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voleurs et meurtriers. Dans ce dernier tous les caractères s'accumulent, tandis que dans les autres ils sont moins évidents. On y reconnaît d'une façon évidente les caractères anatomiques du criminel et spécialement les sinus frontaux très apparents, zygomes et mâchoires très volumineux, orbites très grands et très éloignés, asymétrie du visage, type ptéléiforme de l'ouverture nasale, appendice lémurien des mâchoires.
Si vous comparez ces résultats à ceux de la table statistique qui est l'origine de cette critique vous trouverez que malgré les contradictions apparentes qui semblent y foisonner, les proportions des anomalies s'accordent tout à fait
Ainsi ils nous donnent pour les sinus frontaux S2 p. 100, pour l'asymétrie 13 p. 100, pour le front fuyant 28 p. 100. Voilà pour l'examen des crânes seulement.
Mais M. Manouvrier ignore aussi que, pour les vivants, nos études, bien loin d'être bornées à quelques monstres s'appliquent déjà à 26,886 criminels comparés à 25,447 normaux.
Et il n'est pas exact qu'on n'ait pas étudié le type particulier de chaque espèce de criminels. Je ne l'ai fait, il est vrai, qu'en passant; mais Ferri le premier, puis Ottolenghi, Frigerio et surtout Marro, et en Russie W"" Tarnowscky, l'ont
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fait avec une abondance de détails, qui est vraiment merveilleuse.
II était naturel que, dans les premiers travaux, on n'eût en vue que l'ensemble des lignes et qu'après seulement on ait étudié les sous-différences de chaque espèce. Il en est ainsi dans toute création : on passe toujours du simple au composé, de l'homogène à l'hétérogène.
Ces oppositions proviennent en grande partie, de ce que beaucoup des opposants ne connaissent pas les publications faites en langue étrangère. Ils s'en tiennent par exemple à mon Homme criminel qui n'est que la première partie d'un ouvrage déjà arriéré, tandis que beaucoup d'autres travaux, et de bien plus savants, ont été publiés depuis, sur le même sujet.
M. le professeur Magnan, que j'admire comme un des plus grands aliénistes de l'Europe , comme le Charcot de l'alcoolisme, combat mon avis que, dans l'enfance, il y ait une prédisposition naturelle au crime. Il commence pour cela par nous donner deux ou trois pages de M. Meynert sur les sensations de l'enfant nouveau-né.
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Vraiment ces citations sont inutiles; car ce n'est pas clans les premiers jours de la vie que j'ai étudié l'enfant, pour montrer ses penchants criminels. Il est alors dans un état végétatif, qu'on pourrait, au plus, comparer à celui de zoophites ; et il va sans dire qu'alors il n'a point d'analogies avec les criminels. Après s'être appesanti sur une comparaison qui n'a rien h. faire ici, M. Magnan glisse ensuite seulement deux mots sur l'autre période qui, seule, aurait dû l'arrêter.
« L'enfant, dit-il, de la vie végétative passe à la vie instinctive. » Je le prierai de développer un peu les idées qu'il résume dans ces deux lignes, et il trouvera la clef de l'énigme ; il trouvera, avec Ferez, chez l'enfant, la précocité de la colère qui l'amène jusqu'à battre les personnes, à briser tout, semblable au sauvage qui entre en fureur quand il tue le bison.
Il entendra Moreau dire que bien des enfants ne peuvent attendre un instant ce qu'ils vous ont demandé, sans entrer dans une colère extraordinaire : il en trouvera de jaloux au point de présenter un couteau à leurs parents, 'pour qu'ils tuent leurs rivaux; il trouvera les enfants menteurs sur lesquels Bourdin a écrit un ouvrage remarquable; il trouvera, chez tous une affection qui dure quelques moments et s'évanouit
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tout de suile : il trouvera, comme La Fontaine, que cet âge est sans pitié. Il trouvera avec Broussais qu'ils se plaisent tous cà blesser les animaux, à tourmenter les faibles ; il trouvera chez eux, tout comme chez les criminels, la paresse la plus complète qui n'exclut pas l'activité lorsqu'il s'agit de leur plaisir ou de leurs jeux, et la vanité qui les rend fiers de leurs bottines, de leurs chapeaux neufs, de leur moindre supériorité.
C'était là qu'il fallait que M. Magnan me trouvât en défaut, ou qu'il trouvât en défaut, plutôt que moi, MM. Ferez, Moreau, Bourdin, Broussais, et Spencer etTaine, qui ont dit tout cela bien avant moi. Et alors il n'aurait pas dit : que frmptilsion cruelle, les sévices envers les animaux ne se rencontrent que dans les enfants complèteinent malades, dése'q uilibrés .
