I. (^liaml)res hautes, réservées aux femmes
L ANTECHRIST Ôl'J
profond, bleu, tel qu'il apparaît parmi les ruiues; une toile d'araignée tissée dans l'ouverture avait des reflets d'arc-en-ciel ; la croix, prête à se détacher, tenait à peine par des chaînes cassées. Les carreaux de mica avaient été enlevés par le vent. Les corneilles entraient par les trous béants, faisaient leurs nids sous les arcades et salissaient l'iconostase; des traînées d'ordures blanches maculaient les sombres figures des saints. Un battant de la porte de l'autel était tombé; et, devant l'autel même, s'étalait une flaque d'eau sale.
Le père Ivan raconta au tzarévitch comment le prêtre de cette église, un vieillard quasi centenaire, avait longtemps fait appel à tous les ministères, collèges et finalement au tzar pour obtenir qu'on réparât l'église. « Les brèches sont si nombreuses, disait-il, et les murs si vieux que la sainte Eucharistie s'y trouve en perpétuel danger. » Mais personne ne voulait l'entendre; il mourut de chagrin et l'église tomba en ruines.
Les corneilles, effrayées par les visiteurs, volèrent avec des cris sinistres; le vent pleura et gémit, l'araignée se mit à courir sur sa toile; quelque bête, une chauve-souris sans doute, sortit de l'autel et tournoya dans l'air au-dessus de la tête du tzarévitch. Il eut peur. Il s'attrista de cette église profanée. Il songea aux paroles du prophète sur l'horreur de l'abomination en lieux saints.
Ils longèrent la grille d'or sur le perron rouge et descendirent vers le palais Granovity qui était en
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moins mauvais état que le reste. Mais, à la place des réceptions d'ambassadeurs et des cortèges de naguère, on y jouait maintenant des comédies nouvelles, des dialogues; ou bien on y célébrait des mariages de bouffons. Et, pour que les anciens souvenirs ne nuisissent point aux nouveaux divertissements, les peintures des murs avaient été blanchies à la chaux, passées à l'ocre et remplacées par une gaie ornementation « à la manière allemande ».
Dans un hangar, le père Ivan fit contempler au tzarévitch deux lions artificiels. Il les reconnut aussitôt, les ayant souvent vus dans son enfance. Le tzar Alexis Mikhaïlovitch les avait fait placer auprès de son trône dans le palais Kolomensky. Ils rugissaient, roulaient des yeux, ouvraient la gueule comme de vrais lions. Les corps, en cuivre, étaient recouverts de peaux de moutons travaillées en peaux de lions. Le mécanisme qui simulait le rugissement des lions et faisait fonctionner les mâchoires et les yeux gisait maintenant, ainsi que les ressorts et les soufflets, à côté des corps. On avait sans doute transporté ces lions au palais du Kremlin, afin d'entreprendre quelques réparations; ensuite, on les avait relégués parmi un tas d'autres vieilleries. Les ressorts s'étaient cassés, les soufflets avaient crevé, les peaux pendaient en loques, de la paille pourrie sortait des ventres ; et pitoyables semblaient maintenant les lions des autocrates russes : leurs mufles avaient l'aspect bote de museaux de moutons.
Dans certains palais, dévastés mais encore debout, se trouvaient des collèges nouveaux. Ainsi, sous les
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térèmes, il y avait des dépendances du Sénat. Ailleurs, un dépôt de sel, un collège militaire, une chancellerie ; dans les anciennes écuries, on gardait du drap et des munitions.
Chaque collège avait emménagé, avec ses archives, ses employés, ses gardiens, ses solliciteurs et même des prisonniers qui vivaient là, de longues années, dans les sous-sols des palais. Ces gens nouveaux grouillaient entre les vieux murs comme des vers dans un cadavre; et leur saleté était indicible,
— Toutes ces immondices, les détritus laissés par les chevaux et les prisonniers, dit le père Ivan au l/arévitch, sont nuisibles à la vaisselle précieuse et aux autres objets de valeur qui sont gardés ici. La mauvaise odeur qui s'échappe de partout peut noircir la vaisselle d'or et d'argent. Il faudrait nettoyer tout cela et transférer les prisonniers ailleurs. Nous avons supplié maintes fois qu'on le fit, mais personne ne veut s'occuper de nous...
C'était un dimanche et les collèges étaient vides. Mais l'air était nauséabond. On voyait sur les murs des traces graisseuses que les soUiciteurs y laissaient en s'y frottant, des taches d'encre, des dessins et des légendes obscènes. Et, dans la dorure ternie des vieilles fresques, on discernait encore les visages sévères des prophètes et des saints russes.
Au Kremlin même, près des palais et des cathédrales, il y avait un cabaret pour les greffiers et les scribes. On l'appelait Katok, à cause de la pente raidc qu'il surplombait. Il avait surgi là comme un chaiii-
pignon vénéneux, et prospérait sournoisement malgré l'ukase : « Qu'on fasse disparaître sans retard du Kremlin ce cabaret ; et, afm de conserver à l'État un revenu équivalent, qu'on remplace le Katok par plusieurs autres cabarets s'il le faut, mais en des lieux convenables. »
Dans l'une des chambres de la chancellerie, l'air était si lourd et vicié que le tzarévitch se hâta d'ouvrir la porte. Du Katok, bourré de monde, venaient des rugissements sauvages, un bruit de danses, de balalaïka et cette chanson ivre :
Ma mère me mit au monde en dansant ; Elle me fit baptiser dans le cabaret du tzar Et me baigna dans du vin vert...
La princesse-abbesse Rgevsky avait l'habitude de chanter aux banquets du tzar cette chanson.
Il sembla au tzarévitch que du Katok, comme d'une sombre gueule ouverte, montait avec cette chanson, avec les plaisanteries obscènes et l'odeur de l'eau-devie, une épouvantable puanteur, qui donnait la nausée, pesait sur les tempes et chavirait le cœur d'une mortelle tristesse.
Il leva les yeux vers la voûte de la pièce. Là étaient représentés les « parcours célestes », les disques solaires et lunaires, les anges qui servent les étoiles... Et le Christ-Emmanuel est assis sur des arcs-en-ciel avec des roues aux multiples yeux ; dans sa main gauche, il tient un calice d'or ; dans la droite, un sceptre ; sur son front il porte une couronne à sept faces. Sur fond
vert se déroulait la légende : « Verbe éternel du Père, qui es dans l'image de Dieu et amènes les créatures du non-etre à l'être, donne la paix à tes églises et la victoire au tzar fidèle. »
En bas éclatait la chanson :
Ma mère me mit au monde en dansant; Elle me fit ha[)liser dans le cabaret du tzar...
Le tzarévitch lut la devise dans le disque solaire : (( Le soleil connut l'occident et la nuit fut. » Ces paroles résonnèrent en lui comme une prophétie : l'ancien soleil de l'empire moscovite connut l'occident parmi les sombres marais finlandais et la nuit fut, non une nuit noire, mais l'effrayante nuit blafarde de Pétersbourg. L'ancien soleil ternit; le vieil or, la couronne et les colliers de monomaque noircirent à cause de la puanteur. Et l'horreur de la dévastation régna sur les lieux saints.
Comme pour échapper à d'invisibles persécuteurs, Alexis se sauva du palais, sans un regard en arrière. Il courait dans les corridors et les escaliers de telle sorte que le père Ivan avait peine u le suivre. Seulement, sur la place, sous le ciel découvert, il s'arrêta et respira plus profondément. Ici, l'air d'automne était pur et froid. Froides et pures aussi semblaient les pierres blanches des cathédrales.
Dans un coin, près de l'église de l'Annonciation, il
y avait un long banc, peu élevé, où le père Ivan
s'asseyait souvent, pour chauffer au soleil ses vieux os.
Le tzarévitch s'affaissa, à bout de force, sur ce banc.
Le vieux s'en alla chez lui afin de préparer au tzarévitch un refuge pour la uuil. Le tzarévitch resta seul.
Il était las comme s'il avait fait à pied mille verstes. Il avait envie de pleurer, mais les larmes ne venaient pas. Son cœur était brûlant et desséchait les larmes, comme une pierre chauffée dessèche l'eau.
La lumière du soir était douce autant que celle d'une veilleuse. Les dômes d'or des cathédrales s'embrasaient. Le ciel devenait mauve, puis sombre ; il prenait la couleur d'une violette morte. Et les tours blanches semblaient de gigantesques fleurs aux corolles d'or.
Des horloges sonnèrent, d'abord sur les portes de Spassky, puis à des tours lointaines ou proches. Dans l'air attentif tremblaient les petites vagues sonores qui se répondaient, parlaient des mystères du présent et de l'avenir, Les plus anciennes horloges sonnaient vite : des multitudes de petites cloches accompagnaient la grosse cloche qui marquait les heures d'une musique d'église, enrouée, mais encore solennelle ; tandis que les nouvelles cloches hollandaises répondaient par des jacasseries et des mélodies dansantes, « à la mode d'Amsterdam ». Et tous ces sons, vieux et neufs, rappelaient au tzarévitch son enfance lointaine.
Il ferma à demi les yeux, et son âme se perdit dans une demi-inconscience, dans un abîme noir entre le sommeil et là veille, où demeuraient les ombres du passé. Comme des ombres passent sur un mur blanc lorsqu'un rayon de soleil pénètre dans une chambre
l'Antéchrist SqS
obscure, devant lui défilaient des souvenirs et des visions. Et tous étaient dominés par une image terrible, celle de son père. Tel un voyageur qui, la nuit, du sommet d'une montagne, voit subitement à la lueur d'un éclair tout le chemin qu'il a fait, il contemplait à la lueur de celte image terrible toute sa vie écoulée.
Il a six ans. Il est assis sur les o^enoux de sa srrand'mère, parmi des coussins, des bonnes et des nourrices molles comme des coussins, dans l'ancien carrosse des tzars, doré mais aussi incommode et fatigant qu'un simple chariot. .V l'intérieur, le carrosse est tendu de velours rouge; les carreaux sont en mica, les rideaux en soie. Sa mère, la tzarine Avdotia, est là aussi. Sous sa coiffure à frange de perles, son visage apparaît rond, blanc, étonné, enfantin.
Il regarde entre les rideaux de suie, par la fenêtre ouverte, la marche triomphale des armées d'Azov, Il aime l'harmonieuse monotonie des régiments, les canons de bronze, reluisants au soleil, et les images grossièrement peintes sur les bannières ; deux Turcs euchaînés s écrient :
.Vh ! la perle d'A/o\ Cause noire malheur !
