C. Lomdrcso
1 er nov. 1SD5.
fl) ArchivU ? ^ Psicfiiatj'ia edAntrop. crim 1895, Die. XVI,
La marche rapide, presque précipitée, de ['Anthropologie criminelle , empêche bien des savants d’attendre paisiblement les nouvelles publications, toujours très documentées et très volumineuses, qui ne peuvent paraître que lentement. D’autre part, il n’est pas toujours facile de puiser dans les revues spéciales ( Archivio de Psichiatria , anthropologia criminale e Scienze penali , — Archives d' Anthropologie criminelle , — Revue philosophique, — Revue de Mirjewsky, de Kowalevsky) qui nous donnent le compte rendu de ces publications, aussitôt qu’elles paraissent. C’est pour cela que je crois utile d’en publier moi-même aujourd’hui un résumé.
Mais il pourrait paraîtreinconvenant que je commence ce travail sans répondre d’abord aux nombreuses critiques qu’a soulevées l’étude de cette nouvelle branche de la science, critiques, qui, à elles seules, en marquent l’importance.
lombroso — Anlhr, erifn.
2 les progrès de l'anthropologie criminelle
M. Topinard me dénie le droit d’affirmer l’existence d’un type criminel, parce que moi-même je conviens que ce type manque complètement clans 60 p. 100 des observations.
11 n’y a pas de doute que, si l’acceptation de l’idée d’un type est liée à sa complète universalité, on ne peut l’accepter. Mais j’avais déjà écrit, dans mes premiers ouvrages, qu’il faut accueillir cette idée avec la même réserve que celle qu’on met à apprécier les moyennes dans la statistique. Quand on dit que la vie moyenne est de trente-deux ans, et que le mois le plus fatal à la vie est le mois de décembre, personne n’entend par là que tous, ou presque tous les hommes, doivent mourir à trente-deux ans, ni au mois de décembre.
Et je ne suis pas le seul à faire cette restriction; pour le démontrer je n’ai qu’à citer littéralement les définitions qu’en donne, dans son remarquable ouvrage (1), M. Topinard, lui-même, lui le plus acharné de mes adversaires.
« Le type, dit Gratiolet, est une « impression synthétique ». Le type, dit Goethe, est « l’image abstraite et générale », que nous déduisons de L observation des parties communes et des différences. « Le type d’une espèce, ajoute Isidore-G. Saint- Hilaire, ne se montre jamais à nos yeux, il n’apparaît qu’à notre esprit. * « Les types humains, écrit Broca, n’ont pas une existence réelle; ce sont des conceptions abstraites, idéales, qui res-
(1) Topinard. Eléments d’anthropologie générale , p. 191 et s-uiv. Paris, 1885.
sortent de la comparaison des variétés ethniques et se composent de l'ensemble des caractères communs à un certain nombre d’entre elles. »
« Nous acquiesçons pleinement à ces manières de voir : le type est bien un ensemble de traits, mais par rapport au groupe qu’il caractérise, c’est aussi l’ensemble de ses traits les plus accusés et se répétant le plus souvent. D’où une série de conséquences que l’anthropologiste, dans son laboratoire aussi bien qu’au milieu des populations de l’Afrique centrale, ne doit jamais perdre de vue.
« Le type, dit lsidore-G. Saint-Hilaire, est une sorte de point fixe et de centre commun autour duquel les différences présentées sont comme autant de déviations en sens divers, et d’oscillations presque indéfiniment variées; autour duquel la nature semble se jouer , comme disaient autrefois les anatomistes, et comme on dit encore dans les langues germaniques. »
« Un exemple semble inutile après une peinture si parfaite. Prenons cependant une série de crânes, une centaine, dans de bonnes conditions d’homogénéité, tels, par exemple, que la première série d’Auvergnats, étudiée par Broca, qui provenait d’un ancien cimetière de montagne, dans une localité écartée, en nous rappelant une fois pour toutes que les crânes représentent des individus avec cet avantage qu’on peut les maniera volonté, les mesurer et en disposer à son aise.
