EN FRANCE
PRÉFACE
La marche rapide, presque précipitée, de YAnthropologie criminelle empêche bien des savants d'attendre paisiblement les nouvelles publications, toujours très documentées et très volumineuses, qui ne peuvent paraître que lentement. D'autre part, il n'est pas toujours facile de puiser dans les revues spéciales [Archivio de Psichialria e Scienze penali, Revue philosophique, Revue de Mirjewsk//, de Kowalesky) qui nous donnent le compte rendu de ces publications, aussitôt qu'elles paraissent. C'est pour cela que je crois utile d'en publier moi-même aujourd'hui un résumé.
Mais je veux auparavant répondre aux nombreuses critiques qu'a soulevées l'étude de cette nouvelle branche de la science, critique qui, à elles seules, en marquent l'importance.
M. Topinard me dénie le droit d'affirmer l'exis-
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Lence d'un type criminel, parce que moi-même je conviens que ce type manque complètement dans 60 p. 100 des observations.
Il n'y a pas de doute que si l'acceptation de l'idée d'un type estliéeà sa complète universalité, on ne peut l'accepter. Mais j'avais déjà écrit, dans mes premiers ouvrages, qu'il faut accueillir cette idée avec la môme réserve que celle qu'on met à apprécier les moyennes dans la statistique. Quand on dit que la vie moyenne est de trente-deux ans, et que le mois le plus fatal à la vie est le mois de décembre, personne n'entend par là que tous, ou presque tous les hommes, doivent mourir à trente-deux ans, ni au mois de décembre.
Et je ne suis pas le seul à faire cette restriction ; pour le démontrer je n'ai qu'à citer littéralement les définitions qu'en donne, dans son remarquable ouvrage', M. Topinard, le plus acharné de mes adversaires.
« Le type, dit Gratiolet, est une « impression synthétique ». Le type, dit Gœthe, est « l'image abstraite et générale », que nous déduisons de l'observation des parties communes et des différences. « Le type d'une espèce, ajoute Isidore G.
(l)Top\naT(\. Eléments d'anthropologie générale, p. 191 et suiv. Paris, 1885.
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Saint-Hilaire, ne se montre jamais à nos yeux, il n'apparaît qu'à nolœ esprit. » « Les types humains, écrit Broca, n'ont pas une existence réelle ; ce sont des conceptions abstraites, idéales, qui ressortentde la comparaison des variétés ethniques et se composent de l'ensemble des caractères communs à un certain nombre d'entre elles. »
« Nous acquiesçons pleinement à ces manières de voir : le type est bien un ensemble de traits, mais par rapport au groupe qu'il caractérise, c'est aussi l'ensemble de ses traits les plus accusés et se répétant le plus souvent. D'oîi une série de conséquences que l'anlhropologiste, dans son laboratoire aussi bien qu'au milieu des populations de l'Afrique centrale, ne doit jamais perdre de vue.
« Le type, dit merveilleusementlsidore-G. Saint- Hilaire, est une sorte de point fixe et de centre commun autour duquel les différences présentées sont comme autant de déviations en sens divers, et d'oscillations presque indéfiniment variées; autour duquel la nature semble se jouer, comme disaient autrefois les analomistes, et comme on dit encore dans les langues germaniques, »
« Un exemple semble inutile après une peinture si parfaite. Prcyions cependant une série de crânes, une centaine, dans de bonnes conditions
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d'homogénéité, tels, par exemple, que la première série d'Auvergnats, étudiée parBroca, qui provenait d'un ancien cimetière de montagne, dans une localité écartée, en nous rappelant une fois pour toutes que les crânes représentent des individus avec cet avantage qu'on peut les manier à volonté, les mesurer et en disposer à son aise.
