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CHAPITRE III

GÉNÉRALITÉS. — PATHOLOGIE DE l’ HOMME

Les criminels d'occasion (1) ou criminaloïdcs m’ont montré (comme on dirait dans le langage bactériologique) atténués, mais pourtant bien visibles, encore, les caractères des criminels-nés.La sensibilité y est moins obtuse, les réflexes moins irréguliers, les anoihalies moins fréquentes, surtout dans le crâne ; mais ils ont, toutefois , quelques caractères anormaux, comme les cheveux plus noirs chez les voleurs domestiques, la gaucherie plus fréquente chez les escrocs ; chez tous on trouve une grande impulsivité, et, ce qu’on attendait le moins, une plus grande précocité. Ils présentent aussi plus de récidives.

Il suffirait de citer les filous et les coupeurs de bourse qui sont les plus jeunes, les plus récidivistes et pourtant les moins entachés de caractères dégénératifs et héréditaires , de tous les criminels.

Le délinquant-né, aussi bien que le délinquant

(1) Voir : L'uomo delinquente , IP vol., 3 e édit., 1889.

d'habitude, différerait, selon Ferri, du délinquant d’occasion , parce que le premier est poussé au crime par une force intérieure, acquise ou innée, d’où lui vient l’étrange plaisir qu’il goûte à mal faire ; tandis que le dernier , quand une force extérieure le pousse, n’est pas retenu dans l'honnêteté par une répugnance suffisante. Toutefois, selon moi, ce n’est que question de degrés. De même qu’au-dessus du crétin, il y a les demi-crétins, les crétineux, il y a le criminaloïde au-dessus du criminel-né ; c’est un homme qui ne se laisse entraîner au crime que dans les grandes occasions. Le malheur est que l’occasion est toujours le point de départ d’une habitude : et le défaut de répugnance conduit, par la répétition des mêmes actes, à y trouver une jouissance de plus en plus vive.

On se demande , en effet , pourquoi tous les hommes qui reçoivent une offense ne réagissent pas en tuant l’offenseur ?

Pourquoi tous ceux qui se savent trahis par leur femme ne la tuent pas ?

L’occasion ne fait pas le larron, elle le révèle, a dit très bien M. Garofalo (Criminologie, 2 e édition, 1890). L’occasion n’agit que par sa rencontre avec une disposition interne du sujet, disposition produite soit par l’hérédité, soit par l’éducation, soit plutôt par une combinaison des deux, mais, en tout cas, par une action directe ou indirecte du milieu social dans lequel les ancêtres de l’individu ont été baignés comme lui-même toute leur vie.

9i les progrès de l'anthropologie criminelle

Eyrawl me semble un des exemples des crimi naloïdes devenu avec le temps le criminel d'habi tude, le criminel professionnel.

La physionomie d’Eyraud ne correspond en rien à sa mauvaise renommée.

Ce n’est pas qu’il lui manque quelque caractère degénératil : l’oreille longue, G cm ,l, est écartée; la bosse iroillalc üauche P.st frfts rlp.vp-lnrmpp n vpp.

GÉNÉRALITÉS. PATHOLOGIE UE l’iIOMME CRIMINEL 95

une vraie asymétrie; autour des yeux, petits, circulent des rides anormales ; les lèvres et les mâchoires sont très développées, comme on les voit fréquemment parmi les débauchés. Mais tous ces caractères ne sont pas très accentués ni très nombreux; il leur manque cet ensemble qui forme, pour moi, le type criminel.

C'est là, en somme, une physionomie très fréquente parmi celles que l’on rencontre dans certains commerces interlopes!

La craniométrie ne donne pas des résultats plus intéressants. La capacité crânienne d’Eyraud doit être égale ou supérieure à la moyenne; son front est très développé, seulement on y observe une brachycéphalie exagérée, que l’on remarque souvent chez les meurtriers.

11 a enfin un autre caractère qui est bien plus commun chez les criminels que chez les hommes normaux. C’est la prédominance de la grande envergure (longueur des deux bras) sur la taille ; il a l m ,G6 de hauteur sur une envergure de l m ,72 au lieu de 1 m , 6 6 .

De ses fonctions organiques, deux seules me sont connues : l’activité de ses sens, qui est précoce et énorme, comme on l’observe bien souvent chez les meurtriers ; et son écriture, qui correspond, dans son énergique grossièreté — le développement des t et des r, le trait vertical aigu de la signature, l’allongement des lettres — à l’écriture des criminels; elle est tout à fait semblable à la signature des brigands, des meurtriers, dont j’ai donné le fac-similé dans mon Atlas de l'Homme

Criminel (PL XX1I-XXIII) et à celle du criminel par suggestion hypnotique (PL XXX).

