‹ L'anthropologie criminelleChapitre 91 sur 119 · SUICIDE · texte numérisé non relu

SUICIDE

monstrueux forfaits. Les annales criminelles de 1886 en rapportent toute une série d'eflfroyables exemples :

Affaire Lebon (une pauvre vieille, à moitié idiote, est brûlée vive par sa fille et son gendre) ;

Affaire Lafargue (un vieilkird impotent, que sa femme et sa belle-fille n'ont pu tuer en Tarrosant d*eau bouillante, est assassiné la nuit par la première, au moyen d'une cheville de fer enfoncée dans la bouche).

Affaire Faure (un vieillard qui refuse de boire un liquide phosphore que lui présentent son frère et sa belle-sœur, est assommé par eux à coups de marteau).

Affaire Chevalier (une marâtre surprend de nuit sa belle-fille qu'elle sait enceinte, essaie de la tuer avec un instrument contondant et l'achève en lui introduisant des ciseaux par l'oreille jusqu'à la cervelle) (1).

Mais en général, le criminel-né ne connaît ni la cupidité, ni l'avarice ; imprévoyant par nature, livré tout entier aux convoitises du présent, il est incapable de thésauriser, d'amasser des richesses; quand il a quelque argent, il le dépense au plus tôt, le dissipe follement, sans souci du lendemain.

Suicide. — Sur le question du suicide chez les criminels, Lombroso et Corre nous présentent deux opinions diamétralement opposées, qu'ils étayent l'un et l'autre de considérations sérieuses et très rationnelles.

Pour affirmer que le suicide est fréquent chez les criminels, Lombroso (p. 338) fait appel à la statistique pénitentiaire internationale. (Rome, 1874). Il lui emprunte les chiffres suivants :

Sur 10,000 individus du sexe masculin qui se sont suicidés, on compte :

(i) Corre, Op, citato, p. i85.

Prisonniers. Population libre.

En Italie 17.00 6.2

En Hollande iSo.oo 12.0

En Norwége 74.00 9.4

En Angleterre 28.00 6.9

Ecoutons maintenant Corre (p. 197) nous démontrer la thèse contraire :

La rareté du suicide parmi les criminels a été depuis longtemps signalée. On ne se tuait guère dans les anciens bagnes, on ne se tue pas davantage dans les prisons actuelles.

Le docteur Bournet (i), Chaussinand (2), Mesnier (3), appuient la manière de voir de Corre.

C'est par l'insensibilité habituelle chez les criminels que Lombroso prétend expliquer la fréquence du suicide, tandis que Corre attribue la rareté de cet accident à la lâcheté inhérente au caractère du malfaiteur de naissance.

Je me suis efforcé de mettre sous les yeux du lecteur, les différents caractères du type criminel d'après Lombroso, ayant soin de faire connaître en même temps les données fournies par les auteurs qui ont

(i) De la criminalité en France et en Italie, Lyon, 1^84.

(2) Etude de la statistique criminelle de France au point de vue médico-légal, thèse de Lyon, 1881.

(3) Du suicide dans Varmée, thèse de Lyon, 1881.

repris les recherches de l'école italienne d'anthropologie.

Certes, l'ensemble des traits du type criminel est imposant et considérable.

Mais cette abondance, cette profusion cherche en somme à dissimuler la faiblesse et l'insignifiance des caractères pris en particulier.

Est-il un de ces caractères qui n'ait été battu en brèche et dont la valeur n'ait été contestée ?

Nous avons déjà noté les divergences considérables relatives à la capacité crânienne. Les uns (Héger, Bordier) la trouvent supérieure à la moyenne; les autres (Lombroso) inférieure; d'autres encore, égale (Ranke).

Le même désaccord existe au sujet du poids et de la taille : pour Lombroso, le criminel est grand et lourd. Il n'est ni grand, ni lourd pour Virgilio en Italie, pour Thomson en Angleterre.

Au dire des Italiens, le criminel est brun, plutôt que blond : il est blond plutôt que brun, pour les Allemands et les Suédois.

D'après Ferri, l'homicide a le bras plus long en Piémont, en Vénétie, en Emilie, en Romagne, en Calabre ; il l'a plus court en Lombardie et en Sicile ; il l'a tantôt plus court dans les Marches et la Napolitaine.

Héger, Dallemagne, Bordier, Bagenoff signalent chez le criminel, une prédominance de la circonférence crânienne postérieure : Marro consigne des résultats inverses.

Supérieure chez les criminels, d'après Héger et Dallemagne, la courbe transversale sus-auriculaire est trouvée moindre par Ten Kate, Pawlowsky et Orchansky.

En ce qui concerne la forme du crâne, Bordier conclut à la mésaticéphalie avec tendance à la doli-

chocéphalie, tandis que Corre conclut à la brachycéphalie.

D'après Bordier, Ardouin, Orchansky, Tindicc vertical du crâne criminel est supérieur à celui du crâne normal; pour Héger et Dallemagne, il est inférieur.

Laurent n'a pas retrouvé les caractères assignés par Lombroso à l'écriture des criminels et Lannois ne reconnaît à la conformation de leur oreille aucun trait vraiment propre et caractéristique.

Les particularités de la structure des circonvolutions cérébrales chez les criminels ont été retrouvées sur les cerveaux normaux et ont ainsi perdu toute signification.

Le dédoublement d'une des circonvolutions frontales en particulier, auquel on attribuait une si grande importance, n'est plus considéré que comme « une variété anatomique banale. » (Féré) (i).

Depuis que Benedikt a appelé l'attention sur ce point, dit Féré, j'ai examiné des centaines de cerveaux et j'ai acquis la conviction qu'il s'agit d'une disposition anatomique fort commune. Quant à Texistence de quatre circonvolutions distinctes dès leur origine et naissant de la frontale par un pédoncule séparé, elle est certainement plus rare ; mais on ne peut pas non plus considérer cette disposition comme une anomalie significative.

La fossette occipitale moyenne, qu'on déclarait si caractéristique pour le crâne criminel, se rencontre quatre fois plus souvent chez les Juifs et les Arabes que chez les criminels : or, les Juifs et les Arabes sont de criminalité inférieure par rapport aux Européens.

Les asymétries de la face, du crâne et du cerveau

{i) Dégénérescence et criminalité ^ p. 74.

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n'appartiennent pas non plus exclusivement aux criminels. Ainsi que l'enseignent Fére', Topinard, Luys, Lebon et bien d'autres, on les trouve fort souvent, même parmi les normaux.

Lebon (i) a fait des e'preuves méthodiques sur douze cents sujets parisiens avec le conformateur des chapeliers. Il a reconnu que le crâne (par conséquent le cerveau) est plus développé, tantôt à droite, tantôt à gauche, sans que la race ou l'état de l'intelligence semblent avoir une influence sur cette inégalité de développement.

Sur 5o tracJs obtenus au conformateur et pris au hasard, j'ai constaté 20 fois une asymétrie bien évidente, ce qui donne une proportion de 40 pour

En réalité, dit fort bien Joly, résumant l'enseigne-

'ment des auteurs les plus compétents, plus on étudie le

crâne, plus on trouve que c'est chez tout le monde un

organe très asymétrique Il est permis de conclure

que le crâne et le cerveau des criminels risquent d'être asymétriques parce que c'est là un risque commun à tous les crânes et à tous les cerveaux de l'humanité. »

A en croire les auteurs de l'école d'anthropologie criminelle, les malfaiteurs se distingueraient par l'oblitération de la sensibilité à la douleur et la disvulnérabilité.

Mais celte affirmation est contestée.

Je demande, dit Joly (2), à l'infirmerie centrale de la Santé, où l'on soigne tous les hommes gravement malades des prisons de la Seine, si on a jamais remarqué

f i) Cité par Joly^ Le crime, p. 282.

(2) Le crime^ p. 193.

parmi eux cette disvulnérabilité. On me répond que, loin de là, on les trouve toujours très sensibles à la douleur I On me déclare nettement que pour quiconque a travaillé dans cette infirmerie spéciale et dans quelquesuns des hôpitaux ordinaires de Paris (comme font presque tous les internes), la différence saute aux yeux. Les braves gens, les honnêtes ouvriers, les pères de famille qui se font soigner à la Charité ou à THÔtel-Dieu supportent les opérations avec beaucoup plus de courage que les malades de la Santé.

Rapprochons de ce témoignage ce que le directeur d'une des prisons d'Amérique disait à Beaumont et à de Tocqueville : « Tous les criminels sont lâches », nous serons aussi près que possible de la vérité complète.

Mais cette vérité veut être connue dans tous ses détails et dans toutes ses nuances. L'école italienne, qui fait rarement les distinctions nécessaires, s'est contentée d'exemples empruntés à la vie libre du délinquant ou à certaines circonstances exceptionnelles. On peut croire en effet que les coureurs d'aventures, surexcités par la convoitise ou par la lutte, ou par la crainte du danger, supportent certaines douleurs sans crier. C'est qu'ils ont la volonté bien arrêtée de ne pas se laisser prendre, ou même que leur imagination est tellement « montée » qu'ils sentent en réalité fort peu l'impression actuelle. Mais le moment de la surexcitation passe : l'homme change de nouveau, et il redevient ce qu'il était. On a eu par exemple à la Santé, un pick-pocket américain qui, non content d'avoir une main très longue, s'était fait déformer artificiellement deux doigts pour pouvoir « mieux travailler ». Il est probable qu'il supporta gaiement l'opération du chirurgien, puisqu'il l'avait lui-même réclamée. Mais il est plus probable encore que si pareille opération lui eût été imposée, il eût montré beaucoup moins de résignation et de vaillance.

Laurent (i) conteste également l'existence de Fanalge'sie et de la disvulnérabilité chez les malfaiteurs.

A mon avis, dit-il, non seulement les criminels ne sont point analgésiques, mais ils sont lâches et pusillanimes devant la douleur. J'ai passé deux ans dans différents services de chirurgie des hôpitaux et j'ai vu faire des opérations terribles ; la plupart de ces braves gens, de ces honnêtes ouvriers supportaient souvent la souffrance avec un courage admirable. J'ai vu des femmes subir, avec des grincements de dents, mais sans pousser un cri, des opérations très douloureuses, telles que l'incision d'abcès du sein. J'ai passé ensuite deux ans comme interne à l'infirmerie centrale des prisons de la Santé. Toutes les maladies graves sont centralisées dans cette maison, et, sauf la petite opération que M. Deibler pratique quelquefois place de la Roquette, toutes les opérations chirurgicales qu'ont à subir les criminels se font dans cette infirmerie spéciale. J'y ai vu opérer pas mal de malfaiteurs, et quelques-uns étaient des meurtriers célèbres. Si on compare avec Thôpital, le contraste est frappant. On ne peut se faire une idée de la peur qui envahit ces brutes lâches et sournoises rien qu'à l'annonce de l'opération. A la vue du bistouri ou du fer rouge, leur front se couvre de sueur et ils sont pris d'un tremblement invincible. Plus d'une fois, j'ai eu à réduire des paraphimosis chez de jeunes souteneurs que leurs marmites assoiffées d'amour avaient mis dans ce piteux état.

La réduction d'une luxation est généralement assez douloureuse. Néanmoins, j'ai vu bien des fois le docteur Desprès la faire dans la salle de consultation ; les intéressés protestaient quelquefois, mais d'une façon décente.