« Au premier coup d’œil, ce qui frappe, ce sont leurs différences; il n’y en a pas deux d’absolument semblables; après des efforts réitérés il faut se résigner : par un point ou par un autre tous diffèrent. Cependant, à quelques exceptions près
tout à fait rebelles, ils ont un air de famillle qui les rapproche entre eux, et d’autre part les éloigne par exemple d’une série de cent Basques à côté, et à plus forte raison d’une série de cent néo-Calédoniens plus loin. Cet air de famille est même très prononcé chez certains. Si, procédant à l’analyse des caractères et les mesurant pour mieux s’en rendre compte, on y regarde de plus près, on remarque qu’il y en a de plus ou moins brachycéphales, de plus ou moins orthognathes, de plus ou moins mésorrhiniens, etc. Prenant alors les chiffres qui, dans chaque crâne, sont l’expression numérique du degré de ces caractères et les disposant en séries, suivant une méthode que nous décrirons plus tard, on voit qu’un certain degré de l’indice céphalique, par exemple, se répète un plus grand nombre de fois, et que les degrés audessus et au-dessous vont en diminuant de fréquence. De même pour le prognathisme, la mésorrhinie, et ainsi de suite de vingt caractères. Le crâne qui présenterait réunis les degrés de chaque caractère se répétant le plus, exprimerait donc au maximum l’ensemble des caractères communs de la série ; il résumerait « l'air de famille » cherché et en réaliserait le type parfait. Mais ce crâne idéal n’existe pas, la série serait de mille, qu’il ne se
rencontrerait peut-être pas davantage
« Par la mensuration des caractères crâniens et l’opération qui en donne les moyennes, Broca, obtenait ce qu’il appelait le crâne moyen de la série. Mais ce crâne possédant exactement toutes les dimensions moyennes obtenues ou au moins tous les rapports moyens, et reproduisant la forme moyenne, sinon le volume moyen, est un artifice ; il ne répond rigoureusement ni au crâne idéal dé-
terminé par le procédé de la sériation de tout à l’heure, ni à un crâne réel quelconque de la série. Un hasard seul peut donner le crâne moyen ou le crâne typique.
« Le type d’une série de crânes ou d’individus n’est donc pas une réalité palpable, mais le produit d’un travail, un désir, une espérance, une image abstraite et générale, suivant l’expression de Gœthe. Le résultat serait le même, si, au lieu de procéder mathématiquement, par une série de mensurations, on eût procédé par les sens et par une suite de tâtonnements, en conservant le souvenir de la physionomie de chaque crâne ; rejetant les traits exceptionnels, exaltant ceux qui se répètent le plus et contrastent davantage avec ceux des autres groupes, et créant dans son esprit une résultante typique, une quintessence de caractères.
« Le type d’une espèce, d’une race, d’un peuple, d’une série de crânes, autrement dit d’un groupe quelconque, est donc l’ensemble des caractères les mieux accusés, les plus constants au degré voulu et les plus frappants par rapport à ceux d’autres groupes.
« 11 va sans dire que ces caractères ne pèsent pas de même dans la balance, qu’il y en aura de légers et de décisifs et, pour me servir du véritable mot, de caractéristiques. Il va sans dire aussi que parfois aucun, pris isolément, n’aura une grande signification, et que leur portée résultera de leur nombre. Il y a ainsi des types bons, mauvais et indifférents, des types certains et des types douteux. Une question se pose donc : à quel nombre minimum de caractères utiles un type peut-il se réduire? Elle se pose et ne se ré-
sout pas. C’est au jugement de chacun et à la rigueur qu’exige le cas particulier à en décider. Dans la pratique, deux ou trois bons caractères physiques réunis sont souvent une bonne fortune, et Von s’en contente, lorsqu’ils sont appuyés de considérations et surtout de caractères physiologiques, historiques, etc. »
C’est donc bien M. Topinard lui-même qui me donne ici raison.
