‹ L'antéchristChapitre 22 sur 23 · PIERRE · texte numérisé non relu

PIERRE

Sa lecture terminée, le tzarévitch regarda de nouveau Roumiantzev, qui salua et voulut s'approcher. Mais le tzarévitch pâlit, trembla, se souleva dans son fauteuil et murmura :

— Pierre Andréévitch... Pierre Andréévitch... ne lui permets point d'approcher I .. . Sinon, je m'en

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vais, je m'en vais tout de suite... Le comte non plus ne désire pas qu'il approche...

Sur un signe de Tolstoï, Roumiantzev s'arrêta; son visage, beau et inintelligent, exprimait la stupeur.

Weingart avança une chaise. Tolstoï la tira vers le tzarévitch , s'assit tout au bord , se pencha , regarda le tzarévitch dans les yeux, avec bonhomie et confiance; puis il se mit à parler comme si rien d'extraordinaire ne s'était passé et qu'on se fut réuni pour une simple causerie amicale.

C'était toujours ce même Pierre Andréévitch Tolstoï, l'homme élégant et l'excellentissime conseiller privé : ses sourcils noirs étaient de velours ; son regard doux, son sourire caressant, sa voix insinuante, tout en lui était de velours; mais on lui savait un aiguillon.

Bien que le tzarévitch se souvînt des paroles de son père : « Tolstoï est un homme intelligent; mais, lorsqu'on cause avec lui, il faut tenir une pierre dans la main », il l'écoutait cependant avec plaisir. Le discours insinuant, clair, le tranquillisait, écartait les visions terrifiantes, le rendait au sentiment de la réalité. Tolstoï adoucissait, aplanissait tout; il semblait qu'on pût tout arranger à la satisfaction générale. Il parlait en vieux chirurgien expérimenté qui cherche à convaincre un malade qu'une opération difficile est insignifiante, presque agréable.

« Employez la caresse et la menace, et mêliez en avant des raisons et des arguments faux, mais appropriés aux circonstances », disait l'instruction du tzar.

Et, si le tzar avait pu entendre Tolstoï, il eût été satisfait.

Tolstoï insista sur ce qui était écrit dans la lettre : l'amnistie serait complète, si le tzarévitch retournait auprès de son père.

Puis il cita les propres paroles d'une instruction personnelle du tzar adressée à lui, Tolstoï; alors, il eut dans la voix, malgré la même aménité, un accent plus ferme.

« Si le césar déclare que notre fils s'est mis sous sa protection et qu'il ne saurait nous le rendre autrement que du gré du tzarévitch; s'il avance quelque autre prétexte ou imagination, il convient de lui faire comprendre que je suis blessé de ce qu'il se pose en arbitre entre mon fils et moi, lorsque, selon les droits naturels et selon les lois de notre pays surtout, personne n'ose s'entremettre entre le père et le fds, même s'ils ne sont que de simples particuliers : le fils doit s'incliner devant la volonté de son père. Nous, empereur autocrate, ne sommes en rien soumis au césar, et celui-ci ne doit pas se mêler de cette affaire, mais nous renvoyer notre fils. Nous, empereur et père, le recevrons, suivant notre devoir de père, avec miséricorde; nous lui pardonnerons son méfait et nous le remettrons sur le chemin de la vertu afin qu'il suive nos intentions ; il pourra alors reconquérir notre cœur de père. Sa Majesté le césar nous ferait ainsi preuve d'amitié; il obtiendrait les grâces de Dieu et le droit à notre reconnaissance. Notre fils aussi lui serait éternellement reconnaissant, bien plus que

maintenant qu'il est rigoureusement garde comme un prisonnier ou un malfaiteur, sous le nom d'un comte hongrois émeutier, à notre grand déshonneur. Si, contre notre espoir, le césar refuse énergiquement, il convient de lui déclarer que nous acceptons sa décision comme une rupture, et que nous porterons plainte contre lui devant tout l'univers, et que nous chercherons a nous venger d'un afTront inouï et insupportable. »

— Bah I interrompit le tzarévitcli, le tzar ne fera jamais la guerre au césar, à mon sujet!...

— J'espère qu'il n'y aura point de guerre, admit Tolstoï. D'autant plus que le césar te livrera sans guerre. Il n'a aucun bénéfice, mais maintes dilTicultés, à te garder sur son territoire. Il a déjà rempli sa promesse envers toi ; il t'a protégé jusqu'au moment où ton père te pardonnerait. Maintenant que tu as ton pardon, le césar n'est plus lié envers toi; il n'est plus obligé de te garder, à l'encontre de toute justice, et de faire la guerre au tzar. D'autant plus qu'il est déjà en guerre avec deux puissances : la Turquie et l'Espagne. Tu dois connaître que la flotte espagnole est maintenant entre la Sardaigne et Napîes et qu'elle se prépare à attaquer Naples où la noblesse est en révolte et souhaite se mettre sous la domination espagnole plutôt que de rester sous celle du césar. Si tu ne me crois pas, demande au vice-roi : il a reçu du césar une lettre autographe l'engageant à te renvoyer au tzar par la persuasion, ou, de toutes façons, à te faire quitter son territoire. Si l'on ne te

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livre point de gré, le tzar te prendra avec la force armée : c'est sans doute dans cette intention qu'il maintient des troupes en Pologne, d'où il les fera hiverner en Silésie, ce qui n'est pas loin des territoires du césar.

Tolstoï le regarda d'une manière plus caressante que jamais et lui toucha doucement la main :

— Seigneur tzarévitch, écoute les remontrances paternelles, retourne chez ton père ! Le tzar a dit : « Nous lui pardonnerons, le ferons rentrer en notre grâce et nous promettons de lui donner paternellement toute jouissance et toute liberté, sans nous courroucer ni l'astreindre à rien. »

Le tzarévitch se tut.

« S'il refuse, continua Tolstoï avec un soupir d'affliction, il faut lui déclarer de notre part que, pour une telle désobéissance, nous le proclamons, après l'avoir maudit, traître envers l'Etat: qu'il juge alors de ce que deviendrait son existence? Qu'il ne s'imagine point vivre en sûreté ailleurs qu'en prison et sous forte garde. Son âme dans la vie future et son corps dans la vie présente seront torturés. Nous n'omettrons aucun moyen de le punir de sa rébellion ; l'arme à la main, nous contraindrons le césar à nous le livrer. Qu'il juge des conséquences. »

Tolstoï s'arrêta, dans l'attente d'une réponse; mais le tzarévitch ne parla point. Enfin il leva les yeux et examina attentivement Tolstoï.

— Quel âge as-tu, Pierre Andréévitch?

— Je puis l'avouer puisqu'il n'y a point de dames

ici, j'ai soixante-dix ans sonnés, répondit le vieillard avec un sourire aimable.

— Selon les écritures, soixante-dix années marquent le terme de la vie humaine. Comment as-tu osé, Pierre Andréévitch, toi qui as déjà un pied dans la tombe, te charger d'une telle affaire! Et moi qui m'imaginais encore que tu m'aimais!...

