Jean, xix
8 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 33]
constances anecdotiques ajoutées par le premier Évangile au fond commun de la tradition sont sans valeur, surtout quand il s'agit des derniers jours de la vie de Jésus *. Le même Évangile mentionne un autre détail' qui, vu le silence des autres, n'a aucune probabilité : c'est le fait des scellés et d'une garde mise au tombeau 2. — Rappelons aussi que les caveaux funéraires étaient des chambres basses, taillées dans un roc incliné , où Ton avait pratiqué une coupe verticale. La porte, d'ordinaire en contre-bas, était fermée par une pierre très-lourde, qui s'engageait dans une feuillure *. Ces chambres n'avaient pas de serrure fermant à clef; la pesanteur de la pierre était la seule garantie qu'on eût contre les voleurs ou les profanateurs de tombeaux ; aussi s'arrangeait-on de telle sorte qu'il fallût pour la remuer ou une machine ou l'effort réuni de plusieurs personnes. — Toutes les* traditions sont d'accord sur ce point que la pierre avait été mise à l'orifice du caveau le vendredi soir.
Or, quand Marie de Magdala arriva, le dimanche
i . Voir Vie de Jésus j p. xxxviii.
2. L'Évangile des hébreux • renfermait peut-être quelque circonstance analogue (dans saint Jérôme, De viris illustribus, 2).
3. M. de Vogiié, les Églises de la terre sainte, p. 125-126. Le verbe àTroxuXiw (Matth.,xxvni, 2; Marc, xvi, 3, 4; Luc, xxiv, 2) prouve bien que telle était la disposition du tombeau de Jésus.
[An 33] LES APOTRES. 9
matin, la pierre n'était pas à sa place. Le caveau était ouvert. Le corps n'y était plus. L'idée de la résurrection était encore chez elle peu développée. Ce qui remplissait son âme, c'était un regret tendre et le désir de rendre les soins funèbres au corps de son divin ami. Aussi ses premiers sentiments furent-ils la surprise et la douleur. La disparition de ce corps chéri lui enlevait la dernière joie sur laquelle elle avait compté. Elle ne le toucherait plus de ses mains!... Et qu'était-il devenu?... L'idée d'une profanation se présenta à elle et la révolta. Peut-être, en même temps, une lueur d'espoir traversa son esprit. Sans perdre un moment, elle court à une maison où Pierre et Jean étaient réunis ^ : « On a pris le corps
4 . En tout ceci, le récit du quatrième Évangile a une grande supériorité. 11 nous sert de guide principal. Dans Luc, xxiv, 12, Pierre seul va au tombeau. Dans la finale de Marc donnée par le manuscrit L et par la marge de la version philoxénienne (Griesbach, loc. cit.), il y a tcIç wepi tôv nsrpcv. Saint Paul ( l Cor., xv, 6) également ne fait figurer que Pierre en cette première vision. Plus loin, Luc (xxiv, 24) suppose que plusieurs disciples sont allés au tombeau, ce qui s^appliqujB probablement à des visites successives. Il est possible que Jean ait cédé ici à l'arrière-pensée, qui se trahit plus d'une fois en son Évangile, de montrer qu'il a eu dans l'histoire de Jésus un rôle de premier ordre, égal même à celui de Pierre. Peut-être aussi les déclarations répétées de Jean, qu'il a été témoin oculaire des faits fondamentaux de la foi chrétienne (Évang., I, U; xxi, 24; IJoan., i, 4-3; iv, U), doivent-elles s'appliquer à cette visite.
10 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 33]
du maître, dit-elle, et nous ne savons pas où on Ta mis. »
Les deux disciples se lèvent à la hât'e, et courent de toute leur force. Jean, le plus jeune, arrive le premier.
11 se baisse pour regarder à Tintérieur. Marie avait raison. Le tombeau était vide. Les linges qui avaient servi à l'ensevelissement étaient épars dans le caveau. Pierre arrive à son tour. Tous deux entrent, examinent les linges, sans doute tachés de sang, et remarquent en particulier le suaire qui avait enveloppé la tête roulé à part en un coin ^. Pierre et Jean se retirèrent chez eux dans un trouble extrême. S'ils ne prononcèrent pas encore le mot décisif: « Il est ressuscité ! » on peut dire qu'une telle conséquence était irrévocablement tirée et que le dogme générateur du christianisme était déjà fondé.
Pierre et Jean étant sortis du jardin, Marie resta seule sur le bord du caveau. Elle pleurait abondamment. Une seule pensée la préoccupait : Où avait-on mis le corps? Son cœur de femme n'allait pas au delà du désir de tenir encore dans ses bras le cadavre bien-aimé. Tout à coup, elle entend un bruit léger derrière elle. Un homme est debout. Elle croit d'abord que c'est le jardinier : « Oh ! dit-
4. Jean, xx, i-iO. Comparez Luc, xxiv, 12, 34; I Cor., xv, 5 et la finale de Marc dans le manuscrit L.
[An 33] LES APOTRES. 11
elle, si c'est toi qui l'as pris, dis-moi oii tu l'as posé, afin que je l'emporte. » Pour toute réponse, elle s'entend appeler par son nom : « Marie ! » C'était la voix qui tant de fois l'avait fait tressaillir. C'était l'accent de Jésus. « 0 mon maître!... » s'écriet-elle. Elle veut le toucher. Une sorte de mouvement instinctif la porte à baiser ses pieds *. La vision légère s'écarte et lui dit : « Ne me touche pas! » Peu à peu l'ombre disparaît 2. Mais le miracle de l'amour est accompli. Ce que Céphas n'a pu faire, Marie l'a fait : elle a su tirer la vie, la parole douce et pénétrante du tombeau vide. Il ne s'agit plus de conséquences à déduire, ni de conjectures à former. Marie a vu et entendu. La résurrection a son premier témoin immédiat.
Folle d'amour, ivre de joie, Marie rentra dans la ville, et aux premiers disciples qu'elle rencontra : « Je l'ai vu, il m'a parlé, » dit-elle^. Son imagination fortement troublée^, ses discours entrecoupés et sans suite, la firent prendre par quelques-uns pour
1. Mfltth., XXVIII, 9, en observantque Matthieu, xxviu, 9-10, répond à Jean , xx , 1 6-1 7.
2. Jean, xx, 11-17, en accord avec Marc, xvi, 9-10. Comparez le récit parallèle, mais bien moins satisfaisant de Matlh., xxviii, 1-10; Luc, XXIV, 1-10.