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vidu se trouvent en conflit avec ceux de l'espèce, et dans ce cas la vie complète doit céder le pas à la survivance de l’espèce ou à son évolution.
On peut chercher de deux côtés divers la source de la vie complète en tant que fin éthique. Elle est déduite ou bien de la fin éthique absolue, évolution, puisque la vie complète de l'individu est un moyen d'arriver à l’évolution de la race, ou bien d'un simple coup d'œil jeté sur la nature de l’homme. Dans ce dernier mode, il suffit d'admettre une seule supposition, l'hypothèse optimiste que la vie elle-mème est désirable et bonne. Cela résulte de cette idée que la forme de vie la plus élevée que nous connaissions, la vie des êtres humains est désirable, et que plus la somme de cette vie sera grande, mieux cela vaudra. Cela revient au fond à affirmer, comme nous l'avons fait, que la fin éthique de l'individu est la vie complète.
De l’action, nous déduisons les fins relatives de la spécialisation et de la vie complète. Pour dominer et utiliser la nature avec ses diverses ressources et ses divers climats, il est nécessaire à l’homme, étant donné ce qui est, de se spécialiser, c’est-à-dire, de s'adapter à des conditions extrèmement différentes, et dans bien des cas on n'arrive à cette adaptation que par une longue et lente série d'actions et d’inhibitions répétées. La vie, dans une communauté civilisée nécessite la spécialisation. Au plus haut degré de civilisation correspond la plus complète division du travail. Toutes ces formes de spécialisation empêchent la vie complète, si nous prenons ce dernier terme dans son sens naturel. Par suite, la vie complète est une fin relative, eton ne doit pas chercher à la réaliser aux dépens des fins absolues, l'adaptation et la survivance. Il faut certaine-
ment établir un certain équilibre entre la spécialisation et la vie complète. La prédominance de l’une ou de l’autre dépend des conditions de la vie en question. Il est à peine nécessaire d'expliquer séparément le terme de réalisation de soi-même; car il ressemble de bien près à la vie complète et devra être interprété à la lumière des mêmes fins absolues. Peut-être peut-on en dire autant du bien-être, terme auquel nous reprocherons d'être trop vague. Jusqu'à un certain point, si ce terme indique le bien-être individuel, c’est une fin relative vis-à-vis du bien-être humain en général, qui peut être ramené aux termes déjà employés, et est naturellement subordonné aux fins universelles de l'éthique absolue.
Le terme perfection a également des rapports très étroits avec la vie complète. On peut l’'employer pour exprimer le résultat de la vie complète. Mais un état statique comme celui d’un être humain, quelle que soit sa perfection, ne peut être idéal au milieu du mouvement et de l’évolution sans trève des choses qui nous entourent, s’il est dépourvu lui-même de vieetd'activité. Ceux-mêmes qui proposent cet idéal doivent admettre qu'il est impossible à réaliser et que, tout comme le mot de bonheur, le mot de perfection change de sens suivant les peuples. Il est beaucoup plus vague que le terme de vie complète, en ce qu'il ne peut être mesuré ni caractérisé d’une facon définitive.
Après avoir examiné brièvement, au point de vue positiviste, les principes moraux ordinaires, nous allons entreprendre le même travail pour quelques questions variées, dont certaines ont une importance capitale dans les discussions courantes. Nous considérerons comme admis et accepté ce que nous avons dit
146 ANTIIROPOLOGIE PHILOSOPHIQUE
dans le chapitre précédent au sujet des lois selon lesquelles se produisent les phénomènes en question. Selon, par exemple, ce que nous avons dit à propos de l’énergie humaine, l'idéal éthique, dans les rapports “entre l’homme et l’univers ambiant, n'est-il pas que l'échange d'énergie se produise en faveur du premier? L'évolution et le progrès humains ne doivent-ils pas être identifiés avec une augmentation de la réserve d'énergie latente de la race? Ne peut-on pas en dire autant de la vie individuelle dans ses rapports avec le milieu? ne peut-on pas dire que, jusqu à ce que la dégénérescence et le déclin aient commencé, tant que l'âge mûr de la vie n’est point écoulé, la croissance de l'enfance et l'augmentation des forces peuvent s’expliquer de même? Si cela est exact, il s'ensuit que les activités humaines doivent être utilisées comme une recette et une accumulation d'énergie plutôt que comme une dépense, et que, aussi longtemps que l'énergie humaine agit sur le milieu ambiant, elle se dépense pour créer des choses utiles; celles-ci plus tard se transmuent en forme d'énergie humaine et de cette façon font retour à la race après s'être augmentées. Les substances que l’homme admet dans son organisme el qui seront {ôt ou lard destructrices d'énergie, comme les stimulants pris à doses exagérées, sont à ce point de vue un très grand mal. Il est plus mauvais encore de dépenser de l'énergie pour produire ces éléments destructeurs d'énergie humaine. Les activités sociales devront être jugées de la même facon. De toutes les énergies dirigées contre les autres individus, celles-là seules trouvent leur justification, qui renforcent et concentrent l'énergie humaine pour sa lutte contre le milieu, par exemple, les activités édu-
catives et coopératives. Beaucoup d'énergie se perd dans l'action et dans la réaction sociales, qui ne peuvent par elles-mêmes rien ajouter à la somme totale de l'énergie humaine.