— Je t'aime, mon enfant; j'en prends Dieu à témoin, je t'aime! Je suis prêt à te servir jusqu'à mon dernier souffle. Je n'ai pas d'autre pensée que de te réconcilier avec ton père. C'est une affaire bénie: bienheureux les pacificateurs!...

— Assez radoter, vieux ! Tu penses donc que j'ignore pourquoi lu es ici avec Roumiantzev? De la part de ce brigand, rien ne m'étonne; mais toi, toi, Andréévitch I Tu lèves la main sur ton futur tzar autocrate ? Assassins que vous êtes, tous les deuxl Mon père vous envoie pour m'égorger !...

Tolstoï effrayé joignit les mains.

— Que Dieu te pardonne, tzarévitch !...

Il y avait une telle sincérité sur son visage et dans son accent que le tzarévitch, qui cependant le connaissait, fut pris de doute : peut-être soupçonnait-il à tort ce vieillard? Puis il éclata de rire; sa fureur même disparut : la fourberie de Tolstoï lui parut naïve, innocente, presque séduisante, comme la ruse d'une femme ou le jeu d'un grand acteur.

— Tu es malin, Pierre Andréévitch! Mais aucun stratagème ne doit réussir à mener la brebis dans la gueule du loup.

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— C'est ton père que tu appelles loup?

— Qu'il soit un loup ou non, si je tombe en son pouvoir je serai englouti ? Mais pourquoi continuer cette mystification ? Tu comprends les choses comme moi. . .

— Alexis Pétrovitch ! Si tu ne crois pas à mes paroles regarde la lettre que ton père a écrite de sa propre main: Je promets devant Dieu... Tu entends bien ! Est-ce que le tzar romprait son serment au su de toute l'Europe?

— Que lui importent les serments? s'écria le tzarévitch. S'il ne peut s'en dégager lui-même, Fédoska le tirera d'affaire. Les archevêques ne se feront pas prier. Ils le dégageront en bloc. Ce n'est pas pour rien que le tzar est autocrate I Deux hommes au monde sont aussi puissants que des dieux, le tzar à Moscou et le pape à Rome : ils font ce qu'ils veulent. Non, Andréévitch, ne gaspille point tes paroles. Je ne me laisserai pas preodre vivant.

Tolstoï retira de sa poche une tabatière d'or sur le couvercle de laquelle un berger dénouait la ceinture d'une bergère endormie. Sans hâte, d'un geste habituel, il pétrit une prise, inclina la tête et prononça, comme se parlant à lui-même, délibérément :

— Eh ! qu'il en soit ainsi ! Fais selon ta volonté. Si tu ne veux pas m'écouter, moi vieillard, tu écouteras peut-être ton père. Lui-même ne tardera point à venir ici.

— Icil... Qu'est-ce que tu dis là, vieux? demanda le tzarévitch, blême et regardant de nouveau la terrible porte close.

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Tolstoï, toujours aussi lent, aspira sa prise d'une narine puis de l'autre, fit tomber de son jabot de dentelle la poussière de tabac et dit :

— Il m'était défendu de le divulguer, mais cela m'a échappé. J'ai reçu, il y a peu de temps, une lettre autographe du tzar m'annonçant qu'il partait pour l'Italie. Lorsqu'il arrivera ici, qui peut l'empêcher de voir son fils? Ne te figure pas que ce soit impossible ; au contraire, il n'y a aucune difficulté : tout dépend du désir du tzar. Tu sais que, depuis longtemps déjà, le tzar se propose de voyager en Italie ; maintenant le projet s'impose à lui de plus en plus.

Tolstoï baissa le front et son visage se crispa, se rétrécit, devint très vieux. Il semblait prêt à pleurer; même, il fit mine d'essuyer une larme. Le tzarévitch entendit encore une fois les paroles qu'il connaissait.

— Où te cacherais-tu de ton père? Sous terre, peut-être; et, là encore, il te découvrirait. Le tzar a le bras long. J'ai pitié de toi, Alexis Pétrovitch, mon enfant; j'ai pitié de toi !

Le tzarévitch se leva ; comme au début de l'audience, il tremblait de tout son corps.

— Attends, Pierre Andréévilch. J'ai deux mots à dire au comte.

Il s'approcha du vice-roi et lui prit hi main.

Ils se retirèrent dans la pièce voisine. S'élant assuré que les portes étaient fermées, le tzarévitch raconta au vice-roi toute sa conversation avec Tolstoï

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et, saisissant les mains du vieil homme entre ses mains glacées, il demanda :

— Si mon père me réclame, à la tête d'une armée, puis-je compter encore sur la protection du césar?

— Soyez tranquille, Votre Altesse I Le césar est suffisamment fort, quelles que soient les circonstances, pour défendre ceux qu'il prend sous sa protection.

— Je le sais, comte. Je ne parle point, en ce moment, au vice-roi du césar ; je vous parle comme à un noble chevalier et un brave homme. Dites-moi toute la vérité ; ne me cachez rien, je vous en conjure I Pas de politique ! la vérité !... Oh I Seigneur !... Vous voyez comme je souffre...

Il pleura et lança au vice-roi un regard de bête traquée. Le vieillard baissa involontairement les yeux.

De taille élevée, maigre, le visage fin et pâle semblable à celui de Don Quichotte, le comte Daoun était bon, mais faible et indécis. Chevalier et homme politique, ses idées flottaient entre les vieilles traditions, chevaleresques mais antipoUtiques, et les nouveaux devoirs, politiques mais antichevaleresques. Il plaignait le tzarévitch ; mais il redoutait de se lancer dans une affaire où sa responsabilité fût engagée : il avait peine à nager seul, et voici qu'un être à demi noyé se cramponnait à lui !

Le tzarévitch se mit à genoux.

— J'implore l'empereur, au nom de Dieu et de tous les saints, de ne point m'abandonnerl C'est terrible de penser à ce qui arriverait si je tombais entre les mains

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de mon père. Personne ne sait l'homme qu'il est... Moi seul je- le sais... C'est effrayant, effrayant! Le vieillard s'inclina vers lui, les larmes aux yeux.

— Levez-vous, levez-vous donc. Votre Altesse ! Je jure de vous dire la vérité sans aucune préoccupation politique : tel que je le connais , le césar ne vous livrera jamais à votre père ; ce serait humiliant pour son honneur et contraire à toutes les règles admises ; ce serait agir en sauvage !

Il étreignit le tzarévitch et le baisa au front avec une tendresse paternelle.

Lorsqu'ils retournèrent dans la salle d'audience, le tzarévitch était pâle, mais son visage semblait tranquille et résolu. Il s'approcha de Tolstoï et, sans s'asseoir ni l'inviter à s'asseoir, donnant ainsi à entendre que l'audience était terminée, il dit :

— Retourner chez mon père serait dangereux ; c'est une chose effrayante que d'affronter un être courroucé. Je n'ose donc m'y résoudre, et je ferai connaître, par écrit, ma résolution au césar, mon auguste protecteur. J'écrirai peut-être aussi à mon père, en réponse à sa lettre ; ce serait alors ma réponse définitive. Présentement, je ne puis rien dire, puisqu'il convient de réfléchir mûrement à cette affaire.

