Voir l'introduction en tête de ce volume, p. vu
2. Rœmische Petrussage, p. 13 et suiv., surtout p. 16, 18, 4I-4'2. Cf. Becognit., I, 74; III, 65; Épltre apocryphe de Clément à Jacques, en tête des Homélies, ch. 1.
montré que la base des rédactions diverses qui nous en sont arrivées fut un récit primitif, écrit vers l'an 130, récit dans lequel Pierre venait à Rome pour vaincre Simon-Paul au centre de sa puissance, et trouvait la mort, après avoir confondu ce père de toutes les erreurs. Il paraît difficile que l'auteur ébionite, à une date aussi reculée, eût pu donner tant d'importance au voyage de Pierre à Rome, si ce voyage n'avait pas eu quelque réalité. Le système de la légende ébionite doit avoir un fond de vérité, malgré les fables qui s'y mêlent. Il est très-admissible que saint Pierre soit venu à Rome, comme il vint à Antioche, à la suite de Paul et en partie pour neutraliser son influence. La communauté chrétienne, vers Tan 60, était dans un état d'âme qui ne ressemblait en rien à la tranquille attente des vingt années qui suivirent la mort de Jésus. Les missions de Paul et les facilités que les Juifs trouvaient dans leurs voyages avaient mis à la mode les expéditions lointaines. L'apôtre Philippe est de même désigné par une tradition ancienne et persistante comme étant venu se fixer à Hiérapolis.
Je regarde donc comme probable la tradition du séjour de Pierre à Rome ; mais je crois que ce séjour a été de courte durée, et que Pierre souffrit le martyre peu de temps après son arrivée dans la ville éternelle. Une coïncidence favorable à ce système est le récit de Tacite, Annales, XV, H. Ce récit offre une occasion toute naturelle pour y rattacher le martyre de Pierre. L'apôtre des judéo-chrétiens fit sans doute partie de la catégorie des suppliciés que Tacite désigne par crucibus affixi, et ce n'est pas sans raison que le Voyant de l'Apocalypse place « les apôtres * » parmi les saintes
i. Apoc, XVIII, 20.
victimes de l'an 6/j, qui applaudissent à la destruction de la ville qui les a tués.
La venue de Jean à Éphèse, ayant une valeur dogmatique bien moins considérable que la venue de Pierre à Rome, n'a pas excité d'aussi longues controverses. L'opinion généralement reçue jusqu'à ces derniers temps était que Tapôtre Jean, fils de Zébédée, mourut très-vieux dans la capitale de la province d'Asie. Même ceux qui refusaient de croire que durant ce séjour l'apôtre eût écrit le quatrième Évangile et les épîtres qui portent son nom, même ceux qui niaient que l'Apocalypse fût son ouvrage, continuaient de croire à la réalité du voyage attesté par la tradition. Le premier, Lûtzelberger, en 18/iO, éleva sur ce point des doutes raisonnes; mais il fut peu écouté. Des critiques auxquels on ne peut pas reprocher un excès de crédulité, Baur, Strauss, Schwegler, Zeller, Hilgenfeld, Volkmar, tout en faisant une large part à la légende dans les récits sur le séjour de Jean à Éphèse, persistèrent à regarder comme historique le fait même de la venue de l'apôtre en ces parages. C'est en 1867, dans le premier volume de sa Vie de Jésus ^, que M. Keim a dirigé contre cette opinion traditionnelle une attaque tout à fait sérieuse. La base du système de M. Keim est qu'on a confondu Preshyteros Johannes avec Jean l'apôtre, et que les récits des écrivains ecclésiastiques sur celui-ci doivent s'entendre du premier. Il fut suivi par MM. Wittichen et Holtzmann. Plus récemment M. Scholten, professeur à Tuniversité de Leyde, dans un travail étendu, s'est efforcé de ruiner les unes après les autres toutes les preuves de la thèse autrefois reçue, et de
1. Pages lGl-167. Comparez tome III (lb71-72), p. 44-45, 477, notes.
démontrer que l'apôtre Jean n'a jamais mis les pieds en Asie *.