Mais il ne veut cependant pas entendre parler d’atavisme chez les criminels, parce qu’il n’y a pas, selon lui, de continuité entre les hommes et les animaux. Il me serait très facile, ici, de répondre en citant seulement les noms de Darwin, de Lamarck, de Wallace et même de Buffon, qui nous ont démontré la continuité de lechelle des êtres organiques, continuité dont les découvertes paléontologiques les plus récentes comblent chaque jour les lacunes; toutefois il n’en est pas besoin; car, même si cette chaîne faisait défaut en zoologie, elle existerait dans l’embryologie humaine.
Le plus étrange c’est que bien des gens, tout en admettant l’atavisme des criminels, trouvent que justement pour cela, il n’est pas possible d’admettre son influence pathologique. M. Manouvrier, au contraire, tout en acceptant l’influence pathologique (ce qui explique l’asymétrie du visage, l’enchevêtrement des dents des criminels), y puise un prétexte pour nier l’atavisme. Mais est-ce que ce n’est pas le cas de bien des maladies mentales (la microcéphalie, par exemple), de montrer
réunis, tout à fait enchevêtrés et presque fondus ensemble, la pathologie et l’atavisme? Et comment peut-on concevoir des phénomènes atavistiques dans l’homme, sans faire intervenir la pathologie fœtale?
Rappelons-nous ici que, pour toutes ces découvertes, comme du reste pour tout ce qui est vraiment nouveau dans le champ expérimental, rien ne fait plus de tort que la logique, que le gros bon sens, le plus grand ennemi des grandes vérités. C’est que dans des études initiales il faut travailler bien plus avec le télescope qu’avec la loupe.
Avec la loupe, avec les syllogismes etla logique, on vous prouvera que c’est le soleil qui se meut et que la terre est immobile. Ce sont les astronomes qui doivent se tromper !
M. Manouvrier nous a dit en effet, avec une logique très serrée (Actes du congrès Æ Anthropologie criminelle , Paris , 1890), qu’il ne fallait pas comparer les criminels aux soldats, parce que ceux-ci sont déjà passés par une sélection; mais il oublie que nous avons comparé les criminels aux étudiants et aux gens du monde, que Marro les a comparés aux ouvriers de la ville de Turin et que M rae Tarnowsckyi a mis en parallèle les femmes criminelles avec les villageoises et les dames russes.
Il nous a dit qu’il fallait faire notre comparaison avec les hommes vertueux; mais nous pourrions répondre que la vertu, dans ce monde, est déjà une grande anomalie. Je n’aurais qu’à citer Charcot, Le Grand du Saulle et (s’il est permis de me i oindre à eux) moi-même, dans Y Homme de Génie (p. 180), pour prouver que la sainteté, qui est bien la vertu la plus complète, n’est bien souvent que de l’hystérie, et même, que de la folie morale.
Vous voyez qu’à force de logique nous nous trouvons comme le père , le fils et l'âne de la fable, dans l’impossibilité de faire aucun choix et d’avancer d'un seul pas.
M. Manouvrier nous accuse de n’avoir exhibé que quelques criminels monstrueux « qui ne prouvent pas que les criminels soient des monstres anatomiques ».
Vraiment je ne m’attendais pas à un tel reproche de la part d’un anatomiste aussi distingué que M. Manouvrier. Comme dans le monde, il n’y a pas d'accidents, de même il n’y a pas de monstres dans la nature ; et tous les phénomènes sont l'effet d’une loi, les monstres peut-être plus que les autres, car, bien souvent ils ne sont que l’eflet de ces mêmes lois exagérées.
Mais ces reproches d’ailleurs tombent lorsqu’on passe à la seconde critique selon laquelle « j'ai
rassemblé trop d’exemples et sans les avoir choisis » .
Dans ce reproche il y a pourtant du vrai ; il est certain qu en progressant, nous avons vu qu’il
.n’y a pas un seul type de criminel, mais plusieurs types spéciaux (de voleur, par exemple, d’escroc, de meurtrier); et que les femmes criminelles ont un minimum d’anomalies dégénératives presque autant que les femmes honnêtes.
