‹ L'anthropologie criminelle et ses récents progrès (volume 2)Chapitre 12 sur 28 · LES ÉPILEPTIQUES ET LES CRIMINELS · texte numérisé non relu

LES ÉPILEPTIQUES ET LES CRIMINELS

Le problème le plus important, résolu seulement à moitié, au Congrès de Rome, celui de la concomitance de l'épilepsie avec la criminalité congénitale, a été maintenant complété par les études de Verga, Pinèro, Brunati, Marro, Gonzales, Tonnino, Lucas et par les miennes.

La série des cas d'épilepsie larvée avec conscience presque complète, s'est complétée par les études généalogiques des familles épileptiques, par leur filiation (Marro) de criminels, de phtisiques et de parents vieux (Marro).

Il faut aussi y ajouter les nouvelles études de Venturi sur la folie transitoire (1888), de Kraiït Ebing sur les psychopathies sexuelles^ que nous avons prouvées se rapprocher bien des fois, par leur intermittence, de Tamnésie des épileptiques^

(I) Uomo delinrjuentc, lomc II, 1890.

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La ressemblance des criminels avec les épileptiques se trouve aussi dans le retard de la calvitie et de la canitie, et dans les analogies de l'échange moléculaire; elle se complète par la statistique qui nous montre, selon Alongi 14 p. 100, selon Marro 12 p. 100 et selon Ross jusqu'à 33 p. 100 d'épilepsie convulsive chez les criminels.

J'ai trouvé chez tous les deux la tendance au vagabondage, l'obscénité, la paresse, la vanité du délit, la graphomanie, l'argot, le tatouage, la dissimulation, l'absence de caractère, l'irritabilité instantanée, la mégalomanie, l'intermittence dans les sentiments et dans l'intelligence, la lâcheté ; même retard dans l'équation personnelle relativement aux gens normalement constitués. Même vanité. Même penchant à se contredire et à tout exagérer. Môme irritabilité morbide, caractère mauvais, lunatique et soupçonneux.

J'ai moi-même et avec mon collègue Frigerio observé que les jours d'orage, où les accès des épileptiques deviennent plus fréquents, les hôtes des prisons deviennent plus dangereux, déchirent leurs vêtements, brisent leur mobiher, frappent leurs surveillants. Dans certains cas, il y a chez les fous moraux et chez les coupables-nés une sorte à! aura qui précède le déht et le fait près-

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sentir; il y avait, par exemple, un jeune homme dont la famille s'apercevait qu'il méditait un vol quand il portait continuellement la main au nez, habitude qui finit par le lui déformer. Quant à 1 éclipse de mémoire après l'accès délictueux, elle a été observée par Blanchi sur quatre fous moraux, et l'on sait aussi que les enfants, ces criminels temporaires, ont l'oubli facile deleurs méfaits.

Dernièrement Agostini vient de combler la seule lacune qui, peut-être, pouvait faire douter de cette analogie.

Agostini * a examiné la sensibilité chez 30 épileptiques avant et après l'accès. Le nombre de ses observations monte à 103.

Il en conclut : que la sensibilité générale est moindre dans les épileptiques que dans l'homme sain ; elle présente chez eux des phénomènes de latéralité, qui sont en rapport avec la plagiocéphalie et avec l'augmentation d'excitation dans

(1) Sur les variations de la sensibilité générale chez les épileptiques. Florence, 1889.

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un des hémisphères ; cette différence augmente après les convulsions.

Les réflexes cutanés sont plus faibles, mais après l'accès ils deviennent plus vifs que dans les individus sains. La sensibilité du goût, du tact, de l'odorat, est toujours amoindrie, de même que la sensibilité électrique. Au contraire l'acuité visuelle et le sens chromatique sont presque normaux, sauf le rétrécissement du champ visuel après l'accès.

Tout cela est tout à fait semblable à ce qu'on observe dans les fous moraux et dans les criminels-nés.

Mais le rôle de l'épilepsie s'étend bien loin, chez les alcooliques, chez les hystériques, chez les psychopathes sexuels, chez les fous : il suffit de lire tout ce qu'autrefois on disait des monomanes homicides pour y retrouver les caractères de l'épilepsie psychique. Son rôle va plus loin encore, jusqu'à nous donner, peut-être, la clef du mystère du génie — ce qui nous sera bien utile pour éclaircir les cas des criminels de génie, et les intermittences géniales de bien des fous moraux et des coupables.

Aujourd'hui en effet, d'après les études en-

(1) Voir mon Homme de Génie, 1888.