Naturellement, chez les enfants dégénérés, tarés par l'hérédité, ces penchants continuent toute la vie et ils éclatent aux premières occasions, et bien avant la puberté ; car les occasions de faire le mal ne manquent jamais, pas même â cet âge. Mon contradicteur conviendra bien que dans ces cas l'éducation n'y peut rien; l'éducation leur donnera au plus un faux vernis (et c'est là la source de toutes nos illusions). Au contraire, chez les jeunes gens honnêtes, elle est très efficace, en aidant leur
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méiaraorphose — leur passage à l'état physiologique, à ce qu'on pourrait appeler leur puberté éthique — qui au contraire ne se manifesterait pas, si une mauvaise éducation les en empêchait. C'est le cas des grenouilles et des tritons qui n'accomplissent plus dans les milieux très froids leurs transformations dernières, et restent des poissons.
Mais peut-être M. Magnan l'admet-il lui-même, lorsqu'il dit qu'on ne doit pas appeler cela une prédispositionnaturelle aux actes délictueux, mais bien une tare pathologique , une dégénérescence qui porte le trouble dans les fonctions cérébrales.
Seulement, je le prie de me permettre ici une juste remarque.
Si c'était un juriste de la vieille école métaphysique qui parlât ainsi, je comprendrais très bien ces distinctions subtiles, ces jeux de mots byzantins. Je ne les comprends pas chez un médecin aussi distingué que lui.
Il ne saisit pas que c'est justement dans cette tare qui rend durables, qui perpétue ces penchants embryonnaires vers le crime, que réside la nature tératologique et morbide du criminel-né , tandis que lorsque cette tare pathologique , héréditaire , n'existe pas, les pen-
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chants criminels embryonnaires s'atrophient comme satrophient dans un corps bien fait les organes embryonnaires, le thymus, par exemple. M. Magnan, après avoir nié les criminels-nés, nous en présente lui-même une série de cas; je ne crois pas qu'il le fasse pour se trouver luimême en défaut; certainement si c'est pour nous montrer que ce sont des héréditaires, des fds d'alcooliques, il ne fait que répéter ce que j'ai déjà affirmé dans mon édition italienne , et ce qu'ont dit avant moi, et mieux que moi, Saury, Knecht, Jacoby, Motet, et le premier de tous, notre maître à tous, Morel.
Et comme j'ai autant d'estime pour son talent que pour son caractère, je le prie de nous avouer si ces dégénérés sans tare physique n'ont pas été choisis avec une vraie sélection au milieu de centaines d'autres ' qui étaient tarés et qu'il ne nous a pas présentés. Moi pourtant, je n'ai point opéré une pareille sélection, j'ai offert au public 400 criminels d'un album criminel germanique, sans aucun choix.
(1) A l'examen somatique de ces dégénérés on a, d'accord avec l'illustre clinicien de Sainte-Anne, trouvé beaucoup de ces caractères, quoique en moins grand nombre que chez les criminels. On a trouvé l'appendice lémurien dans un voleur, les incisives latérales et la mâchoire hypertrophiées dans un nymphomane, dans tous l'obtusité du tact, etc.
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II nous affirme encore que nos caractères ne suffisent pour les magistrats, lesquels ne les acceptent pas. Certainement, lorsque des médecins aussi clairvoyants que lui arrivent à nier les faits les plus évidents et à mettre en doute ceux même qu'ils avaient découverts, certainement on ne peut pas avoir la prétention d'entraîner la conviction de magistrats qui auront une raison de plus pour se méfier de nous. Mais alors la faute en est à nous seuls.
D'ailleurs, ce n'est pas pour les applications judiciaires que nous étudions ; les savants font de la science pour la science, et non pour des applications qui ne pourraient faire leur chemin tout de suite.
Car qui ne voit pas qu'une diagnose physique aura toujours une chance plus sûre de faire son chemin, d'être plus exacte que la psychologique, qui peut être atteinte de tous les côtés par la simulation ?
M. Magnan qui, ainsi que beaucoup de savants, est trop occupé de ses propres recherches pour admettre et connaître toutes celles des autres, aurait dû savoir cependant que ce ne sont pas seulement les caractères physiognomiques (qui, bien des fois, peuvent manquer), mais les biologiques et les fonctionnels que nous apprécions.
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Ces caracLères-lù ne font presque jamais défaut chez le vrai criminel: par exemple, la gaucherie, les anomalies des réflexes, et de la sensibilité spécifique sont des caractères qui ont, bien souvent, rempli les vides laissés par la physionomie et la craniométrie.
Peut-il affirmer que ces anomalies fonctionnelles manquent aussi chez les dégénérés?
On nous reproche de ne pas nous occuper suffisamment de l'influence des milieux physiques et moraux. Relativement aux premiers, la critique n'est pas fondée; peut-être même pourrait-on nous accuser du contraire, car nous avons publié un gros volume. Pensées et météores^ qui ne traite que des influences physiques. Pour ce qui regarde les miheux moraux, j'accepte le reproche; mais ma justification est facile : c'est justement parce que nos adversaires s'occupent trop de ces questions, et parce que les anciens écrivains leur ont donné trop d'importance et les ont éclairées par tous les côtés, que nous ne croyons pas devoir nous en charger : on n'écrit pas des ouvrages pour démontrer que le soleil nous éclaire.
