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[An 75] LES ÉVANGILES. 101
faut faire dans le succès de l'Evangile une pari à Tétonnement causé chez nos lourdes races par l'étrangeté délicieuse de la narration sémitique, par ces habiles arrangements de sentences et de discours, par ces chutes si heureuses, si sereines, si cadencées. Étrangers aux artifices de Vagada, nos bons ancêtres en furent si charmés, qu'à l'heure présente nous avons peine encore à nous persuader combien ce genre de récit peut être vide de vérité objective. Mais, pour expliquer que l'Évangile soit devenu chez tous les peuples ce qu'il est, le vieux livre de famille dont les feuillets usés ont été motuillés de pleurs et où le doigt des générations s'est imprimé, il a fallu plus que cela. La fortune littéraire de r Évangile tient à Jésus lui-même. Jésus a été, si l'on peut s'exprimer ainsi, l'auteur de sa propre biographie. Une expérience le prouve. On fera longtemps encore des Vies de Jésus. Or la Vie de Jésus obtiendra toujours un grand succès, quand un écrivain aura le degré d'habileté, de hardiesse et de naïveté nécessaires pour faire une traduction de
l'Evangile en style de son temps. On cherchera mille causes à ce succès; il n'y en aura jamais qu'une, c'est I Evangile lui-même, son incomparable beauté intrin- •^èque. Que le même écrivain fasse ensuite et avec les mêmes procédés une traduction de saint Paul,
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le public ne sera pas entraîné. Tant il est vrai que la personne éminente de Jésus, tranchant vigoureusement sur la médiocrité de ses disciples, fut bien l'âme de Tapparition nouvelle et en fit toute Toriginalité.
Le protévangile hébreu se conserva en original jusqu'au v* siècle parmi les nazaréens de Syrie. Il en exista des traductions grecques ^ • Un exemplaire s'en trouvait dans la bibliothèque du prêtre Pamphile de Césarée •; saint Jérôme dit avoir copié le texte hébreu à Alep et même l'avoir traduit*. Tous les Pères
4 . C'est ce que prouvent les nombreuses citations des Pères. Voir en particulier Clém. Alex.^S^ro;?).^ II, ix, 45; Origène, fnJoh. tom. II, 6 (0pp., IV,. 63 et suiv.); Eusèbe, H, E., III, nxw 5; saint Jérôme, endroits cités ci-après, note 3. Cf. Tischendorf, /• c. ; Stichométrie de Nicéphore, dans Credner, Getch, des fieul. Kan,, p. 243 ; Nicéphore Calliste, ibid., p. 256.
2. Voir un autre curieux mais contestable renseignement sur des écritures chrétiennes en langue hébraïque, conservées à Tibé* riade au iv* siècle, dans Épiph., haer. xxx, 6.
3. De viris ilL, c. 2, 3, 16 (cf. Pseudo-Ign., Ad Smyrn,, 3) ; In Atatih,, prol., et vi, \\\ xu, 13; xxiii, 35; xxvii, 16, 51; In Mich.j vu, 6; In Ezech., xxviii, 7; In Eph., v, 4; Adv. Pelag., 111,2 ; Epist. adiledibiam [0pp., edit. Blart., IV, l'* part , col. 173 et 176); £:pisr.arf/)am(Wuw(Opp.,IV, 1« part., col. 148); Epist. ad Damasum alia (0pp., III, col. 519); Epist. ad Algasiam (0pp., IV, l'* part., 1 90) ; M Isaîam, 1. XVIII, prol. (0pp., III, 478) ;/n /«atam, xi, 1 . Comparez Épiph., haer.xxix, 9; xxx, 13, 44, 16. Voir, au contraire, Théodore de Mopsueste, dans Photius, cod. 177. Cf. Eusèbe, Theoph,, xxii (col. 685, Bligne); syr., IV, 12. Voir ci-dessus, p. 98, note.
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de l'Église ont trouvé que cet Évangile hébreu ressemblait beaucoup à TÉvangile grec qui porte le nom de saint Matthieu. Ils en tirent le plus souvent la conséquence que l'Evangile grec dit de saint Matthieu a été traduit de l'hébreu ^ C'est là une conséquence erronée. La génération de notre Evangile selon saint Matthieu a suivi des voies plus compliquées. La ressemblance de cet Évangile avec l'Evangile selon les Hébreux n'allait pas jusqu'à lidentité*. Notre Évangile selon saint Matthieu n'est rien moins qu'une traduction. Nous expliquerons plus tard comment, de tous les textes évangéliques, il est celui qui se rapproche le plus du prototype hébreu. La destruction des judéo-chrétiens de Syrie amena la disparition de ce texte hébreu. Les traductions grecques et latines, qui faisaient une dissonance désagréable à c&lé des Évangiles canoniques,
4. Voir surtout Papias, dans Eus., H. E., III, xkxix, 46; Âpollioaris, dans Chron. pose, p. 6 (Paris); Irénée, I, xxvi, t; Ilï, II, 7; fipiphane, baer. xxvm, 5; xxix, 9; xxx, 3, 6, 43, 44; saint Jérôme, passages cités.
1 Si les deux ouvrages avaient été identiques, saint Jérôme n'eût pas pris la peine de traduire l'Évangile des Hébreux. Les fragments que nous possédons de ce dernier Évangile s'écartent souvent beaucoup de saint Matthieu (par exemple, xxviii, 4-40, 48-20). Dans Matthieu, le irvcûfta oEtigv joue le rôle de père de Jésus; dans TÉvangile hébreu, il jouait le rôle de mère, par suite du genre féminin du mot rouah. Voir ci-après, p. 406.
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périrent également. Les nombreuses citations qu*en font les Pères permettent jusqu'à un certain point de se figurer l'ouvrage original*. Les Pères avaient raison de le rapprocher du premier de nos Évangiles. Cet Évangile des Hébreux, des Nazaréens, ressemblait en effet beaucoup à celui qui porte le nom de Matthieu pour le plan et l'ordonnance. Pour la longueur, il tenait le milieu entre Marc et Matthieu". On ne peut assez regretter la perte d'un pareil texte. Il est certain cependant que, quand même nous posséderions encore l'Evangile hébreu vu par saint Jérôme, notre Matthieu devrait lui être préféré. Notre Matthieu, en effet, s'est conservé intact depuis sa rédaction définitive, dans les dernièrcs années du i" siècle, tandis que l'Evangile hébreu, vu l'absence d'une orthodoxie, jalouse gardienne des textes, dans les Eglises judaîsantes de Syrie, a été remanié de siècle en siècle, si bien qu'à la fin il n'était pas fort supérieur à un Évangile apocryphe.
A l'origine, il paraît avoir eu les caractères qu'on s'attend à trouver dans une œuvre primitive. Le plan du récit était conforme à celui de Marc, plus
4. Voir le recueil des fragments qui en restent, dans Hilgeofeld, yovum Tesl. extra canonem receplum, fascic. IV, p. 5-31.