‹ L'antéchristChapitre 23 sur 23 · PIERRE TOLSTOÏ · texte numérisé non relu

PIERRE TOLSTOÏ

» P. -S. — Lorsque, seigneur, je serai de nouveau à Pétersbourg par la grâce de Dieu, je pourrai sans imprudence louer l'Italie et je ne serai pas obligé, de ce fait, à boire une chope expiatrice, car non seulement un voyage de Votre Majesté en Italie, mais l'intention d'entreprendre ce voyage a eu les meilleurs résultats pour Votre Majesté et pour tout l'Empire russe. »

Il écrivit aussi au résident Vessélovsky à Vienne :

« Gardez le secret le plus absolu, par crainte qu'un mauvais esprit quelconque n'écrive au tzarévitch pour le dissuader. Dieu seul peut dire les difficultés que présentait cette affaire I Nos miracles sont inénarrables. »

Pierre Andréévitch était assis à sa table, devant une

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bougie allumée : il était seul, cette nuit, dans son appartement des Trois-Rois.

Sa lettre au tzar terminée et sa copie de la lettre du tzarévitch faite, il prit de la cire afin de cacheter le paquet qui contenait les deux missives. Mais il se ravisa, relut la lettre du tzarévitch, soupira de joie, ouvrit sa tabatière d'or, pétrit une prise entre ses deux doigts et réfléchit.

C'est à peine s'il pouvait croire à son bonheur. Pas plus tard que le matin même, il était si découragé qu'ayant reçu du tzarévitch une lettre ainsi conçue : « J'ai le plus grand besoin de te parler; ce ne sera pas une conversation vaine », il avait failli refuser : < Ces bavardages ne sont que perte de temps. »

Et voilà que « l'obstination figée » avait disparu comme par enchantement : on consentait à tout. « Miracle I vrai miracle I C'étaient Dieu et saint Nicolas qui avaient fait cela I »

Pierre Andréévitch vénérait singulièrement saint Nicolas et croyait en la « sainte protection » du thaumaturge. « Il a bien mérité un cierge I » Certes, la déesse Vénus qu'il vénérait aussi avait été du complot I Ce jour-là, en prenant congé de la fille Afrossinia, Pierre Andréévitch lui avait baisé la main. Peuh I il l'aurait saluée jusqu'à terre comme une vraie Vénus. Bravo, la fille I Avait-elle bien entortillé le tzarévitch! Et celui-ci n'était pas assez bête pour ne pas comprendre ce qui l'attendait. Au contraire, il n'était que trop intelligent. « C'est une règle générale, — avait accoutumé de dire Tolstoï, — (JUg

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les sages sont faciles à berner ; ils savent beaucoup de choses extraordinaires, et l'ordinaire de la \ie leur échappe. C'est une science difficile que celle de l'esprit et du caractère humains, et il est moins aisé de comprendre les hommes que de savoir par cœur de nombreux livres. »

Avec quelle insouciance, avec quelle mine joyeuse le tzarévitch lui avait annoncé qu'il allait rejoindre son père ! Il semblait ivre ; il riait d'un rire effrayant et pitoyable tout le temps.

— Ahl le pauvre, songea Pierre Andréévitch avec affliction ; — il hocha la tête, aspira une prise, essuya une larme qu'avait amenée au bord de sa paupière sa pitié envers le tzarévitch et non le tabac. — Il est comme une brebis qu'on mène à l'abattoir. Que Dieu lui vienne en aide I

Pierre Andréévitch avait le cœur tendre et sensible.

— Oui, je le plains; mais il n*y a rien à faire! dit-il, consolé. Les brochets sont dans la mer afin que les petits poissons apprennent à se garer. Le souci d'une carrière n'admet point d'amitié.

Lui, Tolstoï, faisait une belle carrière; il rendait service à son tzar et à sa patrie et se montrait le digne élève de Nicolas Machiavel : maintenant l'étoile du destin descendrait sur son sein, sous l'aspect de l'étoile de Saint- André. Les Tolstoï seraient comtes; et, si désormais l'un d'entre eux se signalait, montait très haut en grade, il se souviendrait de l'ancêtre Pierre Andréévitch.

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z — Laisse aller en paix ton serviteur, Seigneur î

Ces réflexions le rendaient folâtre. Il se sentit tout à coup rajeuni de quarante ans ; il aurait dansé, il se sentait de petites ailes aux pieds et aux mains : tel le dieu Mercure.

Il présentait le bâton de cire à la flamme qui tremblait. L'ombre énorme de son crâne nu (il avait enlevé sa perruque pour la nuit) semblait danser et grimacer, rire d'une façon macabre.

Les gouttelettes rouges de la cire se mirent à bouillir et tombèrent comme un sang épais. Et il fredonnait sa chanson favorite :

Abandonne, Cupidon, tes flèches

Déjà nous sommes tous atteints,

Mais suavement blessés

D'une flèche d'amour,

Flèche d'or ;

Nous sommes soumis à l'amour.

Dans la lettre que Tolstoï expédiait au tzar, le tzarévitch écrivait :

« Très gracieux Empereur mon Père !

» Ta gracieuse lettre m'a été remise par messieurs Tolstoï et Roumiantzev. Tu m'y promets, de même que tu l'avais déjà fait par message verbal, ta grâce à moi qui suis indigne de toute grâce, étant parti sans autorisation. Si je reviens, tu me pardonneras. Je t'en remercie avec des larmes, je tombe à les pieds et je demande la rémission de tous mes crimes, dignes

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des derniers châtiments. Me fiant à votre gracieuse promesse, je me remets au pouvoir de vos envoyés et au vôtre ; je quitte Naples l'un de ces prochains jours afin de te rejoindre, seigneur, à Saint-Pétersbourg.

» Le plus humble et le plus vil de tes esclaves, indigne de s'appeler ton fils,

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