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Dans une mer d'un bleu violent, un homme nu, rouge, c( le dieu marin Neptune », chevauche, un trident à la main, un monstre écailleux, le Kitovras : « Je vous félicite de la prise d'Azov et me soumets à vous. »
Le savant allemand Vinius lui semble superbe dans son accoutrement de guerrier romain lorsque, du haut de l'arc de triomphe, il déclame des vers en l'honneur de la Russie, dans un porte-voix long de dix pieds.
Parmi les simples soldats préobrajenski avance un canonnier en uniforme vert foncé à parements rouges. Il est plus grand que tous et on le remarque de loin. Alecha reconnaît son père. Mais le visage est si jeune qu'Alecha s'émerveille : c'est presque un grand frère, un gentil camarade, un enfant comme lui-même... Il fait chaud dans le carrosse, parmi les coussins et les molles nourrices. Alecha voudrait s'enfuir au soleil vers le gai jeune homme à la chevelure bouclée, au regard vif.
Le père a aperçu son fils : ils échangent un sourire et le cœur d' Alecha bat joyeusement... Le tzar s'approche de la portière, l'ouvre, arrache l'enfant des bras de la grand'mère qui résiste ; les nourrices poussent des cris effarouchés ; il embrasse son fils très tendrement, mieux que ne le fait la tzarine ; puis, le soulevant à bras tendus, il le présente à l'armée, au peuple ; il l'installe sur son épaule et le porte en tête de l'armée. Le cri : « Vivat I Vivat 1 Long règne au Izar et au Izarévitch î » éclate tout près, puis se propage, toujours plus loin, poussé par des milliers de voix ; il
plane sur la mer de têtes comme un joyeux grondement.
Alecha sent que tous le regardent et que tous l'aiment. Il s'amuse et il a peur. Il serre le cou de son père, se cramponne à lui, plein de confiance ; et le tzar le porte avec d'infinies précautions. Il semble à l'enfant que tous les mouvements de son père sont ses mouvements à lui, Alecha ; que la force de son père est à lui, Alecha ; que son père et lui ne font qu'un. Il voudrait rire et pleurer. Les cris du peuple, le roulement des canons, la sonnerie des cloches, les dômes d'or des églises, le ciel bleu, le vent et le soleil sont si gais !
Alecha avait le vertige, il haletait ; il crut voler dans le ciel, vers le soleil.
Cependant, à la fenêtre du carrosse, la tcte de la grand'mère apparaissait. Alecha aime ce vieux petit visage ridé et drolc. Elle agite la main, crie, implore ; elle est prèle à pleurer.
— Pétenka ! Pétenka, petit père! iSe fatigue pas Alecha !
Les nourrices et les bonnes le recouchent dans son petit lit de duvet, sous une chaude couverture tissée d'or et doublée de zibeline ; on le berce, on le câline, on lui caresse la plante des pieds pour qu'il dorme mieux; on le dorlote, on le protège du vent. Précieux enfant de tzar 1 On le cache, telle une vierge, derrière des portières et des rideaux. Lorsqu'il se rend à l'église, on porte à ses côtés des écrans d'étoffe tendue afin que personne ne puisse voir le Izarévitch
326 l'antéciirist
avant sa présentation officielle. Et, lorsqu'on le présentera, des gens viendront de loin et de près le regarder comme on contemple une merveille.
Dans les appartements à plafond bas des femmes, il fait étouffant ; les portes, les volets, les fenêtres sont calfeutrés, afm d'éviter les courants d'air ; parterre, du feutre encore. Les poêles sont toujours chauffés. Cela sent les herbes aromatiques et l'encens. La lumière du jour qui s'infiltre à travers le mica est ambrée. Partout des veilleuses brûlent devant les icônes. Alecha a des nausées, mais il éprouve un étrange bien-être : c'est comme s'il sommeillait depuis des temps indéfinis et ne pouvait se réveiller. Il sommeille au bruit des monotones causeries relatives à la manière dont il convient de tenir une maison : que tout soit rangé, nettoyé, brossé, protégé de tout dommage ; que rien ne moisisse , ni ne pourrisse ; que tout soit enfermé, qu'on se méfie des voleurs, qu'on ne gaspille rien, qu'on vive en tout bien tout honneur ; les coupons d'étoffe doivent être conservés avec soin... et des recettes pour le poisson, les champignons marines ou salés ; et des maximes sur la foi inébranlable et chaude en la sainte et indivisible Trinité. Il sommeille au son des instruments que jouent des musiciens aveugles en chantant les vieilles bylines, aux récits des conteurs centenaires qui amusaient aussi, jadis, son aïeul, le très doux tzar Alexis Mikhaïlovitch. Il sommeille à demi et rêve en écoutant les pèlerins mendiants qui furent sur le mont Athos, pointu comme un cône de pin ; tout au sommet, au-dessus des nuages, se
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tient la Très Sainte Mère de Dieu ; elle éclaire la montagne avec les reflets de son manteau... Il rêve de Siméon le Stylite, qui laissa pourrir son corps et fut grouillant de vers ; du paradis terrestre, qu'aperçut au loin, de son bateau, Moïslav de Novgorod; et d'autres miracles de Dieu ou mirages du diable. Et, lorsqu'il commence à s'ennuyer, la grand'mère ordonne aux fous, folles et bouffons, à des simples, des orphelins, des fillettes kalmouk ou arabes de l'amuser; ils dansent, se battent, se traînent par terre, s'écorchent jusqu'au sang. Ou bien la grand'mère le met sur ses genoux et, lui secouant à tour de rôle chaque doigt, marmonne: « La corneille a fait la soupe, elle saule sur le seuil, appelle les convives ; elle en donne à celui-ci, à celui-ci, à celui-ci; et à celui-ci elle ne donne rien, et tous volent sur la tête d'Alecha ! » La grand'mère le chatouille; et il rit et se débat. Elle lui fait manger de lourds gâteaux, des flans au lait de pavot, des fruits confits et autres gourmandises.
— Mange, Alccha, mange et profite, lumière de mes yeux î
Et, lorsque Alecha a mal au ventre, on fait venir une petite vieille qui guérit les enfants en chuchotant des paroles mystérieuses ; on lui administre des herbes contre le mauvais œil. S'il tousse ou s'il éternue, on lui fait boire une infusion de framboise, on le frictionne avec de l'esprit de vin mêlé de camphre.
Seulement par les très grandes chaleurs, on le mène
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à la promenade au Jardin supérieur, tout en haut de la montagne du Kremlin. C'est une sorte de jardin suspendu qui continue les appartements des femmes. Tout ici est artificiel : des fleurs de serre dans des caisses, de minuscules étangs, des oiseaux apprivoisés dans des cages. Il contemple Moscou à ses pieds, les rues où il n'a jamais été, les toits, les tours, les clochers, l'espace qui s'étend derrière la rivière, les collines bleues, les nuages dorés et vaporeux. Et il s'ennuie; il voudrait s'évader des térèmes, des jardins apprêtés, pour aller dans une véritable forêt, daus des plaines, des rivières, dans un lointain inconnu. Il voudrait fuir, voler; il envie les hirondelles. L'air est si étouffant ! Les fleurs de serre et les plantes médicinales ont une odeur épicée et écœurante. Un nuage bleu sombre rampe. Des ombres accourent, une subite fraîcheur, de la pluie I II lui offre son visage et ses mains, il recueille avidement les gouttes froides. Cependant les bonnes et les nourrices le cherchent, l'appellent :
— Alecha, Alecha I Rentre, petit I Tu te mouillerais les pieds I
Mais Alecha ne les écoute pas, il se cache dans les buissons d'églantiers. Cela sent partout la menthe, le persil, la terre humide ; la verdure est d'un vert lustré, sombre ; les pivoines panachées jettent des feux. Les vêtements d' Alecha et ses souliers sont trempés. Mais il admire les grosses gouttes de pluie qui s'éparpillent en poussière diamantée dans les mares ; il frappe des mains et chantonne une gaie chanson que répercute l'écho dans la tour :
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Pluie, pluie, arrête !
Nous irons au Jourdain Prier le bon Dieu, Saluer le Christ.
Tout à coup, au-dessus de sa tête, un éclair aveuglant déchire le nuage ; le tonnerre retentit, le vent tourbillonne. Il est éperdu de terreur et de joie, comme naguère sur l'épaule de son père, lors du triomphe d'Azov. Il resonge au gai adolescent bouclé, et il sent qu'il l'aimait comme cet éclair effrayant. La tète lui tourne, il halète, il tombe a genoux et tend les mains vers le ciel noir, avec le désir et la crainte de voir un autre éclair plus aveuglant, plus terrible que le premier.
Mais de vieilles mains tremblotantes s'emparent de lui ; on l'emporte, on le déshabille, on le couche, on le frictionne avec du vin camphré, on lui administre de l'eau-de-vie aromatique et du tilleul jusqu'à ce qu'il sue sang et eau ; on le couvre, on le borde. Et de nouveau il dort. Il voit en songe la bete Aspide, qui habite les montagnes de pierre : son visage est celui d'une jeune fille, sa trompe est comme un serpent, ses pieds sont ceux d'un basilic et peuvent fendre le fer ; on l'attrape en sonnant de la trompette ; il ne supporte pas ce bruit, se perce lui-même le tympan et meurt en versant sur la terre un sang bleu sombre. Alexis voit aussi l'oiseau du paradis, Sirine, qui chante vers l'Orient des chansons ineffables : il vit dans les jardins d'Eden. et annonce aux justes la joie que le Seigneur leur prépare; nul homme qui vive la vie
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charnelle ne peut. Tentendre ; et, si par hasard il l'entend, sa pensée est prisonnière ; il avance vers la voix et meurt doucement. Il semble à Alecha qu'il suit le Siriue mélodieux, qu'il écoute la douce chanson et meurt, s'endort éternellement.
Soudain, c'est comme une tempête dans sa chambre. Les portes, les rideaux s'ouvrent ; la couverture d'Alecha est arrachée et le froid le saisit. Il ouvre les yeux et voit le visage de son père ; il ne s'efFraie, ni ne s'étonne ; c'est comme s'il savait et qu'il eût attendu. Avec la chanson du Sirine dans les oreilles, un sourire tendre et endormi sur les lèvres, il étend les bras et s'écrie : « Père, père chéri 1 » Il se dresse et se jette au cou du père. Celui-ci l'étreint si fort qu' Alecha en souffre; il lui embrasse le cou, les jambettes nues, tout le petit corps chaud et engourdi sous la chemise de nuit. Le père a rapporté d'au delà des mers un curieux jouet : dans une boîte de bois, sous un verre, il y a trois Allemandes en cire et un poupon ; derrière elles, un miroir; en bas, sur le rebord de la boîte, une manivelle en os ; si l'on fait marcher la manivelle, les Allemandes et le poupon tournent et dansent au son d'une musique. Le jouet amuse Alecha ; mais il le regarde à peine et contemple son père sans se lasser. Le visage du père a maigri, s'est affaissé; sa personne a mûri; on dirait presque qu'il a grandi. Mais, pour Alecha, il est toujours un gai adolescent, aux cheveux bouclés, aux yeux vifs. Il sent le vin et l'air froid.
