‹ L'antéchristChapitre 4 sur 23 · I. Jfii (lo mois russe pour Slockholiii · texte numérisé non relu

I. Jfii (lo mois russe pour Slockholiii

étrangers. El. de nos jours, l'élranger est en Russie un personnage important ; le plus misérable étranger est placé au-dessus des boyards et du patriarche luimême. Et lui, le Juif maudit, danse en public avec des filles étrangères ; il boit le vin, non à la gloire de Dieu, mais comme les ivrognes des cabarets, se roulant à terre et s'avilissant : et ses ivrognes à lui, il les appelle, l'un très saint patriarche, d'autres métropolites et archevêques ; et lui-même se fait appeler archidiacre. Il mélange toutes sortes de plaisanteries honteuses avec les paroles sacrées, afin de se mieux moquer de la loi chrétienne.

— Et voilà que s'accomplit la prédiction du prophète Daniel : « L'abomination sur le lieu saint ! » conclut Gornily.

Diverses voix se firent entendre :

— Et la tzarine Avdotia Fédorovna, enfermée au couvent de Sousdal, fait dire : « Patientez, gardez la foi chrétienne ; celui-ci n'est point mon tzar, mais un intrus. »

— Il veut pervertir le tzarévitch, mais le tzarévitch ne se laisse pas faire. Et le tzar veut le détruire, afin qu'il ne lui succède pas.

— Oh ! Seigneur, Seigneur ! dans quel temps vivons-nous? Le père contre le fils, le fils contre le père !

— Il n'est pas son père. Le tzarévitch lui-même proclame que ce Izar-là n'est ni le tzar, ni son père.

— Le tzar aime les étrangers, tandis que le tzarévitch ne les aime pas. Il leur en fera voir, plus tard!

Un étranger vint lui dire, un jour, on ne sait quelles paroles, et le tzarévitch lui brûla ses vêtements et le roussit lui-même. L'étranger alla se plaindre au tzar, qui lui dit : « Pourquoi êtes-vous allé chez le tzarévitch? Tant que je durerai, vous durerez aussi; pas plus! »

— C'est vrai ! Tout le peuple en parle : quand le tzarévitch Alexis Pétrovitch sera notre tzar, alors notre tzar Pierre Alexéévitch n'aura qu'à s'en aller et les autres avec lui.

— Certes, en vérité ! athrmèrent pkisieurs voix joyeuses. Lui, le tzarévitch, est plein d'ardeur pour les anciennes traditions.

— C'est un homme qui cherche Dieu.

— C'est l'espoir de la Russie.

— Beaucoup de racontars de bonnes femmes circulent dans le peuple; on ne saurait croire à tout, dit Ivan Boudlov, — et tous se mirent à écouter attentivement son discours tranquille et sérieux. — Suédois ou Juif, que le diable s'y reconnaisse ; mais, depuis que Dieu nous l'a envoyé, nous n'avons plus de jours heureux; la vie est lourde, pénible; il n'y a point de repos. Prenez, par exemple, nous autres, les soldats : depuis quinze ans que nous combattons le Suédois, nous n'avons rien fait de mal. nous n'avons pas épargné notre sang, et nous n'avons encore aucune tranquillité. Nous voguons sur mer, en été et en automne, plus que de raison ; nous hivernons sur la pierre, nous périssons de froid et de faim. Il a épuisé son empire de telle sorte que, par endroits, on

ne trouve plus chez le moujik la plus pelile brebis. On dit qu'il est intelligent ! S'il l'était, il comprendrait les besoins du peuple. Où voyons-nous sa sagesse? Il a imaginé un Sénat. Quel profit y a-t-il à cela? On gaspille l'argent en appointements. Qu'on demande aux plaideurs si une affaire a été résolue directement, sans délais! ...Eh! n'en parlons pas !... Il fait du tort à tout le peuple. Il s'arrange de telle manière qu'il n'y ait plus de christianisme dans nos âmes ; il nous fait perdre nos vies. Gomment Dieu tolère-t-il une telle inclémence? Mais cela ne continuera pas ainsi ; il y aura un changement. Tôt ou tard, le sang rejaillira sur sa tête 1

Tout à coup, l'une des auditrices, silencieuse jusqu'alors, Alena Efimovna, femme au bon et simple visage, prit la défense du tzar.