(i)Op. citât., p. 346.

A la Santé, c'étaient généralement des cris qui remplissaient toute la maison.

Mais il est un fait qui m'a particulièrement frappé et qui vaut la peine d'être rapporté :

B... est un garçon de vingt et un ans, originaire de Paris. Son père est un alcoolique-absinthique, brutal, violent, emporté. Un de ses frères est également un ivrogne absinthique et une de ses sœurs se livre à un dévergondage notoire.

B... ne sait ni lire ni écrire, mais par contre, il aime passionnément le vin et on le rencontre plus souvent « plein qu'à jeun ». Intelligence très obtuse, âme inaccessible à tout sentiment noble et élevé, il a une face de brute avec un front étroit, recouvert par une épaisse frondaison de cheveux noirs, avec des yeux noirs très brillants, mais sans aucune expression, comme ceux des bêtes.

B... a déjà subi trois condamnations. Un jour, il vole un morceau de viande à l'étalage, et comme le boucher protestait, « il lui f... sur la gueule ». Un autre jour, il vole du cuivre, et le commerçant ayant protesté comme le boucher, « il lui f... sur la gueule » comme au^ boucher. Dernièrement, il accoste un passant attardé sur les hauteurs de Belleville et lui dit d'un ton peu rassurant : « Il faut me dire l'heure, bourgeois. » L'autre, pour toute réponse, tire un revolver de sa poche et lui loge une balle dans la cuisse, car à la vue de l'arme, le drôle avait courageusement pris la fuite. Il s'abattit sur le trottoir et on l'apporta à la Santé. La balle ne put être extraite, un abcès se forma et une opération fut déclarée nécessaire. Vous supposez sans doute que cet être féroce, qui ne parlait que de « casser la gueulé» et de « crever la peau », se montra plein de courage et accepta la souffrance en souriant ? D'abord il refusa énergiquement l'opération, et ce ne fut que sous rinfluence du spectre de la mort évoqué, qu'il se décida en tremblant. « Alors, dit-il en larmoyant comme

un enfant, faites-moi ce que vous voudrez ; mais, je vous en supplie, rte me laissez pas mourir. » On l'endormit et l'opération alla bien. Mais chaque fois qu'on dut faire le pansement, chose en somme peu douloureuse, il remplissait Tinfirmerie de hurlements qui n'avaient rien d'humain. C'étaient des cris de bêtes qu'on assomme. «Je suis douillet, monsieur le docteur! hurlait-il sans cesse. Grâce, grâce 1 » Je l'avoue à ma honte, j'éprouvai une joie immense à voir souffrir cet être lâche et cruel.

Ce fait n'est point une exception, et je pourrais facilement multiplier les exemples. M. le docteur Th. Anger, chirurgien de la Santé, en a été frappé comme moi et comme (ous ceux qui assistaient à ces opérations.

La disvulnérabilité des criminels ne me semble guère plus acceptable que leur analgésie. Le cas que je viens de citer semblerait cependant faire croire à cette disvulnérabilité, puisque la guérison s'est effectuée admirablement et en peu de jours. Le chirurgien qui l'avait opéré, en l'absence de M. Th. Anger, n'a d'ailleurs pas manqué de me dire : « Si c'eût été un honnête homme, il en serait mort. » C'est bien possible, mais il faut tenir aussi grand compte de ce fait que cet homme était très fort et très vigoureux. Et puis, ne voit-on pas tous les jours dans les hôpitaux des individus guérir très vite d'opérations extrêmement dangereuses ? Or, ce ne sont généralement pas des criminels. A la Santé, je n'ai pas remarqué que les opérés guérissaient mieux et plus vite que dans les hôpitaux.

Nous avons vu aussi que les opinions des auteurs relativement à l'intelligence des criminels sont très divergentes. Il en est qui les considèrent, en général, comme des esprits débiles et incapables.

Au dernier congrès de Stockholm, personne n'a contredit le D' Siljestrôm, quand il a dit :

En ce qui concerne les méthodes d'instruction, il

n'y a pas grande différence à faire entre le prisonnier et tout autre individu de même degré d'instruction.

M. raumônier de prison Ahlberg disait de même : Il s*agit plus de redresser la volonté du détenu que de développer son intelligence ; chez beaucoup d'entre eux, et surtout chez les voleurs, cette dernière est généralement bonne, c'est le sens moral qui est perverti.

J'ai demandé aux deux instituteurs de la petite Roquette, dit Joly, s'ils trouvaient leurs pensionnaires moins intelligents, en général, que les enfants dont ils avaient fait ailleurs l'éducation dans les écoles ordinaires. Ils m'ont répondu qu'ils les trouvaient plutôt d'une intelligence plus éveillée. Ce sont de petits Parisiens pour la plupart, et ensuite des enfants d'une certaine initiative et d'une grande, quelquefois même d'une trop grande vivacité. Beaucoup se sont enfuis pour échapper à de mauvais traitements. Enfin, il faut ajouter que les petits exercices scolaires qu'on leur fait faire les distraient de la monotonie de la cellule (i).

Le désaccord qui règne entre les auteurs au sujet du type criminel me paraît facile à expliquer.

Pour pouvoir affirmer l'existence de déviations des conditions normales, il est naturellement indispensable de posséder au préalable des connaissances sûres et précises sur ces conditions normales.

Or, ces connaissances font encore défaut. Possède-t-on des moyennes absolument incontestables de la capacité crânienne, du poids du cerveau, de la taille? Connaît-on exactement l'état des différents modes de la sensibilité dans les conditions normales ?

Une autre source d'erreur réside dans l'insuffisance

il) Op, citât, p. i63.

P^i^^^^*^^^^^^^^W^W^^I^W^^^B^P^^l"^«iii^l^

des chiffres dont sont tirées les moyennes. Manouvrier Ta dit avec beaucoup de vérité :

Pour avoir des conclusions vraies, il faut des séries suffisantes.

Voyez ce qui s'est passé pour la fréquence de la suture métopique qui a été considérée un moment comme un caractère de criminalité. Sur des séries de 25 crânes pris dans les catacombes, j'ai trouvé dans une série 4 cas et pas un dans une autre série.

Quand un caractère est rare, il faut Tétudier dans une série plus considérable. La suture métopique n'est conservée que chez r pour 100 des individus (i).

Or, il est certain que les documents et les données dont Técole d'anthropologie criminelle a cherché à déduire le type du malfaiteur-né ne sont pas encore suffisants.

Cette insuffisance est surtout manifeste en ce qui concerne les caractères psychiques. Se fondant sur quelques exemples dont le nombre est nécessairement toujours limité, Lombroso détermine toute une série de traits propres à Pâme des criminels.

Je ne conteste pas que la plupart de ces traits n'aient en réalité la signification qu'on leur attribue.

Mais, en poussant à l'extrême la méthode employée, on arriverait aisément à découvrir à la fois, chez les malfaiteurs, les caractères les plus variés, les plus disparates, les plus contradictoires. On les montrerait tour à tour, lâches ou courageux, impies ou dévots, téméraires ou circonspects et ainsi de suite.

Mais, dira-t-on, dans le domaine de l'analyse psychologique, n'est-on pas forcément amené à employer cette méthode toute subjective ?

(i) Manouvrier, Congrès d'anthropologie crimineUe, Archives de Vanthropologie criminelle, t. IV, p. 641.

J'en conviens ; mais voilà précise'ment la cause de l'arbitraire et de l'incertitude des résultats obtenus.

Le caractère subjectif — et par suite toujours un peu arbitraire — du mode d'appréciation se retrouve d'ailleurs pour certaines particularités physiologiques ou pathologiques assignées au type criminel.

Il en est ainsi de la constitution. S'il est aisé de déterminer les formes extrêmes, il est bien difficile de se prononcer pour les cas intermédiaires : ici, l'arbitraire a beau jeu et chacun fixera à sa façon les limites d*une constitution faible, d'une constitution médiocre, d'une constitution bonne.

L'évaluation de l'intensité des réflexes est aussi abandonnée à l'appréciation individuelle (i). Sait-on d'une façon précise ce qu'il faut entendre par un réflexe faible, un réflexe normal, un réflexe exagéré ?

Si les documents sur lesquels s'appuie l'école d'anthropologie criminelle pèchent souvent par leur insuffisance et par leur arbitraire, ils présentent en outre le défaut de provenir souvent de sources si différentes que leur comparaison en devient très illusoire.

Pour posséder quelque valeur, quelque signification, les moyennes doivent résulter d'élément*^ comparables. Il faut tenir compte de l'âge, du sexe, de la race, du milieu, des conditions d'existence, de la vie antérieure.

En efifet, que signifierait une moyenne relative à la constitution du criminel-né, provenant à la fois d'individus âgés, épuisés par une longue détention

(i) A la vérité, on a proposé des méthodes précises pour révaluation du réflexe rotulien : Lombroso n'en a pas fait usage^ que je sache.

et d'individus jeunes qui viennent de quitter Texis. tence de liberté ?

Pour reprendre l'exemple des réflexes, chacun sait que le réflexe rotulien varie dans son intensité, suivant rage, suivant Tétat de la santé générale, suivant les conditions de temps. En négligeant de tenir compte de ces facteurs, on aboutit nécessairement à des chiffres factices, à des moyennes artificielles.

Ce qui rend encore difficile et incertaine la cai-actérisation des criminels, c'est ce fait que la notion même du criminel est absolument vague et indécise.

Suivant la judicieuse observation de Féré (i). quand nous comparons un cerveau de criminel à celui d'un individu que l'on considère comme un type normal, nous ne sommes jamais sûrs que ce cerveau type n'appartenait pas à un autre criminel plus adroit et plus favorisé de la chance.

L'honnête homme de l'école d'anthropologie criminelle n'est-il pas celui qui n'a ni tué ni volé ?

Mais, on en conviendra, cette définition est absolument trop étroite.

Que de crimes restent ignorés ! Pour ne parler que de ceux qui échappent le plus souvent, on a pu dire que la justice découvre en moyenne un infanticide sur dix et qu'elle ne parvient certainement pas à connaître un avortement sur mille. Et à côté de ces crimes ignorés, que d'infractions graves à la morale qui ne tombent pas sous l'application des lois!

Que d'honnêtes gens qui ne sont tels que parce que l'occasion de mal faire leur a manqué, ou parce qu'ils sont arrivés à dissimuler adroitement leurs méfaits et à éviter tout conflit avec la justice humaine !

Sans doute, en soi, en ses principes fondamentaux,

(i) Diginirtsccnct et criminalité, p. 76.

Fkawcottb. ~ Anthropologie criminelle. 14

la morale est absolue, invariable. Toutes les époques, tous les individus néanmoins, n'ont pas toujours compris de la même manière le vice et la vertu. Notre siècle ne pèche point par excès de rigueur ; au milieu du relâchement des mœurs qui le caractérise, on ne voit que trop souvent transformer en peccadilles les fautes les plus graves, excuser sous prétexte d'un mouvement passionnel, les forfaits les plus monstrueux et qualifier avec estime de galant homme^ d^homme du monde^ des individus dont la conscience est plus souillée que celle du dernier des coquins, mais qui ont su en imposer par leurs belles manières, leur tenue distinguée.

Il est donc vrai de dire que la notion d'honnête homme, de criminel manque de précision et de netteté.

