Dion Cassius, LXIII
[An 68] L'ANTECHRIST. »t5
plus coupable en tout ceci fut le peuple avide de plaisirs, qui exigeait avant tout que son souverain l'amusât, et aussi le faux goût du temps, qui avait interverti les ordres de grandeur, et donnait trop de prix à la renommée de l'homme de lettres et de l'artiste. Le danger de l'éducation littéraire est d'inspirer un désir immodéré de la gloire, sans donner toujours le sérieux moral qui fixe le sens de la vraie gloire. Il était écrit qu'un naturel vaniteux, subtil, voulant l'immense, l'infini, mais sans nul jugement, ferait un déplorable naufrage. Même ses qualités, telles que son aversion pour la guerre, devinrent funestes, en ne lui laissant de goût que pour des manières de briller qui n'auraient pas dû être les siennes. A moins qu'on ne soit un Marc-Aurèle, il n'est pas bon d'être trop au-dessus des préjugés de sa caste et de son état. Un prince est un militaire ; un grand prince peut et doit protéger les lettres; il ne doit pas être littérateur. Auguste, Louis XIV, présidant à un brillant développement de l'esprit, sont, après les villes de génie, comme Athènes et Florence, le plus beau spectacle de l'histoire; Néron, Chilpéric, le roi Louis de Bavière, sont des caricatures. Dans le cas de Néron, l'énormité du pouvoir impérial et la dureté des mœurs romaines firent que la caricature sembla esquissée en traits de sang.
316 ORIGINES DU CHPxISTIANISME. [An 68]
On répète souvent, pour montrer l'irrémédiable immoralité des foules, que Néron fut populaire à quelques égards. Le fait est qu'il y eut sur son compte deux courants d'opinion opposés ^ . Tout ce qu'il y avait de sérieux et d'honnête le détestait ; les gens du bas peuple l'aimèrent, les uns naïvement et par le sentiment vague qui porte le pauvre plébéien à aimer son prince, s'il a des dehors brillants ^; les autres, parce qu'il les enivrait de fêtes. Durant ces fêtes, on le voyait mêlé à la foule, dînant, mangeant au théâtre, au milieu de la canaille ^ Ne haïssait-il pas, d'ailleurs, le sénat, la noblesse romaine, dont le caractère était si rude, si peu populaire? Les viveurs, qui l'entouraient étaient au moins aimables et polis. Les soldats des gardes conservèrent aussi toujours dei l'affection pour lui. Longtemps on trouva son tombeau orné de fleurs fraîches, et ses images déposées aux Rostres par des mains inconnues *. L'origine de lai fortune d'Othon fut qu'il avait été son confident, eti qu'il imitait ses manières. Vitellius, pour se faire accepter à Rome, affecta aussi hautement de prendre