulement Dieu, mais encore les démons peuvent vaincre les éléments ; il y a des miracles démoniaques.
En simple veste de matelot, en hautes bottes, les cheveux au vent, — une rafale venait de lui enlever son chapeau, — le gigantesque pilote contemplait la ville inondée. Ni terreur, ni pitié sur son visage tranquille et ferme, taillé, eût-on dit, dans la pierre. Cet homme avait quelque chose de surhumain : il commandait aux hommes et aux éléments comme le Destin. Les hommes s'inclineraient, le vent tomberait, les vagues se retireraient et de nouveau la ville serait
là OÙ il avait ordonné qu'elle fût. « L'ordre de la nature est vaincu, lorsqu'il le veut. »
« Qui est-ce qui le veut ? se demandait le tzarévitch, Dieu ou le démon? »
Peu de jours après, lorsque Pétersbourg eut repris son aspect ordinaire et que les traces de l'inondation eurent presque disparu, Pierre écrivit une épitre plaisante à l'un de ses oisillons :
« La semaine dernière, le vent ouest-sud-ouest amena une inondation, comme on n'en avait jamais vu, dit-on. Dans mes appartements, l'eau avait vingt et un pouces d'épaisseur. Dans le jardin et dans la rue, sur la rive opposée, les bateaux circulaient librement. Et c'était drôle de voir les gens, hommes et femmes, perchés sur les arbres ou les toits des maisons, comme au temps du déluge. L'inondation, bien que très forte, n'a pas causé de grands dégâts. »
La lettre était écrite « du Paradis » .
Pierre tomba malade. Il avait pris froid lors de l'inondation, quand, dans l'eau jusqu'à mi-corps, il retirait des sous-sols l'avoir des misérables. D'abord il négligea de se soigner, il resta sur pied ; mais, le i5 novembre, il dut s'aliter et le médecin de la
cour, Blumentrost, déclara que la vie du tzar était en danger.
Ces jours étaient décisifs pour le tzarévitch : son sort en dépendait. Le 28 octobre, après l'enterrement de la princesse royale, Pierre vint à la maison de son fils pour le repas funèbre. Il lui remit une lettre — (( déclaration à mon fils » — où il exigeait que le tzarévitch s'amendât, sans quoi il le menaçait d'une grande fureur et le déshéritait.
— Je ne sais qu'entreprendre, disait le tzarévitch à ses amis ; dois-je me faire mendiant et me cacher quelque temps avec des mendiants ? dois-je aller dans un couvent et rester avec les moines.^ ou bien doisje fuir dans un autre pays où l'on donne l'hospitalité aux émigrants et où on ne les livre pas?
— Fais-loi moine, répondait le conseiller de l'Amirauté Alexandre Kikine, ancien confident d'Alexis. Le bonnet des moines n'est pas cloué sur leur tête: on peut l'ôter, plus tard. Tu auras, en attendant, paix et tranquillité.
— Une fois déjà, je t'ai sauvé de l'cchafaud où ton père te mettait, déclara le prince Vassily Dolgorouky. Maintenant tu peux te réjouir, tu es à l'abri de tout. Ecris mille lettres de renonciation, s'il le faut ; nous avons du temps devant nous. Le vieux proverbe dit bien : Le colimaçon s'est mis en marche, mais il n'est pas près d'arriver. Ce n'est pas un contrat avec caution, que tu signeras.
— Tu as raison de ne pas vouloir l'héritage, disait en manière de consolation le prince loury Trou-
betzkoï ; les larmes ne coulent-elles pas à travers l'or?
AvecKikine, le tzarévitch débattait souvent un projet de fuite à l'étranger, « où il vivrait simplement, à l'écart, se reposant ».
— S'il le faut, conseillait Kikine, va donc à Vienne, chez le césar. Il ne te livrera point. Le césar a déclaré qu'il te recevrait paternellement. Ou bien encore va chez le pape ou chez le roi de France. Là-bas, des rois mêmes trouvent protection, et tu ne gênerais personne.
Le tzarévitch recevait les conseils, mais ne se décidait à en suivre aucun et vivait au jour le jour, attendant (( que la volonté de Dieu se révélât » .
Soudain tout changeait. La mort de Pierre allait jeter la perturbation non seulement en Russie, mais dans le monde entier. Celui qui, la veille encore, souhaitait de se cacher parmi des mendiants pouvait demain être appelé à régner.
Des amis inattendus entourèrent le tzarévitch. Ils se réunissaient pour chuchoter :
— Attendons ce qui adviendra.
— La destinée se révélera.
— Nous aussi, nous verrons de beaux jours.
— Les souris traîneront au cimetière le cadavre du chat.
Dans la nuit du i^*" au 2 décembre, le tzar se sentit si mal qu'il fit appeler son confesseur, l'archimandrite Fédos, se confessa et communia. Catherine et Menchikov ne quittaient plus la chambre du malade.
Les résidents des cours étrangères, les ministres russes et les sénateurs couchèrent dans le Palais d'Hiver. Lorsque, au matin, le tzarévitch vint prendre des nouvelles, le tzar ne le reçut pas ; mais, au silence de la foule qui s'écartait pour lui livrer passage, aux saluts serviles, aux regards guetteurs, à la pâleur de tous et particulièrement de sa belle-mère et du prince Menchikov, Alexis comprit qu'une chose qui lui avait toujours semblé lointaine et presque impossible se préparait. Son cœur défaillit ; il perdit le souffle, sans qu'il sût s'il éprouvait de la joie ou de la terreur.
Il alla voir Kikine, le soir du même jour, et s'entretint longtemps avec lui sans témoins. Kikine demeurait au bout de la ville en face du faubourg d'Okhtène. De là, le tzarévitch retourna directement chez lui.
