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En comparant les conclusions auxquelles nous sommes arrivés, nous pouvons dire que l'avenir immédiat est plusévident pour nous que l'avenir éloigné etque les fins et les obligations relatives sont plus certaines que la fin éthique absolue. Dans les prédictions, il est plus facile d'indiquer le premier résultat qui sera obtenu que le millième. Nous serons moins gènés dans nos calculs par les grandes forces de l'avenir, qui sont maintenant si insignifiantes qu'on pourrait pratiquement ne pas en tenir compte. Dans la pratique et pour employer le langage traditionnel de l'éthique, nous avons des idées plus certaines sur nos devoirs immédiats que sur le souverain bien, et la religion pratique de la vie de chaque jour est préférable à celle qui n’envisage quele monde futur. L'éthique des masses sera plutôt religieuse qu'absolue ou philosophique. Il leur faut poursuivre certains buts, les buts altruistes par exemple, quoiqu'elles ne puissent se les expliquer rationnellement. Seuls les peuples qui agiront ainsi pourront continuer à vivre. Mais une telle conduite sera soit dictée par des sentiments héréditaires, soit imposée par la sanction de l'autorité. Ce sera donc aux moralistes et à ceux qui gouvernent l'opinion publique, aux inventeurs de systèmes moraux ou religieux, d’avoir une philosophie de l'éthique, une explication consciente des fins absolues. Si leur sagesse ne suffit pas à leur montrer clairement la large ligne de conduite qui s’harmonise avec les forces dominantes de l'univers, eux et leurs peuples seront rejetés ou submergés par le flux incessant du progrès.
Nous pouvons ranger tout ce que l’art demande à la science en deux catégories différentes : 1° les faits ; 2° les lois. L'art considéré comme pratique a besoin de con-
naître des faits relatifs aux corps et aux forces existantes, c'est-à-dire les matériaux et les instruments, dans leurs rapports de situation, de quantité et de nombre. Dans l'éthique considérée comme prévision et dans la déterminaiton des fins, la connaissance de tels faits est une base nécessaire au calcul des résultantes et à l'appréciation des possibilités. Les lois des relations causales, la connaissance de certains couples causaux (c'est-à-dire antécédent et conséquent apparaissant généralement ensemble) est également nécessaire, afin que dans la pratique l'artiste sache que certaines causes sont suivies de certains effets, et afin que dans la prévision le philosophe sache que certains phénomènes sont suivis de certains autres. Les faits mentionnés plus haut seront fournis par l’anthropographie, l'histoire et la géographie, c'est-à-dire par les sciences descriptives et historiques; les lois seront fournies par l'anthropodynamique, c'est-à-dire par les sciences abstraites qui étudient les phénomènes de succession. La science de l’anthropostatique est, par suite, de valeur très inférieure à la science de l’anthropographie et de l’anthropodynamique. De ces dernières, l'anthropographie est peut-être plus importante dans l'art de la pratique et dans l'éthique relative. L'anthropodynamique est plus importante en éthique absolue.
La discussion des méthodes de l'éthique et des arts anthropologiques a tenu tant de place que nous ne pourrons pas discuter aussi à fond les méthodes des sciences anthropologiques. Mais ce n'est pas d’une aussi grande nécessité. Stuart Mill et plusieurs anthropologistes ont tellement épuisé le sujet qu'il n’y a plus rien de bien neuf à dire. Nous supposerons dans ce chapitre que
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les résultats de cette discussion sont admis d'avance et connus du lecteur. Dans tout ce que nous ajouterons, nous nous placerons plutôt au point de vue anthropologique qu'au point de vue sociologique.
