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Yoir Saint Paul, p. lvii

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écrite? Il est plus difficile de le dire. L'expression t)î àiro Tviç 'iToCkioLç montre que l'auteur était hors d'Italie. Une chose certaine encore, c'est que la ville d'où l'épître fut écrite était une grande ville, où il y avait une colonie de chrétiens d'Italie, Irès-liés avec ceux de Rome. Ces chrétiens d'Italie furent probablement des fidèles qui avaient échappé h la persécution de l'an 64. Nous verrons que le courant de l'émigration chrétienne fuyant les fureurs de Néron se dirigea vers Éphèse. L'Eghse d'Éphèse, d'ailleurs, avait eu pour noyait de sa formation primitive deux juifs venus de Rome, Aquila et Priscille ; elle resta toujours en rapport direct avec Rome. Nous sommes donc portés à croire que l'épître en question fut écrite d'Éphèse. Le verset xiii, 23, est, il faut l'avouer, alors assez singulier. Dans quelle ville, différente d'Éphèse et de Rome, et cependant en rapport avec Éphèse et Rome, Timothée avait-il été emprisonné? Quelque hypothèse que Ton adopte, il y a là une énigme difficile à expliquer.

L'Apocalypse est la pièce capitale de cette histoire. Les personnes qui liront attentivement nos chapitres xv, xvi, xvii, reconnaîtront, je crois, qu'il n'est pas un seul écrit dans le canon biblique dont la date soit fixée avec autant de précision. On peut déterminer cette date à quelques jours près. Le lieu

oîi l'ouvrage fut écrit se laisse aussi entrevoir avec probabilité. La question de l'auteur du livre est sujette à de bien plus grandes incertitudes. Sur ce point, on ne peut, selon moi, s'exprimer avec une pleine assurance. L'auteur se nomme lui-même en tête du livre (i, 9) * : « Moi, Jean, votre frère et votre compagnon de persécution, de royauté et de patience en Christ. » Mais deux questions se posent ici : 1° l'allégation est-elle sincère, ou bien ne serait-elle pas une de ces fraudes pieuses dont tous les auteurs d'apocalypses sans exception se sont rendus coupables ? Le livre, en d'autres termes, ne serait-il pas d'un inconnu, qui aurait prêté à un homme de premier ordre dans l'opinion des Eglises, à Jean l'apôtre, une vision conforme à ses propres idées? — 2° Étant admis que le verset 9 du chapitre i de l'Apocalypse soit sincère^ ce Jean ne serait-il pas un homonyme de l'apôtre?

Discutons d'abord cette seconde hypothèse ; car c'est la plus facile à écarter. Le Jean qui parle ou qui est censé parler dans l'Apocalypse s'exprime avec tant de vigueur, il suppose si nettement qu'on le connaît et qu'on n'a pas de difficulté à le distinguer de ses homonymes % il sait si bien les secrets des Eglises, il y entre d'un air si résolu, qu'on ne peut

4. Gomp. Apoc, i, 4, et xxii, 8. Cf. i, 1-2, 2. Apoc, XXII, 8.

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guère se refuser à voir en lui un apôtre ou un dignitaire ecclésiastique tout à fait hors de ligne. Or Jean l'apôtre n'avait, dans la seconde moitié du premier siècle, aucun homonyme qui approchât de son rang. Jean-Marc, quoi qu'en dise M. ïïitzig, n'a rien à faire ici. Marc n'eut jamais des relations assez suivies avec les Églises d'Asie pour qu'il ait osé s'adresser à elles sur ce ton. Reste un personnage douteux, ce Presbyteros Johannes^ sorte de sosie de l'apôtre, qui trouble comme un spectre toute l'histoire de l'Église d'Éphèse, et cause aux critiques tant d'embarras ^ Quoique l'existence de ce personnage ait été niée, et qu'on ne puisse réfuter péremptoirement l'hypothèse de ceux qui voient en lui une ombre de l'apôtre Jean, prise pour une réalité, nous inclinons à croire que Presbyteros Johannes a en effet son identité à part ^ ; mais qu'il ait écrit l'Apocalypse en 68

\. Voir Vie de Jésus, 13*' édit., p. lxxii-lxxiii et p. 460.