Il est non moins vrai que l'homme criminel et l'honnête homme ne constituent pas deux catégories absolument tranchées, sans aucun point de contact, sans aucun rapprochement.

En réalité, le criminel n'est pas un être à part dans l'humanité. Tout homme porte en lui les passions, les inclinations, les instincts qui peuvent le conduire au crime. Si Ton excepte les natures dont la perversité dépend d'un vice d'organisation, d'une maladie, on peut dire que le criminel ne diffère de l'homme vertueux que parce qu'il n'a pas su maîtriser ses passions.

Le groupe des criminels — et ici nous prenons le mot dans sa signification la plus étendue — est donc nécessairement très hétérogène. Il comprend à la fois des riches et des pauvres, des savants et des ignorants, des intelligents et des imbéciles, des forts et des faibles, et c'est ce qui explique pourquoi on peut rencontrer parmi eux les natures les plus diverses, les caractères les plus opposés.

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Mais n'oublions pas que nous avons affaire, non pas au criminel d'occasion, mais au criminel-né, c'est-à-dire à l'être essentiellement pervers, coutumier du crime. Or, Lombroso maintient-il toujours assez exactement cette distinction? Ne confond-il point parfois le criminel-ne' avec Taliéné criminel? On pourra en juger par l'analyse de quelques-uns des exemples qu'il invoque.

Voici d'abord celui de Papavoine (i).

Papavoine était un homme âgé de 42 ans^ doux, triste, instruit, intelligent, de bonne conduite qui, depuis vingt ans» avait servi dans l'administration de la marine. Le dimanche 10 octobre 1824, il sortait de l'hôtel où il était descendu quelques jours avant, se rendait au bois de Vincennes. apercevait deux enfants jouant sous les yeux de leur mère et les égorgeait. Ces deux enfants étaient absolument inconnus du meurtrier.

Un avocat à peine arrivé de sa province à Paris, nommé Paiilet, fut chargé de la défense. Il se convainquit bientôt que la raison de son client était troublée. Mais, à cette époque, les médecins n'avaient point encore leurs entrées au Palais.

Papavoine fut condamné. Ce fut lors du recours en grâce seulement qu'il fut question pour la première fois d'un jury de médecins (2).

Papavoine était certainement un malheureux aliéné qui obéit à une impulsion morbide : rien ne nous montre en lui cette perversité native, cette habitude criminelle qui caractérise le malfaiteur-né, d'après Lombroso.

L'exemple de l'abbé Verger, l'assassin de Mgr Si- Ci; Lombroso, p. 413.

(2) Riant, Les it responsables devant la justice ^ Paris, 1888, p. 10.

bour, que Lombroso cite également (i), n'est pas mieux choisi.

Verger est le fils de suicidés et compte de nombreux aliénés dans sa famille. Il est atteint de délire de persécution à forme raisonnante.

Tous ceux avec qui il a vécu, ses confrères surtout, sont ses ennemis; il les accuse de toutes sortes de méfaits, et ne recule devant aucune calomnie, si infâme qu'elle soit, pour les perdre. Frappé, au mois d'août 18^5, d'un retrait de pouvoir en raison de son inqualifiable conduite, il adresse plaintes sur plaintes aux autorités et fatigue l'archevêché et le parquet de ses réclamations désespérées. Un jour entre autres, le 3 février 1856, il va se placer dans l'église de la Madeleine, portant sur la poitrine une pancarte sur laquelle étaient écrits en latin ces mots de l'Évangile : « J'ai froid, et ils ne m'ont pas vêtu; j'ai faim, et ils ne m'ont pas donné à manger! A la suite, et en français, il avait ajouté — cette phrase : « Je ne suis ni suspendu, ni interdit, et pourtant, on me laisse mourir de faim. »

Jusque-là, Verger n'est que persécuté raisonnant, il n'a que des ennemis personnels, et toutes ses conceptions délirantes se limitent sur ce point. Voici venir maintenant le délire mystique ; le voici qui va prendre en main la cause de la religion, comme Aubertin celle de la patrie. Le pape vient de proclamer un dogme nouveau, celui de l'Immaculée-Conception. Du haut de son orgueil. Verger proteste et publiquement, par la parole et par la plume, il fulmine avec violence contre le souverain pontife et la nouvelle croyance. A dater de ce moment, il se fait le champion de deux causes, la sienne et celle de Dieu; et tandis qu'il jette Tanathème aux auteurs de son interdiction, il venge la religion outragée

(i)Page4i3.

en assassinant rarchevôque de Paris en pleine église, au cri significatif de : « Pas de déesses ! à bas les déesses! » ne regrettant, dit-il, qu'une chose, c'est de n'avoir pu aller à Rome frapper une autre et plus illustre tête. Le trouble mental de Tabbé Verger ne pouvait faire de doute pour personne, car, à ne pas tenir compte de son origine morbide, sa vie tout entière n'était elle-même qu'un long tissu d'insanités. Pourtant, il fut condamné à mort, sans qu'aucune voix autre que celle de son défenseur, M* Nogent Saint- Laurent, osât plaider la folie de ce malheureux. La faute en est non pas comme on le croit généralement d'après une assertion erronée de Tardieu (i) et de Brierrede Boismont, à ce que les médecins ne furent pas appelés à intervenir, mais à ce que, à cette époque, ils ne connaissaient que très imparfaitement cette variété de folie de persécution à forme lucide ou raisonnante, que Jules Falret (2) et son élève Pottier ont depuis longtemps mise en lumière. Déjà en 1856, un an avant l'attentat, à la suite du scandale du « prêtre mendiant à l'église de la Madeleine, Lasègue, l'illustre créateur du délire de persécution, avait longuement examiné l'abbé Verger et, malgré une certaine hésitation, avait déclaré qu'on n'avait pas affaire à un fou, mais à un homme dangereux. Plus tard, après la sentence^ TEmpereur fit appel à une commission de médecins pour constater une fois de plus, d'après les faits du procès, l'état mental du condamné. Le rapport du docteur Conneau conclut que Verger jouissait du libre exercice de sa raison. Dès lors, l'assassin fut conduit au supplice (3).

Il n'est pas juste non plus de considérer La Pommerais (4) comme un criminel-né.

( I ) Tardieu, Étude médico-légale sur la folie, !• édit . , Paris, 1 880 .

(2) Falret, Etudes cliniques sur les maladies mentales^ Paris, 1890.

(3) A. Fouquier, Causes célèbres» Cité par Emmanuel Régis, Les rigicidci dans l'histoire et dans le présent, Paris, iSqo, p. 44.

(4) Lombroso, p. 372.

Couty de la Pommerais fut condamné à mort le 17 mai 1864, sous l'inculpation d'un double empoisonnement. On l'accusait d'avoir empoisonné sa maîtresse, madame Dubizy. Il était né le 18 mai 1830 et marié depuis trois ans à peine. Il fut exécuté le 9 juin 1864.

11 n'avait pas l'âme foncièrement mauvaise : c'est l'amour de l'or et des plaisirs qui l'ont précipité dans le crime.

Un de ses confrères, écrivant à Tabbé Crozes (i), exprimait le vœu de voir le coupable se relever sur les marches de l'échafaud.

Eh quoi! disait-il, une vie d'égarements, de coupables et basses doctrines auront pu étouffer à jamais ce qu'il y avait de bon et d'élevé dans ce cœur! Non, j'espérerai jusqu'à la dernière minute, tant qu'il battra, qu'un sentiment de foi s'y réveillera, que quelque chose de vraiment noble éclatera à tous les regards et que si ce malheureux condamné n'a pu persuader ses juges et le public de ses prétentions, il leur montrera qu'il sait mourir comme meurent les vrais gentilhommes, en chrétien.

Leslettres de La Pommerais à sa femme témoignent également des bons sentiments qui s'étaient réveillés dans son âme : il se consolait à la pensée qu'elle au moins, persistait à croire à son innocence et lui conservait tout son amour.

Oui, lui écrit-il, je souffre^ ma bonne et bien-aimée petite femme, mais comme ton cœur le dit assez, c'est toi, toi seule qui occupes constamment mes pensées. Oh! quoi qu'il arrive, chère amie, je mourrai innocent et mon dernier mot sera ton nom qui viendra sur mes lèvres.

(i) L'abbé Crozes, Souvenirs de la petite et de la grande Ro» quctte, t. Il, p. 201.

N'est-îl pas vrai que ce langage ne dénote point une âme profonde'ment perverse, irrémédiablement perdue?

Lombroso lui-même reconnaît la difficulté qu'il y a à distinguer le criminel-né du criminel d'occasion. « En dehors de Tanthropologie criminelle pure, le criminel-né ne peut être considéré comme tel avant d'avoir commis une ou plusieurs récidives. »

La récidive, voilà donc la caractéristique principale du criminel-né. Elle est la manifestation de la tendance criminelle, l'expression du penchant au mal, penchant qui fait partie intégrante de l'individu et qui est lié à son organisation. Mais je conteste absolument que la récidive soit toujours la conséquence d'une propension native et pour ainsi dire constitutionnelle au vice. Elle peut parfaitement s'expliquer par l'action de circonstances extérieures.

Et ici, je laisserai parler Tarde (i) qui a bien exposé le rôle de ces causes extrinsèques.

Toutes les circonstances, dit-il, se sont réunies de notre temps pour favoriser l'industrie particulière qui consiste à spolier toutes les autres. Pendant que la quantité 'des choses bonnes à voler ou à escroquer et des plaisirs bons à conquérir par vol, escroquerie, abus de confiance, faux, assassinat, etc., a grossi démesurément depuis un demi-siècle, les prisons ont été améliorées sans cesse comme nourriture, comme logement, comme confortable ; les juges et les jurés ont progressé chaque jour en clémence ; les circonstances atténuantes ont été étendues aux crimes les plus atroces, et la peine de mort s'est transformée par degrés en une sorte de mannequin de paille, armé d'un vieux fusil rouillé, qui ne tue rien depuis longtemps.

(i) La criminalUé comparée, p. 86.

2l6 EXAMEN CRITIQUE DU TYPE CRIMINEL

Les profits se sont accrus et les risques ont diminué, au point que dans nos pays, la profession de voleur à là tire, de vagabond, de faussaire, de banqueroutier frauduleux, etc., sinon d'assassin, est une des moins dangereuses et des plus fructueuses qu*un paresseux puisse adopter. En môme temps, la révolution sociale, qu'il •faut bien se garder de confondre avec la civilisation, a multiplié les déclassés, les agités, pépinière du vice et du crime, les vagabonds notamment, dont le nombre a quadruplé, si j'en juge par celui des vagabondages, qui s'est élevé de 2,500 à 10,000 depuis 1826. Ajoutez que les penchants véritables étant loin de s'être développés dans notre industrialisme fiévreux, autant du moins qu'il l'eût fallu, les condamnés encore honnêtes après une première faute, les libérés oscillant entre l'exemple de la grande société probe, mais inhospitalière, et celui de a petite patrie criminelle, qui est toute prête à les naturaliser, finissent par tomber fatalement sur ce dernier versant, comme les filles-mères dans la prostitution.

Nous signalons encore, comme cause de récidive, l'influence corruptrice que les prisonniers exercent les uns sur les autres, et qui a fait dire à l'abbé Moreau (i) que « la prison était le tombeau* moral des détenus ».

