RÉPONSE A M. GUILLOT
M. Adolphe Guillol, dans son livre remarquable <i Les prisons de Paris el les prisonniers » affirme qu'il ne croit pas comme moi à la fatalité physique dominant le criminel : « Si l'on étudiait l'homme bien avantqu'il fût devenu criminel, dit-il, on serait frappé des changements que le crime et ses conséquences apportent même dans sa personnalité physique. » Mais il oublie que nous avons étudié ces anomalies dans les enfants, et que même chez les enfants nous en avons saisi une quantité plus grande que chez les adultes.
M, Guillot établit, à l'aide de ses nombreuses observations personnelles, que le criminel, neuf fois sur dix, raisonne son crime, Je suis presque de son opinion; bien des fois, mais pas aussi souvent qu'il le croit, il raisonne son crime, il le médite ; mais il ne peut pas s'empêcher de le commettre, quoique le plus faible raisonnement dût suf-^
160 LRS pnofiRKS T)F. l'an'tiiroi'OLogiiî criminelle
lire à l'en dissuader. Or, c'est là l'anomalie, et ses méditations sont, hélas! bien peu profondes. Il y a là toujours une fêlure qui le fait découvrir lût ou tard à la justice, car les cas des délinquants criminels astucieux au point d'effacer toutes les traces de leurs crimes, sont une étrange exception.
La faute en est plutôt à la justice, si peu cuirassée contre le crime, justement à cause de son manque de connaissances psychologiques et anthropologiques. I^orsque des juges d'instruction, aussi éclairés que M. Guillot, croient sincèrement aux remords de criminels tels que Abbadie, Gamahut et Marchandon, lors qu'ils mettent au compte du repentir même les nouvelles débauches qu'ils commettent après le crime (page ioo), il n'est pas étrange que bien souvent ils restent impuissants à découvrir les criminels même les plus bêtes.
Pour appuyer sa thèse, M. Guillot cite un fait qui serait vraiment décisif. M. RoukavitchnikolT, un des plus grands }ihilanlhropes de l'humanité, qui a cré(' une ville, la ville Roukavitchnikoff, pour les jeunes détenus, a raconte' au Congrès de Rome que, en comparant les photographies de ses jeunes criminels à leur entrée et à leur sortie, il notait une amélioralion de la physionomie qui correspondait à l'amélioration de la conduite : leurs traits ont, ciiez la plupart, perdu ce qu'ils avaient de menaçant, de hagard, de farouche, pour prendre une expression qui nous pai*aît plus douce. Eh bien, il se trompait ; non pas
RKPONSE A M. CUlt-T.OT '^61
qu'il menlîl, c'est un des piiilantliropes les plus angcliques, les plus sincères, mais il était suggestionné par sa grande œuvre que pourtant je ne crois pas inutile. Il nous avait offert à Rome un album photoraphique. J'ai fait nommer une commission dont lui-même Taisait partie, pour étudier cet album. Du rapport de cette commission, il résulte que sur 61 cas :
2^ ont amélioré leur physionomie ; 14 l'ont empirée ;
2o sont restés à l'état stationnaire.
Or, des 14 empirés physionomiquement, 3 étaient améliorés moralement, et des 22 améliorés, certainement 3 étaient empirés moralement ; et ces chiffres nous étaient donnés par M. Roukavitchinoff luimême. Mais comme M. Guillot est en contact direct avec les faits, il est bien plus aisé de discuter avec lui. Même il suffirait de lui citer les pages qu'il a écrites lui-même et dans lesquelles on voit très bien dépeints les criminels-nés qui se révèlent dès leur première jeunesse.
I Parmi tous ces criminels, dont le nom a acquis une notoriété qui permet de les citer, sans manquer aux devoirs de la discrétion professionnelle, je n'en connais guère qui, malgré leur jeunesse, n'aient déjcà été les hôtes des prisons ou tout au moins mérité de l'être ; d'abord la faute avait été légère et superficielle, puis elle a fait place à des actes plus graves et plus réfléchis, lesquels à leur tour, ont donné naissance au crime. Adix-seplans,Marchandon,ledomes-
m LES PROGRKS DE L'aNTIIROPOLOGTE CRTMINELLE
liquc assassin, débute en commettant un vol dans le château de ses maîtres ; les preuves font défaut, l'impumte nefaitquel'enhardir ; lesdix-septjoursdeprévention qu'il a subis ue l'ont pas corrigé, et, à peine cslil sorti de prison, qu'il vole dans une autre maison : cette fois il est condamné à trois mois de piison et plus tard à treize mois pour un autre vol encore plus important.
1 Les quatre jeunes gens, dont l'aîné avait vinet ans, qui se présentent en plein jour chez M'"« Ballcrich, se précipitent sur elle au moment où elle ouvre la porte, l'étranglent et la frappent de coups de couteau, avaient tous été condamnés, et le fils de la victime, commissaire de police à Paris, leur disait avec raison en les montrant du doigt :
t Vous êtes tous des misérables ! je ne sais pas ce que je ferais si le respect de la justice ne me retenait pas, mais votre heure viendra, soyez-en sûrs ; toi, tu es un petit gredin, je te connais bien, je t'ai déjà envoyé au Dépôt, car tu as pris part une fois à une agression nocturne ; toi, tu es un gouapeur du quartier ; et toi, je t'ai vu dans quelque mauvais endroit. »
« Mais à quoi bon des citations, alors qu'il s'agit d'une loi générale dont la démonstration se trouve dans tous les dossiers.