La méthode générale de toute science et de la philosophie elle-même considérée comme science des sciences est la méthode inductive. La déduction est quelque chose de secondaire; idéalement, elle n’est qu’une partie de l'induction. L'esprit idéal, doué de facultés illimitées, dont nous parlions dans une des pages qui précèdent, s’il travaillait sans aucune coopération, édifieraitune philosophie complète basée surla connaissance complète de tout ce qui existe dans le présent et sur l'interprétation parfaite de toutes les données relatives au passé. La science déductive ne serait pas nécessaire, parce que toutes les sciences seraient développées par induction et que leurs généralisations seraient synthétisées dans les généralisations encore plus hautes de la philosophie. Ce qui nécessite les déductions, c'est la division du travail, bien que les esprits qui travaillent en commun et que leurs conditions de travail soient, par supposition, de nature idéale. Chacun de ces esprits est versé dans tel ou tel domaine de la science, et il dépend des spécialités de chacune des autres divisions, auxquelles il emprunte les généralisations qui lui sont nécessaires dans l'étude de sa spécialité. Admettant la vérité des résultats auxquels sont parvenus les autres, il en déduit d’autres vérités. Les procédés idéaux de la science philosophique en général et de l'anthropologie philosophique en particulier peuvent être divisés en trois phases : observation, classification et lois. La première analyse les phénomènes de première main, non seulement dans l'anthropologie elle-même, mais
dans toutes les sciences qui sont nécessaires pour comprendre la coopération des forces dont s'occupe l’anthropologie. Elle comprend les observations rétrospectives ou études du passé aussi bien que l'étude du présent. Sa méthode est surtout analytique. Il y a d’étroites relations entre elle et les procédés de classification, qui, eux, sont seulement des moyens intermédiaires mais essentiels à l’établissement des lois : car les lois se servent des concepts. La méthode de la classification est synthétique. On arrive par la synthèse et la généralisation à la troisième phase, la phase des lois de cause et d'effet, c’est-à-dire des lois déterminant l'ordre de succession; mais c'est-une synthèse non d'individus, comme dans la classification, mais de ce que nous avons appelé couples causaux ou successions. Ces couples observés dans le présent et dans l'histoire sont comparés et rangés par classes. Le concept de ce genre est notre représentation de ce que nous appelons la loi de cause et d'effet par rapport aux phénomènes en question. Nous pouvons dire ici que des types particuliers concrétisent les conclusions des sciences abstraites, aussi bien que celles des sciences concrètes classificatrices. Dans la science concrète, le type a toutes les qualités qui sont communes à {ous les individus et n'a aucune des qualités qui ne sont pas communes à tous. Les sciences abstraites n'étudient qu'une qualité ou qu’un nombre restreint des qualités qui sont l'apanage d'une classe d'êtres particulière. Mais leurs objets d'étude sont également réels, et la méthode idéale de ces sciences est l'induction, l'étude approfondie des individus et la généralisation basée sur cette étude. Considérées à ce point de vue, chaque science concrète et chaque science abstraite traversent
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MÉTHODES ET MATÉRIAUX 79 trois phases : un état descriptif et deux états généralisateurs aboutissant l’un à une classilication, l’autre à la détermination des lois. Considérons la dernière phase, celle des sciences explicatives, c'est-à-dire le plus haut développement, ou l'aspect le plus philosophique des sciences abstraites qui étudient la nutrition, la reproduction, et les autres activités humaines, les sciences de l'éducation et du gouvernement, et les autre formes du contrôle, et les sciences plus compréhensives de la physiologie, psychologie, sociologie, morale, et enfin de l'anthropologie philosophique elle-même considérée comme une philosophie basée sur les sciences anthropologiques. La méthode générale de ces sciences devra aboutir à des lois, comme celle de cause et d'effet, et serait, idéalement parlant, le résultat d’une induction compréhensive du présent et de toutes les données relatives au passé. En pratique, quelle est la division du travail qui est applicable dans ce domaine, en considérant spécialement les particularités subjectives des spécialistes de chaque science et leur éducation préliminaire ? Il y aura une première division générale à établir entre celles qui emploient la méthode historique et celles qui étudient le présent. Le premier groupe de spécialistes appuie ses généralisations sur les données fournies par un autre groupe d’historiens, spécialistes des sciences concrètes et vérifiant seulement les faits. En comparant l'histoire des différents peuples et des différentes époques, les premiers généralisent les couples de causes, pour employer ie terme proposé plus haut; ils construisent une philosophie de l'histoire. Les résultats de la méthode historique ne peuvent pas, dès maintenant,être aussi féconds en généralisation que la science qui étudie le présent, parce
que les données de cette dernière sont beaucoup plus complètes et que l’on peut faire de fréquentes observations et expérimentations. Une matière bien plus idéale serait accessible à l'historien de l'avenir si toutes les observations que le xix° siècle a rendues possibles étaient enregistrées et conservées à son usage, comme, par exemple, des descriptions des conditions sociales contemporaines à des intervalles réguliers fournies par la statistique et les autres méthodes descriptives mentionnées plus loin. Chaque recensement lui indiquerait d'une facon si minutieuse la nouvelle distribution des forces qu'il lui serait possible d'évaluer, d'une façon assez exacte, les puissances et les directions relatives des mouvements. Les sciences qui étudient le présent nécessitent des spécialisations plus variées par suite de la diversité des matériaux. Quand les données ont été recueillies grâce aux méthodes d'observation, d'expérimentation, d'introspection et de comparaison, par des spécialistes dont la fonction est plutôt de rechercher les faits que de les expliquer, ces données peuvent ètre résumées en lois générales par les spécialistes plus versés dans chacune des divisions. L'un s'occupera des généralisations en psychologie, un autre en physiologie, un autre en sociologie, un autre en ethnologie, d'autres en statistique; d'autres dans chacune des sciences abstraites qui étudient les activités humaines et les formes de contrôle social, tandis que d'autres encore se consacreront à l'étude des faits provenant de sources plus ou moins scientifiques, biographie, voyages, géographie politique, romans, journaux et autres produclions humaines. Quelques autres encore établiront, en s'appuyant sur les sciences non anthropologiques, des règles générales relalives à l'homme et à la nature.