Le traîneau glissait rapidement par lé bois désert et les larges rues, désertes également, pareilles à des clairières, avec leur double rangée de maisons sombres, à moitié couvertes de neige. Il n'y avait pas de lune; mais l'air était imprégné de rayons lunaires, brillants comme des aiguilles. La neige ne tombait pas d'en haut, mais tourbillonnait auvent, s'élevait en trombes, s'éparpillait en fumée. La claire tempête lunaire jouait, écumait dans le ciel d'un bleu trouble, comme le vin dans une coupe.
Le tzarévitch aspirait joyeusement l'air glacé. Il exultait ; dans son âme, une claire tempête jouait aussi, folle, ivre et cuivrante. Et, comme la lune se cachait derrière la tempête, derrière la joie qu'il
éprouvait se cachait une pensée qu'il n'osait voir. Elle l'enivrait, l'effrayait et l'égayait.
Dans les carreaux couverts de givre des maisons, sous les stalactites de glace, de petites lumières brûlaient comme des yeux ivres sous d'épais sourcils. « Peut-être, songea-t-il en les voyant, qu'en ce moment on boit à ma sanlé, à l'espoir de la Russie ! » Et sa joie augmenta encore.
Chez lui, il s'assit près du feu, où des tisons brûlaient faiblement, et ordonna à son valet de chambre Afanacitch de préparer un punch. La pièce était obscure ; on n'apporta pas de bougies : Alexis aimait la pénombre. Au reflet rose des tisons, palpita tout à coup le cœur bleu de l'alcool en flammes. La claire tempête mettait son œil bleu à la vitre tendue de transparentes fleurs de givre ; et, derrière cet œil, devait palpiter aussi une flamme vivante, démesurée, ivre.
Alexis dit à Afanacitch sa conversation avec Kikine : c'était le plan d'une conspiration, pour le cas où Alexis devrait fuir. A la mort du tzar, qui ne devait tarder, — « le tzar est épileptique et ne peut faire de vieux os », — Alexis reviendrait de l'étranger. Les ministres, les sénateurs — Tolstoï, Golovkine, Chafirov, Apraksine, Strechnev, Dolgorouky, — tous étaient de ses amis, tous le soutiendraient : Bauer en Pologne, l'archimandrite de Peslchersk en Ukraine, Chérémetiev à l'armée principale.
— Toute la frontière d'Europe serait à moi...
Afanacitch écoutait, de son air habituel, taciturne
et têtu ; il semblait dire : « C'est fort beau, tout cela, mais c'est aussi fort douteux ».
— Et Menchikov? demanda-t-il, lorsque .Alexis eut fiai.
— Menchikov sera empalé !
Le vieux hocha la tcte :
— Pourquoi parler avec cette témérité, tzarévitch? Si quelqu'un écoutait et te dénonçait?... Ne médis pas du prince, dans ton for intérieur, ne médis pas du riche, dans ta chambre close : un oiseau pourrait passer et te livrer...
— Eh ! te voilà parti !... dit le tzarévitch avec un geste ennuyé.
Mais sa gaieté persistait.
Afanacitch se fâcha.
— Je dis la vérité ! Vante ton rêve lorsqu'il est accompli. Tu bâtis des châteaux en Espagne, tzarévitch. Tu es confiant, et l'on te trompe. Judas Tolstoï et Kikine l'Athée sont des traîtres ! Sois sur tes gardes. Tu n'es pas le premier qu'ils vendraient.
— Je me moque de tous, pourvu que j'aie le clergé pour moi ! s'écria le tzarévitch. Quand mon père ne sera plus, je dirai un mot aux archevêques; les archevêques le diront aux prêtres, les prêtres à leurs ouailles. Alors, qu'on le veuille ou non, je serai tzar 1
Le vieux se taisait, méfiant.
— Pourquoi ne parles-tu pas? demanda Alexis.
— Que pourrais-je dire, tzarévitch? Ne t'en déplaise, je ne puis te conseiller de fuir.
— Pourquoi ?
— Parce que, si cela réussit, tant mieux ; si cela ne réussit pas, c'est encore contre moi que tu te fâcheras. J'ai déjà reçu pas mal de coups. Je suis un être obscur, sans défense...
— Prends garde, Afanacitch, de ne rien dire à personne. Kikine et toi êtes seuls au courant. Si même tu parlais, on ne te croirait pas ; je nierais et l'on te mettrait à la torture.
Ceci n'était qu'une plaisanterie du tzarévitch, qui voulait taquiner le vieillard.
— Eh quoi! seigneur, lorsque tu seras tzar, tu menaceras de la torture tes fidèles serviteurs ?
— N'aie crainte, Afanacitch I Si jamais je suis tzar, je saurai \ous satisfaire... Mais je ne serai pas tzar, ajouta-t-il tout bas.
— ïu le seras I Tu le seras ! riposta le vieux avec tant de conviction que, de nouveau, Alexis haleta de joie.
Un bruit de grelots, le grincement d'un traîneau sur la neige, des hennissements de chevaux et des voix humaines se firent entendre du dehors. Alexis échangea un regard avec Afanacitch : qui pouvait venir si tardi^ un envoyé du palais, peut-être 1^...
Afanacitch courut à l'antichambre. L'archimandrite Fédos était là. Le tzarévitch, à sa vue, s'imagina que le tzar était mort et pâht à tel point que, malgré l'obscurité, le moine s'en aperçut et, tout en lui donnant sa bénédiction, sourit.
Lorsqu'ils furent seuls, Fédos s'installa en silence
L'A>'TECnRlST î)yi
près du feu, en face du tzarévitch; il le regardait toujours avec un imperceptible sourire, se chauffait les mains au-dessus des lisons, étendant puis courbaLt ses doigts crochus comme des griffes.