2. Papias, dans Eus., H. E., III, 39; Denys d'Alexandrie, dans Eus., //. E.j, VII, 25. Ces deux passages ne créent pas la certitude. En effet, Denys d'Alexandrie se contente d'induire a priori de la ditîérence du quatrième Évangile et de l'Apocalypse la distinction de deux Jean, hypothèse dont il trouve la confirmation dans deux tombeaux « qu'on dit avoir existé à Éphèse et porter tous les deîix le nom de Jean. » Le passage de Papias est peu précis, et, en toute hypothèse, paraît avoir besoin de correcion. Le passage Const. apost., VII, 46, est de médiocre autorité. Quant à Eusèbe (//. E., III, 39), il fait simplement un rappro-

OU 69, comme le soutient encore M. Ewald, nous le nions absolument. Un tel personnage serait connu autrement que par un passage obscur de Papias et une thèse apologétique de Denys d'Alexandrie. On trouverait son nom dans les Évangiles, dans les Actes, dans quelque épître. On le verrait sortir de Jérusalem. L'auteur de l'Apocalypse est le plus versé dans les Écritures, le plus attaché au temple, le plus hébraïsant des écrivains du Nouveau Testament ; un tel personnage n'a pu se former en province; il doit être originaire de Judée; il tient par le fond de ses entrailles à l'Église d'Israël. Si Presbyteros Johannes a existé, il fut un disciple de l'apôtre Jean, dans l'extrême vieillesse de ce dernier^; Papias paraît l'avoir touché d'assez près ou du moins avoir été son contemporain ^ Nous admettons même que parfois il tint la

chement entre le passage de Papias et celui de Denys, et il n'affirme nullement l'existence des deux tombeaux. Saint Jérôme, De viris m., 9, 18, affirme la réalité des tombeaux; mais il nous apprend que de son temps beaucoup de personnes y voyaient deux inemoriœ de l'apôtre Jean.

4. Étant admis que le passage Constit. apost.jYll^ 46, se rapporte à lui, et que ce passage ait quelque valeur, Presbyteros aurait été le successeur de l'apôtre Jean dans l'épiscopat d'Éphèse.

2. Papias, dans Eus., H. £., III, 39. Il semble qu'il faut lire, dans ce passage, cl toO xupîou [[jiaOr.Twv] p.a6riTal Xé-^ouffiv. Car Xepuoiv suppose Aristion et Presbyteros Johannes vivant vers le temps de Papias. La phrase met Aristion et Presbyteros Johannes dans

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plume pour son maître, et nous regardons comme plausible l'opinion qui lui attribuerait la rédaction du quatrième Évangile et de la première épître dite de Jean. La deuxième et la troisième épître dites de Jean, où l'auteur se désigne par les mots 6 irped- €uT£poç, nous paraissent son œuvre personnelle et avouée pour telle ^ Mais certainement, à supposer que Presbyteros Johannes soit pour quelque chose dans la seconde classe des écrits johanniques (celle qui comprend le quatrième Évangile et les trois épîtres), il n'est pour rien dans la composition de l'Apocalypse. S'il y a quelque chose d'évident, c'est que l'Apocalypse, d'une part, l'Évangile et les trois épîtres, d'autre part, ne sont pas sortis de la même main ^ L'Apocalypse est le plus juif, le quatrième Évangile est le moins juif des écrits du Nouveau Testament \ En admettant que l'apôtre Jean soit l'auteur de quelune autre catégorie que les apôtres, « disciples du Seigneur ». Eusèbe exagère, en tout cas, en concluant de la phrase de Papias que ce dernier a été auditeur d'Aristion et du Presbyteros. 4 . Nous reviendrons sur tous ces points dans notre tome V.

2. C'est ce que Denys d'Alexandrie, dans la seconde moitié du iW siècle, avait déjà parfaitement aperçu. Sa thèse, bornée à cela, est un modèle de dissertation philologique et critique. Eusèbe, //. E., VII, 25.

3. Le nom de « Juif » , toujours pris comme synonyme « d'adversaire de Jésus », dans le quatrième Évangile, est dans l'Apocalypse le titre suprême d'honneur (ii, 9 ; m, 9).

qu'un des écrits que la tradition lui attribue, c'est sûrement de l'Apocalypse, non de TÉvangile. L'Apocalypse répond bien à l'opinion tranchée qu'il semble avoir adoptée dans la lutte des judéo-chrétiens et de Paul; l'Evangile n'y répond pas. Les efforts que firent, dès le iif siècle, une partie des Pères de l'Église grecque pour attribuer l'Apocalypse au Prèsbyteros S venaient de la répulsion que ce livre inspirait alors aux docteurs orthodoxes \ Ils ne pouvaient supporter la pensée qu'un écrit dont ils trouvaient le style barbare et qui leur paraissait tout empreint des haines juives fût l'ouvrage d'un apôtre. Leur opinion était le fruit d'une induction a priori sans valeur, non l'expression d'une tradition ou d'un raisonnement critique.