Enfin les généralisations atteintes par toutes ces sciences seront combinées en généralisations plus larges encore par les spécialistes de l'anthropologie générale.
Pratiquement la déduction a une grande importance dans la division du travail, comme moyen de contrôle des généralisalions inductives. Il faut rapporter les faits dont un savant s'occupe spécialement aux résultats des études des autres spécialistes. Les généralisations basées sur des données incomplètes doivent être vérifiées à l'aide des généralisations fournies par d'autres domaines de la science. Il y a deux modes de vérification déductive, la première partant d'une généralisation empruntée à une spécialité différente, l’autre partant de généralisations puisées dans sa propre spécialité. Dans l’un et l’autre cas, ce que l’on se propose, c’est de vérifier les généralisations d'une spécialité par les généralisations ou les observations particulières d’une autre spécialité. Comme tous les phénomènes de causalité ne peuvent pas être saisis inductivement dans la pratique, il faut diriger surtout l'attention sur ceux qui révèlent l’action de forces plus considérables. Si toutes ces forces combinées n'arrivent pas à expliquer certains phénomènes importants ou certaines hypothèses, il faut rechercher alors les causes perturbatrices.
Ce que nous avons dit jusqu'ici de la plus haute forme de science, c’est que la phase de généralisation s'étend à la plus grande partie de la méthode des sciences abstraites déjà nommées. Quelques-unes d'elles ne passent pas par les phases inférieures de la classification et de l'observation, mais empruntent entièrement leurs données aux sciences concrètes. D’autres,
chez lesquelles l’expérimentation est possible, telles
que la psychologie et la physiologie, étudient de première main les matériaux sur lesquels elles basent leurs généralisations. À la rigueur, ces deux sciences ainsi que la sociologie sont de nature concrète aussi bien qu'abstraite, parce qu'elles étudient non pas des qualités isolées, mais un groupe important d'êtres réels doués de qualités destinées à être analysées et classées selon la méthode des sciences concrètes. Nous nous occuperons peu des sciences abstraites sous leur aspect statique, car leurs résultats sont de bien peu d'importance pour l’art et pour l'éthique, comparés aux lois de causalité et aux similitudes déterminées par les autres sciences dynamiques. Cependant l'anthropostatique est un moyen de contrôle indirect des couples de causes. Si la statistique pouvait montrer une coexistence régulière des phénomènes qu'on suppose être vis-à-vis l’un de l’autre dans les rapports de cause à effet, cette hypothèse de relations unissant les deux faits se trouverait, par là même, corroborée. Bien plus, les lois qu'on désigne sous le nom de « lois d'ordre »,etquionttraitaux proportions normales et relatives qui doivent unir des facteurs coexistants, ont leur valeur en éthique dans la prévision et dans l'invention. Des conditions statiques des périodes du passé on peut conclure qu'il n’est pas bon de dépasser certaines limites extrèmes dans le développement de certains instincts, de certaines forces, de certaines institutions.