— Le père a des moustaches ! Toutes petites I On les voit à peine!
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Alecha promène son doigt sur le duvet tendre qui ombre la lèvre supérieure de son père.
— Et, sur le menton, une fossette. Tout comme graud'maman !
Il embrasse la fossette.
— Et pourquoi a-t-il des durillons aux mains?
— A force de manier la hache ! Le père a construit des bateaux. Attends un peu, lorsque tu seras grand, je te prendrai avec moi. Veux-tu me suivre dans les pays étrangers?
— Oui, oui. Ou tu vas, j'irai. Je veux toujours être avec toi.
— Tu ne regretteras pas grand'mère?
Alecha aperçut tout à coup, dans la porte entrebâillée, le visage effaré de l'aïeule et le visage, d'un blanc mort, de sa mère...
Toutes les deux le regardent sans oser entrer ; elles le bénissent de loin et se signent.
— Je regretterai grand'mère! murmura Alecha, en s'étonnant que le père ne lui parlât pas de la mère.
— Qui aimes-tu le plus, grand'mère ou moi? Alecha se lait, il hésite. Puis il se serre plus fort
contre son père; il tremble, il meurt de pudique tendresse et lui murmure dans l'oreille :
— Je t'aime, père, plus que tous !
Et tout disparaît, les appartements chauds, le lit de duvet, la mère, la grand'mère, les nourrices. C'est comme s'il s'était enfoncé dans un trou noir, ou comme s'il était tombé, ainsi qu'un oiseau, d'un nid chaud sur la terre gelée.
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Une grande chambre froide, aux murs gris et nus, aux fenêtres grillées de fer. Maintenant, il ne dort plus ; il a seulement toujours sommeil et ne peut dormir son saoul ; on le réveille trop tôt. A travers un brouillard qui pique les yeux, il voit de longues casernes, des magasins jaunes, des guérites rayées, des môles de terre avec des pyramides de bombes, des tuyaux de canons. La plaine Sokolnitchié, couverte de neige fondue, s'étend sous le ciel gris, plein de corneilles et de corbeaux mouillés. On entend le tambour, les cris militaires : Au rang ! Le fusil sur l'épaule ! A gauche ! Marche ! Des coups de fusil et encore le tambour.
Avec lui est sa tante, la tzarevna Natalie Alexéevna, vieille fille au visage jeune, aux doigts durs qui le pincent très fort, aux yeux méchants et pointus qui voudraient le dévorer : « Ah ! le galeux, petit d'Avdotia I... »
Ce ne fut que plus tard qu'il apprit ce qui s'était passé. Le tzar, à son retour de Hollande, envoya sa femme, la tzarine Avdotia, au couvent de Sousdal, où on lui fit de force prendre le voile. On lui donna le nom d'Hélène. Cependant, on transféra Alecha des térèmes de Moscou au bourg de Préobragenskoé, dans le nouveau palais. A côté du palais, était la chancellerie secrète où l'on poursuivait une enquête sur l'émeute des Streltzi. Les émeutiers étaient mis à la question. Chaque jour, flambaient une trentaine de bûchers...
... Il ignore si ce qui suit est un souvenir ou bien
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un cauchemar. Il avance, avec précaution, de nuit, le long d'un mur en pieux aiguisés qui encerclent la cour de la prison.
Des gémissements s'échappent de là-bas. Une lueur brille dans une fente, entre deux poteaux; il y colle son œil et voit une espèce d'enfer.
Les feux brûlent rouges, Les chaudières fumeut, On aiguise les couteaux; On va l'égorger.
On rôtit des êtres humains au-dessus du feu ; on en écartèlc d'autres, leurs articulations grincent; avec des tenailles de fer rouge, on casse des côtes; on « nettoie des ongles » en introduisant sous l'ongle des aiguilles chauffées. Parmi les bourreaux, il y a le tzar lui-même. Son visage est si terrible qu'Alccha ne reconnaît plus son père : c'est lui et c'est un autre, le double de son père, son mauvais génie. De ses propres mains, il torture l'un des principaux émeutiers ; celui-ci supporte tout en silence. Son corps n'est plus qu'une masse informe, une pièce de boucherie dont la peau a été enlevée. Et il se tait; il regarde le tzar dans les yeux, comme s'il se moquait de lui.
Alecha tomba sans connaissance. Au malin, des soldats le trouvèrent près du mur, au bord d'un fossé. Il fut longtemps malade, privé du sentiment de la réalité.
33^ l'antégiiuisï
A peine remis, il assiste, par ordre du tzar, à l'inauguration solennelle du palais de Bacchus, œuvre de Lefort. Il porte un kaftan neuf, allemand, à deux pans soutenus par des fils de fer, et une énorme perruque qui lui écrase la tête. Sa tante a une magnifique robe ronde. Ils sont dans la chambre voisine de celle où a lieu le banquet. Des rideaux de taffetas, seule survivance de l'ancienne réclusion des térèmes, les cachent aux invités. Mais Alecha voit tout : les membres du très ivre concile, qui portent, en guise de saints vaisseaux, des coupes de vin, des flacons d'hydromel et de bière ; il voit, simulant un évangile, une boîte qui s'ouvre comme un livre et qui contient diverses eaux-de-vie; il voit du tabac fumant sur des réchauds, en guise d'encens. Le grand prêtre, le prince-pape, en de burlesques vêtements de patriarche, brodés de cartes à jouer et de dés, en mitre d'étain surmontée d'un Bacchus nu, avec un bâton orné d'une Vénus nue, bénit les invités au moyen de deux tuyaux de pipes disposés en croix. La saoulerie commence. Les bouffons injurient les vieux boyards, les battent, leur crachent au visage, les arrosent de vin, les traînent par les cheveux, leur coupent la barbe, la leur arrachent rudement, les ensanglantent. Le banquet devient une chambre de torture. Alecha croit que c'est l'effet de son délire. Et, de nouveau, il ne reconnaît pas son père : c'est un double, un mauvais génie.
— Le très auguste tzarévitch Alexis Pétrovitch, ayant accompli les principes de l'alpha et, ayant appris
en peu de temps les lettres et les syllabes selon l'alphabet, étudie le livre d'heures, — annonçait au tzar le dernier des serviteurs, Nikichka \iazemky, gouverneur du tzarévitch.
Il instruisait Alecha conformément au « Domostroï » : « Gomment il faut se comporter avec les choses saintes; ainsi, l'on doit baiser les icônes miraculeuses et les reliques thaumaturgiques avec respect, sans faire claquer les lèvres ; surtout on doit retenir son haleine, puisque notre odeur est répugnante au Seigneur; on doit manger le pain bénit avec précaution, sans répandre de miettes, sans y mordre comme on mord dans du pain ordinaire, mais il faut le partager en petits morceaux qu'on se met dans la bouche pour les manger avec foi et crainte. » Alecha, en écoutant ces instructions, songeait que ce même Nikichka, ivre, avait dansé chez Lefort avec le prince-pape et d'autres boulTons, devant l'Allemande éhontée iMonsen; alors on sifflait le « printemps » et on chantait des chansons à boire.
Le baron Gussen, savant allemand, présenta au tzar le Melhodns instractionis : règles que devrait suivre le pédagogue auquel serait confiée l'éducation du tzarévitch.
« Toujours cultiver, dans le cœur et l'esprit de l'élève, l'amour de la vertu et s'efforcer de lui inculquer le dégoût pour tout ce qui est mauvais devant le Seigneur. Lui faire voir les résultats fâcheux du vice à l'aide d'exemples tirés des Saintes récritures et de l'histoire profane. Lui apprendre le français, qui s'ac-
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quiert le mieux au moyen de conversations quotidiennes. Lui faire voir des cartes géographiques peintes en différentes couleurs. L'habituer peu à peu à l'usage du compas, lui révéler la beauté et l'utilité de la géométrie. Le préparer aux exercices militaires, aux assauts, à la danse et à l'équitation. L'amener à un bon style russe. Lui lire attentivement, tous les jours de courrier, les feuilles françaises et le Mercure historique; et lui rappeler, à ce sujet, des souvenirs politiques ou moraux. Se servir du Télémaque pour l'instruction du tzarévitch, comme d'un miroir et d'une règle pour tout son règne à venir. Et, afin de ne le point ennuyer par des études ininterrompues, le divertir modérément par le jeu du truktafel. Tous ces travaux peuvent aisément être accomplis en deux ans; après quoi il faudra, sans perdre de temps, perfectionner Son Altesse dans les sciences, afin qu'elle puisse affronter toutes les affaires politiques du monde; le véritable bien de cet empire ; tous les arts tels que la fortification, l'artillerie, l'architecture, la navigation, etc., pour la plus grande joie de son illustre père et pour son impérissable gloire à lui-même. »
La mise en œuvre du Methodus instructionis fut confiée au premier Allemand venu, Martin Martinovitch Neubauer. Il se servait, pour instruire Alecha dans l'art « des compliments et de la politesse européenne », du livre intitulé : Miroir sincère de la jeunesse.