« Quant à ceux dont le casier judiciaire, jusque-là intact, semblerait contredire l'idée d'une perversité progressive, on les voit comme les autres s'acheminant plus ou moins rapidement vers l'apogée du mal ; ils commencent par être des libertins, des paresseux, des égoïstes, des esprits forts ; ils perdent le respect de toutes choses, s'affranchissent de toute contrainte, repoussent toutes les croyances gênantes, et se laissent aller au gré de leurs passions.
RIOPONSE A M. GUTUOT '•63
t Voici deux criminols d'une Irenlainc d'années, Blin et Bcghen, dont l'abbé Morcau a beaucoup parle dans son livre sur la Roquetle, l un est Français et l'autre Belge ; il y a quelques années, un dimanclie, pendant que les magasins du Palais-Royal sont fermés, ils s'introduisent dans la boutique d'un bijoutier, étranglent la domestique et se sauvent, les mains pleines de bijoux qu'ils vont vendre à Bruxelles ; ils n'avaient pas jusqu'alors de tare judiciaire, mais leur vie n'avait été qu'un enchaînement de mauvaises actions ; l'un mis en faillite dans les conditions les moins honorables, avait dû fuir son pays, s'était fait renvoyer de toutes ses places à la suite d'actes d'indélicatesse ; l'autre était un paresseux , un menteur, un débauché, ayant trahi tous ses devoirs, ruiné ses parents, abandonné sa femme ; il était mûr pour toutes les besognes mauvaises. L'exemple des deux jeunes assassins Lebiez et Barré n'est pas moins frappant ; ils n'ont pas d'antécédents judiciaires, mais ils mènent une vie de désordre et ont abandonué tous les principes qui auraient pu les soutenir.
I C'est Barré lui-même qui, dans l'un de ses interrogatoires, analyse très bien l'état moral de son complice. Il ne respectait rien, dit-il, il se moquait de mes scrupules ; j'en avais alors ; le bien comme le mal lui étaient indifférents, il maudissait sa famille, il parlait de sa mère dans les termes les plus injurieux, il ne croyait ni à Dieu, ni à rien. Lorsqu'un prêtre passait, il avait envie de l'insulter ; il avait dit, bien avant le crime, qu'il allait fonder un journal pour crosser la religion ; ses principes politiques me répugnaient ; le pillage, le massacre, les idées de la Commune, voilà ce qu'il approuvait.
« Et à cette question qui lui était posée : Le crime
16i LIÎS PROOruCS r,K LANTllROPOLOniR ClîDIINELLE
que vous avez commis n'a pas éLc un événement subit et provoqué par des circonstances accidentelles, il a été le dénouement logique d'une suite de mauvaises actions et de la perversion lente de votre conscience. Il répond : C'est vrai, j'ai été entraîné progressivement, Quant à Lebiez, une personne qui l'avait beaucoup connu, le dépeignait ainsi : Il m'a paru que son éducation moi^ale avait été fort négligée au lycée ; dépourvu des principes qui guident et qui soutiennent dans les difficultés de la vie, il supportait son dénument avec une sorte de fatalisme et un sourire amer; il faisait sa lecture habituelle des journaux les plus avancés, et semblait ne considérer la vie que comme un temps de jouissance que les audacieux et les habiles, dont il se plaisait à citer l'exemjjle, aiment toujours à se procurer un peu plus tôt ou un peu plus tard.
« Le jour où le jeune garçon marchand de vin, FouUoy, surprend son patron dans sa cave et lui brise le crâne à coups de bouteille, pour le voler, il n'a paru devant aucun tribunal ; mais l'instruction établit qu'avant de venir à. Paris, il a commis dans les fermes où il travaillait plusieurs petits vols pour lesquels on ne l'a pas poursuivi. Les gens de son pays qu'on entend, disent : Il est fin, il a des vices ; il était extrêmement malin pour se défendre, il était intelligent, il savait très bien arranger son alTaire, lorsqu'il avait fait quelque chose il s'en tirait très adroitement. Plusieurs fois, dit l'un d'eux, je lui ai prédit qu'il finirait au bagne... Les jeunes gens de son âge le fuyaient, il aimait à lire de mauvais livres ; il se faisait envoyer de Paris les « Brigands célèbres » et manifestait toujours le désir de posséder de l'argent, ï
« Citerai-je maintenant un homme de cinquante
HÉl'ONSE A M. C.UILI.OT
ans père de dix-sept enfants, séducteur de sa propre fille et que la cour d'assises condamna il y a quelques années i)Our infanticide et avortement ; aucune condamnation ne figurait à son casier judiciaire; mais sa vie n'avait été qu'une longue suite de mauvaises actions ; il avait commencé par être un joueur, un homme de plaisir ; puis ses affaires ayant nécessairement mal tourné, il avait clierch: des distractions dans les vices les plus honteux. C'était un homme d'une remarquable intelligence et d'une indomptable énergie, la débauche l'avait perdu et en avait fait un farouche sectaire. A des témoins qui lui rappelaient que pendant la Commune il se faisait remarquer par sa violence, voulant faire sauter Paris, criant dans les rues : « Tant qu'on aura des curés, on sera toujours perdu î, il répondait en relevant la tète : « J'ai été le premier à ouvrir le feu, et je me suis battu le dernier. »