— Nous ne savons trop comment l'exprimer, murmura-t-elle doucement, comme se parlant à ellemême ; mais nous prions : convertis, Seigneur, le tzar à notre foi chrétienne !

Des voix indignées ripostèrent.

— Quel tzar est-ce? Un piètre tzar! 11 s'égare. 11 perd la raison.

— Il est devenu juif et ne peut vivre sans buirc du sang chrétien. Le jour où il en a bu, il est gai; le jour où il n'en a pas bu, il est triste et il ne peut manger.

— Sangsue, il tire le sang du peuple ; et quand périra-t-il, le noceur?...

— Que la terre l'engloutisse I

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— Vous êtes tous des imbéciles et des fils de chiens ! cria soudain avec fureur le canonnier Sept- Sagènes, énorme gaillard roux, au visage brutal et enfantin. Imbéciles, qui ne savez vous défendre! Vous êtes tous perdus corps et âmes: on vous hachera comme des chenilles dans des choux. Je l'aurais pris, moi, et je l'aurais coupé en petits morceaux; je l'aurais déchiré I

Alena Efimovna soupira doucement et fît le signe de la croix ; ces paroles, avoua-t-elle plus tard, la brûlèrent. Les autres aussi regardèrent Alexis Sept- Sagènes avec elTroi. Et lui, fixait dans le vide ses yeux injectés de sang; il serra fortement les poings et ajouta d'une voix rêveuse, plus effrayante que son accès de fureur :

— Je m'étonne qu'on ne l'ait pas supprimé avant ce jour. Il circule de bonne heure ou tard dans la nuit presque seul. On ferait l'affaire à cinq...

Alena pâlit, voulut parler, mais remua seulement les lèvres sans bruit.

— Trois fois on a essayé de tuer le tzar, dit en hochant la tête Cornily ; mais on n'y réussira point : les démons l'escortent et le gardent.

Un minuscule soldat, maladif et bouffi, à l'air simple, tout jeune encore et déserteur, Petka Jisla, se mit à parler en bégayant et bafouillant, avec des : « Oh I petits pères, petits frères ! » enfantins. Il narra que des fers avaient été apportés de l'étranger sur trois vaisseaux, afin de marquer les gens. On ne laissait personne voir ces fers, on les gardait sur l'île de

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Kotline; et des sentinelles veillaient autour, sans relâche.

Il s'agissait des nouveaux signes introduits par Pierre pour marquer les recrues. En 171 2, il écrivait au général plénipotentiaire Jakov Dolgorouky : « Gomme signe, on fera aux recrues ceci : on leur piquera avec une aiguille une croix sur la main gauche qu'on frottera ensuite avec de la poudre. »

— Ceux qui ont les signes, on les nourrit; ceux qui ne les ont point, on ne les nourrit pas. Ils n'ont qu'à mourir de faim. Oh ! petits frères, petits pères, quelle chose terrible ! . . .

— La famine les conduira tous au fils de perdition et ils le salueront! affirma Gornily.

— Quelques-uns ont déjà la marque; et moi aussi, petits frères, moi aussi, le pécheur...

Il souleva, avec peine, de la main droite sa main gauche qui pendait inerte, comme une lanière. Il l'approcha du feu et fit voir, entre l'index et le pouce le signe des recrues imprimé par les aiguilles de fer.

— Et, lorsqu'on m'eut marqué, ma main se mit à sécher. Elle sécha tout à fait. Premièrement la gauche, puis la droite. Je veux faire le signe de la croix, et ma main ne m'obéit pas.

Tous examinèrent avec effroi sur la peau d'un jaune pâle, sèche, morte, une tache sombre, comme creusée par les boutons de la petite vérole. C'était la croix noire de la couronne.