Hormis l'envergure, l’écriture et quelques caractères physionomiques, Eyraud ne semble pas un

Fig. 5. — Fac-similé de l’écriture d’Fyraud.

criminel-né. Il en est de même en ce qui concerne son côté psychologique.

L’amour du mal pour le mal, qui est le vrai caractère du criminel-né, surtout dans les crimes de sang, ne put s’observer en lui, à l’époque de son enfance et de sa jeunesse. Il n’a été jusque-là

que déserteur et escroc. L’enquête a établi que c’ctait un homme jovial, aimant à rire, mais en même temps brusque, violent, se mettant facilement en colère, s’emportant parfois sans motif sérieux jusqu’à la fureur, aimant les femmes à l’excès, et capable de tout pour satisfaire cette passion. La femme, toujours la femme, telle a été l’unique préoccupation de l’accusé. Après le crime, en Amérique, on le rencontre dans toutes les maisons suspectes.

Depuis son arrestation, Eyraud parle sans cesse de scs anciennes amours. Cela devient chez lui une idée fixe, une obsession de toutes les heures, de tous les instants. Cette folie se traduit, dans sa cellule, par des actes que les gardiens ont de la peine à empêcher.

C’est pour une femme qu’il devient déserteur, c’est pour les femmes qu’il dépense l’argent qu’il avait mis dans le commerce des cuirs et dans la distillerie. C’est pour l’une d’elles, enfin, que, harcelé, traqué, à bout de ressources pécuniaires il devient assassin.

11 s’est épris très vite de sa complice, Gabricllc Bompard, justement parce que cette dernière, en créature pervertie jusqu’à la moelle, avait pour lui cette affinité élective qu’on observe si souvent chez les criminels. C’est pour elle et à cause d’cl-lc qu’il a accompli son crime, qu’il a été découvert et arrêté.

L’instruction ne nous a-t-elle pas révélé que, lors de sa fuite en Amérique, Eyraud avait tenté de tuer une femme qui ne voulait pas abandonner le domicile conjugal ?

loiibroso. — Anl/tr. crim.

Ce qui rapproche Eyraud du criminel-né, c’est sa légèreté.

11 passe avec une extraordinaire rapidité d’une idée gaie à une idée triste; meme incohérence dans sa conversation. En lui donnant un bon cigare, on calme immédiatement son chagrin.

Son intelligence est très développée : il parle l’italien, l’anglais, le portugais; il réussit d’abord dans toutes ses entreprises ; mais jamais il ne peut se fixer dans aucune. Commerçant, il ne fait que gaspiller ses ressources. Meme dans l’accomplissement du crime, quoique la préméditation soit manifeste, la légèreté reparaît.

Pour qui a suivi toutes les circonstances de l’assassinat et de sa préparation, on remarque une grande incohérence qui a frappé les magistrats instructeurs.

Eyraud a commis des imprudences inexplicables, naïves; à Lyon étant seul en voiture avec Gabrielle Bompard, et portant le cadavre de Gouffé, il errait comme un fou; il a jeté le corps dans un endroit où passent des quantités de gens. Un concours de circonstances a fait croire que l’assassin était un criminel très habile. 11 n’en est rien.

Bu criminel-né il a l’insensibilité morale, cette indifférence pour la vie des hommes, cette froide cruauté dans le crime que, certainement, il rêvait de renouveler en Amérique contre M. Garanger.

En somme, on peut dire qu’il y a là un escroc, et surtout un débauché, un criminaloïde devenu

criminel d'habitude, entraîne qu'il fut par la préoccupation constante de la tennnc. Sans Gabrielle

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F'iJ. 9. — Gabriellu EonijiarJ.

Bompard, je suis absolument persuadé que Miche) Eyraud n aurait été qu’un simple escroc.

On voit par laque les caractères physionomiques de l’accusé sont parallèles à ses côtés psychologiques.

L’absence de toute hérédité morbide chez Eyraud me confirme dans mon opinion, qui ne peut, toutefois, avoir une base de certitude absolue, attendu que le côté des examens fonctionnels chez l’accusé a fait défaut.

Au contraire Gabriellc Bompard présente selon les photographies que j’ai sous les yeux et selon la magnifique expertise deBrouardel, de Ballet et de Motet (1), tous les caractères des criminels-nés, quoique dans la femme ils soient aussi exceptionnels.

