‹ L'Antechrist (volume 4)Chapitre 102 sur 353 · Épltre supposée d'Ignace aux Antiochénicns · texte numérisé non relu

Épltre supposée d'Ignace aux Antiochénicns

[Ao 92J LES ÉVANGILES. 157

de deux séries t. Ignace ne mourut que sous le rè- , gne de Trajan ; saint Paul vit pour la dernière fois Aolioche en Tan SA. Il se passa donc pour Ignace la même chose que pour Clément, pour Papias, et pour un grand nombre de personnages de la deuxième et de la troisième génération chrétienne ; on força les dates pour quMls fussent censés avoir reçu des apôtres leur institution ou leur enseignement.

L*Egypte, qui fut longtemps très en retard avec ■ le christianisme * , reçut probablement sous les Flavius le germe de la croyance nouvelle. La tradition de la prédication de Marc à Alexandrie^ est une de ces inventions tardives par lesquelles les grandes Églises cherchèrent à s'attribuer une antiquité apostolique. On sait assez bien les lignes générales de la vie de saint Marc ; c'est vers Rome, non vers Alexandrie, (ju'on le voit se diriger. Quand toutes les grandes Eglises prétendirent avoir eu des fondateurs apostoliques, l'Église d'Alexandrie, devenue très-considé-

I. Celte Ita^oxiQ n'eut jamais la fixité d» celle des évèques supposés de Rome. Origène, Eusèbe, Théodoret, saint Jean Chrysostome et saint Jérôme n'y concordent pas bien. f. Voir les Apôtres, p. 283 et suiv.

3, Eusèbe, H, E., II, 46*, Épiphane, haer u, 6; saint Jérôme, Detiriê ilL, 8 ; Nicéphore, H. E., II, 15, 43. Uadhuc judatzanlem de saint Jérôme est aussi probablement une supposition a priori.

158 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 81| ^

rable à son tour, voulut suppléer aux litres de no- , blesse qu'elle n* avait pas. Marc était presque le seal ^ entre les personnages de l'histoire apostolique qui , n'eût pas encore été adopté. En réalité, la cause de cette absence du nom de l'Egypte dans les récits des Actes des Apôtres et dans les épitres de saint Paul est que l'Egypte eut une sorte de pré-christianisme, qui la tint longtemps fermée au christianisme proprement' , dit. Elle avait Philon, elle avait les thérapeutes, ■ c'est-à-dire des doctrines si semblables à celles qui se produisaient en Judée et en Galilée, qu'elle était comme dispensée d'accorder à celles-ci une oreille attentive. Plus tard on soutint que les thérapeutes n'étaient autre chose que les chrétiens de saint Marc S dont Philon aurait décrit le genre de vie. C'était là une étrange hallucination. Dans un certain sens, cependant, cette bizarre confusion n'était pas tout à fait aussi dénuée de vérité qu'on pourrait le croire au premier coup d*œil.

Le christianisme, en effet, parait avoir eu longtemps en Egypte un caractère indécis. Les membres des vieilles communautés de thérapeutes du lac Maréotis, s'il faut admettre leur existence, devaient paraître des saints aux disciples de Jésus; lesexégètes

i . Philon était mort depuis longtemps à la date où l'apostolat de saint Marc à Alexandrie aurait pu avoir lieu.

[àû9i] LES ÉVANGILES. 15»

de récole de Philon, comme Âpollos, côtoyaient le christianisme , y entraient même, sans toujours y rester ; les auteurs juifs alexandrins de livres apocryphes se rapprochaient beaucoup des idées qui prévalurent, dit-on, au concile de Jérusalem. Quand des juifs animés de pareils sentiments entendaient parler de Jésus, ils n'avaient pas à se convertir pour sympathiser avec ses disciples. La confraternité s'établissait d'elle-même. Un curieux monument de cet esprit particulier à l'Egypte nous a été conservé dans l'un des poèmes sibyllins, poème daté avec une grande précision du règne de Titus ou des premières années de Domitien, et que les critiques ont pu avec des raisons presque égales regarder comme chrétien et comme essénien ou thérapeute. La vérité est que l'auteur est un sectaire juif, flottant entre le christianisme, le baptisme, l'essénisme, et inspiré avant tout par ridée dominante des sibyllistes, qui était de prêcher aux païens le monothéisme et la morale sous le couvert d'un judaïsme simplifié.