Et il est encore vrai que j’ai réuni (en étudiant les crânes et les cerveaux) les observations de plusieurs savants qui n’étaient pas d’accord entre elles. Mais ces différences s’expliquaient très bien parce que chaque observateur s’arrêtait avec prédilection sur quelques anomalies, et négligeait les autres. Et c’est seulement après que Corre a appelé l’attention sur l’asymétrie, Àlbrecht sur l’appendice lémurien de la mâchoire, et que mob même j’ai signalé la fossette occipitale moyenne, que l’attention des anthropologistes a été portée sur ces anomalies et qu’on les a observées dans les criminels. C’est toujours l’analyse qui précède la synthèse, or on aurait bien pu m’accuser de mauvaise foi si j’avais oublié tous mes devanciers.
M. Manouvrier oublie, à son tour, que tout en ne négligeant pas les résultats des autres observateurs, j’ai tenu compte spécialement de cent soixante-dix-sept crânes de criminels que j’avais étudiés moi-même et dont je reportais tous les détails chiffrés dans la première édition italienne de mon Homme criminel. Et c’est bien à ces crânes (p. 168 de mon livre) que je donnais le plus d'importance. Pour me mettre d’ailleurs à l’abri de tous ces reproches, j’ai appliqué dans ces dernières années la photographie galtonnienne
à l’étude du type criminel, et le témoignage irrs cusable du soleil m’a soutenu bien mieux que celui des hommes. On reconnaît ainsi que vraiment il y a des types criminels se subdivisant e sous-genres : escrocs, voleurs et meurtriers. Dan ce dernier tous les caractères s’accumulent, tan dis que dans les autres ils sont moins évidents. On y reconnaît d’une façon certaine les caractères anatomiques du criminel et spécialement les sinus frontaux très apparents, zygomes et mâchoires très volumineux, orbites très grands et très éloignés, asymétrie du visage, type ptéléiforme de l’ouverture nasale, appendice lémurien des mâchoires.
Si vous comparez ces résultats à ceux de la table statistique qui est l’origine de cette critique, vous trouverez que, malgré les contradictions apparentes qui semblent y foisonner, les proportions des anomalies s’accordent tout à fait.
Ainsi ils nous donnent pour les sinus frontaux 52 p. 100, pour l’asymétrie 13 p. 100, pour le front fuyant 28 p. 100. Voilà pour l’examen des crânes seulement.
Mais M. Manouvrier ignore aussi que, pour les vivants, nos études, bien loin d’être bornées à quelques monstres , s’appliquent déjà à 26,886 criminels comparés à 25,447 normaux.
Et il n’est pas exact qu’on n’ait pas étudié le type particulier de chaque espèce de criminels. Je ne lai fait, il est vrai, qu’en passant; mais Ferri le premier, puis Ottolenghi, Frigerioet surtout Marro, et en Russie M me Tarnowscky, l’ont
fait avec une abondance de détails, qui est vraiment merveilleuse.
11 était naturel que, dans les premiers travaux, on n’eût en vue que l’ensemble des lignes et qu’après seulement on ait étudié les sous-différences de chaque espèce, lien est ainsi dans toute création: on passe toujours du simple au composé, de l’homogène à l’hétérogène.
Ces oppositions proviennent, en grande partie, de ce que beaucoup des opposants ne connaissent pas les publications faites en langue étrangère. Ils s’en tiennent par exemple à mon Homme criminel , qui n'est que la première partie d’un ouvrage déjà arriéré, tandis que beaucoup d’autres travaux, et de bien plus savants, ont été publiés depuis, sur le même sujet.
