‹ L'anthropologie criminelleChapitre 70 sur 119 · A UN CRANE DE JEUNE FILLE · texte numérisé non relu

A UN CRANE DE JEUNE FILLE

De quelque belle enfant restes froids et sans vie,

Beau crâne apprêté par mes mains.

Dont j'ai sali les os et la surface blanchie

D'un tas de noms grecs et latins.

Compagnon triste et froid de mes heures d'étude.

Toi que je viens de rejeter Dans un coin, ah I reviens tromper ma solitude.

Réponds à ma curiosité, Dis-moi combien de fois ta bouche s'est offerte

Aux doux baisers de ton amant ; Dis-moi quels jolis mots de ta bouche entr'ouverte 4

Dans des heures d'égarement... |

Insensé !... tu ne peux répondre, pauvre fille ; 1

Ta bouche est close maintenant, Et la mort en passant, de sa triste faucille

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A brisé tes charmes naissants.

Triste leçon pour nous, qui croyons que la vie

Peut durer pendant de longs jours 1 Et jeunesse, et bonheur, et beauté qu'on envie,

Tout passe ainsi que les amours !

Aussi, quand, vers le soir, âpre et dur à la tâche.

Je travaille silencieux.

Mon esprit suit le monde et, tout inquiet, s'attache

A des pensers plus sérieux, Je rêve au temps qui passe... alors, je te regarde.

Et songeant aux coups de destin.

Sur ton front nu je crois lire en tremblant : « Prends

[garde,

Mortel, ton tour viendra demain ! »

Ces vers étaient suivis des observations suivantes qui montrent l'agitation, le trouble profond de cette âme malheureuse :

Pauvres vers I Mais, pour mauvais qu'ils soient, ils peignent fidèlement Tétat de mon âme dans les moments de solitude. Dans le monde je suis aimable et gai. On me prend pour un étourdi qui se moque de tout. Mais si Ton connaissait le fond de mon caractère, si Ton savait que je ris et que je fais des jeux de mots au sortir d'une solitude où je me suis laissé aller au désespoir et aux larmes I Si Ton savait que j'ai des sanglots au fond du cœur quand le rire s'épanouit sur mes lèvres, on ne dirait pas que je me moque de tout.

Ma gaîté n'est qu'un masque ; elle cache l'angoisse qui depuis si longtemps déchire mon cœur.

Ah I si les hommes qui m'ont vu rire avaient pu me voir dans une de ces excursions solitaires, au cours desquelles je cherche les pauvres plantes que je dois étudier ; s'ils m'avaient vu pleurer comme un enfant, m'asseoir sur le revers d'une coUine, au pied d'un arbre, y rester des demi-heures la tète dans les mains, ils m'auraient pris

pour un fou, rads ils n'auraient point osé dire (style Barré), que je me... de tout, du tiers comme du quart.

Dans les îles, en Corse, en Sardaigne, en Sicile, la poésie des criminels emprunte un cachet tout spécial aux mœurs du pays : le banditisme y est considéré à peu près comme une institution normale : on en célèbre les hauts faits, on en chante les héros.

Les chants corses recueillis par M. Tommaseo peuvent être considérés presque tous comme œuvres de bandits. Presque tous, en effet, respirent la vengeance du meurtre d'un ami, la haine d'un ennemi qu'il faut tuer, l'admiration pour le meurtrier. Rinald, Canino, Gallochio, Galvano, y figurent comme des héros. La vengeance y va au delà du sépulcre.

La vengeance,

Nous la ferons éternelle^ et sur la race inique.

Nous porterons ta colère comme un hé^ritage légué par toi ;

Les crânes resteront suspendus à la voûte du temple ;

Vous jouissez d'une estime si grande, si grande... (Gallochio)

Toutefois, au milieu de tout cela, on voit apparaître le sourire d'une femme, soit d'une mère, soit d'une amante.

M. Tommaseo a tenu entre ses mains un gros volume de vers dictés par le Peverone, féroce bandit qui eut le cœur de saupoudrer de poivre, après l'avoir tué, le corps de son ennemi, pour le marquer de son sceau. On y voit mêlés à des couplets qui dénotent une cruauté implacable, comme celui-ci :

J'en ai Tespoir, Dieu permettra que je me venge ;

Mon compte est tout fait :

Je serai vainqueur, tué ou bandit ;

des strophes d'une exquise délicatesse, et qui ne paraîtraient pas indignes du doux chantre de Laure ; celle-ci, par exemple :

Quand je te vois^ quand je f entends parler.

Mon sang se glace dans mes veines, Mon cœur veut bondir hors de ma poitrine...

Toute parole d'elle, quand elle ouvre la bouche, Attire, lie, frappe, transperce (i).

En dehors de la poésie, ce sont surtout les autobiographies, les mémoires personnels qui constituent la littérature des prisonniers. Nous y reviendrons tout à l'heure.

