I. Soupe aux clirux
Mais les coups ne purent chasser le démon et elle continuait à crier.
Kilikéïa répétait :
— Oh! je n'en puis plus, je n'en puis plus!
Elle riait, pleurait, aboyait comme un chien, bêlait comme une brebis, coassait comme une grenouille, grognait comme un porc et criait de toutes autres façons.
Une chienne de garde qui vivait sur le radeau, réveillée par tous ces bruits insolites, sortit de sa niche; elle était affamée, maigre, les côtes saillantes. Elle s'arrêta près de l'eau, contre Ivanouchka qui chantait toujours sans rien voir ni entendre ; la chienne, le museau levé, la queue rentrée entre ses pattes, hurla lamentablement contre le feu d'artifice. Ce hurlement se confondit avec les cris de la possédée.
On versait de l'eau sur Kilikéïa. Le vieux, penché vers elle, proférait des paroles contre les démons; il crachait et soufflait et la frappait au visage avec son rosaire en cuir. Enfm, elle s'apaisa et tomba dans un sommeil profond comme un évanouissement.
Le feu d'artifice s'éteignait. Les charbons, sur le radeau, mouraient. L'obscurité gagna. Rien n'était survenu.
Point d' Antéchrist. Point de terreurs. Mais une tristesse les accabla, plus terrible que toute terreur. Ils restaient sur le radeau noir parmi l'eau noire, en petit groupe abandonné, perdu entre deux abîmes. Tout était tranquille. Le radeau ne bougeait point. Mais il leur semblait qu'ils volaient, la tête en bas,
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dans les ténèbres, vers la gueule ouverte de la Bête, inévitable fin de toutes choses.
Et, parmi les ténèbres chaudes, sillonnées de tremblants éclairs bleus, venaient du Jardin d'Été les sons légers du menuet, comme des soupirs du royaume de Vénus, où le pâtre Daphnis dénoue la ceinture de Chloé :
Abandonne, Ciipidon, tes flèches.
Déjà nous sommes tous atteints, Mais suavement blessés Par les flèches d'amour, Flèches d'or...
Sur la Neva, près des radeaux du tzarévilch, il y avait une grande barque qui venait d'Arkhangelsk, avec de la poterie. Son propriétaire, le riche marchand Pouchkinov, raskolnik-pomoretz, recueillait chez lui les « gens cachés » de la vieille croyance. A la poupe de la barque, sous le pont, étaient de petites cellules en planches. Dans l'une d'elles, Aléna Efimovna avait trouvé asile.
Aléna était une paysanne, femme d'un ouvrier monnayeur, Maxime Eréméïev, iconoclaste en secret. Lorsqu'on brûla Fomka, le barbier, prédicateur principal des iconoclastes, Eréméïev se sauva, abandon-
82 l'antéchrtst
nant sa femme. Celle-ci n'était ni orthodoxe ni raskolnik; elle se signait avec deux doigts, à l'instigation d'un vieillard qui lui avait dit : « Avec trois doigts on n'obtient rien de Dieu » . Mais elle fréquentait les églises orthodoxes et se confessait chez les popes. Malgré les rumeurs effrayantes qui couraient au sujet de Pierre, elle croyait qu'il était le tzar russe authentique et elle l'aimait. Elle demandait dans ses prières de voir les yeux du tzar. C'était pour contempler Pierre qu'elle était arrivée à Pétersbourg. Elle avait une idée fixe : implorer Dieu qu'il donnât au tzar le repentir, qu'il le ramenât à la foi de ses pères, de telle sorte que le tzar mît fin aux persécutions contre les hommes de l'ancienne foi et que ces hommes, à leur tour, se confondissent avec l'église orthodoxe. Aléna avait composé une prière, pour que les diverses croyances fussent unies; elle voulut montrer cette prière à son confesseur, mais n'osa, « parce que l'écriture en était mauvaise ». Elle visita des monastères et loua, dans l'église de la Vierge de Kazan, une vieille qui, six semaines durant, devait prier pour le tzar; elle-même, tous les jours, faisait deux mille et quelquefois trois mille saints en terre pour lui. Mais tout cela ne la contentait point ; elle trouva un moyen désespéré. Elle fit copier par son neveu Vassia, garçon de quatorze ans, la prière qu'elle avait composée, broda un rideau pour l'icône de la Vierge, cacha la prière dans la doublure du rideau qu'elle offrit, sans commentaires, au pope de la cathédrale d'Ouspensky.
l'a^jtéchrist 83
Après la causerie sur le radeau, Alénas'ea retourna à la cellule qu'elle avait dans la barque de Pouchkinov et, quand elle resongea à tout ce qu'elle avait entendu ce soir-là sur le tzar, le doute s'empara d'elle pour la première fois : elle se demanda si l'on pouvait implorer Dieu en faveur d'un tel tzar.
Elle demeura longtemps étendue, immobile, dans sa cellule sans air, les yeux grands ouverts, la face inondée de sueur froide. Enfin elle se leva, alluma un bout de cierge jaune, le mit dans l'angle de la cellule devant l'icône de Marie mère des affligés, pareille à celle qu'exhibait Pierre devant la statue de Vénus. Aléna se mit à genoux, frappa trois cents fois le plancher avec son front ; elle fit, avec des larmes et des soupirs, une prière suprême, celle-là même qui était là-bas, cousue dans le rideau de l'iconc:
fic Écoute, sainte Eglise, avec tous les chœurs de séraphins et de chérubins, avec les prophètes, les aïeux, les saints et les martyrs, et l'Evangile, et avec tous les mots saints qui se trouvent dans l'Evangile ; tous, pensez à notre tzar Pierre Alexéévitch. Ecoule, église sainte des apôlres, avec toutes les grandes icônes et les petites, avec tous les livres apostoliques et les lampes, et les cierges, et les saints voiles, et les vêtements sacerdotaux, et les murs de pierre et les dalles de fer, et les arbres pleins de fleurs et de fruits! Et j'implore aussi le beau soleil : prie le tzar céleste pour notre tzar Pierre Alexéévitch ! 0 jeune lune avec toutes les étoiles ! 0 ciel avec les vapeurs claires ! 0 nuages terribles, avec le vent et la tem-
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pête ! 0 oiseaux du ciel ! 0 mer bleue, avec les grands fleuves et les faibles sources et les petits lacs ! Priez le tzar céleste pour le tzar Pierre Alexéévitch I Et les poissons des mers, et les animaux des plaines, et les betes des forêts, et les champs, et les forêts, et les montagnes, et tous les produits de la terre, priez le tzar céleste pour le tzar Pierre Alexéévitch ! »
La ceUule d'Aléna était séparée par une cloison de bois d'une autre, plus spacieuse, où vivait le vieux Cornily avec son élève Tikhone.
Tikhone ne proféra pas une parole tant que dura la conversation sur le radeau ; mais il écoutait avec plus de trouble encore que les autres. Quand on se fut séparé, le vieux alla en barque sur la rive pour voir d'autres raskolniks et leur parler du grand autodafé volontaire qui approchait : la « mort rouge » de milliers d'êtres persécutés pour la vieille croyance, dans les forêts de Kerjenetz, au delà du Volga. Tikhone regagna seul sa cellule, se coucha; mais, pas plus qu'Aléna, il ne put dormir : il réfléchissait au tzar. Il sentait que de ces réflexions dépendrait toute sa vie future ; qu'un moment arriverait qui, tel qu'un couteau, couperait sa vie en deux moitiés. « Je suis maintenant comme sur le tranchant de la lame, se disait-il : du côté où je tomberai, je marcherai. »
11 évoquait le passé tout en rêvant de l'avenir.