M.le professeur Magnan, que j’admire comme un des plus grands aliénistes de l’Europe, comme le Charcot de l’alcoolisme, combat mon opinion que, dans l’enfance, il y ait une prédisposition naturelle au crime. Il commence pour cela par nous donner deux ou trois pages de M. Meynert sur les sensations de l’enfant nouveau-né. Vraiment ces citations sont inutiles ; car ce n’est pas dans les premiers jours de la vie que j’ai étudié l’enfant, pour montrer ses penchants criminels. Il est alors dans un état végétatif, qu’on pourrait, au plus, comparer à celui de zoophy tes ; et il va sans dire
qu’alors il n’a point d’analogies avec les criminels. Après s’être appesanti sur une comparaison qui, n’a rien à faire ici, M. Magnan glisse ensuite seulement deux mots sur l’autre période qui seule, aurait dû l’arrêter.
« L'enfant , dit-il, de la vie végétative passe à la vie instinctive. » Je le prierai de développer un peu les idées qu’il résume dans ces deux lignes, * et il trouvera la clef de l’énigme; il trouvera, avec Perez, chez l’enfant, la précocité de la colère qui l’amène jusqu’à battre les personnes, à briser tout, semblable au sauvage qui entre en fureur quand il tue le bison.
Il entendra Moreau dire que bien des enfants ne peuvent attendre un instant ce qu’ils vous ont demandé, sans entrer dans une colère extraordinaire: il en trouvera de jaloux au point de présenter un couteau à leurs parents, pour qu'ils tuent leurs rivaux; il trouvera les enfants menteurs sur lesquels Bourdin a écrit un ouvrage remarquable ; il trouvera, chez tous, une affection qui dure quelques moments et s’évanouit tout de suite; il trouvera, comme La Fontaine, que cet tige est sans pitié; il trouvera avec Broussais qu’ils se plaisent tous à blesser les animaux, à tourmenter les faibles ; il trouvera chez eux, tout comme chez les criminels, la paresse la plus complète qui n’exclut pas l’activité lorsqu’il s’agit de leur plaisir ou de leurs jeux, et la vanité qui les rend fiers de leurs bottines, de leurs chapeaux neufs, de leur moindre supériorité.
C’était là qu’il fallait queM. Magnan me trouvât
en défaut, ou qu’il trouvât en défaut, plutôt que moi, MM. Perez, Moreau, Bourdin, Broussais, el Spencer et Taine, qui ont dit tout cela bien avant moi. Et alors il n’aurait pas dit: que V impulsion cruelle , les sévices envers les animaux ne se rencontrent que dans les enfants complètement malades , déséquilibrés.
Naturellement, chez les enfants dégénérés, tarés par l’hérédité, ces penchants se manifestent pendant toute la vie et ils éclatent aux premières occasions, et bien avant la puberté; car les occasions de faire le mai ne manquent jamais, pas même à cet âge. Mon contradicteur conviendra bien que dans ces cas l’éducation n’y peut rien ; l’éducation leur donnera au plus un faux vernis (et c’est là la source de toutes nos illusions). Au contraire, chez les jeunes gens honnêtes, elle est très efficace, elle aide à leur métamorphose — à leur passage à l'état physiologique, à ce qu'on pourrait appeler leur puberté éthique — qui au contraire ne se manifesterait pas, si une mauvaise éducation les en empêchait. C’est le cas des grenouilles et des tritons qui n’accomplissent plus dans les milieux très froids leurs transformations dernières, et restent des poissons.
Mais peut-être M. Magnan l’admet-il lui-même, lorsqu’il dit qu’on ne doit pas appeler cela une prédisposition naturelle aux actes délictueux , mais bien une tare pathologique, une dégénérescence qui porte le trouble dans les fonctions cérébrales.
Seulement, je le prie de me permettre ici une juste remarque.
Si c’était un juriste de la vieille école métaphysique qui parlât ainsi, je comprendrais très bien ces distinctions subtiles, ces jeux de mots byzantins. Je ne les comprends pas chez un médecin aussi distingué que lui.