Revenant maintenant à la phase scientifique de la classification et de l'observation, nous entrons dans le domaine des sciences anthropologiques concrètes. Selon les principes posés précédemment, elles peuvent être divisées en sciences du passé et en sciences du présent ; les premières se subdivisent non seulement en histoire,
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MÉTHODES ET MATÉRIAUX 83 mais aussi en préhistoire. La science générale qui étudie le présent, l'anthropographie, comprend la démographie, la sociographie, l'ethnographie, la statistique et les matériaux peu scientifiques fournis par les relations de voyages, les romans et les œuvres d'un caractère descriptif. Dans certains cas, mais non dans tous, il est désirable, étant donnée une science concrète, de diviser le travail entre ceux qui classent les faits et ceux qui observent. C'est surtout nécessaire dans la statistique. En faisant un recensement, les efforts de beaucoup de spécialistes sont complètement employés à recueillir des matériaux. La mise en ordre et l'élaboration plus complète de ces matériaux doit être abandonnée aux travailleurs de bureau qui disposent de documents imprimés. Une division semblable du travail est nécessaire en ethnographie entre ceux qui recueillent les faits et ceux qui rangent et classent les immenses collections des bibliothèques et des musées. Mais il ne faut pas établir au hasard des divisions arbitraires entre les spécialistes. Les divisions sont faites uniquement pour des raisons de convenance. Dans certains cas, il sera désirable que les spécialistes ne se contentent pas de classer leurs matériaux, mais qu'ils proposent des hypothèses et établissent des lois au sujet de ces matériaux, c'est-à-dire qu'ils pénètrent dans le domaine de la science abstraite. Ce serait à désirer surtout dans les sciences qui permettent des observations et des expériences nombreuses et répétées. Ici, non seulement les lois supposées peuvent ètre mises à l'épreuve, mais elles peuvent fournir des hypothèses qui guideront le savant dans ses observations.
Une espèce particulière de classification donne directement des lois, comme nous l'avons indiqué; les
généralisations relatives aux couples causaux, suites de causes et d'effets particuliers, forment le sujet des sciences de pure observation. Et, dès que ces couples sont comparés et classés, le but de ces sciences est atteint. Ces sciences formulent, à propos de la régulière apparition de tel ou tel phénomène, des remarques qui peuvent être utilisées {par l'art. La seconde fonction cependant de la classification des sciences, la classification des individus, et non pas celle des couples de causes, en fait un simple enchainement vers les sciences explicatives, comme cela a été déjà dit. Dans cette formation des concepts, il faut pousser aussi loin que possible l'étude de tous les individus semblables. Pour y arriver, le classificateur doit être au courant non seulement des sciences qui étudient le présent, mais encore de celles qui étudient le passé. De même que la paléontologie a rendu des services dans l'établissement de classifications biologiques, de même l’histoire et la préhistoire ne seront pas inutiles dans les classifications anthropologiques et ethnographiques. Au point de vue idéal, il faudra que le classificateur ait observé lui-même tous les faits et recueilli tous les témoignages. Mais, en pratique, dans les plus imporlantes divisions des sciences, ce travail n'a été accompli que dans une certaine limite, même par des hommes comme Darwin. Le meilleur succédané sera la connaissance de la bibliographie et des documents touchant à son sujet renfermés dans les bibliothèques et les musées, ainsi que l'utilisation des acquisitions intellectuelles d'autres spécialistes. Le classificateur, aidé par le spécialiste des sciences abstraites, dirige aussi le travail de l'observateur, pose les questions et choisit les dispositifs les plus commodes pour l'observation et
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l'enregistrement des matériaux examinés. Le classificateur qui, en un certain sens, sera chargé de formuler des lois, devra utiliser non seulement les résultats des sciences d'observation les plus précises, mais les matériaux de nature descriptive tels que les romans, la littérature périodique, en un mot, toutes les productions de l'effort humain, les beaux-arts, et les arts utiles, tels que l'architecture et la peinture, les inventions, les machines, les procédés divers.