— Si Votre Altesse, insinua Tolstoï doucereusement, avait quelques conditions à poser, qu'elle me les fasse connaître. Je présume que le tzar consentirait à tout. Il autoriserait le mariage avec Afrossinia. Réfléchis, réfléchis, mon enfant. La nuit porte conseil. Nous pourrons nous entretenir plus tard. Ce

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n'est pas encore la dernière fois que nous nous voyons.

— Nous n'avons plus rien à nous dire, Pierre Andréévitch, et il est inutile de nous revoir. Comptes-tu rester longtemps ici?

— J'ai l'ordre, répliqua Tolstoï très bas, — et il regarda le tzarévitch de telle façon que celui-ci crut voir les yeux de son père, — j'ai l'ordre de ne point quitter ces lieux sans toi ; et, si tu étais transféré ailleurs, de t'y suivre.

Puis il ajouta, encore plus bas :

— Ton père t'aura vivant ou mort.

Les griffes menaçantes sortirent un instant de la patte de velours. Puis, Tolstoï salua, comme à son entrée, profondément; il tenta même de baiser la main du tzarévitch, mais celui-ci ne le laissa point faire.

— De Votre Altesse le très obéissant serviteur !

Il sortit avec Roumiantzev, par la même porte qui leur avait donné accès.

Le tzarévitch les suivit des yeux; et longtemps il contempla cette porte, le regard figé, comme si de nouveau l'effrayante vision lui était apparue.

Enfin il tomba dans son fauteuil, se couvrit la face de ses deux mains, s'affaissa, se courba comme sous quelque pesant fardeau.

Le comte Daouu lui mit la main sur l'épaule ; il voulut lui dire des paroles de consolation, mais il sentit qu'il n'y en avait point; en silence, il rejoignit Weingart.

— L'empereur insiste, chuchota-t-il, pour que le

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tzarcvitch éloigne de lui cette femme avec qui il vit. Je n'ai pojnt eu le courage de le dire au tzarévitch aujourd'hui. A l'occasion, dites-le-lui vous-même.

(( Je rencontre, dans l'exécution de mes affaires, les plus grandes difficultés, écrivait Tolstoï au résident de Vienne, Yessélovsky. Si notre enfant ne perd pas sa confiance en son protecteur, il ne se décidera jamais à partir. Ce pourquoi il serait utile que votre grâce fît circuler partout le bruit qu'on ne l'aidera point avec les troupes, comme il s'obstine à l'espérer. Nous ne pouvons que louer le zèle dont témoigne en notre faveur le vice-roi ; mais, lui non plus, ne peut briser celte obstination figée. Aujourd'hui, je ne puis en écrire plus long ; je me rends chez notre proie, et la poste part. »

Ce n'était pas la première fois que Tolstoï se trouvait aux prises avec des difficultés considérables. Dans sa jeunesse; il avait pris part à l'émeute des Strellzi; tous avaient péri, mais lui était resté sain et sauf. D'Oustiougène, où il occupait d'importantes fonctions, il offrit d'aller, lui, homme marié, [)ère de famille Agé de cinquante ans, étudier l'art de la navigation à l'étranger avec « les enfants de Uussic » ; et il apprit cet art. Itltant ambassadeur à Constanlinople, il fut trois fois jeté dans les souterrains du Château aux Sepl-Tours : tr(^is fnjs il on sorlit et

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obtint du tzar des grâces spéciales. Un jour, son propre secrétaire le dénonça par écrit comme s'étant approprié l'argent de l'État ; mais le secrétaire mourut subitement, avant d'avoir expédié sa lettre. Tolstoï expliquait ainsi ce fait : « Le greffier Timochka s'était lié avec des Turcs et complotait d'embrasser leur religion. Le Seigneur permit que j'eusse vent de l'affaire. Je l'appelai secrètement et me mis à lui parler, puis je l'enfermai dans ma chambre jusqu'au soir ; la nuit il but un verre de vin et mourut bientôt après: de cette façon. Dieu le préserva du mal. »

Ce n'était pas en vain qu'il étudiait et traduisait en russe les Conseils politiques de Nicolas Machiavel noble florentin, Tolstoï lui-même était réputé comme un Machiavel russe. « Si cette tête n'avait été si lucide, il y a longtemps que je l'aurais fait couper I » ^ disait de lui le tzar. j

Maintenant Tolstoï craignait que sa tête si lucide 1 ne se trouvât discréditée et que le Machiavel russe ne fût en mauvaise posture. Cependant il n'avait rien négligé : il avait entouré le tzarévitch d'un réseau aussi fin que solide. Il avait inculqué à chacun cette idée qu'ils désiraient tous la soumission du tzarévitch, mais que, par crainte de manquer à sa promesse, chacun rejetait ce soin sur autrui : les césars comptaient sur le césar, le césar sur son chancelier, le chancelier sur le vice-roi, le vice-roi sur son secrétaire. A celui-ci, Tolstoï remit un cadeau de cent soixante-douze pièces d'or, avec la promesse d'être plus généreux encore si le secrétaire parvenait à con-

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Vaincre le tzarévitch que le césar l'abandonnerait. Mais tous les efforts restaient nuls devant « l'obstination figée ».

Pour comble de malheur, Tolstoï s'était de lui-même offert à remplir cette mission. « 11 faut connaître son destin », disait-il. Il lui semblait que son destin était de capturer le tzarévitch. Ainsi il donnerait une fm brillante à l'activité de toute sa vie; il aurait le grand cordon de Saint-André et le titre de comte : devenir le fondateur d'une nouvelle maison de comtes Tolstoï était son rêve préféré.

Que dirait le tzar en le voyant revenir bredouille '?

Cependant il ne songeait point à sa disgrâce possible, au cordon de Saint-André et au titre de comte perdus ; en véritable chasseur, il oubliait tout au monde sauf la « proie » qu'il poursuivait.

Peu de jours après l'entretien avec le tzarévitch, Tolstoï prenait son chocolat du malin sur le balcon du superbe appartement qu'il occupait à l'hôtel des Trois-Rois, dans la rue la plus fréquentée de iSaples, via Toledo. En robe de chambre, sans perruque, avec quelques rares cheveux blancs sur le sommet de la tcte, il paraissait très vieux, presque décrépit. Il avait laissé sur sa table de toilette, devant sa glace, à côté des Métamorphoses d'Ovide qu'il traduisait en russe, ses [)ropres moyens de métamorphose : flacons, pinceaux et perruque à boucles jeunes, noires comme du goudron.