— Eh bien ! comment va mon père? dit enfin Alexis.
— Mal, soupira le moine, si mal que nous gardons peu d'espoir de le sauver.
Le tzarévitch fit le signe de la croix.
— Que la volonté de Dieu s'accomplisse !
— Nous avons un homme tel qu'un cèdre du Liban, continua Fédos sur un ton de mélopée ; on passe, et voilà qu'il n'est plus. Son ame le quitte et retourne à sa patrie première ; et toutes ses pensées périssent avec lui...
Tout à coup il s'interrompit, approcha son minuscule visage du visage d'Alexis et chuchota très vite, d'une façon insidieuse:
— Dieu patiente longtemps, mais finit par frapper rude. La maladie mortelle du tzar vient de son ivrognerie, de sa débauche. C'est aussi la vengeance de Dieu contre celui qui attente au clergé et veut détruire les couvents. Tant que durera la tyrannie contre l'Eglise, on ne verra rien de bon. Quelle est cette religion chrétienne? C'est plutôt la religion des Turcs; mais, chez les Turcs eux-mêmes, il y a moins d'abominations. L'empire russe est perdu I
Le tzarévitch n'en croyait pas ses oreilles.
— Mais vous, les évéques, directeurs de l'Eglise russe, à quoi songez-vous.^ A qui serait-ce de veiller
sur l'Église, si ce n'était à vous? prononça-t-il, regardant Fédoska bien en face.
— Eh! tzarévitch, quels directeurs sommes- nous? Les évêques sont si relâchés qu'on les pousse où l'on veut qu'ils aillent. Ils glorifient ceux dont ils escomptent des bénéfices. Ils sont prêts à toutes les contradictions. Ce n'est pas des prêtres, mais de la canaille.
Et, baissant la tête, il parla encore, doucement, s'adressant à lui-même. Alexis croyait entendre la voix des siècles dans ces paroles basses du moine.
— Nous fumes des aigles et nous sommes devenus des chauves-souris.
Avec son bonnet noir, les ailes noires de sa soutane, son visage laid et pointu, éclairé d'en bas par la lueur rouge des tisons mourants, il ressemblait vraiment à quelque énorme chauve-souris; mais, dans ses yeux intelUgents, brillait faiblement une flamme digne du regard d'un aigle.
— Il ne te convient pas de parler ainsi, révérend père ; et il ne me convient pas de t'écouterl dit Alexis, ahuri. Qui a subordonné l'Eglise à l'Etat? qui a introduit les coutumes luthériennes dans le peuple? qui a démoli les chapelles, s'est moqué des icônes, a poussé le tzar à affaiblir les moines ? qui lui a permis tout cela ?
Il s'arrêta. Le moine scrutait son visage d'un regard si persistant et aigu, qu'il eut peur. N'était-ce point une ruse, un guet-apens ? Fédos n'était peut-être que l'espion de Menchikov ou du tzar ?
— Sais-lu, Altesse, dit le moine, clignant d'un œil avec une grimace de ruse infmie, sais-tu une figure qu'on nomme en logique « la réduction à l'absurde » ? C'est cela même que je fais. Le tzar empiète sur l'Eglise, mais il n'ose l'attaquer de front ; il la harcelle sournoisement, il la pourrit. Mieux vaut un luthérianisme franc qu'une orthodoxie fourbe. J'agis en ce sens. Ce que le tzar commence, je le finis ; ce qu'il chuchote à l'oreille, je le crie sur les toits. Je le découvre à tous : qu'on sache que l'Eglise de Dieu est prostituée. Si on l'accepte, on s'y fera ; si on refuse de l'accepter, notre temps viendra. Et la revanche sera éclatante.
— C'est fort adroit! s'écria le tzarévilch, admirant presque Fédoska, bien qu'il ne crût pas un mot de tout ce discours. Tu es malin, père, malin comme un démon !
— Ne dédaigne pas les démons, tzarévitch. Ils servent Dieu, sans le vouloir.
— Tu te compares toi-même au diable, révérend père ?
— Je suis un homme politique, répondit le moine avec modestie ; il faut savoir s'adapter. La dissimulation envers le pouvoir nous est recommandée non seulement par les professeurs de politique, mais par Dieu lui-même : de même que le pêcheur cache avec un ver l'hameçon de sa ligne, Dieu a caché son Esprit dans la chair de son Fils ; il a lancé son hameçon dans le torrent de la vie et attrapé son ennemi le Diable. Très sage ruse ! Politique céleste !
Révérend père, crois-tu en Dieu ? interrogea Alexis, avec un regard appuyé.
- — Gomment la politique pourrait-elle exister sans l'Eglise, et l'Eglise sans Dieu ? Il n'y a pas de pouvoir qui ne vienne de Dieu.
Avec un ricanement bizarre, moitié timide, moitié impertinent, il ajouta :
— Mais, toi aussi, tu es intelligent, Alexis Pétrovitch ! Plus intelligent que ton père : le tzar, tout fort qu'il est, ne connaît pas les hommes ; à l'occasion, nous lui faisions faire ce que nous voulions. Toi, tu sauras découvrir les hommes de valeur I...
Et, s'inclinant subitement, il baisa la main du tzarévitch, si vite que celui-ci n'eut pas le temps de se dérober et frissonna.