« Avant toute chose, il importe que les enfants honorent leur père. Lorsqu'un fils reçoit les ordres de
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son père, il doit garder son chapeau à la main et ne pas se tenir sur le même rang que son père, mais se mettre un peu en arrière de lui à la manière d'un page ou d'un serviteur. Lorsqu'un fils rencontre son père, il doit s'arrêter à trois pas de distance, se découvrir la tête, être aimable et complimenter son père. Il est préférable qu'on dise de vous ; « Voici un chevalier courtois, discret et brave », plutôt que: « Voici un imbécile arrogant ». Il ne faut pas s'appuyer sur une table ni sur un banc, et être semblable à quelque paysan qui se vautre au soleil. Les jeunes gens ne doivent ni renifler ni cligner des yeux. Ce n'est point un médiocre méfait, de se moucher trop souvent, comme si l'on sonnait du cor, ou d'éternuer très fort de manière à ellrayer les gens ou à faire pleurer les petits enfants dans les églises. Les ongles doivent être coupés et entretenus, il ne convient pas de les avoir bordés comme de velours noir. Au repas, tiens-toi droit, modestement ; ne te nettoie pas les dents avec ton couteau, mais avec un curedent, et en te couvrant la bouche d'une main. Ne grogne pas, en mangeant, comme un porc ; ne te gratte pas la tête, ainsi que le font les paysans. Les jeunes gens doivent toujours parler entre eux les langues étrangères, afin d'en acquérir l'habitude et afin qu'on ne puisse les confondre avec des bavards ignorants. »
Voilà ce que ronchonnait dans une oreille du tzarévitch le gouverneur allemand ; et, dans l'autre, le gouverneur russe répétait: « Ne crache point,
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Alecha, à droite, — c'est là qu'est l'ange gardien ; crache à gauche, — c'est là qu'est le démon. Ne chausse pas, mon enfant, ton pied gauche avant ton pied droit, ce serait péché. Range dans un papier et conserve tes rognures d'ongles, afin d'avoir de quoi escalader la montagne de Sion pour gagner le royaume céleste. »
L'Allemand se moquait du Russe, le Russe se moquait de l'Allemand ; et Alecha ne savait auquel des deux se fier. « L'orgueilleux étudiant, fils de petits bourgeois allemands, » haïssait la Russie.
— Quelle est la langue d'ici? disait-il. Il ne peut y avoir ni grammaire ni rhétorique... Les popes russes eux-mêmes ignorent ce qu'ils récitent dans les églises. La langue russe est celle des êtres incultes et ignares ! . . .
Il était souvent ivre et alors s'échaufTait plus encore :
— Vous ne savez rien de rien ; vous êtes tous des barbares ! . . . Chiens ! chiens !
Le Russe avait donné à Martin le sobriquet de « singe » et rapportait au tzar que, « en guise d'instruction, Martin donnait au tzarévitch un mauvais exemple, l'excitait contre la science, le brouillait avec les étrangers » . Alecha pensait que ses deux gouverneurs, le Russe et l'Allemand, étaient des lourdauds qui se valaient.
Martin Martinovitch l'ennuyait à tel point, pendant la journée, que la nuit il le voyait en songe sous l'aspect d'un singe savant qui minaude, selon les
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règles de la politesse européenne, devant le Miroir sincère de la jeunesse. Autour de lui se tiennent, comme les icônes des saints dans la « salle dorée », les anciens tzars moscovites, les patriarches, les saints. Et Martin rit d'eux, les injurie : « Chiens que vous êtes ! Vous ne savez rien de rien ! Vous êtes tous des barbares ! »
Alecha aperçoit dans cette grimace de singe une ressemblance avec le visage tiraillé, non pas de son père, mais de cet autre, le double, le mauvais génie du tzar. Et une patte velue s'étend vers Alecha, lui saisit la main, l'attire...
De nouveau il tombe, et il se retrouve au bout du monde, sur la rive plate et marécageuse de la mer, sous un soleil pale et mort dans le ciel bas. Ici, tout est brumeux, plein de mirages ; et lui-même se croit un mort, ancien déjà, descendu au pays des ombres.
A treize ans, le tzarévitch est enrôlé dans la compagnie des canonniers; il prend part à la campagne de Notebourg. De Notebourg à Ladoga, de Ladoga à lambourg, à Koporié, à Narva, partout on lui fait suivre l'armée avec les fourrages, pour l'accoutumer aux exercices militaires.
Presque enfant encore, il partage le danger des soldats, supporte les privations, le froid, la faim, l'interminable fatigue. Il voit du sang et de la saleté, toutes les abominations et les horreurs de la guerre. Il n'aperçoit son père que de loin. Et, chaque fois qu'il l'aperçoit, son cœur tremble d'un espoir fou : le père s'approchera de lui, l'appellera, lui fera quelque
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caresse. Uq mot seulement, un regard; et Alecha aurait compris ce qu'on voulait de lui. Mais le père n'a jamais le temps : sa main tient toujours l'épée, la plume, le compas ou la hache. Il fait la guerre aux Suédois et enfonce les pilotis des premières maisons de Saint-Pétersbourg.
« Très gracieux Seigneur mon père,
» Je te prie, en grâce, d'ordonner qu'on me communique des nouvelles de ta santé, nouvelles que j'attends avidement et qui me combleront de joie.
» Ton fils Alecha, qui demande ta bénédiction et t'envoie ses hommages.
» Pétersbourg, 28 août 1708. »
Dans ses lettres, qu'il écrit sous la dictée de son maître, il n'ose ajouter un mot sincère, de tendresse ou de plainte. Solitaire, sauvage, effarouché, il pousse comme une mauvaise herbe sous une haie.
Narva est prise d'assaut. Le tzar, pour célébrer la victoire, passe les troupes en revue avec force canonnade et musique. Le tzarévitch est dans les rangs et voit de loin s'approcher le jeune géant au visage gai et terrible. C'est lui, lui et non pas son double, son mauvais génie ; c'est le père, véritable, chéri. Le cœur d'Alecha bat follement, tremble d'espérance. Leurs yeux se croisent ; c'est comme un éclair qui aveugle Alecha. Il voudrait courir à son père, lui jeter les bras autour du cou, l'étreindre et l'embrasser, pleurer de joie.
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Dures et nettes comme un roulement de tambour, sonnent des paroles semblables à celles des ukases ou des ordres du jour militaires :
— Mon fils ! je t'ai emmené en campagne afin que tu pusses vérifier que je n'évite ni le travail ni le danger. Gomme tout être humain, je puis mourir d'un jour à l'autre ; aussi faut-il que tu te rappelles que tu auras peu de joie si tu ne suis pas mon exemple. Ne t'épargne aucune fatigue pour le bien commun. Mais, si tu jettes au vent mes conseils et négliges ma volonté, je te renierai et demanderai à Dieu qu'il te punisse dans cette vie et dans l'autre.
Le père soulève avec deux doigts le menton d'Alecha et le regarde longuement dans les yeux. Une ombre passe sur le visage de Pierre. On dirait qu'il voit son fils pour la première fois ; ce chétif enfant, aux épaules étroites, à la poitrine rentrée, au regard sournois et obstiné, c'est donc cela son fils unique, l'héritier du trône, le continuateur de tous ses travaux et de ses exploits.^ Est-ce vraiment possible? D'où vient cet avorton, ce corbeau dans l'aire de l'aigle.^ Gomment a-t-il pu, lui, engendrer un tel fils?
Alecha s'efface, se ratatine comme s'il devinait la pensée de son père, se sentait fautif de quelque crime inconnu et démesuré. Il a tellement honte, tellement peur qu'il est prêt à éclater en sanglots comme un enfant, là, devant toute l'armée. Mais il surmonte son émotion et prononce d'une voix tremblante un compliment appris :
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« Très gracieux seigneur, mon père,
)) Je suis encore très jeune et je fais ce que je peux; mais j'affirme à Votre Majesté que, en fils obéissant, je m'appliquerai à suivre votre exemple et à imiter vos actions. Que Dieu vous conserve pendant de nombreuses années en parfaite santé, afin que je puisse me réjouir longtemps d'avoir un si illustre père ! »
Sur la recommandation de Martin Martinovitcli, il ôte son chapeau, « de façon aimable, comme un chevalier discret » , et récite un compliment allemand :
— Meines gnàdigsten Papas gehorsamster Diener und Sohn.
Il se sent, en face de ce géant beau comme un jeune dieu, un petit monstre, un singe imbécile.
Le père lui donne brusquement la main. Alecha l'embrasse ; des larmes jaillissent de ses yeux et il lui semble que le père, qui retire vite la main, éprouve du dégoûta sentir la chaleur de ces larmes.
Lors de la rentrée triomphale des armées à Moscou, le 17 décembre 170/i, après la victoire de Narva, le tzarévitch marchait dans les rangs, en uniforme préobajenski, le fusil sur l'épaule, comme un simple soldat. Le temps était froid. Il était transi, engourdi. Dans le palais, comme tous buvaient, il avala pour la première fois un verre d'eau-de-vie afin de se réchauffer. La tcte lui tourna, sa vue s'obscurcit. A travers cette obscurité, pleine do cercles troubles, rouges et verts, qui tournaient et se confondaient, il ne discernait avec netteté que le visage de son père, qui le regardait avec un sourire de mépris. Alecha en
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ressentit une humiliation douloureuse. Il se leva en vacillant, approcha de son père, le regarda en dessous comme un louveteau pris par une meute, voulut parler, voulut agir ; mais il pâlit subitement, poussa un faible cri, chancela et tomba inerte aux pieds du tzar.
— Déjà ma vie temporelle aboutit à la vieillesse : mutisme, surdité, cécité. Ce pour quoi j'implore qu'on m'exempte des fonctions de portier, afm que je puisse me reposer dans le saint monastère.
Le t/.arévitch, perdu dans ses réflexions, n'entendait pas le monotone bavardage du père Ivan, qui, sorti de sd cellule, s'était assis sur le banc à côté de lui.
— Il faudrait vendre ma maisonnette, et mes affaires de ménage, et tout le fatras superflu ; il faudrait aussi faire entrer dans un monastère mes deux nièces, orphelines que j'ai hébergées chez moi. La petite dot que j'ai amassée, je l'apporterais au monastère ; de cette façon, je ne mangerais pas le pain d'autrui et mon olfrande serait agréable à Dieu comme les deux deniers de la veuve. Je vivrais ainsi, quelque temps encore, en silence et en rcpentancc, jusqu'au jour oij Dieu voudra me faire passer de celte vie à l'autre. Je
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pense être près de ma mort, parce que mon père est mort jadis à l'âge que j'ai maintenant...
Le tzarévitch, lorsqu'il reprit conscience des choses environnantes, s'aperçut qu'il faisait déjà nuit. Les tours des cathédrales étaient d'un bleu éthéré, semblables à de gigantesques fleurs, à des lis du paradis; les dômes d'or brillaient d'une vague lueur d'argent sur le ciel bleu-noir. La voie lactée scintillait faiblement. Une haleine fraîche, celle de toute la nature, régulière, apaisée, descendait sur la terre, comme un gage du sommeil éternel, de l'infini repos.
La voix murmurante du père Ivan se confondait avec la douceur des choses.
— Qu'on me laisse me reposer dans le saint monastère jusqu'à ce que je passe de cette vie dans l'autre...