Tikhone était fils unique, dernier rejeton d'une race illustre, maintenant méprisée et pauvre : les princes Zapolsky. Sa mère mourut en lui donnant la
vie. Son père, chef des Streltzi, prit part à l'émeute en faveur des Miloslavsky : la vieille Russie, la vieille croyance, contre Pierre. Pendant la terrible perquisition de 1698, il fut condamne, mis à la question et exécuté dans le Kremlin, sur la Place Rouge. Tous ses parents et ses amis furent aussi mis à mort ou exilés. Tikhone, âgé de huit ans, demeura orphelin, protégé seulement par son vieux serviteur Emilian Pakhomitch. L'enfant était faible et maladif: il avait des crises qui ressemblaient à l'épilepsie ; il aimait son père avec une tendresse passionnée. Craignant pour sa santé, le vieux serviteur lui cacha la vérité, lui dit que son père était parti, pour affaire, dans une terre lointaine de Saratov. Mais l'enfant pleura, s'attrista ; il errait comme une ombre dans l'énorme maison déserte. Son cœur pressenlait un malheur. Enfin il n'y tint plus. Un jour, après de longues et vaines questions, il se sauva seul de la maison, afin d'aller trouver son oncle dans le Kremlin et d'apprendre ce qu'était devenu son père. Mais l'oncle ne vivait plus ; il avait été mis à mort avec le père de Tikhone.
Aux portes de Spasky, l'enfant rencontra d'énormes chariots oiî s'amoncelaient pèle-méle, à demi nus, les corps des Streltzi. Gomme du bétail assommé qu'on charrie de l'abattoir, on les portait à la fosse commune, trou creusé à la hâte, où on les jetait avec toutes sortes d'ordures et d'immondices. Tel était l'ukase du tzar. Des meurtrières ouvertes dans les murs du Kremlin, il sortait des poutres ; d'irmoiubrables cada-
86 l'a^îtéciirist
vres y pendaient comme ce poisson salé d'Astrakan, qu'on dessèche au soleil.
Le peuple, muet, grouillait en foule sur la Place Rouge et regardait de loin, sans oser approcher, le lieu de l'exécution. S'étant frayé un chemin à travers la foule, Tikhone aperçut au « calvaire », dans des mares de sang caillé, les longues et fortes poutres qui servaient d'échafauds : les condamnés, en rangs serrés de trente hommes ou plus, y posaient tous en même temps la tête. Pendant que le tzar festoyait dans le palais, dont les fenêtres donnaient sur la Place Rouge, ses fous et ses favoris abattaient des têtes. Mécontent de leur ouvrage, — les mains des bourreaux improvisés tremblaient, — le tzar ordonna une fois d'amener à sa table vingt condamnés ; et il les décapita de sa propre main au cri des « vivats », au son de la musique : il buvait un verre et puis tranchait une tête ; les verres se suivaient, les têtes aussi ; le vin et le sang se confondaient.
ïikhone vit la potence en forme de croix destinée aux popes rebelles des Streltzi, que pendait le très fou patriarche Nikita Zotov ; il vit les roues avec les membres brisés des torturés ; les pieux de fer sur lesquels pourrissaient des têtes humaines ; le tzar avait défendu qu'on les enlevât avant la décomposition complète. L'air était empesté. Des corbeaux en bandes volaient au-dessus de la place.
L'enfant examina plus attentivement l'une des têtes. Elle se détachait nette sur le ciel translucide, bleu, sillonné de nuages dorés, rose tendre ; au loin, les
dômes des églises flamboyaient ; on sonnait les vêpres. Soudain, Tikhone crut que tout le ciel, les dômes, et la terre sous ses pieds oscillaient, s'abîmaient, et que lui-même sombrait au fond d'un gouffre : dans la tête, sur le pieu de fer, tête aux trous noirs en guise d'yeux, il avait reconnu son père. Le tambour roula : un peloton de Préobrajenski déboucha d'un angle, escorté de chariots avec de nouvelles victimes. Les condamnés, vêtus de chemises blanches, des cierges allumés à la main, gardaient un visage paisible. Ils étaient précédés d'un cavalier de haute taille. Lui aussi avait un visage tranquille, mais terrible. Celait Pierre. Tikhone ne l'avait jamais vu, mais ici il le reconnut tout de suite. Il lui sembla que la tête sans vie du père fixait ses orbites vides sur les yeux du tzar. Alors Tikhone perdit connaissance. La foule, en refluant, aurait sans doute écrasé l'enfant, si un ami de Pakhomitch, Grigori Talitzki, ne s'était porté à son secours. Il le releva et l'emporta chez lui. Dans la nuit, Tikhone eut une crise épileptiquc d'une violence extrême ; il faillit mourir.
Grigori Talitzki, inconnu et pauvre, vivant de ce que lui rapportait la copie de livres anciens et de manuscrits, fut l'un des premiers à démontrer que le tzar Pierre était l'Antéchrist. Ainsi qu'on l'en accusa plus tard, (( son zèle contre l'Antéchrist et ses terreurs superstitieuses lui firent répandre parmi le peuple des paroles mauvaises et séditieuses contre le tzar ». Ayant composé un écrit : Sur l'arrivée en ce monde de l'Antéchrist et sur la fin du monde, il imagina de l'im-
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primer et de «jeter les feuillets dans le peuple, gratuitement », afm de le soulever contre le tzar. Grigori allait souvent chez Pakhomitch et causait avec lui du tzar Antéchrist et des jours derniers. Le vieux Gornily, qui habitait alors Moscou, prenait part, lui aussi, à ces conversations. Le petit ïikhone écoutait les trois vieux qui, comme trois corbeaux sinistres, se rassemblaient au crépuscule dans la maison déserte et croassaient : « La fm du monde approche, les temps mauvais sont venus, les années terribles : il n'y a plus de foi véritable, il n'y a plus de mur de fer, de piliers solides; la foi chrétienne est perdue. Et, dans ces derniers jours, arrivera l'Antéchrist : la terre brûlera et une fosse se formera, de soixante coudées, à cause de notre grande iniquité ». Ils contaient des visions : {( Un serpent répugnant et terrible s'était posé dans les églises des Nikoniens sur l'épaule des archevêques en guise d'étole ; il y rampait et bruissait; ou bien il avait glissé, la nuit, le long des murs du palais, introduit sa tête dans le palais et murmuré des paroles à l'oreille du tzar. » Les conversations mornes dégénéraient en chants plus mornes encore :
Christ, le Izar céleste, dit :
« Oh! mes hommes, mes hommes,
Courez dans les déserts,
Dans les forêts sombres, les grottes.
Ensevelissez-vous, mes lumières,
Avec du sable jaune,
Du sable et des linceuls !
