CHAPITRE II
Résistance a la douleur. — La plus grande anomalie des criminels-nés, qu’on ne rencontre pas aussi exagérée même chez les sauvages, c’est la résistance à la douleur, l’analgésie. C’est ce que j’ai pu démontrer avec mon algomètre électrique, et dont on avait déjà de bien nombreux témoignages avant moi.
Les médecins des prisons savent comment les opérations les plus douloureuses (application du fer rouge, par exemple) sont souvent peu sensibles aux criminels.
Un voleur se laissa amputer la jambe sans pousser un seul cri, et s’amusa ensuite à jouer avec le tronçon. Un assassin renvoyé du bagne de l’île de S... à l’expiration de sa peine, priait le directeur de le garder encore; voyant sa prière repoussée, il se déchira les entrailles avec le manche d’une grande cuillère, puis remonta tranquillement l’escalier et entra dans son lit ou il expira, peu d’instants après, sans avoir fait entendre un seul gémissement.
L assassin Descourbes, pour ne pas aller à
Cayenne, se fit aux jambes des plaies artificielles et, celles-ci guéries, se passa, au moyen d’une aiguille, un cheveu à travers la rotule; il en mourut. Mandrin, avant qu’on lui tranchât la tctc, fut tenaillé en huit endroits différents, aux jambes et aux bras, et ne poussa pas un soupir. Pour faire disparaître un signalement dénonciateur, B...
se fit sauter trois dents avec de la poudre; R
s’enleva la peau du visage avec des fragments de verre (Vidocq).
J’ai vu deux meurtriers qui s’étaient mutuellement dénoncés, et qui se haïssaient depuis longtemps, s’élancer l’un sur l’autre, à l’heure de la promenade, et s’étreindre pendant quelques minutes l’un mordant la lèvre, l’autre arrachant les cheveux de son adversaire; tous les deux se plaignaient ensuite, non des blessures reçues et qui furent suivies de graves accidents, mais de ce qu’on les empêchait de compléter leur vengeance.
Cette analgésie nous expliqué les moyens atroces choisis si souvent pour les suicides, dans les prisons, et aussi le penchant au suicide, même chez ceux qui n’ont plus à subir que quelques jours de prison, ainsi qu’on l’a souvent constaté à Mazas. Elle nous explique bien quelques phénomènes étranges du monde criminel, celui surtout que les anciens poètes auraient appelé l'invulnérabilité et que, avec un mot plus modeste et plus médical, je nommerai la disvulnérabilité des criminels.
Le professeur Benedikt a vu dans une prison un brigand de la fameuse troupe de Rozza Sandor
lombroso. — Anthr. crim, b
7i LES progrès de i/antiiropologie criminelle
vrai géant par la taille et athlète par la vigueur, qui, ayant pris part à une révolte de prisonniers, fut battu par des gardiens de telle façon qu’il eut plusieurs vertèbres fracturées. Toutes ses blessures guérirent, mais le géant d’auparavant devint une sorte de nain ; toutefois il continua à travailler dans la forge de la prison et à se servir du lourd marteau comme dans les jours de sa plus grande vigueur.
Pour ma part, j’en ai vu de plus étranges encore: un voleur eut, dans une escalade, le frontal droit fendu latéralement par un coup de hache; en quinze jours il était guéri sans aucune réaction.
Le crâne dumémebrigand delatroupe Rozza Sandor, dont parle M. Denedikt, a été envoyé à l’Exposition d’anthropologie de Piome par le célèbre professcurLenhossekdcPesth. Ce crâne avait une énorme dépression de l’os pariétal gauche, effet d’une blessure d’arme à feu, qui ne l’avait pas empêché, m’écrivait M. Bosany, de tenir tête, plusieurs jours de suite, aux troupes autrichiennes et russes.
Dans la prison dont je suis le médecin, un meurtrier, qui travaillait comme maçon, grondé pour une faute légère, se jeta du troisième étage d une hauteur de 9 mètres, sur le pavé de la cour. — Tous le croyaient mort: on était allé chercher le médecin et même le prêtre, quand tout à coup on le vit se relever en souriant et demander à continuer son ouvrage.