Il parla longtemps encore, se tut, parla de nouveau; il s'en alla, revint, invita le tzarévitch à souper. Mais celui-ci ne voyait ni n'entendait. Il avait refermé les yeux, était engourdi, plongé dans l'abîme qui sépare la veille et le sommeil et où habitent les ombres du passé. Les souvenirs défilaient devant lui, les visions, les images, comme les anneaux d'une longue chaîne ; tout était dominé par une image terrible : celle du père. Ainsi qu'un voyageur, qui de nuit se retourne et voit à la lueur d'un éclair tout le chemin parcouru, l'éclat de cette terrible image lui faisait voir toute sa vie.
Il a dix-sept ans, l'âge où jadis les tzarévitehs mos-
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co vîtes étaient « déclarés » au peuple, qui venait les regarder comme on contemple les « curiosités » .
Mais déjà Alecha doit accomplir une tâche audessus de ses forces, faire la besogne d'un homme : il va de ville en ville, achète les provisions pour l'armée, fait abattre des forêts, fournit le bois pour les vaisseaux ; il dirige la construction des forteresses, l'impression des livres, fait fondre des canons, écrit des ukases, recrute des régiments, découvre les adolescents qui, au risque de la mort, fuient le service; presque enfant lui-même, il doit veiller à ce qu'on ne fasse pas quartier à des enfants semblables à lui, dévoiler les fraudes et envoyer à son père des rapports précis.
Il saute des déclinaisons allemandes à des bastions, des bastions à des saouleries, des saouleries à la poursuite des fuyards; et sa tête chavire. Plus il s'applique, plus on exige de lui. Ni récréation, ni repos. Il se croit prêt à crever de fatigue comme un cheval fourbu. Et il sait que tout est vain, « qu'il est impossible de contenter son père ».
En même temps, il étudie comme un collégien. c( Pendant quinze jours, nous ne ferons que de l'allemand, afm de bien posséder les déclinaisons; puis, nous passerons au français et à l'arithmétique. Les leçons se suivront de jour en jour. »
Enfin les forces lui manquèrent. En janvier 1709, par les gelées terribles, lorsqu'il conduisait de Moscou à Souma, en Ukraine, cinq régiments qu'il avait recrutés et qui devaient prendre part à la l)ataille de
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Poltava, il tomba malade de froid et fut plusieurs semaines sans connaissance. On désespéra de lui.
Il revint à lui par une claire journée de printemps. La chambre était inondée de rayons obliques, jaunes. Derrière les fenêtres, des monceaux de neige; mais, des pendilles de glace, il tombe déjà des gouttes; les eaux printanières murmurent et, dans le ciel, le chant des alouettes tinte comme une clochette. Alecha voit, incliné au-dessus du sien, le visage de son père, doux, familier, plein de tendresse.
— Mon enfant chéri, vas-tu mieux?
Sans force pour répondre, Alecha sourit.
— Dieu soit loué I Dieu soit loué I dit le père en se signant pieusement. Le Seigneur m'a épargné; il a entendu mes prières. Maintenant tu vas guérir I
Le tzarévitch apprit plus tard que son père ne l'avait point quitté de toute sa maladie, qu'il avait abandonné toutes ses affaires, qu'il passait des nuits blanches. Lorsque le malade allait plus mal, le tzar commandait des Te Deum ; et il fît vœu de construire une église en l'honneur d'Alexis, homme de Dieu.
Les jours heureux de la convalescence commencèrent. Alecha croyait que les caresses de son père le guérissaient, de concert avec la lumière du soleil et la chaleur douce. Plein de lassitude délicieuse, voluptueusement faible, il restait immobile des jours entiers, contemplant le visage simple de son père, les yeux terribles et aimés, le charmant sourire un peu rusé des lèvres sinueuses, délicates et féminines. Le père ne trouvait pas assez de caresses pour Alecha ; il s'ingé-
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niait à lui plaire. Un jour, il lui fit cadeau d'une tabatière en ivoire qu'il avait lui-même tournée ; il y avait gravé : C'est peu, mais c'est de bon cœur. Le tzarcvitch l'avait gardée pendant plusieurs années et, chaque fois qu'il y touchait, quelque chose d'aigu, de brûlant, une indicible piété pour son père, lui perçait le cœur.
Une autre fois, Pierre caressa doucement les cheveux de son fils et murmura, confus et timide, comme s'excusant :
— Si jamais je t'ai fait de la peine par mes paroles ou mes actions, j^jour Dieu ne t'en afflige pas. Pardonne-moi, Alecha. Lorsqu'on a une vie de tourments, la moindre chose vous irrite. Et ma vie est vraiment pénible : je ne puis partager mes idées avec personne. Je n'ai pas un seul aide !
Alecha, comme lorsqu'il était enfant, jeta ses bras autour du cou de son père et, tremblant tout entier, défaillant de pudique tendresse, lui chuchota dans l'oreille :
— Père chéri, si bun ! je t'aime, je t'aime.
Mais, à mesure qu'il revenait à la vie, son père s'éloignait de lui. Un sort leur avait été jeté : ils seraient toujours des proches et des étrangers, ils s'aimeraient en secret et se haïraient ouvertement.
Tout marcha comme devant : la fourniture des provisions, la poursuite des fuyards, les canons, l'abatage des forets, la construction des bastions, les voyages de ville en ville. De nouveau, Alecha travailla comme un forçat, et le père n'était jamais content; il
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pensait que son fils paressait : « Il abandonne les affaires, il ne fait rien. » Parfois, Alecha était tenté de lui rappeler ce qui était arrivé à Souma. Mais il n'osait pas.
« SoonI Nous vous ordonnons d'aller à Dresde. Nous insistons pour que vous y viviez honnêtement, et vous appliquiez à l'étude, surtout à celle des langues, de la géométrie, de la fortification, et aussi, en quelque mesure, aux affaires publiques. Et, lorsque tu auras fini la géométrie et la fortification, écris- nous. »
A l'étranger, le tzarévitch vécut en exilé, abandonné de tous. Le père semblait l'avoir oublié. Il ne songea à lui que pour le marier. La fiancée, Charlotte, fille du duc de Wolfenbuttel, déplaisait au tzarévitch; il ne désirait point épouser une étrangère. « On me jette à la tête cette diablesse de femme ! » criait-il lorsqu'il avait bu.
Avant le mariage, il dut faire d'humiliants marchandages au sujet de la dot. Le tzar voulait arracher aux Allemands le plus d'argent possible.
Après six mois de mariage, il abandonna sa femme pour voyager. De Stettin à Mecklembourg, de Mecklembourg à Abo, d'Abo à Novgorod, de Novgorod à Ladoga. Et ce fut de nouveau l'infinie fatigue, l'infinie crainte.
Cette crainte qui le prenait avant chaque entretien avec son père, atteignait à une terreur folle. Lorsqu'il approchait de la chambre de son père, il murmurait une prière et se signait. Il répétait avec hébétement
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une leçon de navigation, se perdait dans les mots barbares et tâtait sur sa poitrine un sachet, cadeau de sa vieille bonne, avec des herbes ensorcelées, de la menthe, de la cire, et un papier oii était écrite une formule ancienne ayant la vertu d'adoucir les cœurs paternels.
« Je suis né un grand jour, je me suis retranché derrière un réseau de fer et je suis allé chez mon père. Mon père se mit en courroux, il m'a cassé les os, il a pincé ma chair, il a piétiné mon corps, il a bu mon sang. Soleil clair, étoiles limpides, mer tranquille, plaines jaunes, soyez doux et tranquilles ; aussi doux et tranquille sera mon père, tous les jours, toutes les heures, dans la veille et dans la nuit. »
— Eh I mon garçon, il n'y a pas à dire, c'est une superbe fortification I dit le père, qui examinait, en haussant les épaules, un dessin de son fils. Tu n'as pas appris grand'chose en pays étranger.
Alecha perdit contenance; il bafouillait comme un collégien qui craint le fouet.
Afin d'éviter la torture de semblables entretiens, il se droguait, simulait des maladies.
Sa terreur dégénérait en haine.
Peu avant la campagne du Pruth, le Izar tomba gravement malade; on crut que c'était la fin. Lorsque la nouvelle en arriva au tzarévitch, à l'idée de la mort possible de son père se joignit une sensation de joie. Il s'eilraya de celle joie ; il réloulTait en lui-même, mais ne pouvait la détruire : elle demeurait, cachée dans le plus profond de son âme, comme une bète acculée.
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Un jour, pendant un banquet, lorsque le tzar, selon son habitude, jetait la discorde parmi ses invités ivres pour connaître leurs pensées secrètes, letzarévitch, ivre aussi, se mit à parler des affaires de l'Empire, de l'oppression qui pesait sur le peuple.
Tous se turent, les bouffons eux-mêmes s'arrêtèrent de crier. Le tzar écoutait attentivement. Chez Alecha, un espoir fou s'alluma : s'il allait comprendre, réfléchir ?...
— Assez bavarder ! s'écria tout à coup le tzar avec le sourire de mépris que le tzarévitch connaissait si bien et détestait tant. Je vois, mon garçon, que tu t'entends en affaires politiques aussi bien qu'uu ours à jouer de l'orgue.
Et, se détournant, le tzar fit signe aux musiciens. Ils repartirent de plus belle. Le prince Menchikov, ivre, se mit à danser avec d'autres dignitaires.
Le tzarévitch parlait toujours ; il criait, il haletait. Mais le père ne l'écoutait plus ; il battait la mesure avec son pied, frappait dans ses mains, sifflait en regardant les danseurs.
La neige blanche est tombée ;
Les lièvres gris courent partout,
Ah ! brûle, brûle I
Le visage du tzar était soldatesque, grossier, le visage de celui qui a écril : « L'ennemi a été si bien traité par vous que vous n'avez laissé que peu d'enfants ».
Menchikov, essoufflé d'avoir dansé, s'arrêta tout à
coup devant le tzarévitch, les poings sur les hanches, un sourire insolent aux lèvres, reflet du sourire du tzar.
— Eh ! tzarévitch ! cria-t-il, prononçant ce titre comme il aurait jeté une insulte. Eh ! tzarévitch 1 pourquoi cette mine renfrognée ? Viens danser avec nous ! . . .
Alecha pâlit, porta la main à son épée, mais se ravisa aussitôt et, sans regarder son interlocuteur, murmura entre ses dents :
— Canaille !...
— Quoi? qu'as-tu dit, gamin?
Le tzarévitch se retourna, dévisagea Menchikov et dit très haut :
— J'ai dit : « Canaille ! » Le regard d'une canaille est pire qu'une injure.