Bien qu'Alexis se rendît compte que la flatterie du moine était semblable à du miel offert sur la pointe d'un couteau, il en goûta la douceur. Il rougit et, afin de dissimuler son trouble, il parla avec une apparente sévérité :
— Écoute, père Fédos, ne te fourvoie pas I Tant va la cruche à l'eau qu'à la fin elle se brise. Tu taquines mon père le tzar comme un chat pourrait taquiner un ours ; mais, si l'ours se retourne, que restera-t-il de toiP
La petite figure de Fédos se ratatina douloureusement, et, avec un regard en arrière comme s'il craignait une surprise, il se mit à chuchoter, d'une manière décousue, délirante :
— Oh ! Votre Altesse, j'ai peur, très peur. J'ai
L'ANTECHRIST SyO
toujours cru que la mort me serait donnée par sa main. Quand, encore enfant, j'arrivai à Moscou avec d'autres nobles, nous fûmes admis au baise-main. Je saluai ton oncle, le tzar Ivan Alexéévitch ; puis, lorsqu'il fallut baiser la main de Pierre Alexéévitch, j'eus une telle peur que mes genoux tremblèrent. Depuis ce jour, je me suis dit que je mourrai de sa main !..,
Maintenant aussi, il tremblait de la tête aux pieds. Mais, en lui, la haine dominait la crainte. Il parla de Pierre en de tels termes qu'Alexis le crut presque sincère. Dans les pensées du moine il reconnaissait ses propres pensées mauvaises et cachées.
— On l'appelle Grand ! Mais en quoi se révèle cette grandeur? Il civihse le peuple au moyen de la tyrannie, avec le knout et la hache. On ne va pas loin avec le knout. Et la hache non plus n'est pas une chose extraordinaire : chacun peut en acheter une ! 11 cherche toujours à démasquer des complots, des émeutes. C'est lui le principal émeutier. Il brise, il renverse, il démolit sans raison. Que d'hommes punis de mort, que de sang répandu ! Et le mal ne tarit pas. La conscience des hommes n'est pas ligotée. Le sang n'est pas de l'eau ; il crie vengeance. Bientôt, bientôt descendra le courroux de Dieu sur la Russie ; et, lorsqu'il y aura des troubles, on verra bien ce qui se passera. Toutes les couches sociales seront remuées et c'en sera une danse ! Les tètes tomberont, chvik I chvik, chvik 1
Il se passait la main sur le cou et imitait, avec sa langue, le bruit de la hache.
— Et, de tout ce sang répandu, sortira l'Eglise de Dieu, pure, plus blanche que la neige, telle qu'une femme vctue de soleil, plus puissante que tous les tzars.
Alexis regarda le visage du moine, altéré de fureur, ses yeux brûlant d'un feu sauvage ; et il crut avoir affaire à un fou. Il se rappela les paroles d'un moine de la Laura : « Le père Fédos a des accès de mélancolie; torturé par un démon, il se jette à terre et ne sait plus ce qu'il fait. »
— C'est cela que j'espère, c'est cela que je prépare, conclut Fédos. Mais Dieu a sans doute eu pitié de la Russie : il frappe le tzar et gracie le peuple. Il t'a envoyé à nous, toi, notre sauveur, notre joie, enfant lumineux de l'Eglise, très pieux seigneur Alexis Pétrovitch, autocrate russe. Votre Majesté 1
Le tzarévitch se leva d'un bond, épouvanté. Fédoska se leva aussi, se jeta à ses pieds, les embrassa et hurla une plainte furieuse, insensée.
— Protège, soutiens ton esclave I Je te donnerai tout ! Ce que je n'ai pas donné à ton père, ce que je réservais pour moi. Je voulais être patriarche, je ne le veux plus, je ne veux rien. Tout t'appartiendra, chéri, joie de mon cœur, ma lumière, Alexis I Je t'aime ! Tu seras tzar et patriarche I Tu réuniras le céleste et le terrestre : le bonnet blanc de patriarche et la couronne du monomaque î Tu seras plus puissant que tous les tzars ! Toi le premier, toi le seul ! Il y a toi et Dieu I Et je suis ton esclave, ton chien, un ver de terre à tes pieds, Fédoska
L'ANTliCIIRlST 277
le misérable I Eh ! Votre Majesté, je t'embrasse les genoux comme je l'aurais fait au Christ !
Il le salua jusqu'à terre; les ailes noires s'éployèrent comme les ailes géantes d'une chauve-souris, et la croix de diamants, avec l'image du Christ et le portrait de l'Empereur, frappa le plancher bruyamment. Le dégoût emplit l'ame du tzarévitch ; un frisson parcourut tout son corps comme au contact d'un reptile. Il voulut chasser le moine, le frapper, lui cracher à la face ; mais il ne put bouger, engourdi comme pendant un cauchemar. Il lui sembla que ce n'était plus « Fédos le misérable » qui gisait à ses pieds, mais quelqu'un de fort, de terrible, de royal. Celui qui avait été un aigle et qui était devenu une chauve-souris, n'était-ce pas l'Eglise, soumise à l'Etat, déshonorée.^ A travers le dégoût et la terreur, l'exaltation du pouvoir lui montait à la tête. C'était comme si quelqu'un le soulevait dans les airs sur de gigantesques ailes noires, lui montrait tous les royaumes du monde et toute leur gloire et lui disait : « Cela sera tien, si tu te prosternes devant moi et me salues. »
Les tisons, dans la cheminée, couvaient à peine sous la cendre. La flamme bleue de l'alcool palpitait à peine, et la lueur bleue de la tempête lunaire faiblissait derrière les carreaux. Quelqu'un de pale regardait dans la fentHre avec des yeux pelles. Les fleurs de givre, sur les vitres, blanchissaient comme des spectres de fleurs.
Lorsque le tzarévitch revint à lui, il était seul. Fé-
a/S L'ANTÉCHRIST
doska avait disparu comme si la terre l'eût englouti ou qu'il se fût dispersé dans les airs.