Les individus qui possèdent cette disvulnérabi liiô se considèrent comme des privilégiés, et ils
méprisent les délicats et les sensibles. C’est un plaisir, pour ces gens durs, de tourmenter incessamment les autres qu’ils regardent comme des créatures inférieures.
Voilà une double source de cruauté des criminels, comme le note très bien Benedikt : « Si nous voyons souffrir autrui, nous ressentons nous-
memes, à l’aide de notre mémoire, cle pareilles sensations; nous ressentons, pour ainsi dire, une copie de ces souffrances. De là naît la compassion que nous comptons parmi les vertus. Plus nous sommes sensibles, plus nous sommes disposés à la compassion. Lorsqu’il y a une diminution congénitale de sensibilité pour les douleurs et les sentiments désagréables, alors l’aptitude à la compassion fait presque défaut. »
Sécrétions. — M. Ottolenghi (1) a fait dans mon laboratoire plusieurs observations sur l’élimination de l’urée, des chlorures et des phosphates chez 15 criminels-nôs, et chez 3 criminels d’occasion assujettis aux memes conditions alimenla'res.
Voici les moyennes des résultats :
Urée p. 1,000 gr. du j poids du corps, i
Phosphates id. j
Chlorures id. f
Criminels nés 0,39
— d’occasion. . 0,53
Criminels nés 0,024
— d’occasion. . 0,0195
Criminels nés. .... 0,28
— d’occasion . . 0,29
(l )Giornal del Academia med . di Torino , 1888. Arc/iivio di Psichiatria, 1888, X.
Il y a donc chez les criminels-nés une diminution dans h élimination des urces et une augmentation des phosphates, tandis que l’élimination des chlorures ne varie pas.
Il a obtenu les mômes résultats dans des cas d’épilepsie psychique, tandis que les criminels d’occasion n’offrent aucune anomalie.
M. Rivano, au contraire (1), trouve chez les épileptiques une plus grande quantité d’urée et moins de phosphates aux jours de paroxysmes, et en outre, dans 33 p. 100, de l’albumine,
29 — de l’acétone,
87 — des peptones, toujours dans les jours d’accès.
Odorat. — M. Ottolenghi a étudié aussi l’odorat chez les criminels.
Il a composé dans ce but un osmomètre contenant douze solutions aqueuses d’essence de girofle qui variaient de 4 p. oOOOO à 4 p. 400.
11 a fait ses observations en plusieurs séries, une seule par jour, dans des conditions de ventilation à peu près identiques, et en renouvelant les solutions pour chaque observation, afin d’éviter les erreurs d’évaporation.
11 cherchait d’abord le degré le plus faible auquel commençait. la perception de l’odorat.
D’autres fois, il procédait d’une manière différente : il déplaçait les diverses bouteilles, et invitait ensuite le sujet à les replacer dans l'ordre de leur intensité d’odeur.
(1) -drcftwo di tdmatnu, Tvrioo,
Il a distingué les erreurs de disposition qui s’étaient produites, en erreurs graves et légères, selon que, dans l'ordre des solutions, il y avait la distance de plusieurs ou d’un seul degré. 11 a examiné 80 criminels (50 hommes, 30 femmes), et 50 personnes normales (30 hommes, choisis la plupart parmi les gardes de prisons, et 20 femmes honnêtes).
Voici ces résultats :
Tandis que dans les hommes normaux l’odorat moyen variait entre le troisième et le quatrième degré de l'osmomètre, chez les criminels il variait du cinquième au sixième degré ; 44 individus en manquaient tout à fait.
Tandis que les hommes honnêtes faisaient en moyenne trois fautes de disposition, les criminels en firent cinq, dont trois graves.
Les femmes normales touchèrent au quatrième degré de l’osmomètre, les femmes criminelles au sixième degré; chez deux l’odorat manquait totalement.
Tandis que les premières firent en moyenne environ quatre fautes, les criminelles en firent cinq.
Des huit cas d’anosmie constatés chez les criminels, deux étaient en relation avec des altérations nasales; pour les autres, c’était une espèce de cécité olfactive; ils ressentaient les excitations odoriférantes sans pouvoir les spécifier, et moins encore les classifier.