Un spécimen bien rare et bien original nous est fourni par les deux frères Muchembled, deux adolescents qui ont assassiné une jeune fille de 1 5 ans.

Il est déjà passablement étrange que le criminel trouve plaisir, après le fait accompli, à écrire l'histoire de ses hontes : mais raconter à l'avance et en détail le crime que l'on prépare, (iela passe toute imagination !

Clément et Henri Muchembled avaient rédigé une sorte de mémoire intitulé : Drame horrible l dans lequel ils racontaient en détail, et dans le style le plus romanesque, le crime qu'ils allaient accomplir.

Voici quelques extraits de cette sorte de roman malheureusement trop arrivé :

Nous avions atteint à Tàge de dix-sept ans. Comme les jeunes gens élevés dans le luxe et l'oisiveté, nous avons végété dans le monde et n'y rencontrant que tracas et misères. A peine âgés de quinze ans, nous aimions déjà le sexe si séduisant qui est la femme ; nous l'aimions passionnément, à un tel point que s'il avait fallu nous en séparer, nous en serions morts d'ennui et de chagrin.

L'un de nous, grand et musculeux, portait tout le temps un habit souple, léger, qui allait à merveille ; on pouvait voir en lui un hercule. L'autre, un peu moins grand, était plus agile, plus subtil que l'autre. Les yeux

(i) Lombroso, p. 5 00.

petits et bien conformés brillaient dans leur orbite comme des diamants placés sur la robe d'un roi.

Mais parfois, il tombait dans la mélancolie. Alors il songeait à un plaisir ; à des orgies qu'il avait menées étant en compagnie d'une jeune fille.

Le premier était le Grand-Serpent, le second le Cerf- Agile ou Œil-de- Faucon (nous les appellerons maintenant le Grand-Serpent et le Cerf-Agile). Ils avaient eu tant de plaisirs à l'égard de jeunes filles qu'ils se trouvaient pour ainsi dire, las de la vie. L'une d'entre elles, âgée de quinze ans, était charmante entre toutes les compagnes. Elle avait des cheveux bruns, elle était coiffée comme à la ville ; ses yeux, pleins de hardiesse, étaient ombragés de cils braisés d'ardentes voluptés 1...

(Suivent le récit de la brouille, l'histoire de correspondances et des chansons obscènes échangées entre les amoureux.)

Ce que voyant, continuent les deux collaborateurs, ils résolurent de se venger en la tuant.

Un jour fut pris.

Le grand Serpent et le Cerf- Agile déployèrent une activité sans borne, une audace indomptable, une témérité à toute épreuve.

Ils achetèrent à la foire d'Arras une paire de coutelas ou de poignards, afin de consommer leur affaire. Ils fabriquèrent chacun un fourreau et portèrent même le jour, pendu à leur côté, cet instrument fatal qui devait les mener tous au tombeau.

En effet, un beau matin, ils rencontrèrent par hasard celle sur qui depuis longtemps leurs regards jetaient tout ce qu'il y avait de haine et de mépris. Ils la prirent à part, lui arrachèrent un rendez-vous pour le soir ; elle s'y rendit, aussi naïve que le lièvre tiré par le chasseur dans son gîte.

Aussitôt, ils se jetèrent sur elle, lui déchirèrent ses

mmm

vêtements, et lui mettant un bâillon pour l'empêcher de crier, dans la bouche, ils lui plongèrent chacun une fois leur poignard, Tun dans le cœur, l'autre lui coupant Tartère carotide...

Ils avaient accompli leur cruelle mission, ils la laissèkrent la proie des vers et des fourmis !...

(Les dernières lignes du mémoire sont consacre'es

. double suicide des justiciers. Ici, nous entrons

la fantaisie. Les deux jeunes misérables se

^bstenus prudemment de se faire le moindre

ma

Pouf ils jurèrent de se tuer Tun l'I plus DTompt que son comj cœi^Be même poignard av^He même tué l'autre Lia main et il tombi it Tautri

léprisés par tout le peuple, re. Aussitôt le Cerf-Aigle, |on^ lui plongea dans le une heure auparavant, le. Le Grand -Serpent y expirant.

)laça la lame de son poignard soTI^n^^^^&â^pIsa tomber dessus. Il mourut ime il l'avait m2 iPes deux personnages que nous voyons les premiers er dans notre histoire sont : Clément et Henri Muibled, tous deux cousins ; le premier, fermier à |re, et l'autre clerc de notaire.

Ivent les signatures : H. Muchembled et C. Mu- Ibled.

A côté des mémoires, des autobrogiaphies, nous devons mentionner les études sociales.

Que le prisonnier trouve à redire àTétat de choses présent, qu'il aspire à réformer cette société qui le prive de sa liberté, qui demain peut-être lui demandera sa tête, il n'y a vraiment pas lieu de s'en étonner. Qu'on Jise, par exemple, ce mémoire rédigé par Abadie.

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