Les sciences descriptives concrètes étudiant le passé et le présent tendent vers deux grands buts déterminés par l’art, la morale et les sciences connexes de généralisation et de classification : 1° une description des forces existant et agissant à l'époque actuelle est nécessaire pour servir de base à la prévision et à la pratique; 2° les lois, lois des causes et des effets, sont nécessaires pour la même raison; et, pour arriver à déterminer des lois, il faudra disposer d’une classification. Dans le dernier mode de classification et de généralisation indiqué, l'idéal sera d'observer tous les individus, de les analyser, de les classer et de les enregistrer soigneusement. Comme cela est impossible dans la pratique, il faudra observer des individus bien choisis, ceux qui représentent le mieux le type moyen de leur classe, puis les individus anormaux et peu habituels permettant de déterminer les limites extrêmes de chaque classe. L'individu type peut être choisi au hasard dans le milieu le plus favorable; ou bien, après une rapide comparaison, après un coup d'œil jeté sur de vastes groupes d'individus, on peut, par de soigneuses mensurations, s'assurer que les types considérés comme représentant la vraie moyenne la représentent en réalité. Toutes les fois que la statistique peut être em-
ployée, elle fournit des déterminations de moyenne des plus satisfaisantes. D'après la loi des « grands nombres », plus une classe d'individus sera étudiée complètement par la statistique, plus les moyennes obtenues se rapprocheront du type exact. Dans les méthodes moins rigoureuses ou recherches sur place où la statistique ne pourrait être employée, il importe que l'observateur note non seulement ce qu'il considère comme le type régulier, mais aussi les produits anormaux. Pour cela, il faut rechercher non seulement les habitats (c'est-à-dire les milieux de production) réguliers et normaux, mais encore les habitats de types anormaux. Nous apprendrons à connaitre ces derniers par les rapports inexacts de ceux qui ne sont pas des spécialistes, et nous pourrons en opérer la vérification. Jusqu'à un certain point, les qualités constitutionnelles et intrinsèques d’un individu indiqueront le milieu où il sera impossible de le rencontrer. L'’anthropographie, d’après la définition donnée précédemment, s'étend à tout ce que peut observer l'œil du spécialiste lui-même, ou, d’une façon plus arbitraire, aux phénomènes de l'époque présente et des quinze dernières années. Une telle combinaison de l'histoire et de la statistique dans le domaine du présent est nécessaire pour atteindre le second but de la science concrète, c'est-à-dire la description des forces dans la mesure où une force peut être observée en dehors de ses relations temporelles. Ce qu'on appelle « causes », ce sont simplement des phénomènes qui, d'après les observations, précèdent uniformément dans le temps d'autres phénomènes que l'on nomme « effets ». La description exacte des forces comprend d’abord leur localisation dans l’espace, un élément géographique et leur puissance, résultat
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de leur masse et leur vitesse. La détermination de la masse comprend une mensuration de quantité et de nombre, la détermination de la vitesse, soit la mesure des mouvements et des changements, soit une description de celles de ces qualités qui sont aptes à engendrer un mouvement. L'idéal, dans toutes ces descriptions, est la méthode mathématique, et, en réalité, la statistique est chargée ici de déterminer et d'enregistrer les cas semblables. La statistique pourrait faire des progrès si, comme nous l’avons déjà proposé, ses observations étaient dirigées par des spécialistes des sciences supérieures, et si on l’uniformisait d'époque en époque au point de pouvoir suivre les différentes forces dans leurs changements de quantité ou de direction. Les méthodes pratiques varient dans chaque science d'observation avec la nature des faits observés et avec le plus ou moins de difficultés que rencontre l'observateur.
Dans la statistique, le grand recensement officiel atteint presque l'idéal comme moyen employé, mais n’en approche guère pour ce qui est de la direction ou de l’objet étudié. Même les humbles recherches statistiques d’un simple observateur qui recueille les données de questionnaires scientifiques peuvent avoir une valeur plus grande, sous certains rapports, si elles ont été guidées par une connaissance approfondie des questions à l’étude. De même en ethnologie : l'idéal consiste dans les moyens de la statistique officielle mis en œuvre par une science profonde. Mais les statistiques de ce genre sont rares, et les questionnaires eux-mêmes n’ont encore donné que peu de résultats. Les diverses observations faites par un voyageur peuvent, d'autre part, avoir une très haute valeur si ce voyageur est en même temps un spécialiste en ethnologie ou en socio-