({ Il divaguait I pensa Alexis, hébété. Le bonnet blanc... la couronne du monomaque... c'est un fou ! un mélancolique!... Et comment peut-il savoir que mon père mourra? Où prend-il celait Que de fois on a désespéré du tzar! Mais Dieu lui laissait la vie... »
Et tout à coup lui revinrent les paroles de Kikine, prononcées peu d'heures plus tôt :
— Ton père n'est pas très malade. Il se confesse et communie afin de faire croire au danger. Ce n'est qu'une feinte ; il vous met à l'épreuve, toi et les autres^, pour voir comment vous vous comporterez quand il ne sera plus là. Tu connais la fable : les souris se réunissent pour enterrer le chat ; elles dansent et gambadent, mais tout à coup le chat saute et tombe dessus, — et la danse est finie...
Alors le tzarévitch s'était senti humilié. Mais il n'avait pas voulu prêter attention à ces discours : il était gai et ne désirait point réfléchir.
« Kikine a raison I » décida-t-il maintenant.
Et son cœur se serra, comme saisi par une main morte.
« Oui, tout est feinte, mensonge, dissimulation, politique du diable. Pareil à un chat, il sautera et nous tombera dessus. Rien ne sera, rien n'a jamais été. Tous ces espoirs, celte exaltation, ces rêves de gloire et de liberté, de pouvoir, ne sont que mirages, délire de fou. )>
La flamme bleue palpita une dernière fois et
L'ANTr.CnRTST
s'éteignit. Ce fut l'obscurité. Un seul tison pointait parmi les cendres, comme un œil railleur. Le tzarévitch eut peur; il lui sembla que Fédoska n'était pas parti, qu'il était toujours là dans un coin, caché, et qu'il allait surgir et bruire de ses ailes noires, tel qu'une chauve-souris , et qu'il lui chuchoterait à l'oreille : « Je te livrerai tous les royaumes et leur gloire, puisque toutes choses m'appartiennent et que je les donne à qui je veux. »
— Afanacitch ! cria le tzarévitch, de la lumière I De la lumière, vite I
Le vieux toussa rageusement et grogna, en descendant de son pocle chaud.
(( Qu'espérais-je ? se demanda le tzarévitch, pleinement conscient pour la première fois depuis de longs jours. Est-ce possible?... »
Afanacitch, nu-pieds, apporta une chandelle qui coulait. La lumière cingla les yeux d'Alexis.
Et, dans son âme aussi, la lumière se fit. Tout à coup il vit ce qu'il désirait et n'osait pas voir : son espoir était dans la mort du tzar.
Il comprit avec terreur qu'il souhaitait cette mort.
— Te souviens-tu, seigneur, lorsque, au village Préobrajenski, dans ta chambre, je t'interrogeai en présence du saint Évangile? Je te demandai si tu me
28o L'ANTÉCHRIST
vénérais, moi, ton directeur, à l'égal d'un ange de Dieu et d'un apôtre, si tu me considérais comme un juge de tes actions, si tu croyais que moi, pécheur, j'avais le même pouvoir que le Christ avait donné aux apôtres, de condamner ou de remettre les péchés? Et tu me répondis : « Oui ».
C'était l'archiprêtre Iakov Ignatitch, arrivé de Moscou, qui parlait ainsi au tzarévitch, trois semaines environ après l'entretien de celui-ci avec Fédos.
Dix ans plus tôt, le père Iakov avait été pour le tzarévitch ce que le patriarche Nikone avait été pour le très doux tzar Alexis Mikhaïlovitch. Le petit-fils suivait le précepte de son grand-père : « Le clergé doit primer absolument. Soumettez-vous au clergé sans discuter ; le clergé est plus que le pouvoir du tzar. » Voyant l'Eglise déshonorée et asservie, le tzarévitch aimait saluer jusqu'à terre l'humble pope Iakov. Dans le pasteur il contemplait Dieu luimême; il croyait que Dieu était plus haut que tous, le tzar des tzars. Plus le père Iakov était autoritaire et rude, plus le tzarévitch s'humiliait. Il donnait à son père spirituel tout l'amour qu'il ne pouvait donner à son père charnel. C'était une affection jalouse, tendre, passionnée, amoureuse presque. « J'en prends Dieu à témoin, écrivait-il de l'étranger au père Iakov; je n'ai pas d'ami aussi cher que vous dans tout l'empire russe. Je ne voulais pas vous dire cela, et je le dirai quand même. Que Dieu vous prêle de longs jours! Mais, si vous étiez appelé dans
un monde meilleur, je n'aurais aucun désir de retourner en Russie. »
Soudain, tout changea. Le père Iakov avait un beau-fils, le clerc Pierre Anfimov. Le tzarévitcli, sur la demande de son directeur, prit Anfimov à son service et lui confia la gérance de ses terres de Porelzki dans le gouvernement de ?sijni-Novgorod. Le clerc ruina les paysans et faillit les amener à la révolte. Plusieurs fois ils écrivirent au Izarévitch, se plaignirent de Petka le voleur. Mais ce dernier s'en tirait, grâce à la protection du père Iakov. Enfin les paysans eurent l'idée d'envoyer un des leurs à Pétersbourg, chez leur ancien ami et « pays » Ivan Afanacitch, valet de chambre du tzarévitch. Ivan alla lui-même s'enquérir à Poretzki et à son retour, il fit au tzarévitch un rapport qui établissait les filouteries et les crimes de Petka; le père Iakov était, manifestement, au courant de tout. Ce fut, pour Alexis, un coup pénible. Il s'indigna, non du préjudice fait à lui-même ou à ses paysans, mais de voir l'Eglise avilie par un représentant indigne. Longtemps il ne voulut pas revoir le père Iakov; il cachait son ressentiment et se taisait. Un jour enfin, il éclata.
Le père Iakov prenait part, sous le nom de « père Enfer », avec Jibalda, Zacipka, Zakhliouslka et autres, aux très ivres conciles du tzarévitch, faibles imitations des conciles que tenait le tzar. Une fois, Alexis se mit à y injurier les popes russes qu'il appelait (( Judas » et « félons du Christ ».