Pour vérifier ce qu’il y avait de vrai dans l’as-
78 LES PROGRÈS DE l’AINTIIROTOLOGIE CRIMINELLE
section (d), que les criminels contre les mœurs avaient l’odorat très développé, il l'examina chez 30 auteurs de viol et chez 40 prostituées. 11 trouva dans 33 p. 100 des premiers la cécité de l’odorat, dans les autres une moyenne correspondant au cinquième degré de l’osmomètre.
Faisant ensuite disposer les diverses solutions selon le degré de leur force, il remarqua trois erreurs graves.
Chez 19 p. 100 de filles soumises, il a trouvé la cécité de l’odorat; et pour les autres, une acuité moyenne correspondant au cinquième degré de l’osmomètre.
Comparant ces résultats avec ceux déjà obtenus pour les normaux et pour les criminels, l’odorat apparaît beaucoup moins développé dans cette dernière catégorie (2).
Goût. — M. Ottolenghi a examiné aussi le goût de 100 criminels (60 criminels-nés, 20 criminels d’occasion et 20 femmes criminelles), il les a comparés avec 20 hommes de la classe inférieure, 20 professeurs et étudiants, 20 femmes honnêtes et 40 tilles de joie; ses expériences ont été faites avec onze solutions de strychnine (graduées 1/80000 à 1/30000), de saccharine (depuis 1/100000 jusqu’à 1/10000) et dix de chlorure de sodium (de 1/500 à 3/100). Les criminels montrèrent toujours une obtusité remarquable. (Voir ûg. 3.)
(1) Krafft-Ebing. Psychojmlia sexualis, 1889, 4 e étl. Wien.
(2) Archivio di Psichiairia, 1889.
La moindre acuité gustative a été rencontrée chez 38 p. 100 de criminels-nés. 30 p. 100 de criminels d’occasion, chez 20 p. 100 de femmes cri-
G ramie
acu ifé du goût.
Moindre acuité du goût.
Fig. 3. — A, 60 délinquants-nés. — B, 20 délinquants d’occasion. — G, 20 ouvriers. — D,50 étudiants. — E, 20 femmes criminelles. — F, 20 femmes normales. — A', 60 délinquantsnés. — B', 20 délinquants d’occasion. — G', 20 ouvriers. — D', 50 étudiants. — F/, 20 femmes criminelles. — F', 20 femmes normales.
minelles; tandis qu’on a trouvé 14 p. 100 parmi les professeurs et les étudiants, 23 p. 100 parmi les hommes des classes inférieures, 30 p. 100 pour les filles de joie et enfin 10 p. 100 chez les femmes honnêtes.
80 LES rROGRÈS DE LANTIIROPOLOGIE CRIMINELLE
Marche. — Une étude que j’ai faite avec Peracchia(l),sur la marche, suivant la méthode de Gilles de la Tourette, nous montre que, à l’inverse des gens normaux, le pas gauche des criminels est, généralement, plus long que le droit; en outre, ils s’écartent de la ligne d’axe plus à droite qu’à gauche; leur pied gauche, en se posant à terre, forme avec cette ligne un angle de déviation plus prononcé que l’angle formé par leur pied droit ; tous ces caractères se rencontrent très souvent chez les épileptiques.
Écriture. — Les caractères que j’avais découverts dans les écritures des criminels, surtout des meurtriers, me furent confirmés par les expériences hypnotiques. Un jeune étudiant suggestionné qu’il était un brigand, nous donna une écriture dure, grossière avec les t énormes, tandis que son écriture ordinaire était très polie, fine et presque féminine. Le même étudiant, suggestionné peu de temps après de se croire une petite fille, a conservé dans l’écriture enfantine quelque peu de l'énergie du brigand. (Voir mon Atlas de l'H. criminel , pi. XXII et XXX.)
Gestes. — C’est un usage ancien parmi les criminels de se communiquer leurs pensées par gestes.
Avé-Lallemant décrivit une série de gestes des voleurs allemands, un véritable langage exécuté avec les seuls doigts, comme chez les muets.
Vidocq dit que les floueurs, quand ils guettent
(1) Archivio di Psichiatria , 1888.
leur victime, se font le signal de la Saint-Jean , qui consiste à porter la main à leur cravate, ou même à ôter leur chapeau.