La taille est de l m ,46; le développement des hanches et des seins est rudimentaire; — l’indice céphalique est 81. Elle a les cheveux touffus, des rides anormales, précoces, une pâleur livide du visage, le lobule de Loreille trop développé, le nez court et retroussé, la mâchoire très volumineuse pour une femme; elle a surtout l’asymétrie du visage, et reurignatisme mongolien. Ajoutez-y l’hyperestésie hystérique au brygma, aux points ovariques, l’anesthésie du bras gauche, l’oblusité visuelle, olfactive, auditive à gauche, le rétrécissement du champ visuel : la haine pour le père, 1 indifférence, l’apathie cynique qui lui fait dire: « La fameuse malle : je ne savais pas qu on y mettrait un huissier . » Il y en a plus qu’il ne faut pour lui trouver le type criminel. Tout le prestige de sa beauté, d’ailleurs trop vantée, vient de la mauvaise auréole que lui donne le vice précoce.

Elle a été d une précocité (menstruation à 8 ans)

(1) Archives d’ Anthropologie criminelle, 1891, Lyon.

et d’une ardeur dans la débauche très grandes. Or ce caractère, se rattache très facilement au goût sanguinaire, meurtrier.

Elle a dû se prêter de bonne grâce à l’idée d’un meurtre.

N’est-ce pas elle qui a confectionné le sac fatal bien des jours avant le crime? N’est-ce pas elle qui a attiré la victime et n’a-t-ellc pas aidé matériellement à la perpétration du meurtre ? Après le crime, elle a dormi froidement dans la même chambre, à côté du cadavre de la victime (ce que j’ai observé souvent chez bien des criminels-nés, dans mon Homme criminel).

Je ne crois pas qu'elle ait agi par suggestion hypnotique ; la personnalité criminelle n’est acceptée, en tout cas, que par des gens prédisposés au crime. Une de mes malades, hystérique, d’une moralité plus que douteuse, obéissait très vivement quand on lui suggérait d‘être un filou, un souteneur, mais elle se révoltait quand on lui ordonnait d’être un savant ou un moraliste (1).

Le brusque changement survenu dans la conduite de Gabrielle Bompard est aisément explicable. De complice elle est devenue accusatrice. Pourquoi ? C’est d’abord un trait, une habitude que l’on remarque chez les criminels associés, de s’accuser d’abord, puis d’essayer d’atténuer leur crime en prétendant qu’ils ont subi la domination des complices.

Et puis, cette malheureuse, en vraie femme

(1) Sludi sull’ ipnotismo , 1889, 2® édition.

qu’elle est, doublée des habitudes des criminels, ne peut pas étouffer en elle-même la vanité du crime ; elle a besoin d’en parler, de s’en épancher auprès d’un tiers, tout en jouant la comédie do la femme vertueuse.

Pour compléter son rôle, dans cette comédie, elle pousse ce tiers à aller dénoncer son complice; ne comprenant pas tout d’abord, grâce à l’imprévoyance qu’ont tous les criminels-nés, le péril auquel elle s’expose. A cela s’ajoute la conviction complète que les natures de ce genre acquièrent de leurs propres mensonges.

La source de tous ces penchants remonte, du reste, à l’hérédité. Dans la ligne paternelle elle a un oncle avec des bizarreries de caractère; dans la ligne maternelle, elle avait aussi un oncle atteint d'aliénation mentale au moment de son décès*

La mère de l’inculpée est morte, il y a treize ans, à l’âge de trente-cinq ans, à la suite d’une maladie aiguë du poumon; c’était une femme d’une santé assez délicate, un peu apathique.

Gabrielle Bompard, au dire de son père, aurait eu des convulsions dans l’enfance (Brouardel), ce qui donne le soupçon d’une ancienne méningite infantile. Tout enfant, elle était d’un caractère difficile. On dit d’elle « qu’elle était vicieuse, menteuse, ne pensant qu’aux hommes, et à la toilette » (Brouardel). *

Elle dit à son père : Je préférerais de beaucoup aller au bagne plutôt que de repriser une chemise , ce qui s’accorde avec la paresse et l’horreur du travail du criminel-né. — Elle ne voulait pas se

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marier, car, disait-elle encore à son père, un homme seul ne lui aurait pas suffi . Elle distinguait, disait celui-ci, le bien du mal ; mais elle ne pouvait maîtriser ses impulsions mauvaises.

À douze ans, son père ne put la garder chez lui ; il la plaça dans un couvent à Nancy, et après à Ypres, à Fourmies. Elle y resta un an. Mais la supérieure invita son père à la reprendre « à cause de sa mauvaise conduite, et des propos qu’elle tenait contre les nonnes, les confesseurs, etc. » . On l'a dit alors aussi dépravée qu’une femme vicieuse à 40 ans.