MM. Tarde et Colajanni nieïit les rapports entre organes et fonctions, ce qui a /;r/or/ ôterait
(I) Milan, 1888.
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toute importance à ranthropologie criminelle.
" Le rapport entre l'organe et la fonction, écrit Colajanni, est fort incertain. On ne saurait conclure avec certitude de l'existence de l'organe à celle de la fonction : il y a des organes sans fonctions actuelles » (p. 160). Mais cette affirmation, lui répond très bien Sergi [Revue internationale, 1889, p. 313) est tout simplement une énormité! Que font ces organes sans fonctions dans l'organisme humain? Seraient-ils par hasard des organes de réserve, devant se substituer à ceux que l'usage aurait détruits, comme les vêtements neufs remplacent de vieilles hardes ? Et si, selon lui, la fonction engendre l'organe (p. 160), comment naîtrait l'organe privé de fonction ?
Et s'il est bien vrai que les organes se renforcent, et s'hypertrophient en fonctionnant, il n'est pas moins vrai (et c'est ce qu'oublient Tarde et Colajanni) que, pour qu'ils fonctionnent, il faut qu'ils soient prêts. Les mollets des danseuses (nous disait très spirituellement M. Brouardel') grossissent sans doute en dansant, mais pour cela il faut avant tout... un mollet.
Mais là oîi Colajanni essaye de nous accabler, sans espérance de relèvement, c'est quand il veut prouver que nous sommes en contradiction avec
(1) Actes du Congrus d'anthropologie criminelle, 1890.
PREFACE
nous-même. Non seulement il est aisé de découvrir des contradictions chez le même écrivain, en prenant deux affirmations détachées d'un de ses livres, mais rien n'est plus facile, spécialement dans notre cas, que de trouver en défaut différents observateurs'. Les groupes d'individus observés étant différents, les résultats ne peuvent être identiques ; et cela est connu de tous ceux qui s'occupent d'observations anthropologiques. Si je mesure cent crânes auvergnats, par exemple, je trouverai tel chiffre et telle quantité; si j'en mesure cent autres, je trouverai dans plusieurs éléments mesurés et calculés des chiffres et des quantités différents, en grande partie du moins. Pourquoi n'en serait-il pas de même dans les observations sur la capacité du crâne, les poids du cerveau, le poids du corps, la stature, les signes de dégénérescence des criminels des différents pays, des différentes nations et aussi du même pays? Mais l'habileté de l'observateur consiste à trouver dans la diversité l'homogénéité, et il n'y a que l'observateur superficiel ou l'adversaire de bonne ou de mauvaise foi qui puisse trouver là l'incohérence et la contradiction'.
Féré [Dégénérescence et criminalité, 1888) aussi
(1) Sergi. L'anthropologie criminelle cl ses critiques, «eu^e ialenialionale, 2d novembre 1889.
- LKS PROGRES DE L'anthROPOLOGIE CIUMINEUE
nie ma conclusion « que les germes de la folie morale et du crime se rencontrent d'une façon normale dans les premières années de l'homme comme dans l'embryon se rencontrent constamment certaines formes qui, dans un adulte, sont des monstruosités ». Et cela parce que, selon lui, l'humanité n a été constituée que par des individus ayant les penchants antisociaux des enfants. 11 ne songeait pas, en écrivant ces mots, aux sauvages. Mais peut-être qu'ici nous ne nous comprenons pas. Lorsque Preyer démontre qu'on trouve dans le discours des enfants la lagorrée, la disphasie l'écolalie, la bradiphrasie, la paraphrasie, l'acatafasie des fous, des idiots, il ne veut pas dire que les fous et les idiots soient des enfants, et vice versa; mais il nous signale le point de repère atavistique de ces anomalies ; il nous montre que ces phénomènes étranges, anormaux dans lesfous, sont normaux à un certain âge de l'homme et il explique ainsi par l'embryologie la tératologie.
Il n'est pas juste d'affirmer que la dégénérescence du criminel exclue l'existence d'un type, car chaque dégénérescence (crétin, scrofuleux) a son type spécial.
M. Liszt 1, tout en adoptant comme nous allons
(1) Zeitschr. f. Slrafrecht, 1889.
le voir, nos conclusions pratiques, écrit qu'il ne peut pas accepter nos théories; il dit qu'il n'y croit pas, parce que bien des personnes les critiquent et les combattent.
Mais c'est la destinée de tous ceux qui osent tracer de nouveaux sillons dans le monde scientifique, de choquer les sentiments dupubhc, tandis que les éclectiques doucereux, qui, pareils aux éponges, absorbent tout et ne renient rien ou presque rien, laissent chacun satisfait de luimême, ne trouvent personne qui les combatte, quittes à en être oubliés tout de suite.
Toriiio, 29 novembre 1889.