Il n'avait pas l'esprit tranquille. Mais, comme toujours, lorsqu'il réfléchissait intensément sur des sujets

politiques, il paraissait insouciant, presque étourdi ; il échangeait des regards avec une jolie Espagnole assise en face de lui sur un balcon. La gentille brunette appartenait à cette catégorie de femmes « qui n'aiment point les travaux manuels, mais préfèrent le plaisir », comme disait Esopka. Tolstoï lui souriait galamment, bien que ce sourire ressemblât plutôt au rictus d'une tête de mort, et fredonnait une chansonnette imitée par lui d'Anacréon :

Ne me fuis pas

En voyant mes cheveux blancs ; Parce que de la Beauté Brille en toi le printemps, Ne méprise point mon amour.

Regarde dans les couronnes Comme sont belles, mélangées Aux blancs muguets, Les roses.

Le capitaine Roumiantzev lui contait ses aventures amoureuses de Naples.

Tolstoï quaUfiait Roumiantzev « d'homme gai, rendant la vie agréable aux autres, aimant la compagnie, ayant plus de chance en matières difficiles que de capacité ; il possédait l'audace d'un bon soldat » . Autrement dit, c'était un imbécile; mais Tolstoï ne le méprisait point à cause de cela : au contraire, il l'écoulait toujours et même parfois lui obéissait. « Ce sont les imbéciles qui portent le monde, disait-il. Gaton, le conseiller romain, prétendait que les imbéciles sont plus nécessaires aux sages que les sages ne le sont aux imbéciles. »

Roumiantzev se plaignait d'une certaine Camille qui lui avait soutiré en une semaine plus de cent pièces d'or.

— Les filles d'ici nous exploitent horriblement I Pierre Andréévitch se rappelait comment jadis, à

Naples, il avait été amoureux ; il parlait toujours de cet amour dans les mêmes termes :

— J'étais amoureux de la signora Francesca et je l'eus comme maîtresse durant tout mon séjour. Mon amour était si fort que je ne pouvais me séparer d'elle, ne fût-ce qu'une heure ; elle me coûta mille pièces d'or en deux mois. Je la quittai avec une grande affliction et, jusqu'à ce jour, cet amour n'est point sorti de mon cœur.

Il soupira langoureusement et sourit à la jolie Espagnole.

— Que devient notre « proie ».^ demanda-t-il tout à coup, d'un air indifférent, comme s'il n'attachait aucune importance à sa question.

Roumiantzev raconta la conversation qu'il avait eue la veille avec Alechka lourov, surnommé Ésope.

Terrorisé par Tolstoï qui menaçait de le renvoyer comme déserteur à Pétersbourg, lourov, malgré son dévouement au tzarévitch, avait consenti à servir d'espion et à rapporter tout ce qu'il voyait et entendait dans la maison du tzarévitch.

Roumiantzev avait appris d'Esope beaucoup de choses curieuses et importantes, sur l'amour démesuré du tzarévitch pour Afrossinia ; ceci aidait Tolstoï dans sa stratégie.

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— Cette fille le tieot par les sens ; elle est sa confidente nuit et jour; elle a pris sur lui le plus grand empire, de sorte qu'il n'ose la contredire en rien. Il est sous sa pantoufle. Il fait ce qu'elle lui dit. Il veut l'épouser mais ne trouve point de pope, sans quoi ce serait déjà fait.

Roumiantzev narra aussi sa visite à Afrossinia ; par les soins d'Ésope, cette visite avait eu lieu pendant l'absence du tzarévitch.

C'est une superbe personne, sous tous les rapports ; seulement elle est rousse. A la voir, elle semble douce ; mais il ne faut pas s'y fier : il n'est pire eau que l'eau qui dort.

— Que dis-tu? demanda Tolstoï, qui venait d'avoir une subite inspiration ; est-elle très portée vers l'amour?

— Tu te demandes si notre proie est menacée des cornes? fit en riant Roumiantzev. Comme toutes les femmes, elle n'attend sans doute qu'une occasion. Mais elle n'a personne...

— Personne ? Et toi-même, Alexandre Ivanovitch ? Je pense qu'un pareil amoureux serait flatteur I insinua malicieusement Tolstoï.

Le capitaine éclata de rire et caressa d'un air satisfait sa moustache de chat, relevée comme celle du tzar.

— Camille me suffit I Qu'ai-je à faire d'une seconde maîtresse?

- — Sais-tu, monsieur le capitaine, ce que dit la chaasonnette ?

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Gesse de lutter contre une double flamme, Deux filles dans ton cœur feront bon ménage. Ne crains pas d'avoir de multiples amours, Tu peux servir l'une et puis servir l'autre ; La première étant prise, tu poursuis la seconde, Et, si tu en as dix, ce n'est jamais trop.

— Eh ! Votre Excellence, quel polisson tu fais ! s'écria Roumiantzev.

Il découvrait une double rangée de dents blanches et égales, et riait fort, comme un simple soldat.

— Tes cheveux sont gris et tes idées grivoises. Tolstoï répliqua par une autre chansonnette :

Les femmes me disent :

« Anacréon, tu es déjà vieux.

Prends un miroir et regarde,

Tu n'as plus de cheveux au front. »

J'ignore si mes cheveux

Sont sur ma tète ou non ;

Je sais seulement

Que mieux qu'un autre

Un vieux doit s'amuser,

Puisqu'il est plus près

De la mort.

— Écoute. Alexandre Ivanovitch, continua-t-il sérieusement; au lieu de perdre ton temps avec Camille, tu ferais mieux de filer le parfait amour avec cette autre superbe personne : ce serait grand profit pour noire affaire. Notre enfant tomberait dans les filets de la jalousie, il ne songerait plus à se sauver et se laisserait prendre par nous. Une femme, c'est le meilleur des pièges.

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— Qu'est-ce qui te prend, Pierre Andréévitch ? Je croyais à une plaisanterie de ta part, et voilà que tu es sérieux. C'est une affaire délicate. S'il est tzar un jour et qu'il apprenne cette aventure, il n'y aura pas assez de haches dans l'empire pour me couper le cou.

— Eh ! bêtises ! Qui sait si Alexis Pétrovitch sera jamais tzar ou non ? Mais Pierre Alexéévitch te récompenserait, cela n'est point douteux. Il te récompenserait brillamment I Alexandre Ivanovitch , petit père, rends-moi ce service, je m'en souviendrai toujours ! . . .

— Mais vraiment. Votre Excellence, je ne sais comment entreprendre cette affaire?...

— Nous l'entreprendrons ensemble ! Ce n'est pas malin! Je te conseillerai; tu n'as qu'à m'obéir.

Roumiantzev hésita encore longtemps ; enfin, il consentit et Tolstoï lui exposa le plan à suivre.

Lorsqu'il fut seul, Pierre Andréévitch se plongea dans des réflexions dignes d'un Machiavel russe.