Si riyw 'Iwàvvvi; du premier chapitre de l'Apocalypse est sincère, l'Apocalypse est donc bien réellement de l'apôtre Jean. Mais l'essence des apocalypses est d*être pseudonymes. Les auteurs des apocalypses de Daniel, d'Hénoch, de Caruch, d'Esdras, se présentent comme étant Daniel, Hénoch, Baruch, Esdras, en personne. L'Église du if siècle admettait sur le même pied que l'Apocalypse de Jean une Apocalypse

4. Denys d'Alexandrie, dans Eusèbe, H. E., VII, 23; Eusèbe^ B^ E., IIÏ, 39; saint Jérôme, De vins ilL, 9.

2. Vie de Jésus, '13« édit., p. 297, note 3, et ci-après, p. 460.

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de Pierre, qui était sûrement apocryphe *. Si, dans rApocalypse qui est restée canonique, l'auteur donne son nom véritable, c'est là une surprenante exception aux règles du genre. — Eh bien, cette exception, nous croyons qu'il faut l'admettre. Une différence essentielle sépare, en effet, l'Apocalypse canonique des autres écrits analogues qui nous ont été conservés. La plupart des apocalypses sont attribuées à des auteurs qui ont fleuri ou sont censés avoir fleuri des cinq et six cents ans, quelquefois des milliers d'années en arrière. Au ii^ siècle, on attribua des apocalypses aux hommes du siècle apostolique. Le Pasteur et les écrits pseudo-clémentins sont de cinquante ou soixante ans postérieurs aux personnages à qui on les attribue, L'Apocalypse de Pierre fut probablement dans le même cas ; au moins, rien ne prouve qu'elle eût rien de particulier, de topique, de personnel. L'Apocalypse canonique , au contraire , si elle est pseudonyme, aurait été attribuée à l'apôtre Jean du vivant de ce dernier, ou très-peu de temps après sa mort. N'était les trois premiers chapitres, cela serait strictement possible ; mais est-il concevable que le faussaire eût eu la hardiesse d'adresser son œuvre apocryphe aux

1. Canon de Muratori, lignes 70-72; slichométrie du Codex clarotn 'ntanus, dans Credner, Gesch. der neutest. Kanon, p. 177,

sept Églises qui avaient été en rapport avec l'apôtre? Et si Ton nie ces rapports, avec M. Scholten, on tombe dans une difficulté plus grave encore ; car il faut admettre alors que le faussaire, par une ineptie sans égale, écrivant à des Églises qui n'ont jamais connu Jean, présente son prétendu Jean comme ayant été à Patmos, tout près d'Éphèse *, comme sachant leurs secrets les plus intimes et comme ayant sur elles une pleine autorité: Ces Églises, qui, dans l'hypothèse de M. Scholten, savaient bien que Jean n'avait jamais été en Asie ni près de l'Asie, se fussentelles laissé tromper à un artifice aussi grossier ? Une chose qui ressort de l'Apocalypse, dans toutes les hypothèses % c'est que l'apôtre Jean fut durant quelque temps le chef des Églises d'Asie. Gela établi, il est bien difficile de ne pas conclure que l'apôtre Jean fut réellement l'auteur de l'Apocalypse ; car, la date du livre étant fixée avec une précision absolue, on ne trouve plus l'espace de temps nécessaire pour un faux. Si l'apôtre, en janvier 69, vivait en Asie, ou seulement y avait été, les quatre premiers chapitres sont incompréhensibles de la part d'un faussaire. En

i . Supposer l'apôtre venu à Patmos, c'est le supposer venu à Éphèse, Patmos étant en quelque sorte une dépendance d'Éphèse, au point de vue de la navigation.