Gautier (2), qui a pu l'étudier de près, signale aussi avec énergie l'action délétère « du virus pénitentiaire. »

J'ose prétendre, dit-il, que la prison est une sorte de serre chaude pour plantes vénéneuses, et que c'est là surtout que se recrute et s'exerce la redoutable armée du crime.

(i) Le monde des prisons, Paris, 18S7, p. 244. (2) Le monde des prisons. Archives de V anthropologie criminelle, t. III, 1888, p. 552.

Combien de malheureux qui, pour avoir failli une seule fois, en une heure d'égarement et d'oubli, ont été irrémédiablement perdus, une fois franchi le premier cercle de l'enfer? Ce fut le cas, ou peu s'en faut, de tous ceux dont j'ai eu, au cours de cette étude rétrospective, à évoquer le souvenir. Au lieu de les corriger, la prison les avait viciés jusqu'aux moelles incurablement. Il semble que leur perversité avait grandi avec la peine, et que, dans leur conscience contaminée, la notion du bien et du mal, de plus en plus confuse, tendait à s'effacer. Désormais, ils étaient voués à vivre en marge de la société, jusqu'à ce que celle-ci les reprît, la main dans le sac ou dans le sang, pour les écraser sans merci, comme des punaises immondes, entre deux pages d'un code qu'on ne leur avait pas donné à lire.

Tout dans l'organisation actuelle des prisons a été combiné pour aplatir l'individu, annihiler sa pensée, laminer sa volonté. L'uniformité de la règle, qui prétend couler tous les « sujets » dans le même moule, la rigueur calculée et la régularité d'une vie monacale où rien n'est laissé à l'imprévu, l'interdiction d'entretenir avec le dehors d'autres relations que la courte et banale lettre mensuelle, tout, dis-je, jusqu'à ces promenades moroses et bestiales, à la file indienne, qu'on nomme « la queue de cervelas », est destiné à mécaniser le prisonnier, dont on rêve de faire une sorte d'automate inconscient. Il paraît que c'est indispensable pour le bon ordre et la discipline.

Le fait est qu'il n'est rien qui dompte un homme comme la prison, rien qui assouplisse les plus réfractaires, rien qui ait plus complètement raison des « fortes tètes. »

Avez-Yous jamais ouï parler d'une révolte, j'entends d'une révolte sérieuse, dans un pénitencier? Un seul surveillant suffît pour garder cent détenus, qui ont cependant à portée des armes redoutables, telles que

2l8 EXAMEN CRITIQUE DU TYPE CRIMINEL

tranchets, haches, marteaux, burins ou pioches. On compte bien, par ci par là, une rébellion, une tentative de meurtre, mais ce ne sont que des cas individuels dont on a tôt raison. Jamais ou presque jamais d'insurrection collective...

J*ai dit que Texpression dominante du type prisonnier est l'air de chiens battus : ils en ont aussi la résignation, les allures rampantes, la sournoiserie.

Le système est parfait pour rendre les gens dociles. Le malheur est qu'il n'y parvient qu'en les rendant ipso fado hypocrites et lâches. En étouffant chez eux toute velléité de révolte, il dépasse le but et étouffe en même temps tout sentiment de dignité.

Je veux bien que le détenu soit tôt maté au point de ne jamais commettre — au moins en apparence — le moindre accroc à la discipline... Il est même à remarquer que les « chevaux de retour » sont toujours les plus faciles à conduire, les plus souples, les plus obéissants... ou les plus hypocrites, les mieux vus, par conséquent, de l'administration qui, par horreur instinctive des « affaires », par paresse d'esprit et de routine, par répugnance pour les tâches subtiles, délicates et compliquées, réserve ses indulgences et ses tendresses pour ceux qui savent « sauver leur fare », comme disent les Chinois, et ménager habilement le formalisme extérieur. Cette simple constatation, qui ne sera démentie par personne, suffît pour montrer toute la différence qu'il y a entre la discipline et l'amendement, entre le « bon détenu » et le i< bon sujet ».

Imaginez bien ceci : sauf d'honorables exceptions, trop rares dans le haut personnel pénitentiaire, comme M. Ferré (d'Eysses), par exemple, ou M. Caplat (de Nanterre), pour presque tous les directeurs de prisons, l'idéal du « bon détenu »,-6'est le récidiviste, le vétéran, l'abonné, dont l'éducation n'est plus à faire et dont la docilité acquise est une garantie de tranquillité ;

C'est à celui-là qu'iront de préférence les faveurs, les indulgences, et... les sympathies.

Le malheur est que ce « bon détenu », selon la formule, ne tarde guère, à ce régime, à devenir plus incapable de résistera ses camarades, criminels-nés ou malfaiteurs de profession, qu'aux surveillants, et aussi peu réfractaire aux tentations, aux excitations malsaines, à Tappât d'un gain illicite ou à Tentraînement des mauvais exemples, qu'à la discipline.

Il ne sait plus qu'obéir... à n'importe qui ! Il a perdu tout ressort, toute fierté. Ce n'est plus qu'une pâte molle, apte à recevoir toutes les empreintes.

Habitué à trouver son ce pain cuit » et à se laisser conduire comme une machine ou une bête de somme et à n'accomplir que des tâches imposées, il n'a plus rien de ce qui est indispensable pour n'être pas impitoyablement écrasé dans la lutte pour l'existence.

La seule émulation qui lui reste, c'est l'émulation du crime et de la perversité, fruit de l'éducation mutuelle spéciale à laquelle il vient d'être soumis. Ce n'est pas sans motif qu'en argot la prison se nomme le « collège»...

D'ailleurs, le casier judiciaire, qui s'attache à la peau du libéré comme une tunique de Nessus, suffirait à lui fermer toutes les portes, à lui interdire tous les moyens ^ honnêtes de gagner sa vie.

Ajoutez à cela la monomanie de la délation, le chantage, l'esprit de ruse et de mensonge, tous les autres vices spéciaux qui se contractent ou se développent en prison. Il est, en effet, bon de remarquer qu'il n'est pas une seule des passions de l'homme, des passions naturelles ou factices, depuis l'ivrognerie jusqu'à l'amour, qui ne puisse trouver sous les verrous à tout le moins un semblant de satisfaction. J'ai cité ce baigneur de Clairvaux qui avait attendu, pour contracter l'habitude du tabaCy d'être séparé du monde où l'on fume par des

grilles et des murailles infranchissables. J'aurais pu aussi bien parler de ceux qui, faute d*alcool, boivent « l'esprit de bois », le vernis, Téther, etc. J'ai connu le cas d'un enragé (c'était encore à Clairvaux) qui, dans la précipitation de son avidité, se trompa un beau jour de bonbonne et avala une forte lampée d'acide sulfurique ! Il en mourut, du reste... Quant au succédané pénitentiaire de l'amour, — qui va parfois jusqu'au viol — mieux vaut garder là-dessus un silence auquel tout un chacun suppléera sans peine.

Il va de soi que le libéré transporte ensuite au dehors tous ces vices anormaux, exaltés, poussés au paroxysme. En effet, la prison, telle qu'elle est organisée, est un véritable cloaque épanchant dans la société un flot continu de purulences et de germes de contagion physiologique et morale. Elle empoisonne, abrutit, déprime et corrompt. C'est à la fois une fabrique de phtisiques, de fous et de criminels.

Parmi les cas auxquels Gautier vient de faire allusion, j'en citerai un à titre d'exemple.

F... était le fils d'un colonel de cavalerie très connu dans les environs de Paris et avait reçu une excellente éducation. Ayant échoué à son examen à Saint-Cyr, il s'était engagé aux chasseurs d'Afrique, d'où il était successivement passé aux spahis, puis aux cuirassiers. Il devint bientôt maréchal-des-logis, puis sous-lieutenant : c'est en cette qualité qu'il avait pris part aux légendaires charges de Reischoffen, d'où il fut un des rares héros à revenir sans Wessure. Cela lui avait même valu la médaille militaire.

Au lendemain de la guerre, à la suite de certains froissements avec l'un de ses supérieurs, il avait jeté la cuirasse aux orties, et était entré, avec un emploi suffisamment lucratif, dans une de nos grandes compagnies de chemins de fer. Là, il avait fait la connaissance d'une

femme mariée, une sorte de goule, qui lui avait fait complètement perdre la tète... Bref, manquant d'argent pour satisfaire aux exigences effrénées de la donzelle, il avait commis des faux pour une cinquantaine de mille francs. Coût : cinq ans de prison !

Après l'expiration de sa peine, le pauvre diable avait vu tous ses amis et parents lui tourner le dos, et ce n'avait été qu'au prix des plus grandes difficultés qu'il avait fini par obtenir un modeste emploi de dessinateur chez un architecte. Il se croyait sauvé, quand, un beau jour, l'un de ses anciens co-détenus de Poissy, rencontré par hasard dans la rue et blessé de son accueil un peu... froid, écrivit à son patron une lettre anonyme dévoilant tout à trac le pot aux roses. Il fut illico remercié. Alors commença une épouvantable existence de misère et de vagabondage, qui dura jusqu'au jour, où, à bout de patience, il commit un nouveau délit qui le ramena sur les bancs de la correctionnelle. Depuis il roulait de prison en prison, sans espoir de pouvoir jamais remonter Tinfernale pente... Tout cela raconté simplement, sans pose, avec un poignant accent de sincérité fait pour arracher des larmes au plus impassible. Et c'était vrai, d'un bout à l'autre, j'en ai eu plus tard l'incontestable confirmation.

— Ah ! si vous pouviez m'aider à sortir de là, ajoutait F... d'une voix mouillée, si vous pouviez m'aider, non pas à me réhabiliter, — désormais, c'est fini! je suis irrévocablement déshonoré I — mais à me refaire une existence honnête et tolérableî... Et au fait, vous le pouvez I Vous avez une foule d'amis. Intéressez-les, je vous en supplie, à mon triste sort 1 Faites qu'ils me fournissent, par exemple, le moyen d'aller à l'étranger, aux colonies, au Sahara, au Tonkin, n'importe où, pour faire n'importe quoi, dussé-je ne gagner que le pain quotidien tout sec I Vous m'aurez sauvé plus que la vie...

Je me mis immédiatement en campagne. Je soumis le

cas aux nombreux amis qui, presque tous les jours, me faisaient Finestimable plaisir de venir me rendre visite. Six semaines plus tard, au moment où, précisément expirait sa peine, on avait déniché à F... un emploi chez un ingénieur qui avait l'entreprise de la construction d'une voie ferrée aux Indes. Ledit ingénieur, prévenu de la situation juridique de son client, devait, dans quelques mois, l'emmener là-bas, et lui confier, moyennant de plantureux appointements, les fonctions de surveillant des travaux. En attendant, il lui donnait assez d'écritures et de dessins à exécuter pour lui permettre de se faire environ 6 ou 7 francs par jour. C'était une aubaine inespérée, le paradis terrestre... Ah bien, oui! Nous avions compté sans notre hôte, sans Tincoercible virus pénitentiaire. Il n'y avait pas quinze jours que F... était entré dans la maisonf, qu'on le prenait en flagrant délit de vol de crayons, de bougies et autres menus objets. Il n'avait pas pu attendre, et les nombreux louis qu'il soutirait par ci par là à toutes les personnes dont il avait fait la connaissance dans ma cellule ne suffisaient pas aux exigences de ses passions exacerbées par un long jeûne !