Mais c’est surtout Pitré qui a publié des renseignements très importants.
Dans ses U si e costnmi délia Sicilia , il vient de décrire 48 gestes particuliers aux délinquants.
Cet abus des gestes s’explique par la mobilité exagérée qu’ont les criminels-nés, tout à fait comme les enfants.
Tatouage. — J’avais cru qu’il n’y aurait à ce propos plus rien à dire après les belles études de MM. Lacassagne, Marro, et après les miennes (1).
Cependant les recherches faites par MM. Severi, Lucchini et Boselli sur 4,000 nouveaux criminels, ont donné des résultats d’une haute importance et tout d’abord une proportion octuple de celle des aliénés de la même région (Florence et Lucques). Cette diffusion énorme va jusqu’à 40 p. 100 chez les militaires criminels, à 33 p. 100 chez les mineurs ; les femmes ne donneraient que 1,6 p. 100, mais la proportion s’élèverait à 2 p. 100 si l’on voulait y comprendre certains tatouages-mouches ressemblant aux grains de beauté, qui sont en usage jusque dans la haute prostitution.
Ce qui frappe le plus dans ces recherches, après la fréquence, c’est le caractère spécifique desdits tatouages : l’obscénité, la vantardise
(1) Voir Nouvelle Revue , 1888, et Uomo deliquente , 4 e éd. 1889.
du crime, et le contraste étrange des passions mauvaises et des sentiments les plus délicats.
M. C... âgé de vingt-sept ans, condamné cinquante fois au moins pour révolte, coups et blessures d’hommes et de chevaux, a pour ainsi dire l’histoire de ses crimes écrite sur sa peau, et à ce propos, notons que tout récemment l’infâme de Rosny, qui s’est suicidée à Lyon, avait le corps couvert de tatouages représentant des figures érotiques; on y lisait la liste de ses amants et les dates auxquelles elle les avait quittés (1).
F. S..., charretier, âgé de vingt-six ans, récidiviste, porte sur sa poitrine un cœur percé par un poignard (signe de vengeance), sur la main droite une chanteuse de café-concert dont il s’était épris. A côté de ces tatouages et d’autres que les convenances nous empêchent de citer, on voit avec surprise le dessein d’un tombeau avec l’épithaplie : A mon père chéri . Contradictions étranges de l’esprit humain !
Un nommé B..., déserteur, a sur la poitrine un saint Georges et la croix de la Légion d’honneur, et sur le bras droit une femme très peu habillée qui boit, avec l’inscription : Mouillons un peu I intérieur,
Q. A..., journalier, condamné plusieurs fois pour vol, expulsé de France et de Suisse, a sur la poitrine deux gendarmes suisses avec les mots :
(\) Voir Atlas de l'Homme criminel. 1888, Alcan, pl. XXXH,
VVVIV ; 7 ' 1 9
Vive la République ! Sur le bras droit un cœur percé et à côté un poisson, un maquereau , pour signifier qu’il veut poignarder un souteneur, son rival.
Nous avons vu sur le bras gauche d’un autre voleur, un pot de citronnier avec les initiales V. G. ( vengeance ) ; ce qui, dans l’étrange langage des criminels, veut dire : trahison et après, vengeance. Il ne nous cachait pas que sa pensée continuelle était de se venger de la femme qui l’avait aimé et depuis abandonné : son désir est de lui couper le nez; il refusa même l’offre que lui fit son frère de se charger de l’opération, pour le plaisir de l’exécuter personnellement une fois en liberté.
On voit donc, par ces quelques exemples, qu’il y a parmi les criminels une espèce d’écriture hiéroglyphique, mais qui n’est pas réglée, ni fixée; elle dérive des événements journaliers et de l’argot, comme cela devait être chez les hommes primitifs.
Très souvent, en effet, la clef y signifie le silence du secret entre les voleurs, et la tête de mort la vengeance. Parfois on remplace les figures par des points : ainsi un repris de justice s’est marqué avec 17 points, ce qui veut dire, selon lui, qu’il se propose d’outrager dix-sept fois son ennemi lorsqu’il lui tombera sous la main.