Mourez, mes lumières ;
Si vous mourez, vous revivrez ;
Le royaume de Dieu sera pour vous. »
Tikhone s'intéressait singulièremeul à ce que l'on disait des monastères cachés dans les forets séculaires et les marais du Volga, aux descriptions de la ville invisible de Kitège sur le lac Svetloyar. Ce lieu paraît désert ; mais il y a là des églises, des maisons, des monastères et des multitudes d'hommes. Les nuits d'été, on entend le son des cloches et dans l'eau claire se reflètent les coupoles dorées des églises. C'est le royaume de Dieu sur terre : la paix, la tranquilhté, et la joie éternelle ; les saints pères y sont comme des lis, des cyprès et des figuiers, comme des perles précieuses et les étoiles du ciel ; de leurs lèvres montent d'incessantes prières à Dieu comme un encens agréable ; et, lorsque vient la nuit, leur prière est visible, telle que des colonnes de feu étincelantes ; et la lumière en est si forte qu'on peut y lire et y écrire sans bougie. Le Seigneur les a aimés et il les soigne comme la prunelle de son œil; il les recouvre de sa main invisible jusqu'à la fin des siècles. Et ils ne connaîtront point d'aifliction de la part de l'Antéchrist, mais ils s'attristent sur nous, sur la défection de tout l'empire russe, où l'Antéchrist règne. Un seul sentier étroit, bordé de miracles et de terreurs, « le sentier de Baty )>, mène, par les forêts et les broussailles, à la ville invisible. Nul ne peut le trouver, sauf ceux que Dieu lui-même destine « au refuge de paix et de calme ».
En entendant ces récits, Tikhone se sentait attiré vers les forêts obscures et les déserts. Avec une tristesse et une douceur indicibles, il répétait, après
qO I^ ANTECHRIST
Pakhomitch, la légende du jeune ermite, le tzarévitch loasaph :
O mère magnifique, plaine déserte,
J'irai par les bois et les marais,
J'irai sur les montagnes et dans les grottes.
Je construirai une petite cabane.
Je serai heureux, moi, jeune garçon,
loasaph le tzarévitch,
Dans la fraîche verdure.
Le coucou y chantera,
De sa voix attendrie :
Il m'enseignera.
Ciiez toi, plaine maternelle,
Les troncs pourris
Sont une nourriture paradisiaque,
Une nourriture sucrée ;
Et les sources froides
Une liqueur mielleuse.
Depuis sa première enfance, Tikhone avait, par instants, surtout avant ses crises, un sentiment d'effroi insupportable et en même temps très doux, nouveau chaque fois et chaque fois familier. Dans ce sentiment se confondaient la terreur etFétonnement, le souvenir d'un autre monde et surtout la curiosité, le désir que ce qui devait s'accomplir s'accomplît vite. Jamais il ne parlait à personne de tout cela, et il n'aurait su l'exprimer par des paroles. Plus tard, lorsqu'il commença de réfléchir, ce sentiment fut uni pour lui à la pensée de la fm du monde, du jugement dernier.
Parfois, les plus sinistres discours des trois vieux le laissaient indifférent, tandis qu'un hasard — une
couleur, un son, un parfum — éveillait en lui ce sentiment avec une force soudaine.
Sa maison était sur la côte des collines de Borobiev; le jardin aboutissait à un ravin, d'où l'on voyait tout Moscou, amoncellement de hutles sombres; au-dessus étaient les murs du Kremlin, en pierre blanche, et les innombrables coupoles d'or des églises. Du haut du ravin, l'enfant admirait, les soirs d'automne, les superbes et terribles couchers du soleil.
Dans les nuages d'un bleu mortuaire, mauves, noirs ou d'un rouge fiévreux, sanglant, il discernait tantôt le dragon monstrueux, enroulé autour de ^loscou , tantôt la béte à trois têtes, montée par la pécheresse au vase d'iniquité, tantôt une légion d'anges chassant les démons avec des flèches d'or, de façon que des rivières de sang sillonnaient le ciel ; tantôt la rayonnante Sion, ville invisible qui descendait du ciel sur terre avec le Seigneur plein de gloire.
Dans le ciel s'accomplissait, par des signes mystérieux, tout ce qui devait s'accomplir plus tard sur terre. Et l'enfant s'abîmait dans un sentiment d'effroi. Ce sentiment était aussi occasionné par des détails quotidiens de la vie : par l'odeur du tabac ; l'aspect du premier livre russe publié à Amsterdam, sur l'ordre de Pierre, en « caractères laïques » récemment inventés; la vue de certaines devantures nouvelles aux boutiques du quartier allemand ; une certaine forme de perruques à boucles ridicules, longues comme celles des Juifs ou comme des oreilles de chien ; l'expression
singulière de quelques visages russes, naguère barbus maintenant rasés.
Dans le jardin vivait le père Eréméitch, âgé de quatre-vingts ans. Il s'occupait des abeilles. Un jour, les gens du tzar s'emparèrent de lui à la porte de la ville, le rasèrent de force et écourtèrent jusqu'aux genoux les pans de son kaftan. Eréméitch rentra chez lui, pleurant tout haut comme un enfant ; puis il tomba malade et mourut de chagrin. Tikhone aimait et plaignait le vieillard ; mais, lorsqu'il le vit en larmes, rasé, court vêtu, il eut un éclat de rire si bizarre, si peu naturel que Pakhomitch craignit une crise. Et, dans cet éclat de rire, était aussi l'effroi de la fin. Une fois parut, en hiver, une comète, « étoile à queue» , comme l'appelait Pakhomitch. L'enfant souhaitait et n'osait la regarder ; il détournait exprès la tête, fermait les yeux pour ne pas la voir. Cependant il l'aperçut par hasard, un soir que son serviteur le portait à la maison de bains, par une ruelle couverte de neige. Au bout de la ruelle, entre les isbas noires sur la neige blanche, au bord même du ciel bleu sombre, scintillait une étoile énorme, transparente, douce, un peu inclinée, comme prête à fuir vers les espaces infinis. Elle n'était pas effrayante, mais familière, désirée et si chère que Tikhone n'en pouvait arracher ses regards. La sensation mystérieuse, plus forte que jamais, l'inonda d'insupportable joie et de terreur. Il se lendit vers l'étoile, avec un sourire tendre et somnolent. Et Pakhomitch sentit dans son corps une convulsion terrible. Un cri s'échappa de la
l'antéciirist gS
poitrine de l'enfant. Ce fut sa seconde attaque d'épilepsie.
Quand il eut seize ans, on le mit, de même que d'autres enfants nobles, à « l'école de mathématiques et de navigation, c'est-à-dire, de sciences navales curieuses ». L'école était dans la tour Soukharev où le général Iakov Brus, qu'on croyait sorcier et magicien, s'occupait de travaux astronomiques : une vendeuse de pommes, borgne, avait vu, un soir d'hiver, Brus s'envoler de sa tour vers la lune à califourchon sur sa lunette. Jamais Pakhomitch n'aurait laissé l'enfant mettre les pieds dans cette école maudite, si l'on n'avait pas usé de force.
Les fils de nobles qui se dérobaient étaient arrachés à leur terre et conduits sous escorte à l'école. Quelques-uns d'entre eux étaient âgés de trente ou de quarante ans, mariés ; mais ils devaient s'asseoir à côté de petits garçons devant des pupitres et apprendre d'après un livre orné d'une image : le maître, un faisceau de verges à la main, frappe un enfant couché à plat ventre sur une banquette. L'image avait pour devise : « Que chaque homme étudie en silence. » Les alphabets abondaient en vers instructifs :
Bénis, Seigneur, ces forêts.