Depuis longtemps déjà, il sentait vaguement que seule Afrossinia, si elle le voulait, pourrait convaincre le tzarévitch de se rendre : la conseillère de nuit est plus écoutée que les conseillers de jour. De toute manière, le dernier espoir reposait sur elle. Tolstoï avait écrit au tzar : « Il est impossible de dire à quel point le tzarévitch aime cette fille et combien il est préoccupé d'elle. » Il songea aux paroles de Weingart : « Ce qui l'effraye le plus à l'idée de rejoindre son père, c'est qu'on le sépare de cette fille. Je me propose de le menacer d'une séparation immédiate.

l' ANTÉCHRIST 'iSq

s'il refuse d'aller chez son père; j'ai quelque craiute à employer spontanément ce moyen, mais nous verrons ce qui en résultera. »

Tolstoï décida d'aller aussitôt chez le vice-roi et d'exiger qu'il ordonnât au tzarévitch d'éloigner Afrossinia, selon la volonté du césar.

(( Et voici que nous avons encore Roumiantzev, avec son amour! se dit-il, et son cœur palpita d'espoir. Viens à notre secours, petite mère Vénus ! Ce que les sages n'ont su obtenir par la politique, les imbéciles l'obtiendront par l'amour. »

Il était joyeux et, avisant l'Espagnole, il fredonnait avec une réelle allégresse :

Regarde dans les couronnes Gomme sont belles, mélangées Aux I)lancs muguets, Les roses.

La coquette se cachait le visage derrière son éventail; son petit pied, chaussé d'une mule d'argent sur un bas rose à flèches d'or, sortait de la jupe de dentelle noire. Elle lançait des œillades provocantes et riait. Cette fillette personnifiait la Fortune, qui tant de fois avait souri à Tolstoï; maintenant elle lui promettait tout succès, le cordon de Saint-André et le titre de comte.

Il se leva pour aller s'habiller et lança au travers de la rue un baiser aérien suivi d'un sourire des plus galants : salut dévergondé d'une lèle de mort h. l'image prostituée de la Fortune.

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Le Izarévitch soupçonnait Esope d'espionnage, de relations secrètes avec Tolstoï et Roumiantzev. Il lui interdit désormais de le venir voir. Un jour qu'il rentrait inopinément chez lui, il se cogna dans l'escalier contre Ésope. Celui-ci pâlit, trembla comme un voleur pris en flagrant délit. Le tzarévitch devina qu'il avait été voir Afrossinia pour quelque mission secrète; il l'empoigna au collet et lui fit dégringoler l'escalier.

Dans sa chute, Esope perdit une boîte ronde de fer-blanc qu'il tentait vainement de dissimuler. Le tzarévitch s'en empara. Elle contenait des pastilles de chocolat français ; sous le couvercle était un billet qui commençait par ces mots :

« Très gracieuse dame Afrossinia Fédorovna !

)) Mon cœur n'étant point de fabrication rudimentaire, mais rempli des plus tendres sentiments... »

Et cela finissait par des vers :

Je ne saurais étouffer ma flamme ; Je suis atteint au cœur, comment y remédier? Toujours loin de toi, je souffre de l'ennui; Mieux eût valu joeut-être ne point te connaître ; Si tu me repousses, tu me jettes au Vésuve.

En guise de signature, deux initiales : A. R. « Alexandre Roumiantzev », devina le tzarévitch.

Il eut le courage de ne point parler à Afrossinia de sa découverte.

Le même jour, Weingart lui communiqua le prétendu ordre du césar : éloigner Afrossinia, sous peine d'être privé désormais de la protection impériale.

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Aucun ordre semblable n'avait été donné. Mais AVeingart tenait la promesse qu'il avait faite à Tolstoï : « J'essayerai de l'intimider; j'ai quelque crainte à employer spontanément ce moyen, mais nous verrons ce qui en résultera. »

Dans la nuit du i^*" au 2 octobre, le siroco se déchaîna.

La tempête mugissait avec une singulière rage sur les hauteurs de Saint'Elmo. A l'intérieur du château, même dans les appartements soigneusement clos, le bruit du vent était aussi fort que dans les cabines de vaisseaux au moment de la plus rude tourmente. L'ouragan avait mille voix; il hurlait comme un loup, il pleurait comme un enfant, il imitait le galop furieux des chevaux, le bruit que fait un troupeau en déroute; il silllait et grinçait comme un gigantesque oiseau aux ailes de fer; et, en bas, les vagues imitaient une canonnade lointaine. On pouvait croire que, derrière les murs, tout périclitait, que la fin du monde était venue, le règne de l'infini chaos.

Les appartements du tzarévitch étaient humides et froids; on ne pouvait faire de feu parce que le vent rabattait la fumée. Le vent perçait les murailles, traversait les pièces, agitait la flamme des bougies d'où la cire pendait en longues aiguilles.

Le tzarévitch marchait à pas rapides, de long en large, dans la pièce; son ombre anguleuse sautait sur les murs blancs, tantôt ramassée, tantôt allongée, et se cassait contre le plafond.

Afrossinia, assise à la turque dans un fauteuil, s'emmitouflait d'un manteau de fourrure; elle le suivait des yeux silencieusement. Son visage paraissait indifférent; mais, au coin de la bouche, tremblait une indéfinissable émotion ; et ses doigts nattaient et défaisaient d'un geste monotone un cordon d'or arraché à son manteau.

Rien ne semblait changé depuis six semaines, depuis que les bonnes nouvelles étaient arrivées.

Le tzarévitch, enfin, s'arrêta devant elle et prononça d'une voix sourde :

— Il n'y a rien à faire! Nous devons partir demain. Nous irons chez le pape. Le cardinal me dit que le pape me prendra sous sa protection.

Afrossinia haussa les épaules.

— Eh I tzarévitch, si le césar refuse de garder une fille perdue, que dira donc le pape? Gela lui est sans doute impossible, à cause de son état ecclésiastique. En outre, il n'a point de soldats pour te défendre, si ton père vient te réclamer avec une armée;

— Que faire donc, Afrossinia.^ dit le tzarévitch en joignant les mains avec désespoir. Le césar ordonne de t'éloigner sans délai. C'est à peine s'il consent à attendre jusqu'au matin. C'est à croire qu'ils te prendront de force. Il n'y a qu'à fuir sans perdre de temps I . . .

l'aNTP: CHRIST ^^|3

— Où fuirP On nous rattraperait. Il n'y a pas d'autre moyen que d'aller chez ton père.

— Toi aussi, Afrossinia, tu dis cela! Tolstoï et Roumiantzev t'ont bernée et tu t'es laissé faire.

— Pierre Andréévitch te veut du bien.,.

— Du bien! Qu'est-ce que tu peux comprendre à cette affaire? Tais-toi, femme! Tes cheveux sont longs et ton intelligence est courte. Ne t'imagine rien de bon. On n'aura point d'égards pour ton ventre : chez nous, tout arrive et les filles accouchent pendant qu'on les met à la torture...

— Mais ton père a promis la grâce...