— Yoilà, décida Gornily, le sceau de l'Antéchrist I Il est dit : « Il les marquera d'un sceau sur la main

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et celui qui acceptera ce sceau ne pourra plus faire le signe de la croix ; et sa main sera liée non par des liens, mais par un serment; et ceux-là ne seront point pardonnes. »

— Oh ! petits frères, petits frères ! Qu'ont-ils fait de moi? Si j'avais su, je serais mort plutôt que de leur céder. Ils ont abîmé un être humain ; ils l'ont marqué comme du bétail I

Petka sanglotait convulsivement, et de grosses larmes coulaient sur sa face enfantine et lamentable.

— Amis ! dit Kilikéïa en joignant les mains, frappée d'une idée soudaine, — tout y est, tout le prouve: notre tzar Pierre serait...

Elle ne finit point ; le mot terrible s'arrêta sur ses lèvres.

— Que pensais-tu donc.^ dit Cornily, en la regardant de ses yeux aigus comme des vrilles. — C'est lui-même.

— Non, n'aie pas peur, ce n'est pas encore lui, mais peut-être son précurseur, essaya de riposter Dokoukine.

Cornily se dressa tout grand, et la chaîne en croix de fer sonna sur lui ; il leva la main, fit un signe de croix avec les deux doigts tendus et s'écria solennellement :

— Sachez, vrais croyants, qui règne sur vous, qui vous possède depuis l'an iGGG, chilTre de la Bête. D'abord, le tzar Alexis Mikhaïlovitch, avec le patriar-^ che Nikonc, s'écarta de la vraie foi et fut le précurseur de la Bêle ; après eux, le tzar Pierre déracina

complètement la vraie foi; il ne voulut plus de patriarche et prit sur lui tout le pouvoir de l'Église et de Dieu ; il s'éleva contre Jésus-Christ notre Seigneur, se constituant lui-même chef de l'Église, pasteur omni-puissant. Et, jalousant la primauté du Christ dont il est dit: « je suis le premier et le dernier », il s'intitula Pierre I". Et, en l'an 1700, au premier jour de janvier, il annonça, dans une fête de feu, la nouvelle année de l'ancien dieu romain Janus : son temps était arrivé. Et, dans le chant d'église pour la victoire de Poltava sur les Suédois, il s'est fait appeler Christ. Lors de ses entrées à Moscou, aux arcs de triomphe et dans les cortèges, il a fait hahiller de vêtements blancs de jeunes garçons et leur a ordonné de chanter : « Béni est celui qui arrive au nom du Seigneur ! Hosanna I Dieu lui-même nous est apparu I » Ainsi jadis, avec la permission de Dieu, les enfants juifs, lors de l'entrée à Jérusalem, louaient notre Seigneur Jésus-Christ, fils de Dieu. Donc il s'élève par ses titres au-dessus de Dieu. Les prédictions s'accomplissent: sous le nom de Simon Pierre, l'Antéchrist, prince orgueilleux du monde, doit régner à Rome. Il est apparu en Russie, c'est-à-dire dans la troisième Rome, ce Pierre, fils de perdition, blasphémateur et ennemi de Dieu, Antéchrist 1 .. . Écoutez, vrais croyants, la parole du prophète : « Sortez, sortez, mes hommes, de Babylone ! Sauvez-vous, puisqu'il n'y a point de salut dans les villes; fuyez, vous les persécutés, les fidèles, vous qui n'avez point de vraie ville, vous qui attendez ; sauvez-vous dans

les forets et les déserts, cachez vos têtes sous terre dans les montagnes et les cavernes et les abîmes, puisque vous vovez vous-mêmes, frères, que nous sommes sur une montagne d'iniquité, que le \Tai Antéchrist est advenu et que le siècle va finir avec lui. AmenI y^

Il se tut. Un aveuglant éclair l'illumina des pieds à la tète; et, à ceux qui le contemplaient, le chétif >ieillard apparut comme un géant ; et le roulement du tonnerre sourd, comme souterrain, sembla l'écho de ses paroles qui emplissaient le ciel et la terre. Il se tut et tous se turent. Le silence redevint si profond qu'on entendit l'eau qui murmurait sous les poutres et le chant traînard et gémissant d'Ivanouchka :

Cercueils, cercueils, troncs de chêne.