Les tatoués criminels de Naples ont l'habitude de faire de longues inscriptions; mais les mots sont remplacés par des initiales. Beaucoup de . camorristes de Naples portent un tatouage qui
leprésente une grille derrière laquelle se trouve un prisonnier, et au-dessous les initiales Q. F. Q. P. M., c’est-à-dire Quando finiranno queste pene ? Mai ! (Quand finiront ces peines? Jamais!)
D’autres portent l’épigraphe G. G. P. V., etc..., c'est-à-dire : Coinçage , galériens , pour voler et piller nous devons tout mettre à sang et à feu.
On voit donc déjà ici que certains tatouages sont employés par des associations criminelles et qu’ils sont un signal de ralliement.
En Bavière et dans le sud de l’Allemagne, les voleurs à la tire, qui sont réunis en véritables associations, se reconnaissent entre eux par le tatouage épigraphique T. und L ., c’est-à-dire Thaï und Land, mots qu’ils doivent échanger à demi-voix quand ils se rencontrent, sans cela ils se dénoncent eux-mêmes à la police.
Le voleur R..., qui porte sur le bras droit un dessin représentant deux mains entre-croisées et le mot Union entouré d’une guirlande de fleurs, nous dit que ce tatouage est adopté par beaucoup de malfaiteurs et associés du midi de la France (Draguignan).
D’après des révélations qui nous ont été faites par des camorristes émérites, cinq points sur la main droite, un lézard ou un serpent, signalent le premier grade dans cette dangereuse association.
Je passe sous silence, et pour cause, la diffusion des tatouages sur toutes -les autres parties du corps.
Dans la Revis ta de antropologia criminal ,
nouvelle publication qui vient de paraître à Madrid, M. Sallilas a publié une excellente étude sur le tatouage des criminels espagnols. Selon lui, cet usage est fréquent parmi les meurtriers ; la prédominance du caractère religieux s’y observe, mais toujours avec ce cachet de cynisme obscène qu’on remarque chez tous les autres.
J’ai eu l’occasion, récemment, de vérifier jusqu’à quel point est atavistique l’impulsion qui conduit les criminels à s’infliger cette étrange opération.
Un voleur des plus incorrigibles, qui a six frères tatoués comme lui, me priait, quoiqu'il fût à demi couvert des tatouages les plus cyniques, de lui chercher un tatoueur de profession pour achever ce qu’on pouvait bien appeler la tapisserie de sa peau. « Lorsque le tatouage est bien drôle et répandu sur tout le corps, me disait-il, c’est, pour nous autres voleurs, comme l’habit noir de société avec des décorations; plus nous sommes tatoués et plus nous nous estimons ; plus un individu est tatoué, plus il a d’autorité sur ses compagnons. Au contraire, celui qui n’est pas bien tatoué ne jouit d’aucune influence, n’est pas tenu pour bon gredin, n’a pas l’estime de la compagnie.
Un autre aussi me disait : « Bien souvent, quand nous allons chez les filles, en nous voyant ainsi couverts de tatouages, elles nous comblent de cadeaux et nous donnent de l’argent au lieu d’en exiger. »
Sauvages. — Pour comprendre combien cet
usage est atavistique il faut le suivre chez les sauvages.
Dans toute la Mélanôsic, rapporte Letourneau, la couleur rouge étant en grand honneur, c’est celle que l’on préfère d’habitude pour se farder ou se peindre. Le pauvre Tasmanien s’enduit le corps avec de la graisse de veau marin, de kangourou, à laquelle il incorpore de l’ocre rouge. Avant d’aller à la danse ou en visite, les dandys australiens se tracent ou se font tracer sur la poitrine et les jambes des lignes rouges et blanches qui se croisent. Ainsi parés, ils s’admirent et se pavanent avec une vanité bien réjouissante. Les Fuégiens se peignent, sur le corps et surtout sur la figure, des dessins blancs, noirs et rouges. Sur les rives de l’Orénoque, on dit d’un homme, pour indiquer son extrême misère, « qu’il n’a pas le moyen de peindre la moitié de son corps » ; hommes et femmes éprouvent un sentiment de honte quand il leur faut se laisser voir sans les peintures, qui sont dans ces pays la suprême parure.