Afin qu'elles produisent des verges pendant de longues années.
La verge de bouleau adoucit les j)elits,
Le biton de chêne raffermit les vio'Ilards.
Un ukase du tzar décrétait ceci :
« Qu'on choisisse dans la garde de bons soldats de
94 l'aivtéghrist
réserve, et qu'un tel soldat se trouve dans chaque salle durant l'étude ; et, si un élève se conduit mal, que le soldat le frappe, à quelque famille qu'appartienne l'élève. »
Mais on avait beau introduire la science dans la tèle des petits à l'aide des verges et des fouets, et dans la tête des grands au moyen de la bastonnade, tous apprenaient également mal. Dans les moments de désespoir, ils chantaient « la chanson de Babylone ». Les grands commençaient, enroués d'avoir trop bu :
La vie à l'école nous est insupportable, On nous fouette cinq fois par jour.
Les petits reprenaient, de leurs voix aiguës, le refrain :
Oh! douleur! malheur!
On fouette toujours.
Puis basses et sopranos ensemble :
Le fouet sur nos côtes.
Le bâton sur nos dix doigts.
Pour chaque parole, un soufflet.
On nous enlève la peau du dos.
Occupe-toi de géométrie.
Et avale du maigre tchti.
Oli ! douleur, malheur,
On fouette toujours.
Cette maudite encre
Nous dessèche le cœur.
Et la plume et le papier
iS'ous affligent inflniment.
l'an TEC IIRIST 95
Le plus rude de nos gaillards Périrait dans cette école.
Oh ! douleur, malheur, On fouette toujours.
Tikhone n'aurait pas beaucoup appris dans cette école, si l'ua de ses professeurs, le pasteur Gluck, de Kœnigsberg, ne l'eût remarqué.
Ayant appris le russe tant bien que mal, d'un moine polonais en fuite, Gliick était venu en Russie instruire les enfants moscovites, « les pétrir comme une cire molle et docile ». Il perdit bientôt ses illusions, non en ce qui concernait les enfants russes, mais quant à la pédagogie russe qui consistait « à les dresser comme des chevaux de tziganes, à leur faire comprendre la science parla bastonnade. » Gliick était intelligent et bon, bien qu'ivrogne ; il buvait de désespoir, parce que non seulement les Russes, mais les Allemands le qualifiaient de fou. Il composait une œuvre difficile : un commentaire des commentaires de iSewton sur l'Apocalypse. Toutes les révélations chrétiennes relatives à la fin du monde y étaient démontrées au moyen d'opérations mathématiques, fondées sur le principe de l'attraction que formulaient les Philosophiœ Nataralis principia malhemalica de Newton, qui venaient de paraître.
Il découvrit en Tikhone de rares aptitudes pour les mathématiques et l'aima comme un fils.
Le vieux Gliick était lui-même très enfant. 11 causait avec Tikhone, surtout après boire, comme avec un adulte, comme avec son unique ami. 11 lui rêvé-
()6 l'antéchrisï
lait les nouvelles hypothèses philosophiques des savants : Y Instauralio magna de Bacon, l'éthique géométrique de Spinoza, les tourbillons de Descartes, les monades de Leibaitz ; mais ce qui l'exallait le plus, c'étaient les découvertes des grands astronomes : Copernic, Kepler, Newton. Tikhone n'y comprenait pas grand'chose ; mais il écoutait ces récits de miracles scientifiques avec la même curiosité que naguère les récits des trois vieux sur la ville invisible de Kitège.
Pakhomitch qualifiait toute la science des étrangers, surtout l'astronomie, d'impiété. « Le maudit Copernic fait à Dieu la nique, disait-il ; il s'imagine que le soleil et les étoiles sont fixes et que la terre tourne, en dépit des saintes Écritures. Les théologiens se moquent de lui I »
— La vraie philosophie, disait le pasteur Gluck, est non seulement utile à la foi, mais elle lui est nécessaire. Beaucoup de saints Pères excellaient en philosophie. La connaissance de la nature ne s'oppose pas au christianisme; et celui qui étudie la nature connaît Dieu et l'honore : les raisonnements relatifs à la création servent à la glorification de Dieu. Il est écrit : « Les cieux proclament la gloire de Dieu. »
Mais Tikhone devinait d'instinct que, dans cet accord entre la science et la foi, tout n'était pas aussi clair pour Gluck lui-même que celui-ci le disait. Ce n'était pas pour rien que, après de longues discussions sur la pluralité des mondes, sur l'infini cosmique, le vieillard, très gris, laissait tomber vers la table sa tête
d'où la perruque dégringolait. Des pensées métaphysiques compliquées à donner le vertige l'accablaient plus que le vin, et il gémissait en murmurant le célèbre aphorisme de ^e^vton :
— Oh ! physique, sauve-moi de la métaphysique !
Un jour, Tikhone — il était âgé alors de dix-neuf ans, avait terminé son cours et lisait couramment le latin — ouvrit par hasard sur le bureau du maître un recueil manuscrit des lettres de Spinoza, rapporté de Hollande. Il en lut quelques lignes : « Entre les qualités de Dieu et celles de l'homme, il y a aussi peu d'analogie qu'entre la constellation du Chien et le chien lui-même, cet animal qui aboie. Si le triangle avait la faculté de parler, il dirait que Dieu n'est autre chose qu'un parfait triangle, et le cercle affirmerait que la nature de Dieu est au plus haut point ronde. » Et ailleurs, dans une lettre sur l'Eucharistie : « 0 jeune homme sans raison ! qui vous a ensorcelé au point de vous faire croire qu'on puisse avaler le saint et l'éternel, que le saint et l'éternel puissent demeurer dans vos entrailles? Les mystères de votre Eglise sont effrayants : ils contredisent le bon sens. » Tikhone ferma le livre. Pour la première fois il eut des livres et des idées la sensation qui lui venait ordinairement des causes extérieures, — la crainte de la fin.
Dans la tour Soukharev, le général Iakov Vilimovilch Brus possédait une vaste bibliothèque, un cabinet d'instruments de mathématiques, de mécanique et autres sciences, et une collection de curiosités régio-
gS l'antéciirist
nales et étrangères : bêtes, insectes, racines, métaux et minerais, antiquités, anciennes monnaies, médailles, pierres taillées, masques, etc. Brus chargea Gluck de faire l'inventaire des objets et des livres. Tikhone l'aida et passa des jours entiers dans la bibliothèque. Par un beau soir d'été, il était assis au haut d'une échelle roulante devant un mur garni de livres ; il collait sur le dos des livres des numéros et faisait un nouvel inventaire avec l'ancien, où les titres des livres étrangers étaient copiés en lettres russes. A travers les hautes fenêtres aux verres ronds cloisonnés de plomb, comme dans les anciennes maisons hollandaises, les rayons du soleil dardaient leurs faisceaux obliques sur les instruments de cuivre, sphères célestes, astrolabes, compas, triangles, boussoles, lunettes d'approche et microscopes, sur les corps empaillés d'oiseaux et de bêtes merveilleuses, sur les grimaçantes idoles chinoises et les beaux masques de marbre des dieux grecs, sur les interminables planches de livres uniformément reliés en cuir ou en parchemin. Tikhone aimait ce travail : ici, parmi les livres, régnait une tranquillité comme on en trouve dans les forêts ou bien dans quelque vieux cimetière abandonné. La sonnerie des vêpres venait du dehors, comme les cloches de Kitège, et par la porte entr'ouverte on entendait les voix de Brus et de Gluck. Après avoir soupe, ils restaient à fumer, à boire et à causer.