A l'instant même où il parlait, Alecha aperçut le visage convulsé de son père. Celui-ci lui asséna un tel coup sur le visage que le sang jaillit de la bouche et du tiez. Puis il le saisit à la gorge, le terrassa et se prit à l'étrangler. Les vieux dignitaires Romadanovsky, Dolgorouky, Chérémélicv, à qui le tzar recommandait d'arrêter ses accès de rage, se jetèrent sur lui, s'emparèrent de ses mains, le séparèrent de son fils, craignant qu'il ne le tuât.
Afin de donner satisfaction au prince, on plaça le tzarévitch en sentinelle à la porte, comme on aurait mis au coin un écolier pris en faute.
Il faisait une nuit (h? tempête glacée. Le tzarévitch n'avait que son kaflan. Les larmes et le sang se figeaient
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sur son visage. La tempête hurlait, tourbillonnait; ivre, elle dansait et chantait. Derrière les carreaux illuminés de la maison, dansait et chantait aussi la vieille bouffonne, la princesse-abbesse Rgevsky. Au sifflement sauvage de la tempête se mêlait la chan-
Ma. mère m'a mise au monde en chantant ;
On m'a baptisée dans le cabaret du tzar ;
On m'a baignée dans du vin vert.
Un tel désespoir s'empara d'Alecha qu'il se serait fendu la tête contre le mur.
Tout à coup, dans l'obscurité, quelqu'un rampa vers lui, lui jeta sur les épaules un manteau de fourrure, puis s'agenouillant devant lui lui baisa la main, comme la lui aurait léchée un chien fidèle. C'était un vieux raskolnik, soldat de la garde Préobragenski, sentinelle aussi et compagnon de hasard d'Alecha.
Le vieux levait sur Alecha un regard plein d'amour; il aurait donné sa vie pour lui ; il pleurait, semblait prier.
— Seigneur Izarévitch, lumière de mes yeux, soleil magnifique ! Pauvre orphelin : ni père, ni mère ! Que le Père céleste et la Sainte Vierge te protègent I
Le tzar battait souvent Alecha: selon l'étiquette, à coups de bâton, ou bien, au mépris de l'étiquette, à coups de poing. Le tzar était en toutes choses novateur, si ce n'est qu'il battait son fils comme le voulait jadis le père Sylvestre, auteur du Domostroï et conseiller d'Ivan le Terrible qui tua son propre fils.
l'antéciirist 353
« Ne donne point de pouvoir à Ion fils dans sa jeunesse, mais casse-lui les côtes avant qu'il soit grand; si tu le frappes avec un bâton, il n'en mourra pas, mais sera mieux portant encore. »
Alecha avait une peur animale des coups, mais il s'était fait à la douleur morale et à l'humiliation. Parfois, une joie mauvaise s'emparait de lui. « Frappe, frappe toujours.. Ce n'est pas moi, c'est toi-même que tu avilis » , semblait-il dire à son père, en le regardant avec une infinie résignation et une infinie insolence.
Le père le devina probablement ; il suspendit les coups et trouva pire: il ne parla plus à son fils. Lorsque Alecha lui adressait la parole, le tzar se taisait, comme s'il n'entendait pas, et le regardait comme s'il n'apercevait que le vide. Le silence se prolongeait des semaines, des mois, des années. Alecha sentait ce silence partout, constamment ; et chaque jour il devenait moins supportable, plus blessant que des injures, plus terrible que des coups. Cela était à Alecha un lent supplice mortel, d'une telle cruauté que ni Dieu ni les hommes ne pourraient la pardonner.
Ce silence était la fin de tout. Au delà, il n'y avait rien que les ténèbres et, dans ces ténèbres, un masque mort, immobile, pétrifié, le masque de son père tel qu'il l'avait vu la dernière fois. Des lèvres mortes sortaient des paroles de mort : « Je te retrancherai comme un membre gangrené, j'agirai avec toi comme avec un malfaiteur. »
354 l'antégiirist
Le fil des souvenirs se rompit. Alecha revint à lui et ouvrit les yeux...
La nuit est toujours aussi paisible ; les tours blanches des cathédrales bleuissent; les dômes d'or sont de pâle argent sur le ciel noir étoile ; la voie lactée scintille faiblement; et une haleine fraîche, régulière comme celle d'un être endormi, descend du ciel sur la terre : gage du sommeil éternel, de l'infmie paix.
Le tzarévitch éprouva en ce moment une fatigue accumulée pendant toute son existence : le dos, les bras, les jambes, tout lui faisait mal ; la fatigue pénétrait la moelle de ses os.
Il voulut se lever, mais n'en eut pas la force, et tendit seulement les bras au ciel en gémissant, comme s'il appelait quelqu'un qui pût lui répondre.
— Mon Dieu, mon Dieu I...
Mais personne ne répondit. Le silence se prolongeait dans le ciel et sur la terre : le Père céleste l'abandonnait comme l'avait abandonné le père terrestre.
Il couvrit son visage de ses mains, posa la tête sur le banc de pierre et pleura, doucement d'abord, plaintivement, comme pleurent les petits enfants perdus ; puis toujours plus haut, plus désespérément. Il pleurait et se débattait contre la pierre, criait de dépit, d'indignation, de terreur. Il pleurait parce qu'il n'avait point de père et sa plainte était celle du crucifié, l'éternelle plainte du fils vers son père :
— Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'abandonnestu?...
LANTÉGHRIST 355
Tout à coup, il entendit comme naguère, dans la nuit glacée, que quelqu'un s'approchait de lui dans les ténèbres, s'inclinait sur lui et l'embrassait. C'était le père Ivan, le vieux portier.
— Qu'as-tu, chéri? Que Dieu te garde I Qui t'a fait de la peine, dis ?
— Le pcre!... le père! gémit Alecha.
Le vieux comprit tout. Il soupira profondément, se tut, puis chuchota avec un désespoir si résigné que toute la débile sagesse des siècles semblait parler par sa bouche :
— Que faire, Alechenka? Soumets-loi, soumets-toi, petit I On ne casse point un bâton avec un fouet. Dans le ciel, il y a Dieu ; sur la terre, il y a le tzar. On ne discute pas la volonté du tzar. Ce n'est qu'à Dieu que le tzar rend des comptes. Et pour toi il n'est pas seulement le tzar, mais le père que Dieu t'a donné.
— ^on point un père, mais un malfaiteur, un bourreau, un assassin! cria Alecha. Qu'il soit maudit, maudit, le monstre !
— Seigneur tzarévitch, Votre Altesse, n'irrite pas Dieu, ne prononce point de paroles insensées ! Grand est le pouvoir du tzar. Jl est écrit : « Honore ton père... »
Le tzarévitch cessa tout à coup de pleurer, se retourna brusquement et dévisagea le vieillard.
— Il y a autre chose encore dans les Ecritures; il y est dit aussi : « Je ne suis point venu apporter la paix mais le glaive ; je suis venu pour séparer le fils de son père». Tu entends, vieux P C'est le Seigneur qui
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me sépare de mon père I Le Seigneur m'envoie, moi, pour que je sois un couteau dans le cœur de mon père ; je suis le jugement et le châtiment de Dieu ! Ce n'est point en mon nom que je me lève, mais au nom de l'Église, de l'Empire, de tout le peuple chrétien. Je suis zélé pour le Seigneur I Je ne me soumettrai point, je ne m'inclinerai point, dussé-je en mourir. Il n'y a pas de place pour nous deux sur terre ; c'est lui ou moi qui disparaîtra !
Le visage convulsé, la mâchoire inférieure tremblante, une lueur sombre dans les yeux, il ressemblait à son père, d'une ressemblance subite et fantômale.
Le vieux le contemplait avec effroi, comme s'il l'avait cru possédé ; il se signait, hochait la tête et mâchonnait des paroles de débile sagesse :
— Soumets-toi, enfant I Incline-toi devant ton père!
Les antiques murs du Kremlin, les palais, les cathédrales, la terre elle-même pleine de cadavres augustes, tout semblait répéter : « Soumets-toi, soumetstoi ! »
Lorsque le tzarévitch pénétra dans la maison du vieux portier, la vieille Marfa Afanacievna, nourrice d'Alecha, crut qu'il était malade. Elle s'effraya encore davantage quand il refusa de souper et se retira dans la chambre qui lui avait été préparée. La vieille voulut lui administrer de la tisane de tilleul et le frictionner d'esprit-de-vin camphré. Afin de la tranquilliser, il dut prendre de l'eau-de-vie aromatisée. Elle le coucha dans un ht de plume, sur une montagne d'oreillers, un lit comme il n'en avait point eu de longtemps.
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Une veilleuse brûlait devant les icônes ; l'atmosphère était imprégnée d'une senteur d'herbes sèches, de cyprès et d'encens ; la voix de la vieille était endormante, cette voix qui jadis lui racontait les vieux contes du tzarévitch Ivan et du loup gris ; du coq à crête d'or ; du sabot, de la vessie et du brin de paille qui voulaient traverser ensemble une rivière : le brin de paille cassa, le sabot sombra, et la vessie se gonfla tant qu'elle éclata. Alecha se crut de nouveau un tout petit enfant, couché dans son lit chez sa grand'mère... Rien ne s'est jamais passé. Ce n'est point Marfa Afanacievna, mais la grand'mère, qui se penche sur lui, le couvre, le borde, le bénit et chuchote : « Dors, lumière de mes yeux, Alecha ; dors sous la garde de Dieu, petit. » Il fait si bon, si paisible. L'oiseau Sirine chante des chansons du paradis. Alecha écoute la douce chanson et croit mourir, s'endormir d'un sommeil éternel, sans rêves.
Mais, vers le matin, il rêva qu'il marchait dans le Kremlin sur la Place Rouge, entouré de peuple : c'était le dimanche des Rameaux. Revêtu du costume de tzar, mante d'or et couronne de monomaque, il conduit par la bride l'ancsse que monte le patriarche, très vieux, à la chevelure lumineuse de blancheur. Alecha le regarde plus attentivement et découvre que ce n'est point un vieillard, mais un adolescent, aux vêtements de neige, au visage de soleil, que c'est le Christ. Le peuple ne le voit pas, ou bien ne le reconnaît i)as. Tous ont des figures cllVayantes, grises, terreuses comme celles des morts, et tous se taisent : le
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silence est si complet qu'Alecha entend les battements de son cœur. Le ciel aussi est effrayant, expirant comme lorsque le soleil va s'éclipser. Aux pieds d'Alecha se tortille un bossu en tricorne, une pipe de terre aux dents ; il envoie au tzarëvitch des bouffées d'infect tabac hollandais en plein visage, murmure quelque chose de confus, rit insolemment et montre du doigt un lieu éloigné d'où vient un bruit croissant d'ouragan. Alecha voit que c'est une autre procession qui arrive : l'archidiacre du très ivre concilcj le tzar Pierre, conduit par la bride, non point une ânesse, mais une bête inconnue, que monte une sombre figure. Alecha ne peut la discerner ; il lui semble que c'est le fdou Fédoska, ou le voleur Petka, mais plus terrible, plus répugnant encore ; et devant l'ânesse marche une jeune fille nue, Afrossinia peut-être, ou la Vénus pétersbourgeoise. Lorsque les processions se croisent, on sonn^ toutes les cloches, même la plus grosse, celle del'lvan Yéliky. Le peuple hurle comme naguère au mariage du prince-pape, Nikita Zotov.