On ne le fit pas arrêter, par considération pour ses parrains, mais on l'envoya se faire pendre ailleurs... Au bout de quelques semaines, je le voyais — naturellement ! — revenir à Sainte- Pélagie, avec une condamnation à six mois pour escroquerie.

Le misérable s'était fait arrêter exprès.

Il avait, selon l'expression consacrée, « diné à la course », c'est-à-dire qu'il s'était fait servir, dans un bon restaurant, un excellent repas, avec vins fins et cigares exquis, sauf à déclarer, après la chartreuse, qu'il n'avait pas un traître sou pour payer l'addition.

C'est le procédé habituel de ceux que hante la nostalgie de la prison... D'autres préfèrent, après avoir préalablement commis quelque délit insignifiant, insulter grossièrement le tribunal : ils sont sûrs de se faire

incontinent octroyer ab iralis quelques années de prison...

La récidive n'implique donc pas l'inclination congéniale au crime.

Il est d'autres caractères encore que Lombroso considère comme primitifs, comme inhérents à la nature première, à la constitution native du criminel, mais qui, en réalité, sont consécutifs et résultent simplement de l'emprisonnement ou de la vie criminelle elle-même.

Gautier (i) a magistralement dépeint l'influence exercée par la vie de prison sur le physique et le moral des détenus.

De même que la vie nomade, la vie au désert, la vie en campagne ou en mer, la vie du chasseur, de Texplorateur, du soldat, du marin, oblige Thomme à s*adapter à certaines exigences, et développe en lui certaines facultés, qui, dans d'autres circonstances, n'eussent jamais vu le jour, de même la vie pénitentiaire a son action physique, intellectuelle et morale, qui façonne le détenu et lui donne une tournure d'esprit à part, des qualités professionnelles et distinctives qui n'ont de valeur et d'utilité que sous les verrous, mais qui, là, en dedans de ce cercle de pierre, atteignent parfois une originalité et une perfection inouïes. Il est certain, par exemple, qu'il existe un type pénitentiaire, comme il existe un type militaire, un type ecclésiastique, un type monacal. C'est à ce point que, quand on se trouve pour la première fois en présence d'une troupe de détenus, on éprouve la même impression qu'en débarquant sur une terre étrangère, peuplée d'une race exotique. On jurerait que, sans les différences de taille, de corpulence, de couleur, de poil, ils se ressemblent tous, et

(i) Loco cifato, p. 541.

qu'une parenté mystérieuse a imprimé sur leurs physionomies je ne sais quel uniforme air de famille. C'est à la longue seulement qu'on parvient à démêler les individualités diverses.

Quels sont les traits caractéristiques du type pénitentiaire ?

J'avoue que, tout en étant sûr de ne pas m'y tromper une seule fois sur vingt, en vertu d'une sorte de divination instinctive, faite de souvenirs confus, je serais fort embarrassé pour en donner une formule « ferme ». Si j'avais, à l'époque où l'expérimentation directe in anima vili m'était si facile, connu les hypothèses modernes de MM. Lombroso, Lacassagne, Garofalo, Ferri, etc., sur la physiognomonie de Vuomo delinquenle, mes observations, plus méthodiques et mieux dirigées, eussent sans doute été plus fructueuses. Je puis affirmer, cependant, car j*ai encore la photographie composite du type vivant au fond de la rétine, que dans le dessin général les traits prédominants sont l'asymétrie fréquente de la face, la lourdeur de la mâchoire, la grandeur démesurée des cavités prbitaires, et Ténormité des mains et des pieds.

Mais je n'ose rien en conclure. N'y a-t-il pas là une sorte d'illusion due à la mise en scène, et aboutissant à un effet diamétralement opposé aux effets d'embellissement produits par l'optique du théâtre? Ne faut-il pas faire entrer en ligne de compte l'ignominie d'un costume si peu fait pour avantager le « sujet », l'anémie pénitentiaire, avec la pâleur livide et l'émaciation qui en sont les conséquences, les ravages, enfin, que doivent fatalement buriner sur des figures rasées et des crânes tondus la claustration, le désespoir, la honte et les privations de toute espèce ?

Ce qui m'a frappé davantage, et ce qui, m'est avis, doit avoir, au point de vue spécial auquel je me place, une importance plus significative, c'est l'anomalie de Tair des détenus, de leur habitas vulius et corporis^ de ce

que les faubouriens appelleraient leur « dégaine ». Je ne sais pas si, comme on le dit, les malfaiteurs diffèrent anatomiquement et physiologiquement du commun des mortels, mais ce que je sais, c'est qu'ils n*ont pas la physionomie de tout le monde; leurs allures rampantes et effarouchées, la mobilité et la sournoiserie de leurs regards, un je ne sais quoi de félin, de lâche, d*humble, de suppliant et d'écrasé en font une classe à part ; on dirait , des chiens battus; à peine, par ci, par là, quelques tètes énergiques de révoltés...

Seulement, est-ce là un type congénital, l'indice d'une race, un signe de déchéance innée ou de rétrogradation ? N'est-ce pas plutôt un type acquis? Sans nier l'existence du criminel-né, dont la tare originelle se traduirait au dehors par des stigmates visibles, j'avoue que je penche de préférence pour la seconde hypothèse.

Je crois, en d'autres termes, que s'il y a le type « malfaiteur » — dont on peut rencontrer ailleurs qu'en prison des échantillons caractérisés, — il y a aussi le type de détenu, plus ou moins profondément inscrit sur n'importe quel visage par l'atmosphère et le régime pénitentiaires.

Ce serait le milieu qui créerait le type et lui imprimerait l'estampille des influences ambiantes.

De même que la gymastique modifie non seulement le volume et la contractilité des muscles, mais aussi leur forme, leurs agencements respectifs dans certaines limites (témoins les fantastiques dislocations des clowns), voire même leur constitution chimique, de même l'incorrection du régime pénitentiaire, Timportunité d'une existence mécanisée par la discipline, la promiscuité des pires hideurs, la monotonie des sensations, la prédominance de la peur et de l'ennui, l'alimentation, l'obligation du silence, l'éclairage lui-même, — qui sait ? — cet éclairage blafard, ce faux jour spécial aux corridors et aux préaux des geôles, peuvent, à ce qu'il me semble,

FiUNCOTTB . — Anthropologie criminelle . 1 5

influencer à la longue les visages et les prunelles, comme les cerveaux et les pensées, et finalement aboutir à ces plis de bouche, à ces froncements de sourcils, à ces traits grimaçants, à ces moires du regard, à ces étrangetés de gestes et d'attitudes qui nous étonnent si fort.

N'est-il pas vrai que, par une répétition fréquente, les traits mimiques passagers finissent par devenir des traits persistants et physiognomoniques ? N'est-il pas vrai, d'autre part, que la mimique spontanée, qui peut s'apprendre, est dominée par les émotions ressenties ? D'où cette conséquence que la physionomie, le moi visible, n*est que la projection des émotions habituelles... On acquiert, en un mot, à l'ombre des prisons et sous l'influence de la discipline pénitentiaire, l'air prisonnier, comme on acquiert ailleurs, en vertu d'une autre genèse, Tair prêtre, dans lequel l'atavisme n'a pas grand'chose à voir.

Ce n'est qu'à la condition d'élargir l'hypothèse qu'on réussit à comprendre comment certains détenus, qui ne sont pas cependant irrémédiablement gangrenés, en ar • rivent à ne plus vivre que par la prison et pour la prison, et à se trouver tellement dépaysés une fois qu'ils en sont sortis, qu'ils ne tardent guère à y revenir, comme le gibier blessé qui fait la randonnée. Je ne parle pas seulement, entendez-moi bien, des monstres dont le crime, avec ses risques, est si bien la carrière, dans la plus stricte acception du mot, qu'ils l'appellent « le travail ». Je ne parle pas seulement de ceux-là, qui, soit prédisposition congénitale, soit dépravation précoce, et n'ayant d'autres ressources que le pillage, la prostitution et l'assassinat, « chourinent » et « grinchissent » comme d'autres débitent le bois, forgent le fer, tissent le drap, piochent la terre ou noircissent du papier, et préparent un vol ou un meurtre avec le sérieux et la placidité d'un négociant en train de méditer une affaire.

Les transformations que Temprisonnement fait

subir aux individus, la pratique du crime les réalise d'une façon encore plus évidente.

Qui ne sait que le vice marque son stigmate sur le visage et communique au regard un aspect particulier ?

Au reste, il ne faut pas faire de la laideur l'expression constante de la méchanceté. « On peut être laid comme Socrate et bon comme lui, et on peut de même être méprisable et perfide avec le visage d'Alcibiade ou celui de Byron (i). »

Il n'est pas difficile de trouver des exemples de parfaits coquins sous un masque aimable et sympathique.

Victor Contesenne, dont les évasions audacieuses ont si longtemps défrayé la chronique judiciaire, est un bel homme, à longue barbe blonde soigneusement peignée, à la parole facile, à la tenue correcte, au geste comme il faut.

Il a, dit Bataille (2) qui en fait la peinture, absolument Tair d'un « monsieur » . Ses cheveux poivre et sel sont rejetés en arrière, laissant à découvert le front qui est vaste et haut. Il est impossible d'avoir plus de respectabilité apparente.

Eyssautier, un des assassins du courrier de Salon, est, dit encore Bataille (3), un beau garçon d'une taille élancée et d'une allure qui a bien quelque élégance. La tète était fine et la physionomie presque douce. j> II est vrai que l'auteur ajoute : « Ses yeux gris d'une excessive mobilité avaient une expression fausse et astucieuse. »

Le comte de Molen, c'est toujours la même auteur qui parle (4), est un assez joli cavalier, de trente-cinq

(i) P. Mantegazza, La physionomie et l'expression des sentiments, Paris, 1889, p. 24.

(2) Causes criminelles et mondaines de 1881, p. 229. i3) Ibidem, p. 6.

(4) Causes criminelles et mondaines de 1887, p. 336.

à trente-huit ans, grand, élancé, élégamment vêtu d*un riche pardessus de voyage, portant la barbe blonde taillée avec soin. L'œil bleu est un peu éteint, le parole traînante et dédaigneuse; les cheveux, prématurément clairsemés, sont coupés court à Tofficier. L'homme a positivement de la race et, s'il faut lui reprocher, en dehors de la double tentative d'assassinat qu'il a commise, d'avoir contracté un mariage d'argent et puisé à même la dot de sa femme au profit d'une maîtresse, on doit lui savoir gré de l'attitude discrète et digne qu'il a gardée devant le jury.

Non seulement la physionomie ne s'enlaidit pas fatalement et toujours dans la pratique du vice ; il peut même arriver qu'elle s'améliore. C'est ce que Ton constate très nettement en comparant les portraits pris à différentes époques chez un jeune criminel parisien et publiés par Joly (i). En i885, lors de sa première arrestation pour abus de confiance, c'était un gamin mal peigné, à la figure peu régulière ; en 1889, il est de nouveau arrêté pour vol, ayant vécu dans le désordre depuis i885 ; ses traits sont plus adoucis, sa personne plus soignée, sa tenue plus élégante.

C'est qu'il ne faut pas perdre de vue l'influence exercée sur la physionomie, sur l'attitude en général, par l'éducation, et ici j'envisage l'éducation en tant qu'elle se rapporte aux règles du maintien, du « savoir-vivre ».