Tikhone mettait de nouvelles étiquettes sur des in-quarto et des in-octavo. l\^3 (ancien inventaire) :
La Philosophie de François Bacon, en langue anglaise, trois volumes; 3o8 : Meditationes déprima philosophia, par Descartes, en langue hollandaise; 532 : Mathematical éléments of natiiral philosophy, d'Isaac Newton. En remettant ces livres sur un rayon, il palpa au fond un vieil in-octavo mangé par les rats; il le prit, et lut : « 582 : Leonardo da Vinci, traité de peinture, en allemand ». C'était la première traduction allemande, publiée en Hollande, l'an i582, du Trattato délia pitlura. Un feuillet détaché, avec le portrait, gravé sur bois, de Léonard, était glissé dans le livre. Tikhone examina le visage curieux, étrange et familier en même temps, et songea que le mage Simon qui volait dans les airs devait avoir des traits semblables à ceux-ci.
Les voix, dans la pièce voisine, se firent plus distinctes. Brus discutait avec Gliick. Ils parlaient allemand. Tikhone savait cette langue. Quelques paroles détachées le frappèrent et il se mit à écouter avec curiosité, tenant toujours le livre de Vinci à la main.
— Comment ne voyez-vous pas, très vénéré maître, que Newton avait perdu la raison, lorsqu'il écrivit ses Commentaires sur l'Apocalypse? demandait Brus. Il en convenait, d'ailleurs, lui-même dans sa lettre à Ikntley du i3 septembre 1G93 : « Je perds le fil de mes idées, je ne sens plus la même fermeté dans mes jugements. » Autrement dit, il était fou.
— Votre Excellence, j'aimerais mieux être fou comme Newton que raisonnable à la manière du reste
de rhumanité! s'écria Gliick, en vidant son verre d'un trait.
— Des goûts on ne discute pas, cher pasteur, continuait Brus avec un rire sec et dur ; mais voici qui est plus curieux encore. Au temps même où sir Isaac Newton écrivait ses commentaires, à l'autre bout du monde, chez nous, en Moscovie, des fanatiques sauvages qu'on nomme raskolniki composaient aussi des commentaires de l'Apocalypse; et ils arrivèrent à des solutions presque identiques à celles de Newton. Persuadés de la fin imminente du monde, certains d'entre eux se couchent dans des cercueils et chantent sur eux-mêmes des chants mortuaires; d'autres se font brûler vifs. Pour cela on les persécute ; je répéterais, moi, au sujet de ces malheureux, les paroles de Leibnitz : « Je n'aime pas les événements tragiques et je voudrais que tous, sur terre, fussent heureux; mais, en ce qui concerne l'erreur de ceux qui attendent tranquillement la fm du monde, elle me paraît tout à fait inoffensive. )) Ce qui me paraît le plus surprenant, dis-je, c'est que, dans ces délires apocalyptiques, l'extrême Occident touche à l'extrême Orient ; la culture supérieure touche à la plus profonde ignorance. C'est à croire qu'effectivement la fin du monde approche et que nous irons bientôt au diable tous, tant que nous sommes.
Encore une fois il eut un rire sec et dur; puis il ajouta quelque chose que Tikhone ne put distinguer: une plaisanterie de libre-penseur, sans doute, puisque le pasteur Gluck, gris comme toujours à la fm du
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souper, poussa un rugissement, bondit, recula sa chaise et voulut se sauver. Mais Iakov Vilimovitch l'arrêta et le tranquillisa par de bonnes paroles. Brus était l'unique protecteur de Gluck : il respectait dans le vieillard un amoureux désintéressé de la science ; mais, étant un sceptique ou même, comme on l'insinuait, un athée, il taquinait volontiers le pauvre pasteur, « ce don Quichotte de l'astronomie », sur les malencontreux Commentaires de l'Apocalypse et sur la réconciliation de la science avec la foi. Brus affirmait qu'il fallait choisir de deux choses l'une, ou bien la foi sans la science, ou bien la science sans la foi.
Iakov Vilimovitch remplit le verre de Gliick et lui demanda, en manière de consolation, des détails sur les commentaires. Le vieux répondit d'abord à contre-cœur, puis il se laissa entraîner et raconta la conversation de Newton et de ses amis au sujet de la comète de 1680. Quand on interrogea Newton, il ouvrit ses Principes et indiqua le texte : Stellae fixae refici possunt. Les étoiles fixes peuvent se rétablir, quand tombent dessus des comètes. « Pourquoi n'écrivez-vous pas avec la même franchise sur le soleil que sur les étoiles.^ — Parce que le soleil nous concerne de plus près ! » répondit Newton ; et il ajouta : « J'en ai dit, d'ailleurs, assez long pour ceux qui veulent comprendre! »
— Telle qu'un papillon qui vole à la flamme, la comète tombera sur le soleil, s'écria Gliick; et, de celte chute, la température du soleil deviendra si forte que la terre en brûlera. Il est dit dans les Écritures:
«Les cieux crouleront avec fracas; les éléments, en feu, seront détruits; la terre, avec toutes ses œuvres, périra». Alors s'accompliront les deux prophéties : celle des croyants et celle du savant... Hypothèses non Jingo! Je ne fais point d'hypothèses! conclut-il solennellement avec NeAvton.
Tikhone écoutait. Et voilà que les anciennes prédictions sinistres des trois vieillards concordaient avec les déductions exactes de la science. Il ferma les yeux, revit en imagination la ruelle encombrée de neige et, au bout, l'étoile énorme, douce, transparente. De même qu'alors, la sensation d'effroi et de joie lui fut insupportable. Il laissa tomber le livre de Léonard, qui entraîna dans sa chute un télescope. Gluck accourut au bruit. Il savait que Tikhone avait des crises épileptiques. Le voyant au haut de l'échelle, pâle et tremblant, il se précipita vers lui, le soutint et l'aida à descendre. Cette fois-ci, l'attaque n'eut pas lieu. Brus vint aussi. Ils questionnèrent Tikhone avec bonté. Mais lui se taisait, sentant qu'il lui serait impossible de parler avec qui que ce fût de cela.
— Pauvre enfant! dit Iakov Yilimovitch à Gluck en le prenant à l'écart. Je suis persuadé que notre conversation l'a effrayé : ils sont tous ainsi, ils ne pensent qu'à la fin du monde. J'observe qu'une folie se propage parmi 'îux. Dieu sait comment finira ce malheureux peuple !
Au sortir de l'école, Tikhone dut entrer, comme tous les enfants de petite noblesse, au service militaire. Pakhomitch était mort. Gliick se préparait à partir
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pour la Suède et l'Angleterre, afin d'y acheter de nouveaux instruments mathématiques dont Brus avait besoin. Il invitait Tikhone à le suivre, car celui-ci, en dépit de ses anciennes terreurs et des discours de Pakhomitch, étudiait les mathématiques avec un amour croissant. Sa santé s'était rétablie, les attaques ne se répétaient plus. Une vieille curiosité l'attirait vers les régions étrangères, presque aussi mystérieuses que la ville invisible de Kitège. Sur la recommandation de Brus, a l'élève en navigation » Zapolsky fut envoyé, avec d'autres fils de la Bussie, terminer ses études à l'étranger. Gliick et lui arrivèrent à Pétersbourg au commencement de juin 171G. Tikhone avait vingt-cinq ans ; il était du même âge que le tzarévitch Alexis, mais semblait encore un enfant. Un navire de commerce, qui les porterait à Stockholm, devait bientôt quitter Gronstadt.