— Je la connais, la grâce de mon père. Je l'auraj là (il indiqua sa nuque). Si le pape ne nous reçoi pas, nous irons en France, en Angleterre, en Suède, en Turquie, au diable; seulement, pas chez mon père. N'ose point me reparler de cela, Afrossinia ; tu m'entends, n'ose point !

— Comme il te plaira, tzarévitch. Mais je ne le suivrai pas chez le pape, dit-elle doucement.

— Comment? Qu'est-ce encore?

— Je n'irai pas, répéta-t-elle, en le regardant avec insistance. Je Tai déjà déclaré à Pierre Andréévitch : je n'irai nulle part avec le tzarévitch, sauf chez le tzar ; qu'il parte seul, s'il le veut !

— Qu'as-tu. qu'as-tu, Afrossinia? dit-il, blême, d'une voix altérée. Que Dieu te pardonne !... Est-ce... est-ce que je puis vivre sans toi.^

— A ton gré, tzarévitch! Moi, je n'irai pas. N'insiste plus.

444 i/antéchrist

Elle arracha le cordoa et le jeta par terre.

— Tu as la berlue, fille! cria-t-il en serrant les poings, pris de rage soudaine. Si je t'emmène, tu iras bien. Tu as trop d'audace ! As-tu oublié ce que tu étais?

— Ce que j'étais, je le suis encore : la fidèle esclave de Sa Majesté impériale, le tzar Pierre Alexéévitch. Où le tzar m'ordonnera d'aller, j'irai. Je ne sortirai pas de sa volonté. Je ne marcherai pas avec toi contre ton père.

— Voilà comment tu parles, à présenti Tu es en connivence avec Tolstoï et Roumiantzev, mes ennemis, mes assassins ! Tu reconnais ainsi tous mes bienfaits, tout mon amour! Vipère! Esclave, fille d'esclaves ! . . .

— Pourquoi aboyer ainsi, tzarévitch? A quoi bon? Ce que j'ai dit, je le ferai!

Il eut peur. Sa rage disparut. Il faiblit, tomba dans un fauteuil à côté d'elle, lui prit la main et tenta de lui regarder dans les yeux :

— Afrossinia, petite maman, amie de mon cœur, qu'est-ce, en vérité? Seigneur! est-ce le moment de nous quereller? Pourquoi parles-tu ainsi? Je sais que ce n'est pas ta pensée, que tu ne m'abandonnerais pas dans mon malheur. Si ce n'est pour moi, tu penserais à l'enfant...

Elle n'eut ni une parole, ni un regard, ni un mouvement; elle semblait une morte.

— Ne m'aimes-tu plus? continua- t-il, avec une caresse implorante, insensée, ruse pitoyable d'un être

l'antkchrist fi^\b

épris. Eh bien! si c'est ainsi, quitte-moi. Que Dieu te garde . Je ne te retiendrai pas de force. Dis seulement, m'aimes-tu?...

Elle se leva tout à coup et le regarda en ricanant de telle sorte qu'il eut le cœur glacé d'effroi.

— Ah ! tu pensais que je t'aimais? Lorsque tu te moquais d'une pauvre fille, que tu la violentais, que tu la menaçais d'un couteau, c'est alors qu'il fallait demander si elle t'aimait ou non !

— Afrossia, Afrossia, qu'as-tu? N'as-tu plus confiance en ma promesse? Je rachèterai mon péché par le mariage. Maintenant, tu es déjà ma femme.

— Je te salue jusqu'à terre, seigneur, pour te rendre grâce ! Quelle magnanimité ! Le tzarévitch veut épouser son esclave ! Et elle, vois-tu, la sotte, ne veut point de cet honneur!... J'ai longtemps supporté tout ; je n'en puis plus, à présent ! Autant vaudrait me pendre ou me noyer que de t'épouser, toi qui m'écœures! Tu aurais mieux fait de me tuer ! « Tu seras tzarine! » Quelle promesse!... Mais peut-être que mon honneur et ma liberté me sont plus chers que ton empire? Votre cour est un repaire de loups; vous ne songez qu'à vous entr'égorger. Ton pcre est un grand fauve; toi, tu es infime. Il te dévorera: comment veux-tu lutter contre lui? Le tzar a eu raison de te déshériter. Comment régnerais-tu ? Fais-toi clerc, bigot que tu es, et prie pour que tes péchés te soient remis ! Tu as fait mourir ta femme, tu as abandonné tes enfants, tu t'es lié avec une fille que tu n'as pas la force de quitter ! Tu es faible, faible tout à fait, tu

es dégénéré, flétri. Maintenant, une femme t'outrage et tu te tais, tu n'oses parler. Eh ! le salaud I Si je te battais comme un chien et si ensuite je te faisais signe, si je t'appelais, tu accourrais la langue pendante comme un chien qui poursuit une chienne. Et il demande de l'amour I Peut-on aimer un être tel que toi?

Il la regardait et ne la reconnaissait plus. Dans l'éclat de ses cheveux ardents, son visage pâle, comme éclairé d'une insupportable lueur, était effrayant, mais beau comme jamais il ne l'avait vu. « Une sorcière I » pensa-t-il ; et, tout à coup, il imagina que d'elle venait la tempête qui hurlait derrière les murs. Les cris sauvages de l'ouragan répétaient ses sauvages paroles :

— Attends, tu sauras comme je t'aime I Je te revaudrai touti J'irai à l'échafaud, plutôt que de te couvrir. Je rapporterai tout à ton père : comment tu demandais des armes au césar pour marcher contre le tzar, comment tu te réjouissais de l'émeute dans l'armée et voulais te joindre aux émeutiers. Tu voulais la mort de ton père, scélérat I Je rapporterai tout, et tu ne pourras nier ! Le tzar te mettra à la question, te torturera, te fera fouetter, tandis que je serai là à regarder. Alors, je te demanderai : « Alecha, ami de mon cœur, te souviens-tu de l'amour d'Afrossia ? » Et ton petit, lorsqu'il naîtra, de mes propres mains, je...

Il ferma les yeux, se boucha les oreilles, pour ne plus voir ni entendre. Il lui semblait que tout s'effon-

drait et que lui-même tombait. Il comprit plus nettement que jamais qu'il n'y avait plus de salut possible; l'action et la lutte étaient vaines; il était perdu.

Lorsqu'il ouvrit les yeux, Afrossinia avait disparu. Mais la chambre voisine était éclairée ; il vit de la lumière à travers la fente de la porte mal jointe. Il comprit qu'elle devait y être; il s'approcha et observa.

En hâte, elle nouait ses affaires dans un châle comme si elle comptait s'en aller sur-le-champ. Son bagage était mince : un peu de linge, deux ou trois robes très simples qu'elle avait elle-même cousues, et le coffre, qu'il ne connaissait que trop, à serrure cassée, avec l'image écaillée d'un oiseau sur le couvercle. Dans ce même coffre, jadis, lorsqu'elle était servante chez Viazemsky, elle serrait son trousseau de eune fille... Les robes coûteuses et les autres affaires qu'elle tenait de lui, elle les négligeait, ne voulant plus de ses cadeaux. Cela blessa le tzarévitch plus que toutes les injures.