— Le patriarche se marie ; le patriarche se marie ! Vivent le patriarche et la patriarche I...
Et, se prosternant, le peuple salue la Bête, la Fornicatrice et le Perturbateur.
— Hosanna I hosanna I béni soit celui qui vient!... Abandonné de tous, Alecha est seul avec le Christ
au milieu de la foule en délire. Le sauvage cortège arrive, criant et hurlant ; noir, il exhale une telle puanteur que l'or des vêtemenls du Christ et le soleil de son visage ternissent. La foule va tout envahir,
piétiner, écraser ; et ce sera l'horreur de la dévastation en lieu saint...
Mais tout disparaît. Alecha est sur la rive déserte d'un grand fleuve, sur la route qui mène de la Pologne à l'Ukraine. C'est le soir; l'automne est avancé. De la neige sale, de la boue. Le vent arrache aux trembles leurs dernières feuilles. Un mendiant en loques, transi, bleu, gémit:
— Un copeck, pour l'amour du Christ !
« C'est un soldat déserteur », pense Alecha, en regardant les mains et les pieds sanglants du pauvre. Mais il éprouva une telle pitié qu'au lieu d'un copeck il veut lui donner septgulden. 11 se rappelle, en songe, qu'il a noté dans son carnet, parmi d'autres dépenses : <iLe 22 novembre, traversée de la rivière, trois gulden; l'auberge juive, cinq gulden ; le mendiant transi, sept gulden ». Il allonge déjà la main vers le mendiant, lorsqu'une main rude s'abat sur son épaule à lui et une forte voix, celle du soldat de faction à la barrière, lui dit :
— Pour avoir donné l'aumône, on paie une amende de cinq roubles ; les mendiants sont battus, ont les narines arrachées, sont exilés à Roguervik.
— Aie pitié!... implore Alecha ; les renards ont des tanières et les oiseaux des nids, taudis que cet liomme n'a pas où reposer sa tète.
Il examine le visage du « mendiant transi » et voit que son visage est semblable au soleil, que c'est le Christ.
36o l'antégiirist
(( Mon fils I )) Lorsque je pris congé de toi et te demandai ta résolution au sujet de l'affaire que tu sais, tu me répondis que tu refusais l'héritage de l'Empire, à cause de ta santé débile, et que tu préférais la vie de moine. Je te dis alors de réfléchir sérieusement et de me communiquer ton avis. J'ai attendu sept mois. Tu ne m'as point écrit. C'est pourquoi je t'ordonne (tu as assez médité) de faire ton choix immédiatement : que ce soit l'un ou l'autre. Si tu choisis le premier, ne tarde pas plus d'une semaine et arrive ici : tu peux encore te préparer aux affaires. Si c'est le second que tu choisis, écris-moi dans quel cloître tu vas et quel jour tu y entres. Je dois avoir l'esprit en repos à ton sujet. Donne une réponse au porteur de ma lettre : quel jour tu quittes Pétersbourg ou quel jour tu accomplis ton autre projet. Je répèle ceci, afin que tout soit clair entre nous, car je vois que tu ne fais que perdre ton temps, selon ton habitude. »
Le courrier Safonov avait apporté celte missive de Copenhague à la ferme de Rogedestvène, où résidait le tzarévitch depuis son séjour à Moscou.
Le tzarévitch répondit aussitôt à son père qu'il allait
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le rejoindre. Il n'avait pris aucune résolution : il ne voyait pas la possibilité d'un libre choix, mais un dilemme implacable. S'il prenait l'habit, avec l'idée qu'il pourrait plus tard renier ses vœux, c'était donner à Dieu une promesse mensongère, se damner. Et, pour s'amender, se préparer à régner comme l'exigeait son père, il aurait fallu rentrer dans le ventre de sa mère et naître à nouveau.
La lettre n'alïïigea point, ni n'efifraya le tzarévitch. Il était dans une de ses bizarres crises d'insensibilité qui devenaient toujours plus fréquentes. Il agissait alors comme un somnambule, sans prévoir ce qu'il ferait ou dirait. Il avait dans l'esprit et le cœur une étrange ardeur : bravoure ou désespoir insolent.
Il alla à Pétersbourg et descendit dans sa maison voisine de l'église de Tous-les-Affligés ; il ordonna à son valet de chambre, Ivan Afanaciévitch Bolchoï, de « préparer ce qu'il fallait pour un voyage pareil aux précédents, en terre étrangère ».
— Tu vas chez ton père ?
— Je pars et Dieu seul sait si j'arriverai chez mon père ou ailleurs, répondit le tzarévitch nonchalamment.
— Seigneur tzarévitch ! Où cela, ailleurs? s'écria, avec une frayeur réelle ou feinte, Afanaciévitch.
— Je voudrais voir Venise... dit eu souriant le tzarévitch.
Mais il ajouta aussitôt, d'un ton morne et bas, comme se parlant à lui-même :
— Ce serait pour me sauver. Maïs tu dois te taire. Kikine et toi êtes seuls au courant de la chose.
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— Je garderai ton secret, répondit le vieux, de son air lugubre à travers lequel perçait son dévouement. Mais nous pâtirons lorsque tu seras loin. Réfléchis à ce que tu vas faire...
— Je ne m'attendais pas à cet appel du père, continua le tzarévitch avec la même indifférence somnolente; et je ne songeais à rien. Mais à présent, je le vois,. Dieu veut que j'entreprenne un voyage. J'ai vu en rêve que je terminais des églises, ce qui signifie que je terminerai un voyage...
Il bâilla.
— Beaucoup de gens, observa Afanaciévitch, se sauvent. Auparavant, une telle chose était inconnue en Russie; personne n'en avait entendu parler...
Le tzarévitch alla chez Menchikov. Il lui déclara qu'il rejoignait son père. Le prince fut aimable; vers la fm de l'entretien, il demanda :
— Où laisseras-tu Afrossinia?
— Je l'emmène jusqu'à Riga et de là je la renverrai à Pétersbourg, répondit le tzarévitch, au hasard, sans penser à ce qu'il disait.
Plus tard, il s'étonna de cette ruse inconsciente.
— Pourquoi la renvoyer? poursuivit le prince, en le dévisageant. Mieux vaut la garder.
Si le tzarévitch avait pu réfléchir, il aurait été surpris : Menchikov ne pouvait ignorer qu'un fds qui doit ft s'amender afin de régner plus tard » aurait tort de comparaître devant son père, au camp, avec « la fille perdue Afrossinia ». Que signifiait ce conseil? Lorsque Kikine l'apprit, il recommanda au tzarévitch
l' ANTÉCHRIST 3G3
d'envoyer au prince une lettre de remerciement; « le tzar pourra trouver la lettre, ce qui lui ferait soupçonner en Menchikov un complice de ta fuite )).
Menchikov dit au tzarévitcli de passer au Sénat pour y prendre un passeport et de l'argent.
Au Sénat, tous s'efforçaient de servir le tzarévitch, de lui exprimer discrètement une sympathie qu'on n'osait montrer ouvertement. Menchikov lui assigna pour la route mille ducats d'or; le Sénat en ajouta un autre millier et lui ouvrit un compte de cinq mille rouhles en or et de deux mille en petite monnaie chez le haut commissaire à Riga. On ne questionnait pas le tzarévitch; on semblait s'être entendu pour ne pas parler de cette énorme quantité d'argent.
Après la séance, le prince Vassily Dolgorouky le prit à l'écart.
— Tu vas chez ton père?
— Que ferais-je d'autre, prince?
Dolgorouky jeta un regard prudent à l'entour, approcha de l'oreille du tzarévitch ses grosses lèvres molles de vieille femme et chuchota :
— Voilà ! On prend ses affaires et puis ni vu ni connu. Toute recherche est vainc; la piste est perdue; ceux qui poursuivent n'ont qu'à se ronger les poings, de rage.
Et, après un silence, il ajouta, toujours à l'oreille du tzarévitch :
— Le tzar est rhir. Si ce n'était la Izariuc. j'aurais été des premiers à fuiri
Les larmes montèrent aux yeux rusés et bien-
veillants du vieillard, qui serra la main du tzarévitch.
— Si je puis à l'avenir t'être utile, je donnerais ma vie pour loi!
— Ah! oui, prince, ne m'abandonne pas! murmura Alexis, machinalement, sans rien penser ni sentir.
Le soir du même jour, il apprit que le plus fidèle des serviteurs du tzar, le prince Iakov Dolgorouky, lui avait fait dire secrètement de ne point aller chez le tzar : a on lui voulait du mal là-bas ».
Le lendemain, 26 septembre 17 16, le tzarévitch quitta Pétersbourg en chaise de poste, avec Afrossinia et le frère de celle-ci, Ivan Fédorov, ancien serf.
Le tzarévitch n'avait pas décidé où il irait. Néanmoins, à Riga, il dit « qu'on lui avait ordonné de se rendre, en cachette, à Vienne, afin d'y conclure une alliance contre les Turcs ». Il emmenait Afrossinia.
A Libau, il rencontra Kikine, qui revenait de Vienne.
— M'as-tu trouvé un refuge? lui demanda le tzarévitch.
— Oui : va chez le césar, il ne te livrera point. Il a lui-même écrit au vice-chancelier Schônborn qu'il te recevrait comme un fils.
— Quand les émissaires de mon père me trouveront à Dantzig, que me faudra-t-il faire? interrogea le tzarévitch.
— Pars de nuit, répondit Kikine, ou fais-toi accompagner d'un homme robuste; abandonne ton bagage et tes gens; pour le cas oiî il y aurait deux émis-
l'antégurist 365
saires, dis que lu es malade, fais partir un émissaire et sauve-toi de l'autre.
