C. LOMBROSO
Je ne voudrais pas que l'apparition de la troisième édition de ce liyre, qui a ouvert en France les premiers feux dans le champ encore vierge de X Anthropologie criminelle , pût faire croire qu’avec lui le dernier mot a été dit sur cette science. Ce livre à présent est en retard et ne peut plus servir que comme indicateur et historien du passé ou comme guide pour ceux qui voudraient pénétrer pour la première fois dans la voie nouvelle.
Car pendant que nos adversaires, pareils aux ehorum des tragédies anciennes persistent à nous combattre à coups de syllogismes et de déclamations, mais sans broncher d’un pas, nous avons marché lentement, mais toujours vers le but.
C’est ainsi qu’en France Maupatié a étudié très exactement les caractères de dégénérescence des jeunes criminels comparés aux fous. M. Lefort a retrouvé, par un vrai coup de génie, dans les
vill LES PROGRÈS DE L’ANTHROPOLOGIE CRIMINELLE
œuvres classiques de la peinture antique et moderne, le type criminel. MM. Marandon de Montyel et Christian nous ont révélé les tatouages chez les fous.
En Amérique, M. Macdonald a étudié la psychologie du fou-moral. M. Talbot a découvert de nouveaux caractères dans les dents et dans les crânes des criminels-nés ; Cantel-Bey, Carrara, Nina Rodrigues et Fano, nous ont révélé dans la physionomie et dans le crâne des criminels barbares l’absence de toute anomalie. Magri, à Pise, a tenté une étude sur le vol ; Florian en a essayé une autre sur la Dilfamalion : il a montré que bien souvent on considère comme diffamation et l’on punit comme telle la critique politique, grâce à des lois qui sont toujours à l'encontre de la vérité : la liberté politique est une nécessité morale qu’il ne faut pas entraver, non plus que la liberté de citoyen, même quand elle parait offensive. On doit au contraire la favoriser par tous les moyens possibles pour aidera la morale politique dont elle elle est l’unique soutien.
Dans la nouvelle édition de mon Homme criminel (F. Alcan, 1895), j’ai essayé d’illustrer plusieurs variétés de l’homme criminel : le criminel-fou, le criminaloïde (le criminel d’occasion) et le criminel par passion, en complétant la démonstration du type criminel avec un atlas qui présente une série d exemplaires du type criminel étudiés par mes amis et même par mes adversaires . mais la démonstration plus précise du type a été faite par Winckler en soumettant au
calcul des probabilités les mensurations anthropométriques relevées dans un égal nombre d’assassins et d’hommes honnêtes.
Ferrero, dans les Lois psychologiques du symbolisme (Paris, F. Alcan, 1894; Turin, 1893), nous a montré la cause principale des erreurs judiciaires et juridiques, dans l’arrêt idéo-émotionnel que subit le jugement humain qui substitue la logique à l’observation des faits.
Sighele a étudié le crime collectif et a démontré plus amplement que je n’aurais pu le faire, que les agrégats humains ont des caractères opposés à ceux des unités qui les composent. C’est la base de sa Foule criminelle (Paris, F. Alcan, 1890 ; 2 e édition, Turin, 1894.)
Il a démontré aussi dans un autre ouvrage :
Le crime à deux (Lyon, 1891; Turin, 1890), qu’il y a plus à craindre des personnes qui tendent à s’associer pour le mal que d’un criminel isolé ; en effet, les criminels par occasion ou par passion n’ont jamais de complices.
Moi-même, avec Ferrero, j’ai étudié toutes les variétés de la Femme criminelle et de la Prostituée; et avec Laschi, j’ai édifié tout un nouveau système pénal sur le Crime politique et les révolutions en partant du misonéisme (horreur du nouveau) : car tout changement précipité et qui n’est pas arraché par la nécessité est pénible à l’homme; et en politique, il est punissable parce qu’il marche contre les opinions et les sentiments de la majorité et en retarde ainsi les évolutions.
Enrico Ferri qui, dans sa Sociologie criminelle
LES PROCHES DE l’aNTIJ ROPOLOGIE CRIMINELLE
traduite en français (Paris, Rousseau, 1893), en allemand et en anglais, avait tracé les lois sociologiques de l'école nouvelle, a donné dans VOmicidio (1895) la plus grande et la plus sérieuse application de l’anthropologie criminelle à un crime spécial.
ïl a> avec une patience de bénédictin, comparé des milliers de soldats et de criminels, dont il a étudié non seulement les différences somatiques mais encore les différences psychologiques dans une série d’interrogatoires reproduits dans son Atlas. C’est surtoutdans cet atlas qu’on peut admirer ses efforts ; on y trouve une géographie et une statistique morale non seulement des homicides mais de tous les crimes d’Europe.
Ce que Quetelet et surtout Guerry ont exposé dans des travaux gigantesques, mais aussi difficiles à saisir, il l'a réduit en planches très claires et éloquentes, en créant la première statistique graphique populaire.
Finalement, rna conclusion la plus controversée, l’analogie allant jusqu’à l’identité du criminel-né avec l’épileptique a trouvé dans les découvertes de Pelanda et de Krafft-Ebbing sur les psychopathies sexuelles, de Carrara sur le pied prehensile, sur les plis de la main, d'Ottolonghi sur le champ visuel une nouvelle confirmation qui est complétée maintenant par les études de mon chef de clinique, M. Roncoroni. Ce dernier nous a donné l’an dernier son Trattatô dell y Epilessia con spéciale rujuardo aile Psicosi epiletliche où i a démontré cliniquement l’analo gie du criminel-
né et de l’épileptique : plus récemment encore, après cinq années de travail, il a pu saisir l’anomalie histologique du cerveau de l’épileptique, complètement identique à celle du criminel-né 1 .
Là ne s’est pas arrêtée l’expansion des théories de l’Anthropologie criminelle. Kurella, Mobius et Fraenkel, en Allemagne; Havelock Ellis et Morrisson, en Angleterre, ont élargi l’horizon de ces études par des travaux personnels et par des traductions des ouvrages italiens et français. En Italie se publie une Bibliothèque cT Anthropologie criminelle qui contient déjà plus de 70 ouvrages; des collections analogues sont dirigées par Kurella en Allemagne, par Morisson en Angleterre.
On peut donc dire sans manquer à la modestie, que la route nouvelle a été parcourue presque jusqu’au but et que, depuis la publication de la première édition de ce livre, pas un jour ne s’est passé qu’il n’ait vu porter une nouvelle pierre à lediûce nouveau.