— Quand s'élèvera un nouvel Elie, qui vous casse réchine, prêtres de Baal!... s'écria-t-il, en regardant le père Iakov dans le blanc des yeux.
— Tu dis des choses défendues, tzarévitcli I répondit l'autre avec sévérité. Il ne te convient pas de nous faire des reproches et de nous irriter, nous qui prions Dieu pour toi...
— Je connais vos prières, interrompit Alexis : « Seigneur, pardonnez-nous et laissez-nous pénétrer dans le garde-manger; aidez-nous à nous bien charger et à tout emporter ». Mon père, le tzar Pierre Alexéévitch — que Dieu lui donne de longs jours 1 — a bien fait de vous déplumer un peu . Mais vous méritiez plus encore, pharisiens, hypocrites, fils de vipères, cercueils peints !
Le père Iakov se leva, s'approcha du tzarévitch et lui demanda solennellement :
— De qui parles-tu, seigneur? Serait-ce de notre humilité ?
En cet instant, le père Iakov ressemblait au patriarche Nikone ; mais le fils de Pierre ne ressemblait pas au très doux tzar Alexis Mikhaïlovitch.
— C'est de toi que je parle, répondit le tzarévitch, qui, lui aussi, s'élait levé et regardait toujours le père Iakov ; tu ne vaux pas plus cher que les autres, père ! Tu as aussi vendu ton âme au diable, tu t'es fait prêtre par intérêt. Qu'as-tu à faire l'orgueilleux ? Tu désires, sans doute, être patriarche? Eh I que nenni I Attends un peu, le Seigneur te précipitera
l'antégiirist 283
de la hauteur où ton église se dresse et tu tomberas dans la boue, la boue, la boue !...
Il ajouta un juron grossier. Tous éclatèrent de rire. Le père Iakov vit trouble. Il était ivre, plus de colère que de vin.
— Tais-toi, Alechka I cria-t-il . Tais-toi, petit chien !
— Si je suis un petit chien, tu en es un gros!
Le père Iakov devint pourpre ; il trembla, leva les deux mains au-dessus de la tête du tzarévitch et tonna de cette voix qui jadis, lorsqu'il était archidiacre à la cathédrale Blagoveslchensk, lançait des anathèmes :
— Je te maudirai, je te maudirai ! Le pouvoir que je tiens de l'apôtre Pierre...
— Epargne ton gosier I répondit le tzarévitch avec un rire goguenard. Ce n'est pas l'apôtre Pierre, mais le voleur Pierre, ton gendre, que tu dois invoquer. Il est en toi, il crie en toi, Petka le vilain, Pelka le démon !
Le père Iakov abattit sa main sur la joue d'Alexis : il <i avait fait taire l'impie ».
Le tzarévitch bondit sur lui ; d'une main, il lui prit la barbe ; de l'autre, il cherchait un couteau sur la table. Le visage tordu de colère, pâle, au ret^ard ardent, d'Alexis eut avec celui de Pierre une ressemblance momentanée et fantastique. Le tzarévitch était en proie à l'une de ces fureurs au cours desquelles il était prêt à commettre un crime.
Les convives s'élancèrent sur les combattants, les
saisirent par les pieds et par les mains et, après de nombreux efiforts, les séparèrent,
Cette querelle, comme toutes celles de ce genre, n'eut pas de suite : les actions des gens ivres ne comptent pas : on boit, on se bat, on a dormi, on s'est réconcilié. Alexis et le pope se réconcilièrent. Mais leur amitié sombra. Nikone tomba au temps du petit-fils, comme il était tombé au temps de l'aïeul .
Le père lakov était l'intermédiaire entre le tzarévitcb et toute une société secrète — une conspiration presque — formée par les ennemis de Pierre et de Pétersbourg. Cette société avait pour centre la tzarine Avdotia, « la Religieuse », première femme de Pierre, exilée à Sousdal. Lorsque le bruit de la maladie soidisant mortelle de Pierre se répandit, le père lakov se hâta d'aller à Pétersbourg, apportant un message de Sousdal : on y attendait des événements extraordinaires, lorsque Alexis serait tzar.
Mais, quand le père lakov vint à Pétersbourg, il apprit que le tzar était en train de se remettre aussi vite qu'il était tombé malade. La guérison semblait miraculeuse, à moins qu'on ne crût la maladie simulée. La prédiction de Kikine s'accomplissait : le chat qu'on croyait mort se réveillait ; et les souris de se sauver, de se cacher dans des trous. Pierre avait atteint son but : il avait appris quelle serait la force du tzarévitcb, au cas où lui, le tzar, mourrait.
Alexis eut vent d'une colère violente du tzar contre lui. QueJque espion — Fédos peut-être? — avait
L ANTECIIIIIST 200
rapporté que le tzarévitch était joyeux lors de la maladie de Pierre, qu'il avait le visage clair et radieux.
On le délaissa de nouveau, on s'écarta de lui comme d'un pestiféré. Après avoir rêvé du trône, il se voyait près de l'échafaud. Il sut qu'il n'aurait pas de merci. Il attendait, du jour au lendemain, un entretien avec son père.
Mais sa crainte était dominée par la haine et l'indignation. Toute cette feinte du tzar, cette ruse féline, ce jeu sacrilège de la mort lui inspirait du dégoût. Il se rappela une autre « dissimulation » de son père : la lettre où le tzar menaçait de le déshériter. La « déclaration à mon fils », que le tzar avait fait remettre à Alexis le jour de la mort de la princesse royale Charlotte, le 22 octobre 1715, était datée du 1 1 octobre, veille du jour où était né le fds d'Alexis, Pierre Alexéévitcli. Alors Alexis n'avait pas prêté attention à cette date. Mais maintenant il comprenait le motif qui avait fait agir son père. Alexis ayant un fils , Pierre ne pouvait l'ignorer dans sa déclaration ; il ne pouvait menacer Alexis d'une manière absolue, puisqu'un nouvel héritier était là. La lettre, antidatée, prenait un air naturel.