Le sibyllisme naquit à Alexandrie vers le temps ODéme ou le genre apocalyptique naissait en Palestine. Ces deux genres parallèles durent leur création à des situations d'esprit analogues. Une des règles de toute apocalypse est l'attribution de l'ouvrage à quelque célébrité des siècles passés. L'opinion de

IGO ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 82]

ce temps est que la liste des grands prophètes est close, qu'aucun moderne ne peut avoir la prétentico de s'égaler aux anciens inspirés.Que fait alors l'homme possédé du désir de produire sa pensée et de lui donner l'autorité qui lui manquerait s'il la présentait comme sienne? Il prend le manteau d'un ancien homme de Dieu, lance hardiment son livre sous un nom vénéré. Cela ne causait pas une ombre de scrupule au faussaire, qui, pour répandre une idée qu'il croyait juste, faisait abnégation de sa propre personne. Loin qu'il crut faire injure au sage antique dont il prenait le nom, il pensait lui faire honneur en lui attribuant de bonnes et belles pensées. Et quant au public auquel de tels écrits s'adressaient, l'absence complète de critique faisait qu'il ne s'élevait pas une ombre d'objection*. En Palestine, les autorités choisies pour servir de prête-nom à ces révélations nouvelles furent des personnages réels ou fictifs dont la sainteté était acceptée de tous, Daniel, Hénoch, Moïse, Salomon, Baruch, Esdras. A Alexandrie, où les juifs étaient initiés à la littérature grecque, et oii ils aspiraient à exercer une influence intellectuelle et morale sur les païens, les faussaires choisirent des philosophes ou des moralistes grecs renommés. C'est ainsi que l'on vit Aristobule alléguer de fausses citations d'Homère, d'Hésiode, de Linus, et qu'on eut bientôt un

[An 821 I^ES ÉVANGILES. 161

pseudo-Orphée, un pseudo-Pythagore, une correspondance apocryphe d* Heraclite, un poëme moral attribué à Phocylide *. Le but de tous ces ouvrages est le même ; il s* agit de prêcher aux idolâtres le déisme* et les préceptes dits noachiques^ c'est-àdire un judaïsme mitigé à leur usage, un judaïsme réduit presque aux proportions de la loi naturelle. On maintenait seulement deux ou trois abstinences qui, aux yeux des juifs les plus larges, passaient presque pour faire partie de la loi naturelle ^.

Les sibylles devaient s'oflVir d'elles-mêmes à l'esprit de faussaires en quête d'autorités incontestées sous le couvert desquelles ils pussent présenter aux Grecs les idées qui leur étaient chères. Il courait déjà dans le public des petits poèmes, prétendus

9 4.PourIes deux derniers ouvrages, voiries éditionsdeBernays. Pour 1^ aulres, voir le De monarcAtaattribuéàsaintJustiD, 2 ; Clément d'Alex., Strom,j\j ch. 44; Eusèbe, Prœp. evang., XIII, ch. 42. Les citatioDS fausses ou falsifiées des poêles grecs, épiques, tragiques, comiques, si fréquentes dans les Pères apologistes, peavent provenir aussi de la fabrique juive alexandrine, en particulier d'AristobuIe. Voir surtout Clément d'Alex., Slrom , liv. V; £qs. Prœp. evang., liv. XIII, et le De monarchia entier.

2. Voir surtout le beau passage de Ménandre ou Philémon, probablement de fabrique juive alexandrine, dans De monarckia, 4; Clém. d'Alex., Strom., V, 14; Eus., Prœp. evang. un, 43.

Page 1