L'opuscule de M. Scholten est un vrai chef-d'œuvre d'argumentation et de méthode. L'auteur passe en revue, nonseulement tous les témoignages qu'on allègue pour ou contre la tradition, mais encore tous les écrits où il pourrait et, selon lui, où il devrait en être question. Le savant professeur de Leyde avait été autrefois d'un avis différent. Dans ses longues argumentations contre l'authenticité du quatrième Évangile, il avait fortement insisté sur le passage où Polycrate d'Éphèse, vers la lin du second siècle, présente Jean comme ayant été en Asie une des colonnes du parti juif et quartodéciman. Mais ce n'est pas à un ami de la vérité qu'il en coûte, dans ces difficiles questions, de se modifier et de se réformer.
Les arguments de M. Scholten ne m'ont pas convaincu. Ils ont mis le voyage de Jean en Asie au nombre des faits douteux ; ils ne l'ont pas mis au nombre des faits certainement apocryphes; je trouve même que les chances de vérité sont encore en faveur de la tradition. Moins probable, selon moi, que le séjour de Pierre à Rome, la thèse du séjour de Jean à Éphèse garde sa vraisemblance, et je pense que, dans plusieurs cas, M. Scholten a fait preuve d'un scepticisme exagéré. Comme je me suis plus d'une fois permis de le dire, un théologien n'est jamais un critique parfait. M. Scholten a l'esprit trop élevé pour se laisser jamais dominer par des vues d'apologétique ou de dogmatique; mais le théologien est si habitué à subordonner le fait à l'idée, que rarement il se place au simple
1. De apostel Johannes in Klem-Azië. Leyde, 1871. M. Holtzmann a repris la question dans sa Kritik der Eph. und Kolosserbriefe (Leipzig, 1872), p. 314-324.
point de vue de l'historien. Depuis vingt-cinq ans, en particulier, nous voyons l'école protestante libérale se laisser emporter à des excès de négation, où nous doutons que la science laïque, qui ne voit en ces études que de simples recherches intéressantes, doive la suivre. La situation religieuse en est venue à ce point qu'on croit rendre la défense des croyances surnaturelles plus facile en faisant bon marché des textes et en les sacrifiant largement qu'en maintenant leur authenticité. Je suis persuadé qu'une critique dégagée de toute préoccupation théologique trouvera un jour que les théologiens protestants libéraux de notre siècle ont été trop loin dans le doute, et qu'elle se rapprochera, non certes pour l'esprit, mais pour quelques résultats, des anciennes écoles traditionnelles.
Entre les écrits passés en revue par M. Scholten, l'Apocalypse tient naturellement le premier rang. C'est ici le point où l'illustre critique se montre le plus faible. De trois choses l'une : ou l'Apocalypse est de l'apôtre Jean, — ou elle est d'un faussaire qui a eu l'intention de la faire passer pour un ouvrage de l'apôtre Jean, — ou elle est d'un homonyme de Tapôtre Jean, tel que Jean-xMarc ou l'énigmatique Presbyieros Johannes. Dans la troisième hypothèse, il est clair que TApocalypse n'a rien à voir avec le séjour de l'apôtre Jean en Asie; mais cette hypothèse est bien peu plausible, et en tout cas, ce n'est pas celle qu'adopte M. Scholten. iM. Scholten est pour la seconde hypothèse. Il croit l'Apocalypse apocryphe à la manière du hvre de Daniel; il pense que le faussaire a voulu, selon un procédé très-ordinaire chez les juifs du temps, se couvrir du prestige d'un personnage respecté, qu'il a choisi l'apôtre Jean comme une des colonnes de l'Église de Jérusalem, et qu'il s'est présenté aux Églises d'Asie sous ce nom vénérable. Un tel faux ne se concevant guère du vivant de l'apôtre, M. Scholten admet que Jean était mort avant 68