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tièrement concordantes des cliniciens et des expérimentateurs, l'épilepsie se résout en une irritation localisée de l'écorce cérébrale, se manifestant avec des accès tantôt instantanés, tantôt prolongés, mais toujours intermittents et reposant toujours sur un fond dégcnératif, soit héréditaire, soit prédisposé à l'irritation par l'alcool ou par des lésions crâniennes, etc. — Nous entrevoyons alors une autre conclusion que j'ai essayé de prouver dans mon Homme de Génie : c'est que la création géniale puisse être une forme de psychose dégénérative appartenant à la famille des épilepsies. Ce qui le prouverait, c'est que l'homme de génie dérive fréquemment d'alcooliques, de vieillards, d'aUénés';/est l'apparition du génie à la suite de lésions à la tête ; ou avec de fréquentes anomaUes, spécialement l'asymétrie crânienne ou le crâne de capacité tantôt trop grande et tantôt trop faible; c'est la fréquence delà folie morale chez le génie, à laquelle s'ajoutent aussi souvent les hallucinations, la précocité vénérienne et intellectuelle, et non rarement le somnambulisme ; la fréquence du suicide qui est, d'autre part, très commun chez les épileptiques -, l'inter-

(1) Voir l'Homme criminel, 1888, cl Vllomme de Génie,]). 10, 10, 187, 194, 1%.

(2) Voir Vllomme criminel, p. 601.

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mittence et surtout les amnésies et les analgésies, la tendance fréquente au vagabondage, la religiosité qui se manifeste jusque chez les athées comme chez Comte, les étranges terreurs dont souvent (W. Scott, Byron, Haller) ils sont saisis, la double personnalité, la multiplicité des délires simultanés, si commune chez les épileptiquesS et que nous avons vue être presque constante chez eux; la fréquence des délires, même produits par des causes minimes, et le môme misonéisme, le même rapport avec la criminalité, dont le trait d'union se trouve dans la folie morale. Ajoutez-y l'origine et la descendance de criminels et d'imbéciles" qu'on trouve constamment dans les familles ayant des génies ou des épileptiques, et qui peuvent être constatées dans les tableaux cités des familles des Césars et de Charles V^; la passion étrange pour les bêtes que j'ai trouvée aussi souvent chez les dégénérés, et surtout chez les épileptiques .

(1) Encéphale, n" 5, 1887.

(2) Voir les tableaux dans Dejerine, ouvr. cité.

(3) Homme Criminel, p. 599. — Mahomet avait une prédilection étrange pour son singe ; Riclielieu pour son écureuil ; Crebillon, llelvetius, Bentham, Erskine pour les chats : ce dernier aussi pour une sangsue !! Schopenhauer pour les chiens qu'il a nommés ses héritiers. Byron avait une vraie ménagerie avec 10 chevaux, 8 chiens, 3 singes, 5 chats, 5 paons, 1 aigle, 1 ours; Alfieri pour ses chevaux. (Smiles, ouvr. cité.)

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Les distractions célèbres des grands hommes ne sont très souvent, écrit Tonnini, qae de simples absences épilep tiques ^

Mais ce qui le prouve plus encore, c'est cette msensibilité affective, cette perte de sens moral qui est générale chez tous les génies aUénés et non aliénés, et qui fait de nos grands conquérants des brigands sur une large échelle ^

De telles conclusions pourraient sembler étranges à ceux qui ne savent point combien est étendu le domaine de fépilepsie; aujourd'hui, on sait que des hémicranies, des scialorrées intermittentes et de simples amnésies doivent être rattachées à l'épilepsie; de très nombreuses formes monomaniaques ne sont pas des épilepsies larvées , puisque leur apparition , comme l'a montré Savage, fait souvent disparaître toute trace de l'épilepsie préexistente. Il suffirait de rappeler ici la foule des hommes de génie de premier ordre qui ont été saisis d'épilepsie motrice, ou de ce vertige, ou de cette rage morbide qui n'en sont qu'une variante , un équivalent ; ces hommes sont : Napoléon, Molière, Jules César, Pétrarque, Pierre le Grand, Mahomet, Haendel, Swift.

(1) Les Epilepsies, p. 19. Turin, 1886.

(2) Homme de génie, p. 53, 5-i. — Newlûn, Darwin, Swifl, W. Scott étaient atteints de vertiges (Smiles. Ouvr. cité).

b» LES PROGRÈS DE l'anTOROPOLOGIE CRIMINELLE

Richelieu, Charles V, Flaubert, Dostojewski et saint Paul \

Maintenant, pour qui connaît la loi binaire ou sérielle de la statistique, suivant laquelle il ne se produit aucun phénomène qui ne soit l'expression d'une série nombreuse de faits analogues, mais distincts, une telle fréquence de 1 epilepsie chez des hommes — grands parmi les grands — doit nous en faire soupçonner la diffusion bien plus vaste parmi tous les autres hommes de génie, qu'on ne le croirait tout d'abord, et nous aider à saisir la conception de la nature épileptique du génie.

A cet égard, il est important de remarquer aussi comment, chez ces grands hommes malades, la forme convulsive de l'épilepsie est apparue très rarement; or on sait que les épileptiques, dont la convulsion est plus rare, présentent l'équivalent psychique qui est ici la création géniale plus fréquente et plus intense .

Mais le parallélisme du génie avec l'épilepsie nous est prouvé surtout par Tanalogie de l'accès épileptique avec le moment de l'inspiration, par cette inconscience active et puissante qui crée dans l'un et produit des convulsions dans les autres.

(1) Voir Homme criminel, parte III, p. 623.

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