En Afrique, les beautés hottentotes se frottent le corps de graisse et se saupoudrent ensuite avec de la pousière d’ocre rouge. Plus au nord, dans l’Afrique centrale le long du Niger, dans le Soudan, le goût du rouge, si répandu par toute la terre, fait place à l’amour de la couleur bleue. Près du lac Tchad, deux voyageurs virent un Sultan dont la barbe était teinte en un magnifique bleu d’azur.
Puis, ailleurs, toute la palette y passe. Les femmes de Sackatou teignent avec de l’indigo les
nattes de leur chevelure ; eu meme temps elles rougissent leurs dents, leurs mains, leurs pieds, leurs ongles. Les femmes du NylTé teignent leurs chevelures et leurs sourcils à l’indigo ; leurs cils sont noircis au khôl ; leurs lèvres sont teintes en jaune ; le henné rougit leurs dents, leurs mains et leurs pieds.
En Birmanie, les femmes se saupoudrent la face d’une fine poudre de bois de santal odoriférant et se teignent en rouge les ongles des pieds et des mains.
Les élégantes de Bagdad se teignaient, dans le temps, les lèvres en azur ; elles se traçaient sur les jambes des cercles et des raies de la môme couleur, se dessinaient une ceinture bleue autour delà taille, entouraient chacun de leurs seins d’une couronne de fleurs bleues.
Primitivement le tatouage a été purement ornemental, c’est pour se faire beau que l’homme primitif s’est tatoué. Puis, peu à peu, à la longue, ainsi que le constate le docteur Delisle, il a servi à caractériser une classe sociale, ici signe de noblesse, là indice de servitude, établissant enfin une distinction entre les membres d une meme famille, d’un clan, d’une tribu, d'un peuple meme et plus tard encore désignant une catégorie d’individus, profession ou religion.
Quelques particularités, entre mille autres. Pour montrer l’importance que le tatouage joue dans la vie des populations des îles du Pacifique, disons qu’aux îles Marquises, le dieu le plus en faveur, c’est 7 Y/a, le dieu et l’inventeur du tatouage. On
88 LES PROGRÈS DE l’âNTIIROPCLOGIE CRIMINELLE
y voit partout son image, — un homme monstrueux, avec un nez épaté très large, de grands yeux, une bouche énorme, un gros ventre, les jambes fléchies, les bras collés au corps, les mains se joignant sur l’abdomen.
En Polynésie le tatouage est pratiqué vers l’âge de onze ou douze ans : il est ce qu’était la robe prétexte pour les jeunes Piomains. Aux îles Marquises, il fait pour ainsi dire un vêtement aux hommes; on croirait à s’y méprendre, qu’ils sont couverts d’une armure. Leur figure disparaît sous ces stigmates; ici les femmes sont en général peu tatouées, mais les coquettes ont sur les pieds et les mains, les jambes et les avant-bras, des dessins si délicats qu’on dirait des bas et des gants à jour.
Pour plaire aux femmes et pouvoir trouver une épouse, raconte le docteur Delislc, le Laotien doit être tatoué du nombril jusqu’au-dessus du mollet, tout autour de la cuisse, tandis que chez les Dayocks, ce sont les femmes qui subissent l’opération pour conquérir des amoureux. Le tatouage du Laotien, très animé, représente des animaux fantastiques, analogues à ceux des monuments bouddhiques. Chez les indigènes des îles Marquises, le tatouage figure pour les femmes des dessins de tout genre, bottines, gants, boucles, soleils, arcs, ou des lignes tracées avec une finesse et une per : fection remarquables; pour les hommes ce sont des animaux, des requins, des cancrelats, des lézards, des serpents ou des plantes, des figures géométriques; ici le tatouage constitue de véritables œuvres d’art.
Parfois, tatouages et mutilations se mêlent. Il y a des têtes célèbres de chefs de la Nouvelle-Zélande surchargées de lignes courbes, avec incisions profondes apparaissant en creux et de couleurs foncées ; les intervalles sont colorés par un tatouage par piqûre qui colore le tégument en bleu. Ces lignes courbes n’épargnent aucune partie du la figure et sont d’autant plus serrées et nombreuses que celui qui les porte est un guerrier plus renommé ou un chef d’origine ancienne.