Mais ce système renferme de vraies impossibilités. Quoi qu'il en soit de l'authenticité de l'Apocalypse, j'ose dire que les arguments qu'on tire de cet écrit pour établir la vérité d'un séjour de Jean en Asie sont aussi forts dans la seconde des hypothèses ci-dessus énoncées que dans la première. 11 ne s'agit pas ici d'un livre se produisant comme le livre de Daniel, des siècles après la mort de l'auteur à qui on l'attribue. L'Apocalypse fut répandue parmi les fidèles d'Asie dans l'hiver de 68-69, pendant que les grandes luttes entre les généraux pour la compétition de l'empire et l'apparition du faux Néron de Cythnos tenaient tout le monde dans une attente fiévreuse. Si l'apôtre Jean était mort, comme le veut M. Scholten, c'était depuis peu; en tout cas, dans l'hypothèse de M. Scholten, les fidèles d'Éphèse, de Smyrne, etc., savaient parfaitement à cette date que l'apôtre Jean n'avait jamais visité l'Asie. Quel accueil durent-ils faire au récit d'une vision donnée comme ayant eu lieu à Patmos, à quelques lieues d'Éphèse, récit adressé aux sept principales Églises d'Asie par un homme qui est censé connaître les replis cachés de leur conscience, qui distribue aux unes les plus durs reproches, aux autres les éloges les plus exaltés, qui prend avec elles le ton d'une autorité incontestée, qui se présente comme ayant été le copartageant de leurs souffrances, si cet homme n'avait jamais été ni à Patmos ni en Asie, si leur imagination se l'était toujours représenté sédentaire à Jérusalem? Il faut supposer le faussaire doué de bien peu de sens pour avoir créé de gaieté de cœur à son livre de telles raisons de défaveur. Pourquoi place-t-il à Patmos la scène de la prophétie? Cette île n'avait eu jusque-là aucune importance, aucune signification. On n'y abordait jamais que quand on allait d'Éphèse à Rome ou de Rome à Éphèse. Pour ces sortes de traversées, Patmos offrait un très-bon port de relâche, à une petite journée
d'Éphèse. (Tétait la première ou la dernière escale, selno les règles de la petite navigation décrite dans les Actes, et dont le principe essentiel était de s'arrêter autant que possible tous les soirs. Patmos ne pouvait être un but de voyage; un homme allant à Éphèse ou venant d'Éphèse a seul pu y toucher. Même en admettant la non-authenticité de l'Apocalypse, les trois premiers chapitres de ce livre constituent donc une forte probabilité en faveur de la thèse du séjour de Jean en Asie, de la même manière que la /« Pétri, même apocryphe, est un très-bon argument pour le séjour de Pierre à Rome. Le faussaire, quelle que soit la crédulité du public auquel il s'adresse, cherche toujours à créer pour son écrit des conditions où il soit acceptable. Si l'auteur de la /* Pétri se croit obligé de dater son écrit de Rome ; si l'auteur de l'Apocalypse se figure donner un bon exorde à sa vision en la faisant écrire au seuil de l'Asie, presque en face d'Éphèse, ^t en l'adressant avec des conseils qui rappellent ceux d'un directeur de conscience aux Églises d'Asie, c'est que Pierre a été à Rome, c'est que Jean a été en Asie. Denys d'Alexandrie, dès la fin du m« siècle, sentit parfaitement ce que la question ainsi posée avait d'embarrassant*. Éprouvant ■contre l'Apocalypse cette antipathie que ressentirent tous les Pères grecs possédés du véritable esprit hellénique, Denys accumule les objections contre l'attribution d'un pareil •écrit à l'apôtre Jean; mais il reconnaît que l'ouvrage ne peut avoir été composé que par un personnage ayant vécu en Asie, et il se rabat sur les homonymes de l'apôtre ; tant ressort avec évidence cette proposition que l'auteur vrai ou supposé de l'Apocalypse s'est trouvé en rapport avec l'Asie.