Ses préparatifs achevés, elle s'assit à une table, tailla une plume et se mit à écrire lentement, dessinant l'une après l'autre les lettres. Il s'approcha d'elle sur la pointe des pieds, par derrière, se pencha, regarda par-dessus son épaule et lut les premières lignes :

(( Alexandre Ivanovitch, » Le tzarévitch veut aller chez le pape. Je l'en dissuadai, mais il ne veut rien entendre ; il est entré dans une grande colère. Que Votre Grâce m'envoie

chercher ou, mieux encore, qu'elle vienne me prendre. 11 pourrait m'emmener de force; et, sans moi, il n'ira nulle part. »

Le plancher craqua. Vivement, Afrossinia tourna la tête et bondit. Ils se tinrent, muets, en face l'un de l'autre et se regardèrent longuement, comme jadis lorsqu'il fondait sur elle, le couteau à la main.

— Ainsi, tu vas chez lui ? chuchota-t-il d'une voix enrouée.

Les lèvres un peu pâlies d' Afrossinia se tordirent ironiquement.

— Chez lui, si je le veux, ou chez un autre. Je ne demanderai pas ta permission.

Le visage du tzarévitch se convulsa. Il lui saisit les cheveux d'une main, de l'autre il lui serrait la gorge ; il la terrassa et se mit à la battre, à la traîner, à la fouler aux pieds.

— Créature !

La mince lame du poignard qu'elle portait au côté lorsqu'elle se déguisait en page, brillait sur la table : elle venait de s'en servir pour découper son papier. Le tzarévitch saisit l'arme et leva le bras. 11 éprouvait une joie insensée, comme le jour où il l'avait violée ; tout à coup;, il comprit qu'elle l'avait toujours trompé, que jamais elle n'avait été à lui, même lors des caresses les plus passionnées, et que par la mort seule il la posséderait, assouvirait son immense désir d'elle.

Elle ne criait pas, n'appelait pas et luttait en silence, adroite et souple comme une chatte. Il poussa

la table qui supportait la bougie ; la table se renversa, la bougie s'éteignit. L'obscurité se fit. Il vit tournoyer comme des roues des cercles de feu ; les voix de l'ouragan mugissaient tout près, à son oreille, en infernaux éclats de rire.

Il tressaillit, comme s'il se réveillait en sursaut. Au même moment, il sentit qu'elle pendait inerte à son bras. Il ouvrit les doigts, lâcha les cheveux : le corps tomba à terre avec un bruit de chose inanimée.

Il éprouva une telle frayeur que ses cheveux se dressèrent sur sa tête. Il lança loin de lui le poignard, courut dans l'autre pièce, saisit un candélabre dont les bougies coulaient, revint et vit qu'elle gisait à terre, les membres étendus, pâle, du sang au front et les yeux fermés. Il tomba à genoux, se pencha sur elle, l'étreignit, la souleva délicatement et la porta sur le lit.

Puis il courut éperdument dans la chambre sans savoir ce qu'il faisait : tantôt il lui donnait à respirer de l'éther ; tantôt il se mettait à la recherche de plumes, s'étant souvenu qu'on ranimait les êtres sans connaissance avec des plumes brûlées; tantôt il lui humectait la tête avec de l'eau. Puis, de nouveau, il se penchait sur elle en sanglotant ; il lui saisit les mains, les pieds, sa robe ; il l'appelait et se frappait la tête contre l'angle du lit et s'arrachait les cheveux.

— Je l'ai tuée, tuée, tuée, maudit!

Puis il priait :

— Seigneur Jésus, Marie très pure, mère de Dieu, prends mon Ame à la place de la sienne.

45o l'aîntéghrist

Son cœur se serrait si douloureusement qu'il croyait mourir.

Tout à coup, il remarqua qu'elle ouvrait les yeux et le regardait avec un étrange sourire.

— Afrossia... Afrossia... qu'éprouves-tu, petite maman ? ... Ne faut-il pas aller chercher un médecin ?. . .

Elle continuait à le dévisager en silence, toujours avec le même sourire incompréhensible.

Elle fit un effort pour se dresser. Il l'aida et sentit qu'elle lui entourait le cou de ses bras et se serrait contre lui avec une douce caresse, enfantine et confiante, qu'elle n'avait jamais eue.

— Eh I tu as eu peur, dis ? Tu croyais m'avoir tuée ? Des bêtises ! Ce n'est pas si simple, de tuer une femme. Nous sommes vivaces comme des chattes. Lorsque l'aimé nous frappe, nous ne nous en portons que mieux !

— Pardonne-moi, petite maman, chérie !

Elle lui souriait et lui caressait les cheveux avec une tendresse maternelle.

— Ah ! mon petit garçon, mon sot petit garçon 1 Tu n'es qu'un enfant, un tout petit enfant. Tu ne comprends rien, tu ne sais pas ce que nous sommes, nous autres. Ah I le bêtat, il a cru que je ne l'aimais pas? Viens que je te dise un mot à l'oreille.

Elle mit ses lèvres contre l'oreille du tzarévitch et murmura passionnément:

— Je t'aime, je t'aime comme mon Ame, toi mon âme, ma joie 1 Comment pourrais-je vivre sans toi ? Je préférerais mourir. Me crois-tu, maintenant?

L ' A N T K C II R I s T '| 5 I

— Je te crois, je le crois !

Il pleurait et riait de bonheur.

Elle se serrait toujours plus fort contre lui.

— Oh! ma lumière, Alecha , pourquoi t'aimé-je tant? Ce que tu veux, je le veux; ce que tu ordonnes, je le trouve bien. Je suis à toi, toute I Mon malheur, (nous sommes toutes ainsi), c'est que je suis méchante, plus méchante que les autres. Que faire, puisque c'est Dieu qui m'a créée ainsi ? Il m'a donné un cœur avide, affamé. Je vois bien que tu m'aimes; mais il me faut toujours d'autres preuves ; ce que je veux, je l'ignore moi-même. Pourquoi, me disais-je, mon petit garçon est-il toujours si doux et si humble? pourquoi ne me contredit-iljamais? pourquoi ne me corrige-t-il point, moi sotte? Je ne sens pas sa main peser sur moi, je ne redoute pas son courroux. Ce n'est pas en vain qu'on dit : « Qui j'aime, je le châtie. » Ne m'aimerait-il pas? Je vais essayer de le mettre en colère, pour voir ce qu'il en sera. Et loi donc? Tu m'as presque assommée. Tu es comme ton père. J'ai failli périr de terreur. Mais ce me sera une bonne leçon. Je m'en souviendrai et je t'aimerai si fort, si fort!...

Il lui semblait voir pour la première fois ces yeux troubles et allumés d'un feu terrible, ces lèvres avides, entr'ouvertcs, pour la première fois sentir ce corps lisse comme celui d'un serpent et palpitant, a Voilà ce qu'elle est! » pensa-t-il, avec un étonnement extasié.