« Aupremier coup d'œil, ce qui frappe, ce sont leurs différences ; il n'y en a pas deux d'absolument semblables; après des efforts réitérés il faut se résigner : par un point ou par un autre tous différent. Cependant, à quelques exceptions près tout à fait rebelles, ils ont un air de famille qui les rapproche entre eux, et d'autre part les éloigne par exemple d'une série de cent Basques à côté, et à plus forte raison d'une série de cent néo-Calédoniens plus loin. Cet air de famille est même très prononcé chez certains. Si, procédant à l'analyse des caractères et les mesurant pour mieux s'en rendre compte, on y regarde de plus près, on remarque qu'il y en a de plus ou moins brachycéphales, déplus ou moins orthognathes, de plus ou moins mésorrhiniens, etc. Prenant alors les chiffres qui, dans chaque crâne, sont l'expression numérique du degré de ces caractères et les disposant en séries, suivant une méthode que nous décrirons plus tard, on voit qu'un
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certain degré de l'indice céplialique, par exemple, se répèle un plus grand nombre de fois, et que les degrés au-dessus et au-dessous vont en diminuant de fréquence. De même pour le prognathisme, la mésorrliinie, et ainsi de suite de vingt caractères. Le crâne qui présenterait réunis les degrés de chaque caractère se répétant le plus, exprimerait donc au maximum l'ensemble des caractères communs de la série; il résumerait « l'air de famille » cherché et en réaliserait le type parfait. Mais ce crâne idéal n'existe pas, la série serait de mille, qu'il ne se rencontreraitpeutêtre pas davantage
« Par la mensuration des caractères crâniens et l'opération qui en donne les moyennes, Broca obtenait ce qu'il appelait le crâne moyen de la série. Mais ce crâne possédant exactement toutes les dimensions moyennes obtenues ou au moins tous les rapports moyens, et reproduisant la forme moyenne, sinon le volume moyen, est un artifice; il ne répond rigoureusement ni au crâne idéal déterminé par le procédé de la sériation de tout à l'heure, ni à un crâne réel quelconque de la série. Un hasard seul peut donner le crâne moyen ou le crâne typique.
« Le type d'une série de crânes ou d'individus n'est donc pas une réalité palpable, mais le pro-
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duit dun travail, un désir, une espérance, une image abstraite et générale, suivant l'expression de Gœthe. Le résultat serait le même, si, au lieu de procéder mathématiquement, par une série de mensurations, on eût procédé par les sens et par une suite de tâtonnements, en conservant le souvenir de la physionomie de chaque crâne ; rejetant les traits exceptionnels, exaltant ceux qui se répètent le plus et contrastent davantage avec ceux des autres groupes, et créant dans son esprit une résultante typique, une quintessence de caractères.
« Le type d'une espèce, d'une race, d'un peuple, d'une série de crânes, autrement dit d'un groupe quelconque, est donc l'ensemble des caractères les mieux accusés, les plus constants au degré voulu et les plus frappants par rapport à ceux d'autres groupes.
« Il va sans dire que ces caractères ne pèsent pas de même dans la balance, qu'il y en aura de légers et de décisifs et, pour me servir du véritable mot, de caractéristiques. Il va sans dire aussi que parfois aucun, pris isolément, n'aura une grande signitication, et que leur portée résultera de leur nombre. Il y a ainsi des types bons, mauvais et indifférents, des types certains et des types douteux. Une question se pose donc : à
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quel nombre minimum de caractères uLiles un type peut-il se réduire? Elle se pose et ne se résout pas. C'est au jugement de chacun et à la rigueur qu'exige le cas particulier à en décider. Dans la pratique, deux ou trois bons caractères physiques réunis sont souventune bonne fortune, e t l'on s'en contente, lorsqu'ils sont appuyés de considérations et surtout de caractères physiologiques, historiques, etc. »
C'est donc bien M. Topinard lui-même qui nous donne ici raison.
Mais il ne veut cependant pas nous entendre parler d'atavisme chez les criminels, parce que il n'y a pas, selon lui, de continuité entre les hommes et les animaux. 11 me serait très facile, ici, de répondre en citant seulement les noms de Darwin, de Lamark, de Wallace et môme de Buffon, qui nous ont démontré la continuité de l'échelle des êtres organiques, continuité dont les découvertes paléontologiques les plus récentes comblent chaquejour les lacunes ; toutefois il n'en est pas besoin, car môme si cette chaîne faisait défaut en zoologie, elle existerait dans l'embryologie humaine.
Le plus étrange, c'est que bien des gens, tout en admettant l'atavisme des criminels, trouvent
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que justement pour cela, il n'est pas possible d'admettre son influence pathologique. M. Manouvrier, aucontraire, tout en acceptant l'influence pathologique (ce qui explique l'asymétrie du visa-e, l'enchevêtrement des dents des criminels),^ y puise un prétexte pour nier l'atavisme. Mais estce que ce n'est pas le cas de bien des maladies mentales (la microcéphalie, par exemple), de montrer réunis, tout à fait enchevêtrés et presque fondus ensemble, la pathologie et l'atavisme? Et comment peut-on concevoir des phénomènes atavistiques dans l'homme sans faire intervenir la pathologie fœtale?