Le tzarévitch rit avec amertume, en songeant que son père posait pour l'homme véridique et simple.
11 aurait tout pardonné à son père, les terribles mensonges et les cruautés ; mais il ne pouvait lui donner cette petite ruse.
C'est au milieu de ces songeries que le père Iakov trouva Alexis. Alexis fut heureux de le voir ; ilsoulTrait
de son isolement, et la présence d'un être humain lui était bonne. Mais le pope avait Fesprit de Nikone : il comprenait que le tzarévitch avait plus que jamais besoin d'appui, et il résolut de lui rappeler ses torts. — Aujourd'hui, seigneur tzarévitch, poursuivait le père Iakov, tu as tourné en dérision la promesse que tu nous avais faite sur les Saints Évangiles. Tu ne me tiens pas pour un ange de Dieu et un apôtre du Christ, un juge de tes actions ; mais, toi-même, tu nous juges, tu nous transperces de paroles blessantes. A cause de cette affaire qui a éclaté entre mon gendre et tes paysans, ma maison fut longtemps remplie de lamentations ; tu m'as tiré par la barbe, moi, ton directeur, ce que tu n'aurais pas dû faire. Bien que je sois un pécheur, je n'en suis pas moins le serviteur du sang et de la chair du Christ. Nous comparaîtror^^s devant le trône de Dieu lors du jugement dernier, et c'est Dieu qui jugera notre querelle. Alors, le pouvoir terrestre aura faibli ; le tzar lui-même comparaîtra, comme les mendiants. . .
Sans mot dire, le tzarévitch leva vers lui ses yeux; ils exprimaient non pas de l'affliction ou du désespoir, mais une indifférence mortelle, plus poignante que le désespoir. Le père Iakov se tut ; il sentit que ce n'était pas le moment de régler les anciens comptes. Il était bon et aimait profondément Alexis.
— Dieu te pardonnera, Dieu te pardonnera, conclut-il. Toi aussi, mon ami, pardonne-moi, moi qui ne suis qu'un pécheur...
Puis il ajouta, avec une inquiétude tendre :
— Pourquoi es-tu si triste, Alcchenkti ? Le tzarévitch baissa la tête sans répondre.
— Je t'apporte quelque chose, dit en souriant d'un air mystérieux et gai le père Iakov : une lettre de ta mère. Je viens de chez les « religieux ». La joie y est profonde ; de nouveau il y a eu par là des visions, des voix prophétiques qui annonçaient que bientôt cela s'accomplirait.
Il mit la main à sa poche.
— Inutile, fit le tzarévitch pour l'arrêter, inutile, père Iakov ! Mieux vaut ne pas me faire voir cela. Je suis assez triste en ce moment. Mon père pourrait avoir connaissance de la lettre : on nous épie... Ne retourne plus chez les rehgieux et ne m'apporte plus de lettre. Il ne faut pas...
Le père Iakov le regarda encore fi^^xement : « Voilà, songea-t-il, où on l'a amené : le fils renie sa mère ! »
— Ça ne marche pas, avec ton père.^ chuchota-t-il. Alexis fit un geste de la main et baissa davantage
la tcle.
Le père Iakov comprit tout. Des larmes montèrent aux yeux du vieillard. Il s'inclina vers le tzarévitch, lui mit une main sur l'épaule ; de l'autre main, il lui caressait les cheveux comme à un enfant malade. Il murmurait doucement :
— Qu'as-tu, mun chérie Qu'as-lu , mon petit? Que le Seigneur soit avec loi 1 Si tu as quelque chose sur le cœur, ne le cache pas, dis-le ; cela te fera du bien, et nous aviserons ensemble. Je suis ton père.
Bien que je sois un pécheur, le Seigneur me donnera la sagesse.
Le tzarévitcli se taisait toujours et se détournait. Mais, tout à coup, son visage se crispa, ses lèvres tremblèrent. Avec des sanglots courts et secs, il tomba aux pieds du père Iakov :
— Je souffre, père, je souffre!... Je ne sais que faire... Je n'ai plus de forces... J'ai souhaité que mon père...
Il ne put achever et parut effrayé lui-même de ce qu'il allait dire.
— Allons à la chapelle I Allons-y vite ! Là, je te dirai tout. Je veux me confesser. Juge-nous, mon père et moi, devant Dieu!...
Dans la chapelle, petite pièce voisine de la chambre à coucher, les murs étaient couverts de vieilles icônes à parures d'or et d'argent, héritage du tzar Alexis Mikhaïlovitch. Les rayons du jour ne pénétraient point en ce lieu ; dans la constante pénombre brûlaient des veilleuses.
Le tzarévitch se mit à genoux devant un lutrin qui supportait l'évangile. Le père Iakov, revêtu des habits sacerdotaux, solennel, transfiguré (son visage était des plus simples, un visage de paysan, bouffi et alourdi par la vieillesse ; mais de loin il paraissait beau et rappelait le visage du Christ tel qu'on le peint sur les vieilles icônes), tenait une grande croix et disait :
— Mon fils, le Christ invisible est ici. C'est Lui qui reçoit ta confession. N'aie ni honte, ni crainte ; ne me cache rien, mais dis moi tous tes péchés, afin
d'en recevoir la rémission de Notre-Seigneur Jcsus- Christ.