Vous êtes pour tous les maisons éternelles.

Le jour touche au soir.

La hache est au pied de l'ai-hre.

Les jours derniers approchent.

Et cette chanson rendit plus profond, plus terrible encore le silence.

Tout à coup, avec un sitllement formidable, monta dans le ciel noir un feu d'artifice ; il éclata en pkiie d'étoiles multicolores. La Neva les refléta dans son miroir sombre. Le feu d'artifice s'épanouit ; des écrans se dessinèrent, avec des tableaux transparents; des roues de feu tournèrent ; des jets de feu jouèrent ; alors apparut un palais, tel qu'un temple, en flammes blanches comme la lueur du soleil. De la galerie, sur

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la Neva, où Vénus se tenait déjà, arrivèrent à l'eau attentive et docile les cris de l'assemblée : « Vivat ! Vivat ! Vivat 1 Pierre le Grand, Père de la Patrie, Empereur de toutes les Russies ! » Et la musique retentit.

— Voici I le dernier présage est accompli I s'écria le vieux Cornily, en indiquant de sa main tendue le feu d'artifice. Ainsi qu'en témoigne Hippolyte : on louera l'Antéchrist par des chants inouïs, avec des voix multiples et des cris formidables ; et une lumière, plus éclatante que toute lumière, l'inondera, lui, le prince des ténèbres. Il transformera le jour en nuit; la lune et le soleil seront de sang, et il fera descendre le feu du ciel.

Au milieu du palais embrasé se dressa l'image de Pierre, sculpteur de la Russie, semblable au titan Prométhée.

— Et ils le salueront tous, conclut le vieux ; et ils s'écrieront : « Vivat I vivat I vivat ! Qui est comparable à cette Rête.^ Qui peut lutter contre elle.^ Elle nous a donné le feu du ciel I »

Presque tous regardaient le feu d'artifice avec effroi et stupeur. Quand surgit, dans des nuages de fumée éclaires de feux de Bengale, le monstre marin qui nageait sur la Neva vers le Jardin d'Eté, monstre à queue écailleuse, aux nageoires et aux ailes dardées d'épines, ils crurent voir la bête de l'Apocalypse « qui sortait du néant n.

De minute en minute, ils attendirent que vînt à eux, marchant sur l'eau « avec des pieds secs » ou

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volant dans les airs sur des ailes de feu, parmi les éclairs et le tonnerre, entouré de légions démoniaques,

— Oh! petits frères! petits frères! sanglotait Petka. 11 tremblait comme une feuille, et ses dents claquaient.

— J'ai peur... Nous parlons de lui et peut-être est-il là tout près. Voyez quel trouble est parmi nous.

— Je ne sais d'où vous vient cette poltronnerie de femme! Qu'on lui enfonce un pieu dans la gorge, et tout sera dit! déclara bravement Sept-Sagènes.

Mais lui aussi pâlit et trembla, lorsque Kilikéïa la possédée, assise à côté de lui, tomba à la renverse, prise de convulsions, et se mit à crier.

Kilikéïa avait reçu un mauvais sort, étant petite ; un jour, racontait-elle, sa belle-mère lui versa du tchti' dans une écuelle, la lui tendit en criant: « Avale, que le diable soit en toi! » Et, dans la troisième semaine qui suivit, Kilikéïa tomba malade et entendit que, dans ses entrailles, quelque chose grognait comme un jeune chien; et tous l'entendirent aussi; elle eut dans le ventre la suggestion du diable et parla avec des voix diverses, humaines ou animales. On la mit au cachot selon l'ukase du tzar sur les possédées; on la jugea, on l'interrogea, on lui donna le bâton et le fouet ; elle promit devant des témoins que « désormais elle ne crierait pas, sous peine du knout et de la prison où elle tisserait jusqu'à la fin de ses jours ».

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