Dans les relations avec les Européens, le tatouage des Néo-Zélandais a eu parfois un emploi inattendu. Ainsi les missionnaires ayant acheté à un chef une certaine étendue de terrain, le tatouage facial du vendeur fut dessiné au bas de l’acte de vente, en guise de signature.
Dans les archipels polynésiens, nous l’avons dit, les femmes se tatouent peu la figure ; mais « le diable de la coquetterie n’y perd rien, raconte Cook, » et elles se couvrent le corps, surtout la face postérieure des cuisses et les fesses, de capricieux dessins, qu’elles montrent volontiers et avec ostentation.
A Nouka-Hiva, les dames nobles peuvent porter des tatouages plus nombreux que ceux des femmes du peuple.
Aux îles Marquises, on peut voir le crâne chauve des vieillards couvert de tatouages.
La mode joue aussi son rôle dans les diverses formes de tatouage. Ainsi, à la Nouvelle-Zélande, il y a quelque temps, c’étaient les lignes courbes qui étaient en vogue; aujourd'hui ce sont les figures.
Les femmes arabes (1) sont très largement tatouées sur le clos des mains, sur les avant-bras, les bras, sur la base du cou et sur le haut de la poitrine. Leurs poignets sont particulièrement riches en guirlandes, en traits entre-croisés, en dessins circulaires qui simulent des bracelets.
Le tatouage est un usage commun aux Arabes des deux sexes ; les tirailleurs algériens qui sont recrutés dans les tribus, sont fréquemment marqués au visage.
Si les tatouages algériens que nous avons vus se rapprochent des tatouages européens par leur teinte bleu foncé, ils s’en distinguent par la simplicité des ornemeuts décoratifs : petites croix, traits droits, circulaires, entre-croisés, guirlandes, etc. La figuration humaine, si habituelle dans les empreintes européennes, est d’ailleurs absolument proscrite par le Coran. Enfin, caractère distinctif essentiel, le tatouage du visage est très commun chez les Arabes; il est même employé parfois comme marque de famille ou de tribu, tandis qu’en France les tatouages du visage sont spéciaux aux criminels et sont vraiment infamants.
Après cela, si le tatouage des criminels n’est pas de l’atavisme, l’atavisme n’existe pas dans la science (2).
(1) Les tatouages et les peintures de la peau , par G. Variot Revue scientifique, 1889.
(2) Récemment Christian (Gaz. des Hôpitaux, 1 er mars 1891), a illustré le cas unique d’un fou (monomanie de persécution), de 30 ans, qui s’etait pratiqué des tatouages sur tout le corps : mais c’étaient des figures symboliques de son délire dont lui seul avait la clef : ce qui montre la différence avec les criminels qui ont des tatouages atavistiques.
Certainement, on peut dire de celui-ci, comme de tous les autres caractères des criminels, qu’on peut le rencontrer chez les gens normaux ; mais c’est la proportion, la diffusion et l’intensité qui sont bien plus saillantes; c’est la nuance spécifique, la couleur locale du cynisme, la vanité inutile et imprudente du crime, qui manquent chez les hommes honnêtes et même chez les fous, chez lesquels le tatouage est une très rare exception, comme nous l’ont démontré Severi et Christian.
Mais on nous objectera que ceci n’est pas de la psychologie et que c’est seulement avec elle qu’on peut tracer le portrait de l'homme criminel.
Je pourrais bien répondre que ces tatouages sont de véritables phénomènes psychologiques ; j’ajouterai queM. Ferri, dans les préliminaires de son ouvrage sur les homicides, nous a donné, avec une vraie psychologie statistique, l’analyse de tous les penchants criminels et de leur contenance avant et après le crime. Parmi les criminels-nés, par exemple, 42 p. 100 nient toujours le crime, tandis que parmi les criminels d’occasion les auteurs de blessures surtout, 21 p. 100 seulement nient tout : des premiers 1 p. 100, des seconds 2p. 100 avouent en pleurant, etc.