‹ L'Antechrist (volume 5)Chapitre 336 sur 373 · Luc, I et II · texte numérisé non relu

Luc, I et II

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ses procédés d*amplification, ses machines pieuses de

mise en scène, sont le prélude des Evangiles apocryphes. Les auteurs de ces derniers appliquent à outrance la rhétorique sacrée dont Luc fait un emploi discret. Ils innovent peu, ils imitent et exagèrent. Ils font pour les Évangiles canoniques ce que les auteurs des Post-homerica ont fait pour Homère, ce que les auteurs relativement modernes de Dionysiaques ou d' Ai^gonautiques ont fait pour l'épopée grecque. Ils traitent les parties que les canoniques ont avec raison négligées ; ils ajoutent ce qui aurait pu arriver, ce qui paraissait vraisemblable; ils développent les situations par des rapprochements artificiels empruntés aux textes sacrés. Quelquefois, enfin, ils procèdent par fnonographies et cherchent à faire une légende à tous les personnages évangéliques, en réunissant les traits épars qui les concernent. Tout se borne ainsi h broder sur un canevas donnée Bien éloignés de l'assurance des anciens évangélistes, qui parlent comme inspirés d'en haut, et poussent hardiment chacun de leur côté les branches de leur récit.

4 . Un curieux écrit de nos jours, la Douloureuse passionj rédigée par Brentano d'après les visions de Catherine Emmerich, présente le môme caractère et peut être tenu pour le dernier des Évangiles apocryphes. Comparez aussi la Cilé mystique de Marie d'Agreda.

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sans s'inquiéter de se contredire les uns les autres, les fabricateurs d'Évangiles apocryphes sont timides. Ils citent leurs autorités ; ils sont liés par les canoniques. La faculté qui crée le mythe est tout à fait appauvrie ; on ne sait même plus imaginer un miracle. Quant au détail, il est impossible de rien concevoir de plus mesquin, de plus chétif. C'est le verbiage fatigant d'une vieille commère, le ton bassement familier d'une littérature de nourrices et de bonnes d'enfants. Gomme le catholicisme dégénéré des temps modernes, les auteurs d'Evangiles apocryphes se rabattent sur les côtés puérils du christianisme, l'Enfant Jésus, la sainte Vierge, saint Joseph. Le Jésus véritable, le Jésus de la vie publique, les dépasse et les effraye.

La cause réelle de ce triste abaissement est un changement total dans la manière d'entendre le sur-

ng-turel. Les Evangiles canoniques se tiennent avec • une rare dextérité sur le tranchant d'une situation fausse, mais pleine de charme. Leur Jésus n'est pas Dieu, puisque toute sa vie est celle d'un homme; il pleure, il se laisse attendrir; mais il est plein de Dieu;'son attitude est acceptable pour l'art, l'imagination et le sens moral. Sa thaumaturgie, en particulier, est celle qui convient à un envoyé divin. Dans les Evangiles apocryphes, au contraire, Jésus est un

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spectre surnaturel, sans entrailles. L'humanité chez lui est un mensonge. Dans son berceau, vous le prendriez pour un enfant; attendez; les miracles pétillent autour de lui; cet enfant vous crie: « Je suis le Logos \ » La thaumaturgie de ce nouveau Christ est matérielle, mécanique, immorale ; ce sont les tours d'un magicien. Partout où il passe, il est comme une force magnétique; la nature s'affole, déraisonne, par l'effet de son voisinage. Chacune de ses paroles est suivie d'effets miraculeux, « pour le bien comme pour le mal » ^ Sans doute les Evangiles canoniques ont versé quelquefois dans ce défaut: les épisodes des porcs de Gergésa, du figuier maudit, n'auraient dû inspirer aux contemporains qu'une réflexion moralement assez stérile: « L'auteur de pareils actes est bien puissant. » Mais ces cas sont rares, tandis que, dans les apocryphes, la notion vraie de la conscience de Jésus, à la fois humaine et divine, est tout à fait oblitérée. En devenant un déva pur, Jésus perd tout ce qui l'avait rendu aimable et touchant. On fut entraîné assez logiquement à nier son identité personnelle, à faire de lui un fantôme intermittent, qui se montrait aux disciples, tantôt jeune, tantôt vieux, tantôt enfant.

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