2. Voir l'appendice à la fin du volume, p. 5-39 et suivantes.

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supposant, avec M. Scholten, l'apôtre Jean mort au commencement de l'an 69 (ce qui ne paraît pas conforme à la vérité), on ne sort guère d*embarras. Le livre, en effet, est écrit comme si le révélateur était encore vivant; il est destiné à être répandu sur-lechamp dans les Églises d'Asie; si l'apôtre eût été mort, la supercherie était trop évidente. Qu'eût-on dit à Éphèse, vers février 69, en recevant un pareil livre comme tiensé provenir d'un apôtre qu'on savait bien ne plus exister, et que, selon M. Scholten, on n'avait jamais vu?

L'examen intrinsèque du livre , loin d'infirmer cette hypothèse, l'appuie fortement. Jean l'apôtre paraît avoir été, après Jacques, le plus ardent des judéo-chrétiens ; l'Apocalypse, de son côté, respire une haine terrible contre Paul et contre ceux qui se relâchaient dans l'observance de la loi juive. Le livre répond à merveille au caractère violent et fanatique qui paraît avoir été celui de Jean *. C'est bien là l'œuvre du « fils du tonnerre )> , du terrible boanerge, de celui qui ne voulait pas qu'on usât du nom de son maître si on n'appartenait au cercle le plus étroit des disciples, de celui qui, s'il l'avait pu, aurait fait pleuvoir le feu et le soufre sur les

' Voir ci-dessous, p. 347-348.

Samaritains peu hospitaliers. La description de la cour céleste, avec sa pompe toute matérielle de trônes et de couronnes, est bien de celui qui, jeune, avait mis son ambition à s'asseoir, avec son frère, sur des trônes à droite et à gauche du Messie. Les deux grandes préoccupations de Tauteur de l'Apocalypse sont Rome (ch. xiii et suiv.) et Jérusalem (ch. xi et XII ). Il semble qu'il a vu Rome, ses temples, ses statues, la grande idolâtrie impériale. 6r un voyage de Jean à Rome, à la suite de Pierre, se laisse facilement supposer. Ce qui concerne Jérusalem est plus frappant encore. L'auteur revient toujours à « la ville aimée » ; il ne pense qu'à elle ; il est au courant de toutes les aventures de l'Église hiérosolymitaine durant la révolution de Judée (qu'on se rappelle le beau symbole de la femme et de sa fuite au désert) ; on sent qu'il avait été une des colonnes de cette Eglise, un dévot exalté du parti juif. Gela convient très-bien à Jean ^ La tradition d'Asie Mineure semble de même avoir conservé le souvenir de Jean comme celui d'un sévère judaïsant. Dans la controverse de la Pâque, qui troubla si fortement les Église^ durant la seconde moitié du iV siècle, l'autorité de Jean est le principal argument que font valoir les Églises

1 . Gai., Il, 9. Jean paraît très-souvent en compagnie de Pierre ; Act., III, 4, 3, 4, il ; iv, 4 3, 19; viii, 14.

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d'Asie pour maintenir la célébration de la Pâque, conformément à la loi juive, au 14 de nisan. Polycarpe, en J60, et Polycrate, en 190, font appel à son autorité pour défendre leur usage antique contre les novateurs qui, s'appuyant sur le quatrième Évangile, ne voulaient pas que Jésus, la vraie pâque, eût mangé l'agneau pascal la veille de sa mort, et qui transféraient la fête au jour de la résurrection ^

La langue de l'Apocalypse est également une raison pour attribuer le livre à un membre de l'Église de Jérusalem. Cette langue est tout à fait à part dans les écrits du Nouveau Testament. Nul doute que l'ouvrage n'ait été écrit en grec ^ ; mais c'est un grec calqué sur l'hébreu, pensé en hébreu, et qui ne pouvait guère être compris et goûté que par des gens sachant l'hébreu ^ L'auteur est nourri des prophéties et des apocalypses antérieures à la sienne à un degré qui étonne; il les sait évidemment par cœur. 11 est familier avec la version grecque des livres sacrés * ;

1 . Polycrate et Irénée, da^s Eusèbe, H. E., V, 24. 2.^« Je suis l'alpha et l'oméga. » — Les mesures et les poids sont grecs.

3. Sans parler des mots sacramentels et dii chiffre de la Bète, qui sont en hébreu (ix, 41 ; xvi, 16], les hébraïsmesse remarquent à chaque h"gne. Notez en particulier, i, 4, l'indéclinabilité de la traduction grecque du nom de Jéhovah.

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