CHAPITRE X
L*éTA!CGILE GREC SB CORRIGI ET SB COMPLÈTE {maTTHIEU)»
Les défauts et les lacunes de l*ÉvangiIe de Marc devenaient chaque jour plus choquants. Ceux qui connaissaient les beaux discours de Jésus tels que les rapportaient les écritures syro-chaldaïques, regrettaient la sécheresse du récit sorti de la tradition de Pierre. Non-seulement les plus belles prédications y figuraient écourtées, mais des parties de la vie de Jésus qu'on était arrivé à regarder comme essentielles ne s'y trouvaient pas représentées. Pierre, fidèle aux vieilles idées du premier âge chrétien, attachait peu d'importance aux récits de l'enfance, aux généalogies. Or c'était surtout dans ce sens que travaillait l'imagination chrétienne. Une foule de récits nouveaux s'étaient formés; on voulait un Évangile complet qui, à tout ce que renfermait Marc, ajoutât ce que savaient ou
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croyaient savoir les meilleurs traditionistes de rOrient.
Ce fut l'origine de noire texte dit « selon Matthieu M *. L'auteur de cet écrit a pris pour base de son travail l'Evangile de Marc. Il le suit dans l'ordre, dans le plan général, dans les expressions caractéristiques, d'une façon qui ne permet pas de douter qu'il n'eut sous les yeux ou dans la mémoire l'ouvrage de son devancier. Les coïncidences dans les moindres détails durant des pages entières sont si littérales, qu'on est par moments tenté d*affirmer que l'auteur possédait un manuscrit de Marc^ D'un autre côté, certains changements de mots, de nombreuses transpositions, certaines omissions dont il est impossible d'expliquer le motif, feraient plutôt
4. La date approximative résulte : 4<> du verset xvi, S8, qui devait être vrai encore à l'époque de la rédaction; t* de TtOduK (xxiv, 29-30), qui empêche de trop s'élqigner de la guerre de Judée (comparez Luc, xxi, 24). La circonstance de FËvangile prêché partout (xxiv, 14) ne donne rien de précis.
2. Ainsi, dans les citations de TAncien Testament, Faccord est remarquable. Comp. Matth., xv, 8, et Marc, vu, 6 ; Matth., xix, 5, et Marc, x, 7; Matth., xxi, 13, et Marc, xi, 17; Matth., xxii, 32, et Marc, xii, 26; Matth., xxii, 44, et Marc, xii, 36; Matth., xxi, 42, et Marc, xxii, 10-11; Matth., xxvi, 31, et Marc, xiv, S7; Matth., XXIV, 15, et Marc, xiii, 14. Pour comprendre ce que ces coïncidences ont de frappant, se rappeler que Jésus parlait aramécQ et non grec.
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croire à un travail fait de souvenir'. Gela est de peu de conséquence. Ce qui est capital, c'est que le texte dit de Matthieu suppose celui de Marc comme préexistant et ne fait guère que le compléter. Il le complète de deux manières, d*abord en y insérant ces longs discours qui faisaient le prix des Evangiles hébreux, puis en y ajoutant des traditions de formation plus moderne, fruits des développements successifs de la légende, et auxquelles la conscience chrétienne attachait déjà infiniment de prix. La rédaction dernière a du reste beaucoup d'unité de style; une même main s'est étendue sur les morceaux fort divers qui sont entrés dans la composition'. Cette unité porte à croire que, pour les parties étrangères à Marc, le rédacteur travaillait sur l'hébreu; s'il avait utilisé une traduction, on sentirait des différences de style entre le fond et les parties intercalées. D'ailleurs, le goût du temps était plutôt aux remaniements qu'aux traductions proprement dites ^ Les cîta-
4. Bizarres consonnances de mots employés en des circonstaDces plus ou moins parallèles, mais bouleversés : âmi-pfuXav, Marc, VI, 30 et Matih,, xiy, 42; Hiam et i^îorxvTo, Marc, m, 21 ; MaUh., XII, 23.