Il ne saisit pas que c’est justement dans cette lare qui rend durables, qui perpétue ces penchants embryonnaires vers le crime, que réside la nature tératologique et morbide du criminel-né, tandis que, lorsque cette tare pathologique, héréditaire, n’existe pas, les penchants criminels embryonnaires s’atrophient comme s’atrophient dans un corps bienfait les organes embryonnaires, le thymus, par exemple. M. Magnan, après avoir nié les criminels-nés, nous en présente lui-même une série de cas; je ne crois pas qu’il le fasse pour se trouver lui-même en défaut ; certainement, si c'est pour nous montrer que ce sont des héréditaires, des fils d’alcooliques, il ne fait que répéter ce que j’ai déjà affirmé dans mon édition italienne, et ce qu’ont dit avant moi, et mieux que moi, Saury, Knecht, Jacoby, Motet, et le premier de tous, notre maître à tous, Morel.
Et comme j’ai autant d’estime pour son talent que pour son caractère, je le prie de nous avouer si ces dégénérés sans tare physique n’ont pas été choisis par une vraie sélection au milieu de centaines d’autres (1) qui étaient tarés et qu’il ne nous a pas présentés. Moi, pourtant, je n’ai point opéré
(1) Al examen de ces dégénérés on a, d’accord avec l'illustre clinicien de Sainte-Anne, trouvé beaucoup de ces caractères, quoique en moins grand nombre que chez les criminels. On a
une pareille sélection, j’ai offert au public 400 criminels d’un album criminel germanique, sans aucun choix.
Il nous affirme encore que nos caractères ne suffisent pas pour les magistrats. Certainement, lorsque des médecins aussi clairvoyants que lui arrivent à nier les faits les plus évidents et à mettre en doute ceux même qu’ils avaient découverts, certainement on ne peut pas avoir la prétention d’entraîner la conviction de magistrats qui auront une raison de plus pour se méfier de nous. Mais alors la faute en est à nous seuls.
D’ailleurs, ce n’est pas pour les applications judiciaires que nous étudions ; les savants font de la science pour la science, et non pour des applications qui ne pourraient faire leur chemin tout de suite.
Car qui ne voit pas qu’une diagnose physique aura toujours une chance plus sûre de faire son chemin, d’être plus exacte que la psychologique, qui peut être atteinte de tous les côtés par la simulation ?
M. Magnan est, ainsi que beaucoup de savants, trop occupé de ses propres recherches pour admettre et connaître toutes celles des autres ; sans cela il aurait dû savoir que ce ne sont pas seulement les caractères physiognomiques (qui, bien des fois, peuvent manquer), mais les biologiques et les fonctionnels que nous apprécions.
trouvé l’appendice lémurien et l’asymétrie dans un voleur, les incisives latérales hypertrophiques et la mâchoire hypertrophiée dans une nymphomane dans tous l’obtusité du tact, etc.
Ces caractères-là ne font presque jamais défaut chez le vrai criminel : par exemple, la gaucherie, les anomalies des réflexes et de la sensibilité.
Peut-il affirmer que ces anomalies fonctionnels manquent aussi chez les dégénérés?
On nous reproche de ne pas nous occuper suffisamment de l’influence des milieux physiques et moraux. Relativement aux premiers, la critique n’est pas fondée ; peut-être même pourrait-on nous accuser du contraire, car nous avons publié un gros volume, Pensées et météores (1), qui ne traite que des influences physiques. Pour ce. qui regarde les milieux moraux, j’accepte le reproche ; mais ma justification est facile : c’est justement parce que nos adversaires s’occupent trop de ces questions, et parce que les anciens écrivains leur ont donné trop d’importance et les ont éclairées par tous les côtés, que nous ne croyons pas devoir nous en charger : on n’écrit pas des ouvrages pour démontrer que la lumière nous éclaire.
MM. Tarde etColajanni nient les rapports entre organes et fonctions, ce qui a 'priori ôterait toute importance à l’anthropologie criminelle.
« Le rapport entre l’organe et la fonction, écrit Lolajanni, est fort incertain. On ne saurait conclure avec certitude de l’existence de l’organe à celle de la fonction : il y a des organes sans fonctions actuelles » (p. 160). .Mais cette affirmation, lui répond très bien Sergi ( Revue internationale , 1^69, p. 513) est tout simplement une énormité!