Rappelons-nous ici que, pour toutes ces découvertes, comme du reste pour tout ce qui est vraiment nouveau dans le champ expérimental, rien ne fait plus de tort que la logique, que le gros bon sens, le plus grand ennemi des grandes vérités. C'est que dans ces études initiales il faut travailler bien plus avec le télescope qu'avec la loupe.
Avec la loupe, avec les syllogismes et la logique, on vous prouvera que c'est le soleil qui
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se meut et que la terre est immobile. Ce sont les astronomes qui doivent se tromper !
M. Manouvrier nous a dit en effet, avec une logique très serrée (/k/es du congrès Anthropologie criminelle, Paris, 1890), qu'il ne fallait pas comparer les criminels aux soldats, parceque ceuxci sont déjà passés par une sélection; mais il oublie que nous avons comparé les criminels aux étudiants et aux gens du monde , que Marro les a comparés aux ouvriers de la ville de Turin et que M™" ïarnowsckyi a mis en parallèle les femmes criminelles avec les villageoises et les dames russes.
Il nous a dit qu'il fallait faire notre comparaison avec les hommes vertueux; mais nous pourrions répondre que la vertu, dans ce monde, est déjà une grande anomalie. Je n'aurais qu'à citer Charcotj Le Grand du Saulle et (s'il est permis de me joindre à eux) moi-même, dans V Homme de Génie (page 180), pour prouver que la sainteté, qui est bien la vertu la plus complète, n'est bien souvent que de l'hystérie, et môme, que de la folie morale.
Vous voyez qu'à force de logique nous nous trouvons comme le père, le fils et l'âne de la fable, dans l'impossibilité de faire aucun choix, et d'avancer d'un seul pas.
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M. Manouvrier nous accuse de n'avoir exhijjé que quelques criminels monstrueux « qui ne prouvent pas que les criminels soient des monstres anatomiques ».
Vraiment je ne m'attendais pas à un tel reproche de la part d'un anatomiste aussi distingué que M. Manouvrier. Comme dans le monde,
11 n'y a pas d'accidents, de même il n'y a pas de monstres dans la nature ; et tous les phénomènes sont l'effet d'une loi, les monstres peut-être plus que les autres, car, bien souvent ils ne sont que l'effet de ces mêmes lois exagérées.
Mais ces reproches d'ailleurs tombent lorsqu'on passe à la seconde critique selon laquelle « j'ai rassemblé trop d'exemples et sans les avoir choisis ».
Dans ce reproche il y a pourtant du vrai; il est certain qu'en progressant, nous avons vu qu'il n'y a pas un seul type de criminel mais plusieurs types spéciaux de voleur, d'escroc, de meurtrier, bien évidents, et que les femmes criminelles ont un minimum d'anomalies dégénératives presque autant que les femmes honnêtes.
Et il est encore vrai que j'ai réuni (en étudiant les crânes et les cerveaux) les observations de plusieurs savants qui n'étaient pas d'accord entre elles. Mais ces différences s'expliquaient très bien
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parce que chaque observateur s'arrêtait avec prédilection sur quelques anomalies, et négligeait les autres. Et c'est seulement après que Corre a appelé l'attention sur l'asymétrie, Albreclit sur l'appendice lemurien de la mâchoire, et que moi-même j'ai signalé la fossette occipitale moyenne, que l'attention des anthropologistes a été portée sur ces anomalies et qu'on les a observées dans les criminels ; c'est toujours l'analyse qui précède la synthèse; or, on aurait bien pu m'accuser de mauvaise foi si j'avais oublié tous mes devanciers.
M. Manouvrier oublie à son tour que, tout en ne négligeant pas les résultats des autres observateurs, j'ai tenu compte spécialement de cent soixante-dixsept crânes de criminels que j'avais étudiés moimême et dont je reportais tous les détails chiffrés dans la première édition italienne démon Homme criminel. Et c'est bien à ces crânes (p. 168 de mon livre) que je donnais le plus d'importance. Pour me mettre d'ailleurs à l'abri de tous ces reproches, j'ai appliqué dans ces dernières années la photographie galtonnienne à l'étude du type criminel, et le témoignage irrécusable du soleil m'a soutenu bien mieux que celui des hommes. On reconnaît ainsi que vraiment il y a des types criminels se subdivisant en sous-genres : escrocs,