Sortie du couvent de Fourmies, elle fut placée à Lille (1883), chez une institutrice qui ne la garda pas. De là elle passa dans l’institution tenue par des sœurs, à Marf.

Il fallut encore la retirer (deuxième semestre 1883) ; et personne ne voulant plus d’elle, son père dut la conduire au couvent du Bon Pasteur d’Arras. — Voilà la vraie criminelle-née.

Le criminel latent (1), honnête par accident, ou en apparence, est le contre-pied du criminel d’occasion. Les politiciens y sont très nombreux. Assez souvent c'est la politique, la lutte sociale, comme parfois la religion, qui sert de soupape de ■ s sûreté et encore plus de verni aux tendances crifr^nelles, grâce au misonéisme moindre qui rend le criminel plus disposé que l’honnête homme à accueillir les nouveautés (p. 133). On s’explique

(l)Lombroso Uomo delinquente, II e vol., 1889. Je copie dans ce résumé, la belle revue critique de Tarde. {R. Philosophique, 1889, n° 11.)

lUi LES PROGRÈS DE l’ ANTHROPOLOGIE CRIMINELLE

ainsi pourquoi des hommes qui présentent « le type criminel très caractérisé et des anomalies névropathiques très marquées » , non seulement n’ont commis aucun délit de droit commun, « mais encore sont dévoués avec une abnégation extraordinaire aux fonctions politiques ».

On s’explique aussi bien en vertu de quelle affinité profonde les détenus politiques se sentent souvent attirés dans les prisons, comme l’a observé l’un deux, vers les détenus ordinaires. Du reste il leur arrive souvent de franchir le Rubicon du délit vulgaire. Dans l’histoire des révolutions françaises, des troubles irlandais, des anciennes émeutes de Florence, bien nombreux sont les hommes d’Etat qui ont été voleurs, assassins ; et longue en est la liste (Tarde).

Dans l’état de vraie oligarchie avocatesque où se trouvent les sociétés européennes , la dénonciation de leurs méfaits tournerait au détriment de l’accusateur. Moi- même, je pourrais citer quelques complices ou chefs notoirement connus de certaines camorres , et notamment un collègue qui m'a volé, enfant, jeune homme, homme mûr, et qui a tous les caractères du criminel-né, tout en restant très honoré.

Mattoïdes. — Non seulement il y a des folies spécialement adaptées à chaque espèce de délit, mais encore parmi les folies d’autre nature, il n’y en a pas une qui ne paie son tribut criminel plus ou moins considérable. Au nombre de celles-ci, le mattoïdisme mérite une place à part. Combi-

naison d’imbécillité et de mégalomanie, il consiste en une bouffissure extravagante d’orgueil et d’ambition, dans une tête faible. Le mattoïde est le produit d’une civilisation hâtive et factice. 11 change souvent de métier, comme, d’ailleurs, la plupart des délinquants. Il est processi. , polémiste enragé, tourmenté d'idées fixes enrichies de développements contradictoires. 11 a presque toujours la physionomie et le crâne normaux ; il prédomine constamment chez les hommes ; je ne trouve dans toute l'Europe qu’un seul exemple féminin, M Uo Louise Michel ; il apparaît surtout dans les grandes villes, douloureusement fatiguées par la civilisation. Il conserve souvent les affections de famille, et même un amour de l’humanité en général, qui va jusqu a l’altruisme exagéré, quoiqu’il entre dans leur altruisme une forte dose de vanité.

Les mattoïdes ont la conviction exagérée de leur mérite personnel, ae leur propre importance, avec ce trait spécial que cette opinion apparaît plus dans leurs écrits que dans les actes de leur vie et dans leur langage, si bien qu’ils ne témoignent point d’irritation à l’égard de la contradiction et des tristesses de la vie pratique.

Dans leurs écrits , on trouve la recherche de l’absurde, la contradiction continuelle, la prolixité , et une tendance qui l’emporte sur toutes les autres, la vanité.

Dans tous on constate plutôt le manque que l’exubérance d’inspiration. Démoralisés par hypertrophie du moi, il£ partagent avec le génie l’apti-

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tarie à s'affranchir de la tradition et de la coutume, du misonéisme populaire. Aussi peuvent-ils jouer un certain rôle politique.

Beaucoup de régicides et de présidenlicides ont été matloïdes; beaucoup de chefs de parti pareillement. Eux aussi ont puisé bien souvent leur délictuosité à la grande source épileptique. Guiteau, par exemple, en tuant le président Garfield, semble avoir cédé à une crise épileptoïde dont ce meurtre a été le dénouement. — Mais n’oublions pas qu’il y a aussi de bons maltoïdes, par exemple Don Guichotte.

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