Chacun a pu l'observer : sous l'action du travail manuel, des soucis de la vie matérielle, de la négligence des soins du corps, du laisser-aller, du manque de tenue, les traits perdent de leur finesse, de leur régularité, l'attitude devient gauche, pesante.

(i) H. Joly, Jeunes criminels parisiens. Archives de Vanthropo^ logie criminelle, t. V, 1890, p. 400,

Au contraire, dans les classes supérieures, même chez des individus dépravés, la vie facile, l'habitude des bonnes manières, une hygiène irréprochable conservent à la physionomie quelque chose de fin, de délicat, de « distingué ».

L'absence de rougeur s'explique aussi, bien naturellement, comme la suite des habitudes criminelles.

La répétition d'actes délîctueux (i), la comparution répétée devant les tribunaux correctionnels rendent le récidiviste insensible à la honte de la réprimande et de la condamnation ; il ne rougit plus de son état habituel de dégradation. Racine qui, sans être anthropoiogiste, connaissait le cœur humain et surtout le cœur féminin, avait fait dire à Phèdre :

Je sais mes perfidies,

£t ne suis point de ces femmes hardies

Qui, goûtant dans le crime une tranquille paix.

Ont su se faire un front qui ne rougit jamais.

Absence de rougeur, absence de remords, sont deux faits corrélatifs procédant de la même cause.

Loin de se rattacher à la nature première, au fonds originel de Tindividu, l'absence de remords est, en bien des cas, le fruit d'une succession de fautes qui peu à peu ont étouffé la conscience et oblitéré le sens moral .

Mais cette absence de remords n'a point la grande fréquence que lui attribuent Lombroso et ses disciples : plus souvent qu'ils ne le disent, la conscience subsiste chez le criminel et elle fait entendre ses reproches, ses protestations.

(i) Louis Proal, V anthropologie criminelle. Le Correspondant 10 février 1890.

J'ai, — disait à Guillot un assassin exécuté depuis, — j'ai confiance dans la justice et dans Dieu qui nous a fait arrêter pour que nous ne recommencions pas.

— J'ai bien su que je faisais mal, disait un autre, j'ai des regrets, oui, pour sûr, je sais que je mérite d'être condamné pour longtemps (i).

Marchandon, à la suite de ses aveux, adresse au juge un mémoire dans lequel il s'exprime ainsi :

Dans le wagon, en retournant à Compiègne après le crime, j'étais seul. Je me mis à pleurer à plusieurs reprises en pensant à ce que j'avais fait : une fois arrivé chez nous, je faisais tout pour cacher mon émotion ; la nuit, je ne dormis pas ; à quatre heures, on me surprit pleurant, on me demanda ce que j'avais, je ne répondis pas... Voilà le récit de mon grand malheur. J'en demande pardon à Dieu et à la justice des hommes, ainsi qu'à cette pauvre famille que j'ai plongée dans le deuil (2).

Au moment où on le ligotait sur Féchafaud, Albert éprouva un frisson par tout le corps.

— Est-ce que je vous fais mal ? demanda l'exécuteur.

— Non, répondit Albert en faisant un effort sur luimême. D'ailleurs, il faut que je souffre beaucoup pour expier le mal que j'ai fait aux autres (3).

Miellé, qui assassina un de ses amis et qui, après avoir coupé en deux le cadavre, le jeta à la Seine, poursuivi par le remords, se dénonça lui-même.

On le voyait pâle, inquiet, avec les yeux caves et

(i) Guillot, Les prisons de Paris et les prisonniers, Paris, 1890, p. 159.

(2) Guillot, op. cit., p. 160.

(3) Âbbé Moreau, Le monde des prisons, Paris, 1887, p. 14!).

fatigués d*un homme que le sommeil fuit. « J'ai le dégoût de moi-même, disait-il à son concierge, mes mains m'écœurent. J'ai beau les frotter avec de l'odeur, je ne peux pas manger avec. Tenez, sentez !... quel goût singulier ! »

Le 8 mai, il prit la fuite, et, pendant près de deux mois, il vagabonda à travers l'Ile-de-France et la Champagne, errant de village en village, se louant comme garçon de ferme et fuyant sans cesse, comme un homme que pourchasse le remords, ce compagnon invisible et fidèle du criminel. Comme Caïn, sans doute, il voyait toujours la victime pantelante devant ses yeux, et son allure seule Teût dénoncé comme un assassin, si un mandat d'arrêt, lancé de Paris, n'avait mis en éveil la gendarmerie (i).

Jusqu'à la veille de sa comparution devant le Conseil de guerre, Adeline, un jeune homme de vingt ans, soldat au 74" de ligne, qui avait assassiné son grand' père pour s'emparer de sa fortune, avait nié le crime avec la plus grande énergie. Enfin, à l'audience, il se décida à faire des aveux complets.

« Je n'en puis plus, disait-il, au Président du Conseil de guerre. Je suis à bout de forces ; depuis que je suis en prison, je n'ai pu dormir une seule nuit. »

Adeline n'était certes pas un criminel d'occasion. Dès l'enfance, il avait montré les instincts les plus pervers. Il fut chassé pourvoi du lycée de Caen, où il était élevé comme boursier, et il dut quitter le lycée de Rouen après une scène violente avec deux de ses maîtres qu'il insulta publiquement. Placé chez un notaire, il emporta la caisse de son patron et s'en vint à Paris où il gaspilla l'argent avec des femmes.

A peine était-il incorporé au 74* de ligne, qu'il

(i) Bataille, Causes criminelles et mondaines de i885, p. 61 .

débaucha les hommes de sa compagnie, parlant haut de ses maîtresses, ayant chambre en ville et dépensant, sans compter, un argent dont on ignorait la source, mais qui en réalité, avait été volé à son grand-père (i).

Cet homme si pervers, si familiarisé avec le mal, ne réussit point cependant à échapper aux remords.

« Tant est merveilleux TefFort de la conscience I Elle nous fait trahir, accuser et combattre nousmesmes et à faulte de tesmoing estrangier, elle nous produit contre nous » (Montaigne.)

L'approche de la mort est, pour le très grand nombre des condamnés, le signal du réveil de la conscience et de la conversion.

En ces trente dernières années, tous les condamnés à mort, à l'exception d'un seul, ont accepté à leur dernière heure les secours de la religion et, au dire des aumôniers qui se sont succédé à la Roquette, l'abbé Crozes (2), Tabbé Moreau, Tabbé Faure (3), ils ont manifesté des sentiments de sincère repentir.

Les autres caractères psychiques du criminel-né, tels que Pégoïsme, la cruauté, la paresse, ne sont point non plus, dans tous les cas, le fait de la nature première de l'individu : l'éducation, le mauvais exemple, l'entraînement, voilà bien souvent leurs véritables facteurs.

Et si la pratique du crime, la malfaisance habituelle est capable de modifier l'âme, il n'est pas téméraire de prétendre que les caractères physiques eux-mêmes subissent jusqu'à un certain point la

(i) A. Bataille, Causes criminelles et mondaines de 1884, p. 281.

(2) Abbé Moreau, Souvenirs de la petite et de la grande Roquette, Paris, 3e édition.

(3) Joly, Le crime, p. 237.

même influence. On Ta dit : « la fonction fait Torgane. » S'il ne faut pas prendre cette affirmation dans son sens absolu, on peut néanmoins soutenir en toute vérité que l'organisme se modifie notablement d'après le mode d'activité qui lui est imposé.

La transmission héréditaire du crime tend évidemment à prouver que celui-ci n'est point un état accidentel, mais bien une condition inhérente à la nature de l'individu, et en outre, par les transformations qu'elle détermine, elle fait ressortir les affinités étroites qui existent entre le crime et ralcoolisme ou certaines formes de folie chez les parents.

Malheureusement pour la thèse de Lombroso, la signification des faits invoqués en faveur de cette hérédité est très contestable. En ce qui concerne l'hérédité similaire, on peut soutenir qu'elle n'est très souvent qu'une apparence ; si des parents criminels ont des enfants criminels également, c'est la conséquence de l'éducation corruptrice, des mauvais exemples qu'ils leur donnent : il s'agit, en d'autre termes, d'une action du milieu, plutôt que d'une action héréditaire proprement dite. La même interprétation convient aux cas d'alcoolisme chez les parents ; que peut devenir la moralité d'enfants qui sont chaque jour témoins de l'avilissement, de l'abjection de leur père, de leur mère ? Quel respect peuvent-ils conserver à l'égard de leurs parents? Qui leur apprendra à se dominer eux-mêmes, à réprimer leurs mauvais instincts, leurs penchants vicieux ?

Quant aux transformations de la folie, de Tépilepsie en criminalité chez les descendants, elles se rattachent plutôt à la question des aliénés dits criminels, dont nous aurons à parler plus tard, qu'aux criminels proprement dits.

Au surplus, si l'on doit admettre une certaine

transmission héréditaire du crime, ce qui est l'objet de cette transmission, ce n'est pas le crime luimême, c'est la tendance, c'est le penchant. Comme le dit fort bien Proal (i), « le penchant peut aider à la formation de la vertu ou du vice, mais il ne crée ni l'un ni l'autre. »

Si le vice était héréditaire, la vertu le serait aussi. Or, Texpérience de tous les jours nous apprend que les parents les plus honnêtes ont souvent des enfants vicieux, criminels. Si des parents vertueux peuvent transmettre à leurs enfants, avec le sang, la bonté, la sincérité, Tamour du travail, pourquoi prennent-ils tant de peine pour les rendre bons, sincères, laborieux? Si la transmission du sang emportait la transmission des qualités morales, l'éducation des enfants ne serait pas une œuvre aussi difficile. Or, il est d'expérience constante que les parents les plus honnêtes ne sont jamais sûrs de la conduite de leurs enfants, malgré les bons exemples qu'ils leur donnent, et que leurs efforts restent stériles, si la bonne volonté de l'enfant n'y répond pas.

Si le crime était héréditaire, les criminels devraient être issus de parents criminels. Or, il résulte de ma pratique judiciaire que très fréquemment les accusés et les prévenus ont des parents honnêtes. Combien de fois j'ai vu des parents de la plus grande honorabilité venir réclamer à l'audience Tindulgence des magistrats pour leurs fils coupables! Combien de fois j'ai constaté que les accusés avaient reçu de leur famille les meilleurs exemples I Même chez de grands criminels, j'ai fait cette constatation. Ainsi le père et la mère de Roure, condamné pour assassinat aux travaux forcés à perpétuité, étaient très honnêtes. Baud, qui a été condamné à mort.

(i) Les médecins positmstes et les théories modernes de la crinti" nalité. Le Correspondant, lo octobre 1890, p. io3.

appartenait à une famille très honorable. Constantin, qui, avec un complice, avait assassiné à Marseille le garçon de recettes du Crédit foncier, avait des parents très estimés, etc., etc. Dans Thistoire, on voit aussi de nombreux exemples de fils criminels issus de parents très vertueux. Commode n'était-il pas le fils de Marc- Aurèle ? Par contre, ne voit-on pas sortir de parents coupables des enfants honnêtes ? Plutarque en avait déjà fait la remarque : « Périclès était né d'une famille sacrilège et maudite. Le grand Pompée eut pour père ce Strabon, qui fut si odieux au peuple romain qu'on arracha son corps de dessus le brancard des funérailles et qu'on le foula aux pieds. Les descendants d'un Sisyphe, d'un Autolycus, d'un Plégias se distinguèrent entre les plus grands rois par leurs vertus et par leur gloire (i). » Lombroso lui-même reconnaît qu'il a a bien des fois remarqué des jeunes gens très honnêtes issus de parents mauvais (2). » (Proal.)