— Tu croyais peut-être que je ne savais point caresser? lui demanda-t-clle, devinant sa pensée.

Elle eut un rire doux qui alluma le sang d'Alexis.

— Attends, tu verras comme je te caresserai 1 Mais apaise, apaise mon cœur ; fais ce que je te demande, afin que je sache que tu m'aimes comme je t'aime, jusqu'à la mort. Ma vie, mon amour I... Le feras-tu, le feras-tu?...

— Je ferai tout ce que tu demanderas ! J'en prends Dieu à témoin : il n'y a nulle chose sur terre que je te refuse. S'il faut mourir, je mourrai.

Elle murmura, comme un léger soupir :

— Retourne chez ton père.

Le cœur du tzarévitch s'arrêta de battre, dans sa terreur ; il crut sentir, à travers la main délicate, la main de fer de son père qui lui arrachait le cœur. « Elle ment ! » cette idée le traversa comme une lueur d'éclair.

« Qu'elle mente, pourvu que j'aie ses caresses ! » conclut-il avec insouciance.

— Je suis lasse, ah I si lasse, continuait-elle, de vivre dans le péché. Je ne veux plus être une fille perdue; je veux être une femme honorée devant les hommes et devant Dieu î Tu dis que je suis déjà ta femme. Mais qu'est-ce que notre union ? Notre enfant sera un bâtard. Si tu reviens à ton père, tu m'épouseras. Tolstoï dit: (( Que le tzarévitch propose à son père de revenir à condition qu'on lui permette de se marier ; le tzar ne sera que trop content.» Car il s'imagine qu'alors tu renoncerais au trône et vivrais à la campagne. Épouser une esclave ou se faire moine, c'est tout un ; on ne devient pas tzar après une telle

action... Et moi, Alecha, je ne demande rien de mieux. J'ai peur, chéri, que tu ne deviennes tzar. Alors, tu n'aurais plus de temps à me donner. La tête te tournerait. Les tzars n'ont pas le temps d'aimer. Je ne veux pas être une tzarine dont on a assez ; je veux toujours ctre ton aimée I L'amour, voilà mon empire ! Nous irons à la campagne, à Poretzk, ou à Rogedestvène ; nous vivrons en paix et en tranquillité, moi, toi et l'enfant, et nous ne nous occuperons de personne... Oh! mon cœur, ma vie, ma joie !... Non, tu ne le veux pas? Tu ne le feras pas ?... Tu regrettes le pouvoir?...

— Pourquoi m'interroges-lu, petite maman .^ Tu sais bien que je le ferai.

— Tu reviendras à ton père?

— Je lui reviendrai.

Il lui semblait que maintenant se passait entre eux l'inverse de ce qui avait jadis eu lieu. Ce n'était plus lui, c'était elle qui le violait; les baisers d'Afrossinia étaient des blessures ; ses caresses, un meurtre.

Elle s'arrêta de respirer et l'écarta doucement ; puis elle respira longuement et murmura :

— Jure !...

Il hésitait, comme un être résolu au suicide, qui tourne déjà contre lui-même un couteau. Mais il dit néanmoins :

— Je jure devant Dieu 1...

Elle éteignit la bougie et il l'enlaça d'une infinie caresse, profonde et effayante comme la mort.

11 crut vuler avec elle, cette sorcière, cette blanche

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diablesse, vers un abîme sans fond, emporté par les ailes de l'ouragan.

Il sut que c'était la perdition, la fm de tout et il était heureux de cette fin.

Le jour suivant, 3 octobre, Tolstoï écrivait au tzar à Pétersbourg.

« Très gracieux Souverain I » J'ai l'honneur de vous faire savoir, en très humble sujet de Votre Majesté, que votre fils, Son Altesse Impériale le tzarévitch Alexis Pétrovitch, vient de nous déclarer aujourd'hui ses intentions. Il renonce à toutes ses oppositions anciennes, s'incline devant la volonté de Votre Majesté et va avec nous, sans protester, vous rejoindre à Pétersbourg. Il a écrit à ce sujet une lettre autographe à Votre Majesté; et, cette lettre, il a daigné nous la remettre non cachetée, afin que nous l'envoyions à Votre Majesté sous notre sceau. Ci-joint la copie de ladite lettre; quant à l'original, nous le gardons par crainte qu'il ne s'égare. Le tzarévitch pose deux conditions seulement : i'' qu'on l'autorise à demeurer dans l'une de ses terres, non loin de Pétersbourg ; 2" qu'on lui permette d'épouser la fille qu'il a présentement avec lui. Dès que nous commençâmes à le persuader de retourner auprès de Votre Majesté, il posa obstinément ces deux con-

l'antkghrist 455

ditions. Il souhaite ardemment que nous lui obtenions de Votre Majesté l'autorisation d'épouser cette fille avant d'arriver à Pétersbourg. Bien que ces conditions fussent extrêmement graves, j'ai osé y consentir verbalement, de ma propre autorité. Je soumets à Votre Majesté mon infime opinion à ce sujet : à moins de raisons contraires, il faudrait lui permettre de conclure ce mariage; il prouverait ainsi à tout l'univers qu'il vous avait quitté non à la suite d'offenses reçues, mais à cause de cette fille; ensuite, il affligerait considérablement le césar, qui cesseraitd'avoir confiance en lui; et, troisièmement, le danger serait écarté d'un mariage convenable. Daigne, seigneur, m'écrireà ce sujet en même temps que sur les autres, de telle sorte que je puisse lui montrer ta lettre, mais non la lui donner. Si Votre Majesté décide que ce mariage n'est point admissible, qu'elle daigne néanmoins donner au tzarévitch le bon espoir que le mariage se ferait en Russie et non à l'étranger, afin qu'il poursuive son voyage sans hésitations. Daigne, seigneur, garder secret pendant quelque temps le retour de ton fils ; car on peut craindre une lettre de quelque individu opposé à ce retour : et alors, que Dieu nous en préserve! le tzarévitch pourrait abandonner son projet. Et encore, seigneur, daigne m'envoyer un ordre adressé aux commandants de tes armées qui sont sur notre itinéraire, afin que je puisse disposer d'une escorte si j'en éprouve la nécessité.

)) Nous espérons quitter Naples le (i novembre, ou au plus lard le 7. Le l/arévilcli se proi)Ose préalablement

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d'aller à Bari saluer les mânes de saint Nicolas; nous sommes de ce voyage. Les chemins, dans la montagne, sont très difficiles et, même en voyageant sans arrêts, nous ne saurions arriver bientôt. La fille est enceinte de quatre ou cinq mois et nous fera encore perdre du temps ; car, par égard pour elle, il ne voudra pas voyager vite : il est impossible de dire combien il l'aime et le soin qu'il a d'elle.

» Ton esclave soumis et ton sujet infiniment respectueux,

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