logie. L'étude sur place ne peut, par sa nature même, s’accommoder de la statistique.Elle nécessite la méthode de travail assez lente, qui consiste à étudier qualitativement quelques individus ou familles sauvages en vivant avec eux, en apprenant leur langue, se conciliant leur confiance, et en jugeant de leurs idées et de leurs facultés par les notations imparfaites de leur linguis-tique et les vestiges fragmentaires de leurs arts. L'idéal, dans l'anthropogénie, c'est-à-dire dans les sciences concrètes qui étudient le passé comme l'histoire et la préhistoire, serait d'abord de recueillir tous les matériaux imprimés ou manuscrits, traditions orales, folklore, monuments, œuvres d'art et autres témoignages physiques de l'activité de l'homme. Puis il faudrait ajouter à tous ces renseignements, là où manquent des témoignages directs, les déductions sur la façon dont l’activité de l'homme a pu remplacer dans la chaîne des effets et des causes les anneaux qui nous manquent. Ces déductions sont souvent basées aussi bien sur des phénomènes non anthropologiques que sur des phénomènes anthropologiques. En troisième lieu, il faudrait vérifier les résultats des déductions tirées de la psychologie, de la géologie et autres sciences traitant de l’homme et de la nature et qui indiquent ce qui est possible et ce qui est d'accord avec la nature des choses. Pratiquement, toute œuvre d'histoire, surtout pour la période précédant le xix° siècle, époque où les stalistiques faisaient défaut, est très imparfaite à cause du manque de témoignages el du manque de cette critique des témoignages que l'on trouve dans les écrivains postérieurs. L'histoire moderne et locale elle-même trouve beaucoup d'entraves dans la grande quantité des matériaux cet le
manque de lien entre les travaux auxquels se livrent les divers historiens. L'histoire se résout en une interprétation et une critique des documents, conformément aux règles de l'évidence subjective ou objective, et ses résultats sont contrôlés par les autres sciences anthropologiques. Elle doit non seulement utiliser la méthode de recherche dans les bibliothèques, mais puiser aux sources originales, parcourir les revues, les manuscrits, les romans, les descriptions de la vie, en un mot tous les imprimés et tous les matériaux ayant quelque rapport avec le passé. La préhistoire ou histoire de l’homme avant l'époque du langage écrit est une tâche encore plus ardue. lei l'archéologie doit retrouver les vestiges des productions humaines par la lente méthode des explorations et des fouilles. Les musées fournissent au généralisateur des collections de documents : il faut alors reconstiluer la vie antique au moyen de ces faits et par des comparaisons avec les faits semblables qui peuvent se rencontrer dans la vie des peuples encore sauvages. Des expériences pourront faire redécouvrir des arts qui expliqueront l'usage des ustensiles primitifs,et, par déduction,on pourra déterminer d’autres arts et d'autres phénomènes qui ont dù exister à la même époque que les premiers. La vie des animaux supérieurs elle-même pourra nous servir de point de départ pour la reconstruction des anneaux qui nous manquent, pour la reconstruction de la vie sub-humaine et de la vie de l’homme quaternaire. La paléontologie nous fournira non seulement des vestiges d'êtres humains, mais des restes du milieu physique et biologique où a vécu l’homme primitif et qui a déterminé son existence. Enfin, dans la philologie, nous trouverons des idées fossilisées qui nous permettront de pénétrer
dans la partie la plus périssable de la nature humaine, les pensées et les sentiments intimes.
Passant en revue le champ immense de l’anthropologie philosophique et les difficultés de méthode auxquelles on se heurte dans certaines de ses parties, nous comprenons plus que jamais la nécessité d'une division du travail, d'une coopération intelligente et d’une unité de direction, pour arriver à augmenter et à répandre les connaissances anthropologiques. II faudra utiliser le grand mécanisme de coopération de la science moderne, associations scientifiques, musées, universités, rapports périodiques, livres. Unir plus étroitement les divers spécialistes du domaine de la science, leur donner la conscience de ce qu'ils sont par rapport les uns aux autres : tel doit ètre le but des livres du genre de celui-ci.
Pour conclure, nous émettons quelques propositions sur les sciences etles arts en général. La prévision estelle un art ou une science, où bien faut-il lui assigner un rang à part parmi les divisions habituelles ? Par sa méthode, elle ressemble aux sciences déductives, et elle se ditingue des arts en ce qu'elle ne comporte pas de volition. Elle a cependant des ressemblances avec l’art en ce qu'elle se combine parfois avec la pratique dans l'invention, dans un même individu, et en ce qu'elle étudie l'avenir, ce qui sera, et par suite, sous sa véritable forme, elle ne peut d'aucune façon être une science exacte. Puis, sciences el arts sont subjectivement semblables dans leurs principaux procédés, et objectivement ils sont des parties des mêmes procédés. Qu'ils soient intelligence ou volition, ils sont semblables au point de vue délerministe, car ce sont les anneaux d’une même chaine de causes et d'effets. L'anthropologiste qui étudie
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l’art sera obligé de reconnaitre que l'intelligence et la lonté sont des causes coagissantes ; il sera obligé de reconnaître une troisième catégorie de causes non humaines qui agissent concurremment avec ces der- nières. Si l’une de ces causes multiples faisait défaut, le résultat ne pourrait être atteint.