‹ L'Antechrist (volume 5)Chapitre 227 sur 373 · Anonyme contre les cataphryges, dans Eus., H, E., V · texte numérisé non relu

Anonyme contre les cataphryges, dans Eus., H, E., V

356 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 143]

était, selon les marcionites, la libération suprême du chrétien, la plus belle forme de la délivrance de la vie, de cette vie qui est un mal. Les corps ne ressuscitent pas ; seules les âmes des vrais chrétiens sont ramenées à l'existence. Les âmes, du reste, ne sont point égales, et n'arrivent à la perfection que par une série de transmigrations.

. La doctrine des épîtres aux Colossiens et aux Éphésiens, celle du quatrième Evangile étaient, on le' voit, bien dépassées. Tout ce qu'il y avait de juif dans

l'Eglise devenait une scorie qu'il fallait éliminer. Marcion considérait le christianisme comme une religion entièrement nouvelle et sans précédents. En cela, il était disciple de Paul, et disciple exagérée Paul croyait que Jésus avait aboli le judaïsme ; mais il ne méconnaissait pas le caractère divin de Tancienne loi. Marcion, au contraire, prétendait que la première apparition de Dieu dans l'histoire ne s'était faite que par Jésus. La loi de Moïse était l'œuvre d'un démiurge particulier (Jéhovah) , que les juifs adoraient, et qui, pour les retenir dans les chaînes de la théocratie, leur donna des prêtres, chercha à les retenir par des promesses et des menaces. Cette

XVI, 21 ; Clém. d'Alex., Slrom,, IV, 4 ; Tertullien, Contre Marcion, I, U; Eusèbe, i/. E., IV, xv, 47; VII, xn; De marlyribus Palœstinœ, 40.

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loi, sans caractère supérieur, fut impuissante contre le mal. Elle représentait la justice, mais non la bonté. L'apparition du Christ fut la manifestation du Dieu complet, bon et juste à la fois. L'Ancien Testament n'était pas seulement diCFérent du christianisme; il y était contraire. Marcion composa un ouvrage intitulé Anlithésis, où les deux Testaments étaient mis en flagrante contradiction. Apelle,son disciple, écrivit un livre pour montrer que Moïse n'avait rien écrit de Dieu qui ne fut faux et messéani \

Une objection capitale contre cette théorie venait des Evangiles divers alors en circulation, et plus ou moins conformes à ce que nous appelons le type synoptique. Le quatrième Évangile était encore peu répandu, et Marcion ne le connaissait pas; sans quoi, assurément, il l'eût préféré aux autres *. Dans les récits généralement admis sur Jésus , l'empreinte juive se remarque à chaque page ; Jésus parle en Juif, agit en Juif. Marcion s'imposa la rude tâche de changer tout cela \ Il se fit un Évangile oii Jésus

4. Tert. (ut fertur), Prœscr., 51; Origène, In Cels., V, 54; In Gen,, hom. ii, 2 ; Eusèbe; H. E., V, 13.

2. Notez la durelé du quatrième Évangile pour la famille de Jésus, pour les Juifs, meurtriers de Jésus, enfants du diable.

3. Selon l'auteur de Topuscule qui fait suite aux Prescriptions de Tertullien, De prœscr., 51 , Cerdon aurait déjà fait les retranchements qui caractérisaient le canon de Marcion.

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n'était plus un Juif, ou, pour mieux dire, n'était plus un homme ; il voulut une vie de Jésus qui fût la vie d'un pur éon. Prenant pour base l'Evangile de Luc *, celui qu'on peut appeler jusqu'à un certain point l'Évangile de Paul, il le retravailla selon ses idées, et ne fut satisfait que quand Jésus n'eut plus ni ancêtres, ni parents, ni précurseurs, ni maîtres. Si Jésus ne nous avait été connu que par des textes de ce genre, on aurait pu douter s'il avait vraiment existé, ou s'il n'était pas une fiction a priori, dégagée de tout lien avec la réalité. Dans un pareil système, le Christ ne naissait pas (la naissance, pour Marcion, était une souillure), ne souffrait pas, ne mourait pas. Tous les passages évangéliques oii Jésus reconnaît le Créateur pour son père étaient supprimés. Lors de sa descente aux enfers, il emmenait au ciel les personnages maudits de l'Ancien Testament, Gain, les Sodomites, etc. Ces pauvres égarés, intéressants comme tous les révoltés d'un ancien régime déchu, viennent au-devant de lui, et ils sont sauvés. Jésus laissait, au contraire, dans les lieux sombres de l'oubli, Abel,

1 . Voir les tableaux dressés par Hahn, dans Thilo, Cod. ap. N. T., I, p. 401-486; De Wette, Lehrbuch in N. T., §§ 70-72, et les tentatives de restitution de TÉvangile de Marcion par Hilgenfeld (Halle, 1850) et par Volkmar (Leipzig, 4852). L'hypothèse d'après laquelle Marcion aurait eu entre les mains un prétendu Luc primitif, non encore interpolé, est insoutenable.

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Noé, Abraham, serviteurs du démiurge, c'est-à-dire du dieu de l'Ancien Testament, qui avaient pour tout mérite d'avoir obéi aux lois d'un tyran. C'était ce dieu de l'Ancien Testament qui fit mettre Jésus à mort, et couronna ainsi dignement une ère qui avait été le règne du mal.

On ne pouvait se placer plus nettement à l'opposé des idées de Pierre, de Jacques, de Marc. Les dernières conséquences des principes de Paul étaient tirées. Marcion ne donnait pas à son Evangile de nom d'auteur ; mais, dans sa pensée, c'était bien là « l'Evangile selon Paul ». Jésus n'est plus du tout un homme, c'est la première apparition idéale du Dieu bon, à peu près comme Schleiermacher put l'entendre seize siècles plus tard. Une très-belle morale, se résumant en l'effort vers le bien, sortait de ce christianisme spiritualiste et rationaliste. Après l'auteur des écrits pseudo-johanniques , Marcion fut le plus original des maîtres chrétiens du ii® siècle. Mais le dithéisme, qui faisait la base de son système, et la colossale erreur historique qu'il y avait à présenter comme le contraire du judaïsme une religion qui sortait du judaïsme , étaient des vices profonds qui ne pouvaient permettre à une telle doctrine de devenir celle de la catholicité.

Le succès en fut d'abord extraordinaire; les doc-

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trines de Marcion se répandirent très vite dans tout le inonde chrétien * ; mais l'opposition fut énergique. Justin, alors à Rome, combattit le novateur dans des écrits que nous n'avons plus *. Polycarpe accueillit les idées nouvelles avec sa plus vive indignation*. Méliton, à ce qu'il semble, écrivit contre elles *. Plusieurs prêtres anonymes d'Asie les attaquèrent et fournirent à Irénée les armes dont il devait se servir plus tard *. La position de Marcion dans l'Église était des plus fausses. Comme Valentin et Cerdon, il voulait faire partie de TÉglise et sans doute y prêcher; or l'Église de Rome aimait bien mieux la docilité et la médiocrité que l'originalité et la rigoureuse logique. Comme Valentin, Marcion fit des concessions, des pas en arrière, des demi-rétractations; tout fut inutile : l'incompatibilité était trop forte. Après deux condamnations, une excommunication définitive l'exila de l'Eglise. On lui rendit la somme qu'il avait donnée dans la première chaleur de sa foi % et il repartit pour

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