Il nomma les péchés l'un après l'autre par ordre, selon le rite ; et Alexis répondit. Alexis se sentait allégé, comme si quelqu'un de très puissant lui enlevait de l'amc un fardeau, comme si quelqu'un de léger touchait avec des doigts légers les blessures de sa conscience et les guérissait ; son cœur était embrasé ; il n'était plus en présence du père Iakov, mais du Christ lui-même.
— Dis, mon fils, n'as- tu jamais, volontairement ou involontairement, tué un homme?
C'était la question qu'attendait et redoutait le tzarévitcli.
— Je suis coupable, murmura-t-il, non en action mais par la pensée. J'ai souhaité que mon père...
Et, de même que tout à l'heure, il s'interrompit, effrayé de ce qu'il allait dire. Mais l'œil omniscient pénétrait les profondeurs de son Ame; il ne pouvait rien cacher.
Avec effort, tremblant et pale, ruisselant de sueur froide, il dit :
— Quand mon père était malade, j'ai souhaité qu'il mourut.
Il se courba, se rapetissa, baissa les yeux, pour ne point voir celui qui se tenait devant lui. L'effroi l'engourdissait ; il attendait une parole plus terrible que la foudre du ciel, une parole de condamnation ou d'absolution ; il se sentait au jugement dernier.
Et, tout à coup, la voix familière, ordinaire, du père Iakov prononça :
— Dieu te pardonnera, mon fils. Tous, nous souhaitions sa mort.
Le tzarévitch leva la tête, ouvrit les yeux et aperçut un visage familier, humain, nullement effrayant; de petites ride^ autour des yeux bruns, bons et un peu rusés, une verrue à trois poils sur la joue ronde et grasse, une barbe roussâtre mêlée de poils gris, — cette même barbe qu'il avait tirée naguère, pendant la querelle. Un pope comme tous les autres. Mais, si la foudre était tombée, elle aurait moins frappé le tzarévitch que ces simples paroles : « Dieu te pardonnera ; tous nous souhaitions sa mort » .
Et le prêtre continuait, comme si de rien n'était, le questionnaire :
— Dis-moi, mon fds, n'as-tu jamais bu de sang, mangé de cadavres ou la chair d'un animal étranglé.^ Ne t'es-tu jamais souillé de ce que l'Église prohibe dans ses saints commandements? As-tu goûté, pendant le saint carême, ou bien un mercredi ou un vendredi, à du beurre et du fromage?
— Pèrel s'écria le tzarévitch, mon péché est terrible. Dieu le voit, il est terrible...
— Tu as enfreint le devoir du carême? demanda le père Iakov avec inquiétude.
— Ce n'est pas celai Je parle de mon père, le tzar. Gomment est-ce possible? Je suis son fils, la chair de sa chair. Et j'ai appelé sa mort. Et celui qui souhaite la mort d'un homme devient l'assassin
de cet homme. Un assassin par la pensée. C'est terrible, terrible I Je te le dis comme je le dirais à Dieu. Juge-moi, aide-moi, fais-moi grâce, Seigneur!...
Le père lakov le dévisagea avec étonnement d'abord, puis avec colère.
— Tu t'accuses de t'être révolté contre ton père selon la chair, et tu oublies ta révolte contre ton père selon l'esprit? L'esprit est plus que la chair, le père selon l'esprit est plus que le père selon la chair...
De nouveau, il parla d'une manière vide, livresque, rabâchant la même chose : le clergé doit être honoré par-dessus tout.
— Mon enfant, lu t'es révolté. Tel qu'un homme en fureur ou un bouc baveux, tu as crié contre moi. Que le Seigneur ne t'en tienne pas compte; ce n'est pas toi, mais c'est le diable qui m'a fait du mal en se servant de toi; il t'a sellé, comme une méchante rosse, et il te chevauche à son gré, orgueilleux, jusqu'à ce qu'il te précipite dans l'abîme final.
De fil en aiguille, il passa à l'affaire des paysans et de son gendre, Pierre Anfimov.
Un voile gris, terne, gluant comme une toile d'araignée recouvrait les yeux du Izarévitcli ; le visage du père lakov s'élargissait, se doublait; à travers un brouillard, un autre visage surgissait, familier celui-là aussi, au petit nez rouge et pointu, reniflant l'air, aux yeux chassieux, rusés et avides, — le visage de Pctka. Les traits du très révérend père lakov de l'église Verkho-Spassky, imposant, semblable aux
christs de l'ancienne iconographie, se confondaient d'une façon étrange et impie avec les traits de Petka le voleur, de Petka le vilain.
— Que le Seigneur Jésus-Christ, notre Dieu, par sa grâce et la miséricorde de son amour, te pardonne, Alexis, tous tes péchés I récita le père Iakov, en recouvrant la tête du tzarévitch de son étole; — et moi, prêtre indigne, par son pouvoir, qu'il m'a donné, je te remets tous tes péchés, au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit.
Le vide était dans l'âme d'Alexis, et ces paroles sonnaient creux à son oreille; elles n'avaient pas de mystère, ne donnaient aucun frisson. Il sentait que ce qu'on lui remettait ici sur terre ne lui serait pas remis là-haut.
L'après-midi du même jour, le père Iakov alla prendre un bain de vapeur. A son retour, il s'assit près du feu, en face du tzarévitch, et but du sbitène ^ bouillant qu'il puisait d'une bouillotte en cuivre rouge où son visage rouge se reflétait. Il buvait sans hâte, un verre après l'autre, et s'essuyait la face avec un grand mouchoir à carreaux bleus. Il avait sué au bain et buvait du sbitène comme s'il accomplissait un rite. Dans sa manière de siroter sa boisson, de manger, après chaque gorgée, un morceau de craquelin, il y avait la même solennité que dans sa manière d'oiïicier à l'église. L'homme respectueux des traditions, l'héritier de la vieille orthodoxie apparais-