Les considérations que nous venons d'exposer démontrent que le type criminel est une œuvre de fantaisie, d'imagination.

Si Ton recherche la proportion des criminels présentant les caractères du type, on constate que cette proportion est relativement faible.

D'après Lombroso, ils manquent dans 60 pour 100 des cas. En vain essaie-t-il de diminuer l'importance de cette constatation : il reste acquis que le prétendu signalement du criminel fait défaut dans la majorité des cas, et qu'à ce point de vue, il est incapable de rendre les services qu'on pourrait en attendre.

Un autre fait qui démontre que le type criminel de Lombroso n'est pas réel, c'est que les caractères qu'on

(i) Plutarque, Des délais de la justice dii/ine. (2) Lombroso, Vhomme criminel, p. i33.

lui attribue se présentent chez la femme normale.

Le crâne de la femme se distingue du crâne de rhomme par le faible développement de la voûte crânienne comparé à celui de la base du crâne, par le développement considérable des mâchoires par rapport à celui du crâne. Or, ces caractères sont également assignés aux crânes des assassins (i). — L'état des réactions vaso-motrices constitue une autre analogie entre la femme et le criminel. D'après Herzen (2), les petites filles rougissent plus vite que les petits garçons ; mais tandis que, chez ces derniers, la réaction s'accélère régulièrement jusqu'à l'adolescence, chez les premières, elle s'accélère moins rapidement et elle s'arrête à une rapidité inférieure à celle du sexe masculin et qui se maintient pendant toute sa vie.

Puisque, en vertu de son organisation, la femme est plus rapprochée que l'homme du type criminel, on devrait trouver chez elle une criminalité plus élevée que dans le sexe masculin. Or, c'est précisément le contraire qui a lieu : la femme est moins portée au crime que l'homme; le nombre des femmes dans les prisons est dix fois moindre que celui des hommes (Tarde) (3).

D'après la dernière statistique française, celle relative à l'année 1887, sur 4,298 accusés traduits devant les cours d'assises, il y avait 3,673 hommes et 625 femmes. L'année précédente, en 1886, le nombre total des accusés des deux sexes était de 4397, se

(i) Congrès international d* anthropologie criminelle. Archives de l'anthropologie criminelle, t. IV, 1889, p. 543. — Manouvrier, Les crânes des suppliciés. Archives de l'anthropologie criminelle, t. I, 1886, p. î35.

(z) Le cerveau et l* activité cérébrale j Paris, p. 98.

(3) Congrès international d'anthropologie criminelle. Archives de l'anthropologie criminelle, t. IV, 1889, p. 543.

décomposant ainsi : 3,758 hommes, 639 femmes. Cette différence considérable entre lu criminalité de l'homme et celle de la femme est, chaque année, constatée par les statistiques. En 1881, sur 100,000 hommes, il y avait 20 accusés; sur [00,000 femmes, il y avait 3 accusées (i).

Ailleurs, la proportion des crimes chez la femme est encore moins élevée ; elle est de 10 pour 100 environ dans la majorité des ttats-Unis et elle atteint à peine 3 pour 100 (3 femmes contre 97 hommes) au Japon, dans les Indes, à TUe Maurice, dans l'Amérique du Sud et dans quelques parties de r Amérique du Nord (2).

A cette objection, Lombroso répond que la pros» titution est une forme de la criminalité féminine et que si Ton en tient compte, la ditference entre les deux sexes disparaît. Mais, il n'est pas juste d'assimiler la prostitution au crime.

Sans doute, comme les criminels, les prostituées sont des êtres improductifs, des antisociaux ; mais elles ne touchent ni à la vie, ni au bien d'autrui.

Les hystériques nous fournissent encore une objection à la théorie de Lombroso, Bien qu'elles ne présentent que rarement des stigmates anaiomiques et qu'elles soient généralement douées d'une organisation physique irréprochable, elles réalisent plusieurs conditions physiologiques de la criminalité et présentent fréquemment des tendances délictueuses : les voleuses aux étalages, les vitrioleuses se recrutent assez souvent parmi elles (Féré) (3).

Comme on le voit, le type criminel de Lombroso

(i) L. Proaly La criminalité féminine. Le Corrcspondatiif 10 md 1890, p. 478. (2)Joly, Le crime, p. 25 1.

(3) Dégénérescence et criminalité, p. 75.

soulève de nombreuses objections : ce type ne répond pas à la réalité : c'est une construction anificielle qui ne résiste pas à un examen sérieux.

C'est en vain que, pour justifier les contradictions qui se sont produites, on a essayé d'établir des divisions dans ce type criminel, et de grouper les traits propres aux différentes catégories de malfaiteurs.

En exposant le type criminel, nous avons déjà indiqué quelques-uns de ces traits. Nous avons appris, . par exemple, que les voleurs ont le nez retroussé, tandis que les assassins l'ont crochu; que les mains longues se rencontrent chez les voleurs, les mains courtes chez les assassins.

Lombroso (i) a résumé comme suit les caractères particuliers aux différentes catégories de criminels :

Chez les assassins et les meurtriers, il y a prévalence de la courbe et du diamètre transversal de la tète : la demi-circonférence postérieure de la tète est plus forte que Tantérieure ; la mâchoire est volumineuse, et les zygomas éloignés ; ils ont le plus souvent les cheveux noirs et touffus et la barbe rare ; le goître et les mains trapues s'y rencontrent aussi avec fréquence. Chez les auteurs de blessures, la brachycéphalie est le caractère le plus constant : vient ensuite la longueur des mains et des bras.

Chez les auteurs de viol, on a observé une taille petite, avec poids relativement élevé, les mains et les bras courts, le front étroit, la demi-circonférence antérieure de la tète très courte. Les anomalies des organes génitaux et du nez sont fréquentes, et presque toujours Tintelligence est très peu développée.

Les cheveux touffus et la barbe rare, la dérivation de parents alcoolisés et névropathes caractérisent les voleurs

(i) L'anthropologie criminelle, 1890, p. 38.

de grands chemins. Beaucoup d'entre ceux-ci sont tatoués et ont les réflexes exagérés.

Les incendiaires sont presque tous aliénés; leurs parents Tétaient aussi.

On a trouvé, chez les escrocs, les mâchoires fortes, les zygomas éloignés, le poids du corps très élevé, parents âgés, intelligence discrète, quelquefois même très développée.

Les voleurs avec effraction ressemblent aux voleurs de grands chemins par les caractères physiques et psychiques. Chez eux, on trouve un grand nombre de fous simulateurs. Chez les autres voleurs, ou remarque les cheveux noirs et la barbe rare; l'intelligence est plus soignée que dans les autres classes, les escrocs exceptés; l'alcoolisme chronique est très fréquent, tandis qu'il Test moins chez leurs parents.

Chez les oisifs, Marro a trouvé beaucoup d*anomalies psychiques : arrêt du développement de Tintelligence ; en particulier l'épilepsie et d'autres défauts expliquent leurs penchants étranges.

Loin de résoudre les difficultés, cette division du type criminel commun en plusieurs types particuliers n*a fait qu'en susciter de nouvelles.

La division des malfaiteurs en plusieurs catégories n'est légitime que pour la minorité des cas.

Il est vrai qu'en Corse, on rencontre assez souvent l'assassin vrai qui ne se livre jamais au vol, mais qui obéit à des haines de famille, à des ressentiments de caste (i).

D'autre part, on pourrait citer des exemples de voleurs qui, de propos délibéré, systématiquement, se sont toujours abstenus de l'assassinat.

Tel était ce Wilde, le roi des pick-pockets, qui fut

(i) Bournet, La criminalité en Corse, Archives de Vanthropolo* (ie criminelle^ t. II, 1887, p« 45b et t. III, 1888, p. i»

pendu en 1725 et qui ne trempa jamais dans un acte de violence.

Quelques-uns de ses associés ayant poignardé un gentilhomme, il les fit arrêter sur-le-champ, disant: «Je ne pardonne jamais au meurtre ! » Par compensation, c'est lui qui, paraît-il, inventa le système si florissant aujourd'hui encore chez les voleurs anglais et qui consiste à revendre aux individus volés les objets qui leur ont été pris, au lieu d'aller les vendre à des receleurs, prêteurs sur gage ou brocanteurs. Il avait sa bande dont il était le chef occulte et qui était chargée d'aller voler, puis de centraliser ses produits dans un local convenu. Il avait d'autre part une sorte d'agence dont il était le chef avoué; celle-là, moyennant récompense, restituait les objets qu'on était censé avoir retrouvé chez les receleurs (i).

Mais ce sont là certainement des exceptions.

La plupart des criminels ne se renferment pas dans la pratique exclusive d'une seule espèce de crimes, ils passent successivement de l'un à l'autre. Généralement, ils commencent par le vol et finissent par l'assassinat.

L'histoire de Lacenaire, que je vais reproduire d'après Joly (2), est celle d'un grand nombre de criminels : c'est le même début par des escroqueries, par des vols, c'est la même formation, le même développement de l'idée criminelle, c'est le même passage ordinairement gradué de l'accident à l'habitude, c'est le même aboutissement au meurtre.

Lacenaire avait reçu une éducation de collège et de séminaire, éducation bonne, mais moyenne, où, malgré

(i) J.-D. Lewis, ancien membre de la Chambre des Communes, magistrat anglais. Les causes célèbres de l'Angleterre, 1 vol., Paris, Charavay, 1884, voyez surtout le ch. iv,

(2) Joly, Le crime, p. 109.

quelques légendes bien réfutées, rien de saillant ne s'était révélé ni produit, dans aucun sens. Il était fort intelligent, cela ne fait aucun doute : il était aussi fort ambitieux et peu ami du travail suivi. Il était venu à Paris dans Tintention d'y faire son droit. Les ressources de son père n*étant pas suffisantes, il entra dans une maison de commerce, puis chez un avoué, puis chez un notaire puis chez un banquier. Au bout de quelque temps, il se dégoûte du travail et s'engage : il va faire la guerre en Morée. De toute cette existence, rien de délictueux n*a transpiré.

Revenu en France, il trouve son père parti, après faillite. Des amis cependant lui viennent en aide : on lui donne 500 francs. Combien d'autres auraient trouvé dans ce modeste don le point de départ d'une vie honorable et peut-être celui d'une fortune! Lui, court à Paris et s'empresse d'y dépenser toute la\somme. Il entre alors dans ce qu'on a nommé depuis, la bohème littéraire. Il fait des vers et des articles politiques. Il se bat en duel avec un neveu de Benjamin Constant et il le tue. Il a prétendu plus tard (fut-ce par un effet de cette vanité et de cet orgueil du crime qu'il porta si haut), que la vue de l'agonie de sa victime ne lui avait causé aucune émotion. Ce qui est authentique, c'est qu'il s'attribuait alors une certaine importance, qu'il devenait de plus en plus avide d'argent et que, n'en gagnant pas assez à son gré, il s'en procura par le vol et par l'escroquerie.