Mais, soudain, tout fut changé. Pétersbourg, si différent de Moscou, étonna Tikhone. Il errait des journées entières et s'émerveillait : les canaux sans fin, les perspectives, les maisons sur pilotis en plein marais, bien alignées, les pauvres huttes dans les bois, aux toits de gazon et décorées à la mode finlandaise, les palais compliqués et ingénieux, « à la manière prussienne », les lugubres magasins de munitions, les arsenaux, les granges, les églises aux clochers hollandais, tout était plat, banal, quotidien et quand même ressemblait à un rêve. Parfois, les matins brumeux, pleins de nuées jaune sale, il s'attendait i\ ce que la ville s'élevât avec le brouillard et se dissipât
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comme un songe. Dans la ville de Kitcge, ce qui existe est invisible : ici, à Pétersbourg, ce qui n'existe point est visible ; mais les deux villes semblaient également fantômales. Et, de nouveau, naissait en Tikhone l'étrange anticipation de la fin. Gela n'aboutissait pas, comme naguère, à de la joie et de l'effroi , mais à une accablante et infinie tristesse.
Un jour, sur la place Troïtzki, dans le café « des Quatre-Frégates », il rencontra un homme de haute taille, en vareuse de marin hollandais. Et, comme à Moscou, sur la place élevée du Calvaire, où, piquée à un pieu, la tête morte de son père regardait avec des orbites vides ce même homme, Tikhone reconnut Pierre. L'effrayant visage lui expliqua la ville effrayante : tous deux avaient le même caractère.
Ce même jour, Tikhone rencontra le père Cornily ; il en fut heureux comme s'il retrouvait un parent, et ne le quitta plus. Il passait la nuit dans la cellule du vieux, restait le jour sur les radeaux ou sur les barques des « gens cachés » . On parlait des pères ermites qui vivaient dans le nord lointain, dans les forêts d'Olonetz où Cornily, après avoir quitté Moscou, avait passé de longues années ; on parlait des terribles autodafé volontaires où périssaient les êtres par milliers. Cornily se dirigeait maintenant vers Kerjénetz, derrière le Volga, pour prêcher la « mort rouge ».
Tikhone n'avait pas étudié en vain. Il ne pouvait plus croire à toutes les légendes ; il pensait autrement que ces hommes, mais il sentait comme eux. L'essentiel, le sentiment de la fin imminente, il le partageait
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avec eux. Ce dont il n'avait jamais osé parler, coque nul parmi les savants n'aurait compris, ces gens le comprenaient et le mettaient au-dessus de tout. Et dans son âme ressuscitèrent avec une force nouvelle les récits de Pakhomitch. Il se sentit attiré vers les forêts, les déserts, les « monastères cachés », les « refuges de paix ». A la lueur des nuits blanches sur la Neva, à travers les sonneries hollandaises, il entendait les cloches de Kitège, il répétait les paroles d'Ioasaph le tzarévitch :
0 mère magnifique, plaine déserte,
J'irai par les Lois et les forêts,
J'irai sur les montagnes et dans les grottes.
Il fallait prendre une décision, il fallait choisir dans cette alternative : ou bien retourner au siècle pour vivre comme tous vivaient, servir l'homme qui avait tué son père et qui peut-être tuait la Russie ; ou bien renoncer à tout, être un mendiant, un vagabond, l'un de ces « êtres cachés » qui n'ont point de refuge, qui « attendent ce qui doit arriver ». Fallaitil aller h l'Ouest avec le pasteur Gliick, vers Stockholm ; ou bien à l'Est avec le vieux Gornily, vers l'invisible Kitège? Que choisirait-il, où irait-il? Il l'ignorait encore, il hésitait, traînait, comme attendant un appel. Mais, dans cette dernière nuit, après la conversation sur Pierre-Antéchrist, il sentit qu'une décision s'imposait. Le bateau de Stockholm partait le lendemain et, le lendemain aussi, le vieux Gornily,
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pour qui Pélersbourg n'était plus sûr, devait quitter ]a ville. Il invitait Tikhone à le suivre.
- — Je suis sur le tranchant d'un couteau, se disait Tikhone; du côté où je tomberai, je marcherai. D'un côté c'est la vie, de l'autre la mort. Si je ne me trompe, il n'y a point de remède.
Et, en même temps, il se sentait incapable de décider ; ses deux destinées, comme les deux bouts d'une boucle de mort, se rejoignaient, se rétrécissaient, l'étranglaient et l'étouffaient. Il se leva, prit sur une planche le livre manuscrit : La prédication de saint Hippolyic sur la seconde arrivée du Messie, et, pour se reposer de ces idées obsédantes, il commença d'examiner les images à la lueur de la veilleuse qui brûlait devant les icônes. L'une des images figurait l'Antéchrist assis sur un trône, en uniforme vert de Préobrajenski, parements rouges et boutons de cuivre, avec le tricorne, l'épée au côté. Il ressemblait au tzar Pierre Alexéévitch et tendait impérieusement une main. Devant lui, à droite, des pelotons de préobrajenski et de séménovtzi marchaient vers un couvent dans une forêt sombre. En haut, dans cette montagne creusée de trois grottes, des moines priaient. Les soldats, guidés par les démons bleus, escaladaient la pente. Sur l'image on lisait : « Alors il enverra dans les montagnes et \e.> grottes et les abîmes de la terre ses régiments sataniques, afin de trouver ceux qui se sont cachés et de les amener pour qu'ils le saluent. » Sur une autre image, des soldats fusillaient des vieillards ligotés : « Ils tomberont par les armes du diable. »
Derrière la cloison en planches, dans la cellule voisine, soupirait et pleurait Aléna, priant toujours « le tzar céleste pour le tzar Pierre Alexéévitch ». Tikhone déposa son livre et s'agenouilla devant une icône. Mais il ne put prier. Une tristesse l'accabla, comme jamais. La flamme de la veilleuse sauta une dernière fois, puis s'éteignit. L'obscurité se fit ; et quelque chose y rampait, se glissait, élreignait Tikhone à la gorge, d'une main noire, chaude, molle, velue. Il étouffait. Et de nouveau il crut voler, la tête en bas, vers un abîme sombre, béant, vers la gueule même de la Béte. ce N'importe, pensa-t-il, — et une idée surgit dans sa conscience, lumineuse insupportablement — n'importe I Quelque chemin que je choisisse, que j'aille à l'Est ou à l'Ouest, partout me suivra la même pensée, la même sensation : la fin approche ! » Comme l'éclair parti de l'Orient est visible à l'Occident, telle sera l'arrivée du fils de l'homme. Et en Tikhone ce dernier éclair qui devait tout réunir avait lui. « Oui, arrive, Seigneur Jésus ! » s'écria-t-il ; et, au même instant, la lucarne de la cellule fut illuminée d'une terrible lueur blanche. Puis ce fut un fracas assourdissant , comme si le ciel, brisé en morceaux, fût tombé. C'était l'éclair qui avait elfrayé le tzar au point qu'il laissa tomber l'icône qu'il tenait. Aléna entendit, à travers les gémissements, les silîlements et le tumulte de l'orage, un cri terrible et inhumain : Tikhone avait sa troisième attaque d'épilepsie.