Remarquant que le tzarévitch hésitait, Kikine ajouta :
— Songe à ceci, tzarévitch : ton père ne te fera pas prendre l'habit maintenant, même si tu le voulais; tes amis les sénateurs lui ont suggéré de te garder à vue et de te traîner à sa suite partout où il irait, pour que tu meures par excès de fatigue. Et ton père a dit : « C'est bien ainsi ! » Le prince Menchikov lui a expliqué que, au couvent, tu aurais trop de repos et pourrais vivre longtemps. Ce qui m'étonne, c'est qu'on ne t'ait pas pris plus tôt. Voici encore ce qui peut arriver : lorsque tu seras eu Danemark, ton père, sous couleur de t'instruire, t'embarquera sur un bateau de guerre, en donnant l'ordre au capitaine de livrer bataille à un bateau suédois qui se trouvera là. Tu seras noyé, c'est décidé à Copenhague, On te fait venir à cette lin et tu n'as d'autre salut que la fuite. Ce serait stupide de courir toi-même à ta perte, conclut Kikine.
Et il regarda longuement le tzarévitch.
— Mais pourquoi es-tu si somnolent. Votre Altesse? Serais-tu malade.^
— Je suis las, répondit le tzarévitch simplement. Lorsqu'ils eurent pris congé l'un de l'autre, Kikine
revint tout à coup sur ses pas, rattrapa le tzarévitch, l'arrêta et lui dit lentement, en appuyant sur chaque mot :
— Si ton père t'envoie quelqu'un pour te persua-
der de revenir, et qu'il te promette le pardon absolu, ne l'écoute pas : il te décapiterait sur la place publique.
Il y avait une telle conviction dans ces paroles que le tzarévitclî, malgré toute son indifférence, en eut le frisson.
En quittant Liban, le tzarévitch n'avait toujours pas pris de parti. Il espérait, qu'il n'aurait rien h décider, parce qu'il trouverait à Dantzig les envoyés de son père. De Dantzig il y avait deux routes : l'une sur Copenhague, l'autre sur Vienne.
Aucun envoyé ne l'attendait. Il fallait trancher. Lorsque le propriétaire de l'hôtel où le tzarévitch était descendu, vint, le soir, lui demander pour quelle destination il fallait préparer des chevaux, le tzarévitch lui jeta un regard distrait et répondit presque inconsciemment :
— Pour Breslau.
Il s'effraya aussitôt de cette parole qui décidait de son sort. .Mais il conclut qu'il 'pourrait se raviser au matin. Le matin, les chevaux furent avancés; il ne restait pas autre chose à faire que de partir. Il remit sa décision k la prochaine station, Francfort-surrOder ; à Francfort, il la différa jusqu'à Zibingen; à Zibingen, jusqu'à Krossen et ainsi de suite. Il allait toujours plus loin et ne pouvait pas plus s'arrêter que s'il roulait sur une pente rapide. La même crainte qui naguère le retenait l'cperonnait maintenant. Et, à mesure qu'il voyageait, la crainte augmentait; il se disait qu'il n'avait rien à redouter, que son père ne
pouvait encore connaître sa fuite; mais la crainte demeurait, aveugle, insensée. Kikine lui avait fourni de faux passeports.
Le tzarévitch se donnait tantôt pour le chevalier polonais Kréménetzky, tantôt pour le lieutenantcolonel Kokhansky, tantôt pour le lieutenant Balka, ou pour un marchand russe. Mais il lui semblait que les hôteliers, les voituriers, les cochers, les postillons savaient tous qu'il était le tzarévitch russe et qu'il se sauvait de son père. La nuit, il se réveillait sans cesse et s'effarait d'un bruit de pas, du grincement d'une planche. Lorsqu'une fois un homme, presque aussi grand que son père et vêtu d'un kaftan gris comme le tzar en portait en voyage, pénétra dans la salle à manger obscure où le tzarévitch soupait, celui-ci faillit se trouver mal. Partout il croyait apercevoir des espions. La prodigalité avec laquelle il semait l'argent insinuait aux économes Allemands le soupçon qu'ils avaient affaire à quelque personnage de sang royal : on lui donnait, aux relais de poste, les meilleurs chevaux; et les cochers le conduisaient à fond de train. Un soir, il aperçut une voilure derrière la sienne et se crut poursuivi. Il promit au cocher dix gulden de pourboire. Le cocher lança ses chevaux à toute vitesse. A un tournant, l'essieu accrocha une j)ierre et la roue tomba. 11 fallut s'arrêter et descendre. L'autre voiture approchait. Le tzarévitch eut une telle j>eur qu'il voulut se sauver à pied, avec Afrossinia, dans la foret voisine; il l'entraînait, elle eut toutes les peines du monde à le retenir.
Apres Breslau, il ne fit presque plus d'arrçls nulle part. Il roulait nuit et jour, sans repos. Lorsqu'il essayait de manger, sa gorge se rétrécissait. A peine s'endormait-il qu'il se réveillait, frissonnant de tout son corps et baigné de sueur froide. Il voulait mourir, ou bien être pris, pour échapper à cette torture de l'incertitude.
Enfin, après cinq nuits d'insomnie, il s'endormit, comme foudroyé.
Il se réveilla en voiture par un matin encore sombre. Le sommeil l'avait rafraîchi; il se sentait presque courageux.
A son côté dormait Afrossinia. Il faisait froid. Il la recouvrit et il l'embrassa sans la réveiller. Ils passaient à travers une petite ville, aux hautes maisons serrées, aux rues étroites, où les roues faisaient un bruit extravagant. Les persiennes étaient closes partout; les habitants devaient dormir. Sur la place du marché, devant Ihôlel de ville, une fontaine murmurait, débordant d'une vasque de pierre couverte de mousse que soutenaient deux tritons courbés. Une lampe brûlait, dans une niche, devant une Madone.
Apres la viJle, une colline. Puis une vaste plaine inclinée. La voiture, attelée de six chevaux, volait comme une flèche ; les roues bruissaient mollement sur la poussière humide. Le brouillard nocturne rampait sur le sol; mais, en haut, il commençait à faire clair et le brouillard, abandonnant aux herbes sèches de minces fils de la Vierge où pendaient des gouttes de rosée, montait comme un rideau. Le ciel bleu
apparut. Une bande de cigognes, éclairée d'un premier reflet du soleil invisible encore, volait avec des cris d'appel. A l'extrémilé de la plaine, des montagnes bleuissaient : les montagnes de Bohême. Tout à coup jaillit sur le tzarévitch un rayon aveuglant : le soleil se levait; et, dans le cœur du tzarévitch, la joie se levait aussi, aveuglante comme le soleil. Dieu l'avait sauvé, Dieu lui-même!
Il riait et pleurait de joie; il croyait voir pour la première fois la terre, le ciel, le soleil, les montagnes. Il regardait les cigognes, et il se sentait des ailes; il volait...
Libre I Libre ! . . .
Le courrier Safonov, de retour auprès du tzar, lui annonça que le tzarévitch ne tarderait pas à venir. Deux mois s'écoulèrent : pas de tzarévitch. Le tzar refusait d'admettre que son fds eût pu fuir. « Jamais il n'oserait, le drôle! » Mais enfin force lui fut de se soumettre à l'évidence ; il envoya des policiers sur toutes les routes et donna au résident de Vienne, Avram Vessélovsky, une instruction autographe : « Tu dois chercher dans Vienne, dans Rome, Naples, Milan et encore en Sardaigne et en Suisse. Là où tu trouveras des traces de notre fils, fais une enquête, rends-toi
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sur les lieux, suis-le partout et écris-nous aussitôt , par le moyen d'émissaires et de courriers spéciaux. Garde la discrétion la plus absolue. »
VesséloYsky, après de longues recherches, écrivit au tzar : « La piste s'arrête à Vienne. L'illustre souscolonel Kokhansky descendit à l'auberge de l'Aigle Noir, derrière la ville. Un valet me dit l'avoir reconnu pour quelque grand personnage à la prodigalité avec laquelle il payait; en outre, il ressemble au tzar moscovite, que l'on connaît bien à Vienne. »
Le tzar fut étonné : il trouva quelque chose de bizarre, d'effrayant presque, dans ces paroles : « Il ressemble au tzar ». Jamais l'idée ne lui était venue qu'Alexis pût lui ressembler.
« Après n'être resté qu'un jour à l'auberge, continuait Vessélovsky, il fit transporter ses affaires dans un chariot de louage; et, le lendemain, après avoir payé, il partit à pied. De sorte qu'on ne sait ce qu'il advint de lui. Lorsqu'il était encore à l'auberge, il avait acheté pour sa femme un costume d'homme, couleur de café, et elle avait revêtu ce costume. »
Puis la piste se perdait. « Je me suis informé dans toutes les auberges d'ici, les relais de poste, les maisons particulières et les lieux publics : mais je n'ai rien pu découvrir ; mes espions non plus; j'ai suivi les deux routes qui mènent d'ici en Italie, la route du ïyrol et la route de Garinthie ; personne n'a rien pu me dire. »
Le tzar, devinant que le tzarévitch avait été reçu
L'ANTLCIIRIST 371
par le césar et que celui-ci le cachait, écrivit d'Amsterdam :
(.(. Très haut et très puissant César ! » Je me vois obligé de narrer confidentiellement à Votre Majesté, comme à un frère, la douleur qui m'a atteint. Mon fds Alexis, ainsi que Votre Majesté qui nous est prochement apparentée doit le savoir, s'est toujours montré rebelle à nos recommandations paternelles, ce qui nous causait une grande affliction. En outre, pendant ses années de mariage avec votre cousine, il a été malhonnête envers elle. Il y a peu de temps, nous lui intimions l'ordre de nous rejoindre, afin de lui faire abandonner un genre de vie et des fréquentations répréhensibles ; mais il ne prit aucun des serviteurs que nous lui désignions, s'entoura de quelques jeunes gens et, s'écartant de la route qu'il devait suivre, disparut, on ne sait où. Nous ne pûmes découvrir sa cachette. Nous pensons que cette action blâmable lui aura été conseillée par certains de ses amis et nous le plaignons paternellement. Nous redoutons qu'il ne se fasse quelque tort irrémédiable ou qu'il ne tombe entre les mains de nos ennemis; et nous avons donné l'ordre à Vessélovsky, notre résident h votre Cour, de découvrir notre fils et de nous l'amener. Voilà pourquoi nous prions Votre Majesté, s'il se trouve, en cachette ou autrement, sur vos domaines, de bien vouloir nous l'envoyer avec notre résident et, pour plus de sûreté, sous escorte de quelques-uns de vos ofliciers, afin que nous puissions
le corriger paternellement, pour son bien. Par cela vous nous obligeriez à une éternelle reconnaissance et amitié.
)> Nous demeurons,
y) de Votre Majesté impériale, y> le frère fidèle,