Condamné à la prison, il se lia vite avec des malfaiteurs de profession. Il apprit à se servir d'eux, il prit de faux noms, il multiplia ses déguisements, multiplia aussi ses vols, prit l'habitude d'aller au devant des libérés de Poissy et de les aider à manger en orgies leur pécule de sortie. Il avait trente-quatre ans, quand il commença cette vie crapuleuse et ces essais d'association criminelle.

Framcottb^ — Anthropologie criminelle. 16

C'est à peu près à cette époque qu'il commit un meurtre et une tentative de meurtre qui ne furent connus que beaucoup plus tard par ses révélations spontanées. Le premier fut exécuté à la suite d'une orgie, à deux heures du matin, sur un pont du Rhône à Lyon ; Tautre eut lieu à la sortie d'une maison de jeu, en suivant un joueur qui emportait sur lui un gros gain (i). Le crime et la tentative furent impunis tous les deux. A partir de ce moment, Lacenaire avait partout des complices. Il pouvait être trahi par eux et il pouvait lui-même les livrer : il était lié à eux comme eux à lui. Il était donc en plein dans cette existence où les méfaits ne sont interrompus que par des accès de débauche et de paresse de plus en plus invraisemblables.

Gamahut, l'assassin de madame Ballerich, était un récidiviste déjà condamné pour vol. Tous ses complices étaient également des repris de justice qui avaient commencé par des vols, des filouteries.

Toute Tadolescence de Marchandon avait été remplie par le vol jusqu'au jour où il devint le plus dangereux des assassins (A. Bataille) (2).

Mais à quoi bon multiplier les exemples d'un fait qui ne peut pas être sérieusement contesté. Les statistiques françaises établissent que sur cent assassinats, vingt-cinq ont pour mobile la cupidité, quarante les querelles domestiques, l'amour contrarié, Fadultère, le concubinage et la débauche, en résumé, le désordre des mœurs ; vingt-deux proviennent de haine, de ressentiment, de vengeance.

On peut dire en somme assez exactement que les trois quarts environ des malfaiteurs sont plus ou moins capables d'exécuter indifféremment, suivant les circons-

(i) Voyez les Mémoires de Canler, p. 109.

(2) Causes criminelles et mondaines de i885.

tances, Tun ou Tautre des trois modes du crime contre la propriété, contre la vie ou contre les mœurs.

L'association de plusieurs espèces de crimes se montre aussi chez ceux qui se livrent à la prostitution antiphysique : ils sont tous plus ou moins voleurs, et passent du vol simple à l'escroquerie et de l'escroquerie à l'assassinat.

Les différentes catégories établies parmi les criminels sont donc arbitraires, et arbitraires aussi .sont les types particuliers qu'on a prétendu distinguer.

Si nous rejetons l'opinion de Lombroso relative à l'homme criminel, il ne s'ensuit pas que nous méconnaissions la part de vérité que contient cette opinion.

Les deux données essentielles de la doctrine de Lombroso sont, d'une part, ïexistence d'individu^criminels par nature, incorrigibles, et, d'autre pan, l'existence d'un type criminel, c'est-à-dire d'un ensemble de caractères physiques et psychiques qui sont en corrélation avec la tendance vicieuse innce, avec le penchant naturel au crime.

Or, ces deux données ne sont pas absolument nouvelles.

Des hommes impartiaux, qui se sont trouves en contact intime avec des criminels, reconnaissent l'existence d'êtres foncièrement vicieux, voues en quelque sorte au crime, inaccessibles à tous les moyens d'amendement et de correction.

Ecoutez l'abbé Moreau (i), l'aumônier de la Roquette :

C'est un fait trop peu connu, dit-il, mais évident pour (i) Souvenirs de la petite et de la grande Roquette, t. II, p. 41^9.

ceux qui comme moi ont fréquenté ce monde, que le monde des prisons se divise en deux catégories très distinctes : les malfaiteurs par tempérament, et ceux que de fâcheuses circonstances ont entraînés au mal.

Les premiers, quoi qu'on fasse, sont incorrigibles. En prison, ils font de nouveaux plans et forment des élèves. Rien ne les arrête : ni les sentiments de la famille, ni leur intérêt bien compris, ni la prison, ni le bagne, rien, sauf peut-être Téchafaud ; rien ne peut les faire changer de profession. Ils sont voleurs ou assassins comme d'autres pâtissiers ou fumistes. Il leur est impossible de tourner leurs aptitudes vers un autre labeur. Je suis honteux de me servir decette expression : c'est chez eux une irrésistible vocation.

Ils aiment leur métier, ils en sont fiers. Essayez de les dépayser, ils auront la nostalgie de la pince et du couteau. Vous les aurez introduits à grand' peine dans un refuge, dans un atelier ; ils se sauveront par la fenêtre et, malgré leurs promesses, malgré vos bienfaits, ils retourneront à leur infâme métier.

Il y a donc des incorrigibles. Mais quel en est le nombre ? Sont-ils l'exception, constituent-ils des monstres, ou bien représentent-ils la règle comme paraissent le penser la plupart des anthropologistes modernfes ? Leur incorrigibilité est-elle absolue, liée à la nature première, ou bien est-elle la conséquence de la dégradation progressive du sens moral, de Toblitération graduelle de la conscience. C'est dans le sens de l'incorrigibilité relative, de l'incorrigibilité de fait que le quatrième Congrès pénitentiaire international (i) a résolu la question qui lui était posée :

(i) Voir le compte rendu par H. Joly, Archives de l'anthrO" pologie criminelle, t. V, 1890, p. 5 17.

Peut-on admettre que certains criminels ou délinquants soient considérés comme mcorrigibles et, dans le cas de l'affirmative, quels moyens pourraient être employés pour protéger la société contre cette catégorie de criminels ?

Après la lecture de nombreux rapports ei après une discussion approfondie, le Congrès s'est arrett; à la solution suivante :

Sans admettre qu'au point de vue pénal et pcnîtentiaire, il y ait des criminels absolument incorrigibles, comme cependant l'expérience démontre qu'en fait, il y a des individus rebelles à cette double action pénale et pénitentiaire et reviennent, par habitude et comme par profession, à enfreindre les lois de la société, la Section émet le vœu qu'il faudrait prendre des mesures spéciales contre ces individus.

Pour conclure à l'incorrigibilité absolue, lout critérium fait défaut. Incorrigible signifie quircsisie aux moyens appropriés d'amendement et de correction. Mais ces moyens, les a-t-on employés?

Vous colloquez le criminel dans une cellule, l'abandonnant au cours de ses pensées perverses^ ou vous le jetez au milieu d'êtres dégradés ei corrompus comme lui. Ce serait vraiment merveille qu'il en sortît moins mauvais qu'il n'y est entre.

Les résultats obtenus parles sociétés de patronage instituées en différents pays, prouvent qu'il est possible d'obtenir l'amendement de la plupart de^j criminels.

Depuis quinze ans, disait M. Lardy, le président de la Société de Neuchâtel, dans une note adressée à M. Emile de Laveleye, nous avons assisté 2,000 libérés,

et il n'y en a que 50 pour lesquels nous n'avons pas réussi du tout (i).

Il résulte des rapports annuels de cette Socie'té que, sur 100 libérés dont elle s'occupe, il n'y a en moyenne que trois rechutes. A Paris, dans la Société de la rue de la Cavalerie, on évalue les récidives à une moyenne presque régulière de 8 à 10 pour 100, ce qui est singulièrement minime, observe M. Du Camp, en comparaison de la récidive des libérés ordinaires.

Le petit nombre des cas de récidive constatés à la Nouvelle-Calédonie, où sont réunis plus de 9,000 forçats, l'écume de la population criminelle d'une grande nation, la facilité de relèvement des condamnés vivant dans un milieu nouveau, démontrent aussi d'une façon bien éloquente que les crimes sont engendrés, pour la plupart, moins par la perversité native ou constitutionnelle du malfaiteur que par la difficulté, sinon l'impossibilité que rencontrent certains individus à conquérir honnêtement une petite place au soleil.

Oui, on peut l'affirmer avec Kernoor (2), « les criminels accessibles à l'amendement s'appellent légion, tandis que les incurables ne sont que de rares et monstrueux phénomènes ofiferts aux études des savants. »

Veut-on une autre preuve de la puissance de l'éducation et d'efiforts sérieux tendant à l'amélioration morale des êtres les plus dégradés ? Que l'on considère les résultats obtenus dans les établissements

(i) Cette citation, ainsi que les renseignements qui suivent sur les sociétés de patronage, sont empruntés à l'excellente brochure de M. F. Thiry, La charité envers les criminels, p. 22.

(2) Chronique de Nouméa. Archives de V anthropologie criminelle, t. II, 1887, p. 414.

d'enfants idiots, arriérés ou épiieptiques. « On arrive à rendre souples et obéissants des êtres pervers, malfaisants et dangereux (i). »

Letourneau (2) reconnaît d'ailleurs les exagérations des anthropologistes criminologues lorsqu'ils déclarent incorrigibles la majorité des criminels :

L*incurabilité d'un bon nombre de criminels n'est pas encore suffisamment démontrée, dit-il, et elle ne le sera pas, avant que, suivant le vœu très sensé de Lombroso, on n*ait soigné et traité les criminels- nés dans des asiles spéciaux analogues à nos asiles d'aliénés.

Je ne sais pas ce que pourraient être ces établissement rêvés par Lombroso ; ce que je sais, c'est qu'on ne réprime pas les passions, qu'on ne corrige pas les vices avec de l'hydrothérapie ou des médica* ments.

C'est la conscience qu'il faut guérir ; c'est à la conscience qu'il faut s'adresser, et nul ne le fera avec plus d'autorité que l'aumônier dans les prisons. Il est le dépositaire du principe religieux, qui est, suivant l'expression de J. Rochard (3)^ le seul sur lequel on puisse baser la loi du devoir.

Il connaît les cœurs et, par des paroles raiséricor* dieuses, il pourra aider au relèvement de plus d'un misérable que le contact pestilentiel de la prison perd à tout jamais (Laurent) (4).

La seconde donnée fondamentale de la doctrine de Lombroso est l'existence d'un type criminel. Or,

(i) A. Favereau, De V éducation des enfants idiots ^ jrriJrh* épileptiques. Le Correspondant, 23 février 1890.

(2) Lombroso, Préface à Vhomme criminel.

(3) J. Rochard, L'éducation de nos fils y Paris, 1890, p. 197.

(4) Op,citato, p. 606.

nous trouvons dans diverses expressions populaires Taffirmation d'un type semblable. On parle d'une face patibulaire, d'une mine de brigand.

Certes, il n'est pas contestable que les criminels ne présentent certains traits spéciaux. Mais, ces traits, d*ailleurs inconstants et assez mal dessinés, ne préexistent pas toujours à la pratique du vice : ils en sont la suite, la conséquence.

On doit reconnaître en outre que, parmi les malfaiteurs, il en est dont l'organisation offre des stigmates physiques véritables, des signes évidents de dégénérescence. Pour que l'on puisse attribuer quelque valeur à ces stigmates, il faut qu'ils soient nombreux et manifestes.

Dans ces conditions, ils dénotent un état d'infirmité ou de maladie mentale, et ceux qu'ils affectent ne sont plus à proprement parler des criminels, ce sont des malades, des dégénérés.

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