Il reprit connaissance à l'aube, sur la proue du
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bateau où on l'avait porté pendant son attaque. En haut, le ciel bleu ; en bas, le brouillard blanc. Une étoile scintillait à l'orient parmi le brouillard, l'étoile de Yénus. Et, sur l'île Keivoussar, au sommet d'une maison appartenant à Boulourline, « le métropolite très ivrogne », la statue dorée de Bacchus s'alluma dans le brouillard ; tache de feu qui répondait au salut de l'étoile. Le brouillard rosit, comme si du sang se versait dans les corps des pales fantômes. Le corps de marbre de Vénus, dans la galerie centrale, se fit chaud et doux, vivant. Elle sourit au soleil, de son éternel sourire, joyeuse de ce qu'ici même, dans la nuit hyperboréenne, le soleil se levât. Le corps de la déesse était aérien et rose comme les nuées de brouillard ; les nuées, vivantes et roses comme le corps de la déesse. Les nuées étaient son corps, et tout était en elle, et elle était en tout.
Tikhone se souvint de sa songerie nocturne; dans son âme descendit une calme résolution : il ne retournerait point chez le pasteur Gliick, il fuirait avec Gornily.
La barque où il reposait avait été poussée par la tempête contre le radeau ; c'était là qu'on avait parlé de l'Antéchrist. Ivanouchka, après un court sommeil, se tenait à son poste et chantait sa perpétuelle chanson. La musique précieuse, ou seulement des fantômes de la musique disparue, du menuet falot :
Abandonne, Cupidon, tes flèches ; Déjà nous sommes tous atteints...
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Cela se confondait avec le chant d'Ivanouchka, qui,
les yeux au Levant, prédisait à l'Occident la fin des
jours :
Cercueils, cercueils, troncs de chênes,
Vous êtes pour tous les maisons éternelles.
Le jour touche au soir,
Le soleil va vers l'occident,
La hache est au pied de l'arbre.
Les jours derniers approchent.
Au bord de la Neva, près de l'église de Marie, mère des affligés, et de la maison du tzarévitch Alexis, se trouvait la maison de la tzarine Marfa Matvéevna, veuve du tzar Fédor Alexéévitch, frère de Pierre, — frère du premier lit. Fédor mourut lorsque Pierre avait dix ans. La tzarine, âgée de dix-huit ans, avait été mariée quatre semaines seulement. Après la mort de son époux la douleur lui fit perdre la raison ; et, pendant trente-trois ans, elle vécut en recluse. Jamais elle ne sortait de ses appartements ; elle ne connaissait et ne voyait personne. Dans les cours étrangères, on la croyait morte depuis longtemps. Pétersbourg, qu'elle entrevoyait de ses fenêtres, — les maisons en plâtre, construites à la manière hollandaise ou prussienne, les églises à clochers pointus, la Neva sillonnée de bateaux et de barques, — tout lui
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semblait un inepte et effrayant cauchemar. Elle confondait les rêves et les réalités. Elle croyait vivre dans le Kremlin, à Moscou, dans le vieux Kremlin ; elle s'acharnait à voir, sous ses fenêtres, la cathédrale de l'Annonciation et l'Ivan Véhky. Cependant, elle évitait de se mettre à la fenêtre ; elle avait peur de son rêve, peur de la lumière. Ses appartements étaient toujours sombres ; les rideaux étaient fermés. Elle vivait à la lueur des bougies. De séculaires draperies protégaient de tout regard la dernière tzarine russe. Une étiquette solennelle et somptueuse était observée chez elle. Les serviteurs n'osaient pénétrer plus loin que l'antichambre, à moins d'être appelés. Ici, les heures s'étaient arrêtées dans leur marche ; tout était immobile, comme du vivant du très doux tzar Alexis Mikhaïlovitch. Un étrange roman s'était composé dans l'esprit malade de la tzarine : elle croyait que son mari, le tzar Fédor Alexéévitch, vivait à Jérusalem auprès du Sépulcre du Seigneur, qu'il priait pour la terre russe, contre laquelle marchait l'Antéchrist avec des légions innombrables de Polonais et d'Allemands maudits. Il n'y avait point actuellement de tzar en Russie, et celui qui y régnait était faux. C'était un usurpateur, un sorcier, Grichka Otrépiev, canonnier fugitif, Allemand du quartier de Koukouev. Mais le Seigneur n'abandonnerait point à jamais les orthodoxes. Quand les temps seraient révolus, l'unique tzar orthodoxe de toute la Russie, Fédor, « soleil merveilleux », reviendrait dans ses terres avec une armée claire et terrible en force et en gloire. Et
les foules impies fuiraient devant lui comme s'enfuit la nuit à l'approche du soleil ; il s'assiérait avec la tzarine sur le trône de ses aïeux; et l'Antéchrist serait terrassé, ainsi que tous les étrangers. Alors, surviendrait aussi la fm du monde et la seconde arrivée du Christ. L'attente ne devait plus être longue.
Quinze jours après la fête de Vénus au Jardin d'Eté, la tzarevna Maria invita Alexis à venir chez la tzarine Marfa. Ce n'était pas leur première entrevue clandestine en ce lieu. La vieille tante transmettait au tzarévitch des nouvelles et des lettres de sa mère, la tzarine Eudoxie Fédorovna, première femme de Pierre, qui était en disgrâce ; elle s'appelait Hélène depuis qu'elle avait été forcée de prendre le voile et enfermée dans le monastère Sousdalsko-Pokrovsky.
Dans l'appartement de la tzarine Marfa, Alexis erra longtemps par les corridors, les antichambres, les couloirs et les escaliers. Tout ici sentait l'huile des veilleuses, la vétusté, la poussière et la pourriture des siècles. Partout des cellules, des chambrettes, des hangars. Là vivaient les très vieilles boyarines de la tzarine, les femmes de chambre, nourrices, trésorières, blanchisseuses, fourreuses, les idiots, les mendiants, les pèlerines qui priaient pour la tzarine, les sots et les sottes, les fillettes orphelines, les vieillards centenaires, conteurs de fables et ceux qui chantaient les bylines en s'accompagnant sur des luths mélancoliques. De débiles serviteurs, dans des kaftans déteints, mi-soie mi-coton, aux cheveux blancs, rugueux, comme couverts de mousse, attrapaient le tzarévitch
par les pans de son vêtement, lui baisaient la main ou l'épaule. Des aveugles, des muets, des boiteux, blafards de vieillesse, les traits effacés, le suivaient, glissaient d'une allure fantômale le long des murs ; ils grouillaient, s'agitaient, rampaient dans les couloirs sombres, comme des cloportes. Le tzarévitch rencontra l'idiot Ghamyra, qui ricanait et chuchotait sans cesse avec l'idiote Manka. La plus vieille des dames de la tzarine,Soundoukléïa Vakranéevna, tombée en enfance comme elle, grosse, toute bouffie de graisse jaune, tremblotante comme une gelée, se prosterna devant le tzarévitch, poussa une lamentation et se mit à réciter les prières des morts. Il commençait à avoir peur. Il songea aux paroles de son père : « La cour de la tzarine Marfa est devenue, par excès de dévotion, un hôpital pour les monstres, les idiots, les bigots et les polissons. »
Il soupira d'aise en entrant dans une pièce plus claire et plus fraîche, où l'attendait sa tante, la tzarevna Maria Alexéevna. Les fenêtres donnaient sur la Neva bleue et ensoleillée, sillonnée de barques et de navires. Les murs étaient en grosses poutres comme ceux d'une simple isba. Dans un coin, une vitrine avec des icônes et une veilleuse brûlant très bas. Le long des murs, des banquettes. La tzarevna, assise à une table, se souleva et embrassa tendrement son neveu. Maria Alcxcevna était vêtue à l'ancienne mode : un bonnet de soie couvrant les cheveux, et une casaque de laine sombre comme en portaient les veuves. Son visage n'était pas beau; pâle, bouffi, il lui donnait un air de
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vieille nonne. Mais, dans les lèvres minces, dans les yeux intelligents, aigus, il y avait quelque cliose d'impérieux et de résolu, qui rappelait la tzarevna Sophie, cette « mauvaise graine des Miloslavsky ». De même que Sophie, elle détestait son frère et tout ce qu'il faisait ; son âme brûlait d'amour pour les anciennes coutumes. Pierre l'épargnait, mais l'appelait « vieille corneille » parce qu'elle croassait toujours contre lui.