2. Voir les tableaux dressés par M. Réville, Éludes cril. sur rÉvang. selon saint Matthieu, p. 2 et suiv.
3. Que le Matthieu actuel ne soit pas une simple traduction d'un original hébreu, c'est ce que prouvent, outre l'emploi des
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tions bibliques de pseudo-Matthieu supposent à la fois l'usage du texte hébreu (ou d'un targum araméen) et de la version des Septante*; une partie de son exégèse n'a de sens qu'en hébreu '.
La façon dont l'auteur opère l'intercalatîon des grands discours de Jésus est singulière. Soit qu'il les prenne dans les recueils de sentences qui peuvent avoir existé à un certain moment de la tradition évangélique, soit qu'il les tire tout faits de l'Evangile hébreu, ces discours sont insérés par lui comme
Septante dans les citations de la Bible, beaucoup d'autres particularités; par exemple, le rôle de père attribué au Saint-Esprit, contrairement au genre de Tliébreu rouah (cf. ÉYang. des Hébr., Hilg., p. 46, 23-24; voir ci-après, p. 485). D'un autre côté, la fidélité de l'interprétation quant au sens général résulte des contradictions que le rédacteur n'a pas ciïacécs. Le plus souvent, il subordonne Marc aux Xg-^a; ceux-ci constituent son objet principal. Mais Papias atteste qu'il y avait des traductions fort diverses des Xo-^a (dans Eus., //. E., III, xxxix, 46). Le Xe-^cv Matth., V, 37, parait avoir été mal traduit par Tauteur du premier Évangile. Cf. Jac, v, 42; Justin, ApoL 1, 16; HoméL pseudoclém,, m, 63; Clém. d'Alex., Slrom,, Vil, 44.
4. Matth., I, 21, 23 (hébr. et Sept.); ii, 6 (hébr. et Sept.); II, 45 (hébr.); ii, 48 (hébr. et Sept.); n, 23 (hébr.); iv, 45-46 (hébr. et Sept.); viii, 47 (hébr.); xii, 47-24 (hébr. et Sept.); XIII, 35 (hébr. et Sept.); xxi, 5 (hébr.); xxiii, 35 (Sept.); xxvii, 9-40 (hébr. et Sept.) ; xxvii, 43 (hébr. et Sept.). Dans les récils historiques, quand l'auteur copie Marc, il lui emprunte aussi ses citations.
2. KaC<dpaIo; x)T.6r.<7CTou (ii, 23), tiré de Isaïe, xi, 4 ; lx, 24.
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de grandes parenthèses dans la narration de Marc ^ , k laquelle il pratique pour cela des espèces d'entailles. Le principal de ces discours, le Discours sur la montagne, est évidemment composé de parties qui n'offrent entre elles aucun lien et qui ont été artificiellement rapprochées. Le chapitre xxiii contient tout ce que la tradition avait conservé des reproches que Jésus, à diverses occasions, adressa aux pharisiens. Les sept paraboles du chapitre xiii n'ont sûrement pas été proposées par Jésus le même jour et de suite*. Qu'on nous permette une comparaison familière, qui seule rend notre pensée. Il y avait, avant la rédaction du premier Evangile, des paquets de discours et de paraboles, où les paroles de Jésus étaient classées d'après des raisons purement extérieures *. L'auteur du premier Évangile trouva ces paquets déjà faits, et les inséra dans le texte de Marc, qui lui servait de canevas, tout ficelés, sans briser le fil léger qui les reliait. Quelquefois le texte de Marc, tout abrégé qu'il
4. Comp. Marc, i, âH-2î, à Matlh., v, 2; vu, 28; Marc, x, 31-32, à MaUh., xix, 30; xx, 17; Marc, xi, 33; xii, 1, à MaUh., XXI, 28-33 (cf. Luc, xx, 7-9]. L'intercalation des instructions apostoliques dans Marc, m (corap. Matth., à partir de ix, 37), n'est pas moins sensible.