(1) Milan, 1888
Que font ces organes sans fonctions clans l’organisme humain ? Seraient-ils par hasard des organes de réserve, devant se substituer à ceux que l’usage aurait détruits, comme les vêtements neufs remplacent de vieilles hardes? Et si, selon lui, la fonction engendre l’organe (p. 160), comment naîtrait l’organe privé de fonction ?
Et s’il est bien vrai que les organes se renforcent, et s’hypertrophient en fonctionnant, il n’est pas moins vrai (et c’est ce qu’oublient Tarde et Colajanni) que, pour qu’ils fonctionnent, il faut qu’ils soient prêts. Les mollets des danseuses (nous disait très spirituellement M. Brouardel) (1) grossissent sans doute en dansant, mais pour cela il faut avant tout... un mollet.
Mais là où Colajanni essaie de nous accabler sans espérance de relèvement, c’est quand il veut prouver que nous sommes en contradiction avec nous-même. Non seulement il est aisé de découvrir des contradictions chez le même écrivain, en prenant deux affirmations détachées d’un de scs livres, mais rien n’est plus facile, spécialement dans notre cas, que de trouver en défaut différents observateurs (1). Les groupes d’individus observés étant différents, les résultats ne peuvent être identiques ; et cela est connu de tous ceux qui s’occupent d’observations anthropologiques. Si je mesure cent crânes auvergnats, par exemple, je trouverai tel chiffre et telle quantité ; si j'en mesure cent autres, je trouverai dans plusieurs
(I) Actes du Congrès d'anthropologie criminelle , 1890.
éléments mesurés et calculés des chiffres et des quantités différents en grande partie du moins. Pourquoi n’en serait-il pas de même dans les observations sur la capacité du crâne, les poids du cerveau, le poids du corps, la stature, les signes de dégénérescence des criminels des différents pays, des différentes nations et aussi du même pays? Mais l’habileté de l’observateur consiste à trouver dans la diversité l’homogénéité, et il n’y a que l’observateur superficiel ou l’adversaire de bonne ou de mauvaise foi qui puisse trouver là l’incohérence et la contradiction (1).
Féré ( Dégénérescence et criminalité , 1888) aussi nie ma conclusion « que les germes de la folie morale et du crime se rencontrent d’une façon normale dans les premières années de l’homme, comme dans l’embryon se rencontrent constamment certaines formes qui, dans un adulte, sont des monstruosités ». Et cela parce que, selon lui, l’humanité n’a pas été constituée par des individus ayant les penchants antisociaux des enfants. Il ne songeait pas, en écrivant ces mots, aux sauvages. Mais peut-être qu’icinous ne nous comprenons pas. Lorsque Preyer démontre qu’on trouve dans le discours des enfants lalogorrée,la disphrasie, l’écolalie, la bradiphrasie, la paraphrasie, l’acatafasie des fous, des idiots, il ne veut pas dire que les fous et les idiots soient des enfants, et vice versa ; mais il nous signale le point de repère atavistique de ces anomalies ; il nous montre
(1) Sergi. L'Anthropologie criminelle et ses critiques. Revut internationale , 25 novembre 1889.
que ces phénomènes étranges, anormaux dans les fous, sont normaux à un certain âge de l’homme et il explique ainsi par l’embryologie la tératologie.
Il n’est pas juste, d’autre part, d’affirmer que ia dégénérescence du criminel exclue l’existence d’un type, car chaque dégénérescence (crétin, scrofuleux) a son type spécial.
M. Liszt (1), tout en adoptant comme nous allons le voir nos conclusions pratiques, écrit qu’il ne peut pas accepter nos théories ; il dit qu’il n’y croit pas, parce que bien des personnes les critiquent et les combattent. Mais c’est la destinée de tous ceux qui osent tracer de nouveaux sillons dans le monde scientifique, de choquer les sentiments du public, tandis que les éclectiques doucereux, qui, pareils aux éponges, absorbent tout et ne renient rien ou presque rien, laissent chacun satisfait de lui-même, ne trouvent personne qui les combatte, quittes à en être oubliés tout de suite.