La tzarevna tendit à Alexis une lettre venant de Sousdal. C'était la réponse de la tzarine à une récente lettre, courte et sèche, d'Alexis. Il avait écrit simplement : « Ma mère, salut! S'il te plaît, ne m'oublie pas dans tes prières ». Son cœur battit lorsqu'il se mit à déchiffrer ces lignes naïves, grossièrement tracées, d'une écriture enfantine et familière:
« Tzarévitch Alexis Pétrovitch, salut! Je suis, pauvre de moi, à peine vivante tant j'ai de peine que tu m'aies abandonnée, mon petit père, que tu me laisses dans mes afflictions, que tu oublies mon existence. Je t'ai servi comme une esclave. Et tu m'as tôt oubliée. C'est pour toi que je vis encore. Si ce n'était pour toi, je ne serais plus de ce monde, dans le malheur et l'affliction et le dénuement. Amère, amère est ma vie! J'aurais mieux fait de ne pas naître. J'ignore pourquoi je souffre. Mais je ne t'oublie point, je prie toujours la Sainte Vierge pour qu'elle te garde en bonne santé et te préserve pur. Il y a ici une icône de la Vierge de Kazan, en l'honneur
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de qui l'église est construite. Pour toi j'ai fait venir cette icône dans ma maison, et je l'ai reconduite, la nuit, aidant moi-même à là porter. J'eus une vision, le 23 mai. La très pure tzarine céleste m'apparut, et elle me promit d'implorer pour moi son Fils, afin qu'il changeât mon affliction en joie. Et j'entendis, moi indigne, la parole suivante : « Tu as aimé mon icône et tu l'as reconduite à mon » temple; et moi je t'élèverai et je protégerai ton » fils. » Et toi, ma joie, mon enfant, aie dans le cœur la crainte de Dieu. Écris-moi, Alechenka, mon ami, ne fût-ce qu'une ligne. Arrête mes pleurs et mes sanglots, fais grâce à moi ta mère et ta servante; je te prie, écris-moi. Je te salue en servante. »
Quand le tzarévitch eut fini sa lecture, la tzarevna Maria lui remit les cadeaux de sa mère : une petite icône, un. mouchoir brodé de la propre main de l'humble nonne Hélène, deux petites tasses de bois « pour boire de l'eau ». Ces pitoyables cadeaux le touchèrent plus que la lettre.
— Tu l'oublies, prononça Maria.
Elle le regarda dans le blanc des yeux.
— Tu ne lui écris plus et tu ne lui envoies
rien.
— J'ai peur d'écrire, dit le tzarévitch.
— Eh bien, quoi!^ riposta-t-elle avec vivacité.
Et ses yeux aigus le piquaient comme des aiguilles.
— Si même tu avais à souffrir, qu'est-ce que cela fait? Ce serait pour ta mère.
Il se taisait. Alors elle se mit à lui chuchoter dans
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l'oreille ce qu'elle tenait de Mikhaïlo Bossoï, le nupieds, idiot venu du monastère de Sousdal. Le monastère était en joie. Les visions, les signes et les prophéties ne cessaient point, les icônes parlaient. L'archiprêtre de Novgorod, Job, faisait dire ceci : (( Un malheur te menace à Pétersbourg; mais Dieu te sauvera, je l'espère; tu verras ce qui se passera chez vous ». Le vieux Vissarion, qui vit emmuré à laroslavsk, a eu aussi la révélation d'un prochain changement : « Le tzar mourra ou bien Pétersbourg sera détruit ». Saint Dimitri le tzarévitch apparut à l'évéque Dossiphé de Rostov ; il annonça certains troubles et que bientôt cela s'accomplirait.
— Bientôt, bientôt! conclut la tzarevna. Beaucoup clament : « Seigneur, venge-nous, amène l'accomplissement et la fin de l'œuvre I »
Alexis savait que a l'accomplissement » signifiait la mort de son père.
— Souviens-toi de mes paroles! s'écria Maria, d'un air prophétique. Pétersbourg n'existera pas longtemps. Il périra.
Et, regardant par la fenêtre la Neva, les maisons blanches, parmi les verts marais, elle répéta, maléfique :
— Qu'il périsse ! qu'il périsse! Qu'il aille au diable! Qu'il retourne au marais d'où il est sorti! Il pourrira comme il a surgi, champignon maudit. Et on ne retrouvera plus le lieu où il fut.
La vieille corneille croassait.
— Contes de bonnes femmes ! dit Alexis, décou-
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ragé, en agitant la main. Que de prophéties n'a-t-on pas faites? Toutes étaient fausses.
Elle voulut répliquer, mais elle le scruta encore de son regard aigu.
— Pourquoi, tzarévitch, as-tu une mine pareille? Es-tu malade? Ou bien, t'adonnes-tu à la boisson?
— Oui, je bois. On me force à boire. Avant-hier, au lancement du bateau, on m'emporta, après le festin, ivre-mort. J'aurais mieux aimé être au bagne ou malade au lit que d'être avec euxl
— Tu pourrais prendre des drogues, simuler une maladie pour éviter ces lancements, puisque tu connais les façons de ton père.
Alexis se tut, puis soupira profondément :
— Ohl Mariouchka, Mariouchka. Je souffre. Je perds la tête, de douleur. Si Dieu ne nous venait en aide, nous deviendrions tous fous. Je voudrais me cacher n'importe où. Je voudrais fuir.
— Où fuirais-tu? Ton père a la main longue. Il te retrouverait.
Alexis reprit :
— Je regrette de n'être point allé, comme me le conseillait Kikine, en France ou chez le César. Là, j'aurais vécu, plus librement qu'ici, tant que Dieu me l'aurait permis. Beaucoup des nôtres se sauvent. Mais je ne le puis, moi. Je ne sais ce qui m'attend, petite tante, ma colombe I Rien ne me donne de joie ; je ne souhaite qu'un peu de liberté et de tranquillité. Je voudrais pouvoir renoncer à mon héritage et vivre