Quand on passe en revue la terminologie éthique et les discussions des problèmes éthiques, on voit combien il est nécessaire d'introduire plus d’exactitude dans les idées éthiques. Peu de gens ont songé à faire usage dans cette science des formules mathématiques. Cependant aucun art, aucune science ne seront complets, n'atteindront leur plus haut degré de puissance, tant qu'ils n’admeltront pas cette exactitude dans les affirmations. L'auteur considère que le terme de «vie complète » peut être connu maintenant avec une exactitude mathématique; car, sur la plupart au moins de ses points particuliers, il peut être enfermé en des limites parfaitement définies. Comme nous l'avons déjà dit, par vie complète nous entendons l'exercice de chaque fonction humaine, physique ou mentale. Mais nul n'ignore que la somme d'exercice de certaines fonctions n'est compatible avec la conservation de la santé qu'à un minimum et un maximum bien déterminés. Si les muscles du bras ne sont pas exercés un nombre minimum de minutes par semaines, ils diminuent et sont endommagés par le manque d'exercice; s'ils s'exercent continuellement avec une certaine force, pendant un certain nombre d'heures chaque jour, ils sont endommagés par la fatigue et l'excès d'exercice. On a des exemples frappants de l'application de cette loi dans le cas de fonctions organiques, comme la digestion. Laissez l'estomac sans aliments pendant un certain nombre de jours, ou donnez-lui trop de nourriture pendant un certain nombre d'heures sans discontinuer,
il en résultera, dans le premier cas, la mort, dans l’autre de sérieux désordres. Lorsqu'il s’agit de facultés psychiques, le problème de l'établissement des maxima et des minima d’exercice devient plus ardu. Mais la psychologie physiologique nous donne lieu de croire que la loiest vraie ici tout aussi bien que dans les cas précédents. Seulement, jusqu'ici, nous ne l’avions pas déterminée. Pour certaines sensations, on peut fixer, d’une façon précise, les limites au-delà desquelles l’action devient nocive et dangereuse. Il devient impossible à l'œil de voir une couleur particulière après qu'il l'a regardée pendant quelques minutes. De même, au-delà d'une certaine limite, le son peut occasionner la surdité. Certains phénomènes observés relativement aux émotions ne semblent point en contradiction avec ce que nous expliquons ici. Les sentiments de pitié et de bonté deviennent moins vifs lorsque, pendant des jours, pendant des semaines, on vit au milieu de gens accablés de souffrances ou d'injustices. Si l’on s'expose sans répit à celte émotion, elle finit par perdre de son acuité.
Ici, comme ailleurs, nous remarquerons la vérité qu'avait observée Auguste Comte, bien qu'il n'eût pas développé ce point dans son système de morale. Il fait, en passant, dans son livre sur la biologie, une remarque qu'il commence ainsi
« En considérant maintenant les phénomènes communs à l'irritabilité et à la sensibilité sous le second aspect fondamental ci-dessus indiqué, c’est-à-dire quant à leur degré d'activité, les physiologistes ont à examiner les deux termes extrèmes d'une action exagérée et d'une action insuffisante, après lesquels vient se placer l’état normal intérmédiaire d’une action convenablement modérée... Quant au degré intermédiaire,
Li nr, PR L
qui caractérise la santé, le bien-être, et finalement le bonheur... t. »
Pour arriver à déterminer d’une façon plus précise son sujet essentiel, pour réduire en généralisations et en formules mathématiques les lois de l'exercice normal et bienfaisant et celles de l'exercice anormal et nuisible, il faut à l'éthique l’aide du physiologiste et du psychologiste; et cela non point seulement d’une facon vague pour la moyenne des hommes ; mais pour les hommes, les femmes, les enfants d'âges divers, de métiers divers, de races diverses; la loi de la vie complète ne permettrait alors à un homme de devenir ni un fanatique en religion, ni un glouton dans la consommation de la nourriture. Nous n'aurons ainsi cette vague impression que parce que certaines fonctions sont « plus élevées »; elles peuvent s'exercer sans limites et supprimer les autres fonctions normales. Cette philosophie fermera le chemin à la monomanie, comme elle ferme le chemin à l'intempérance, ruine de l’organisme, dans l'exercice des fonctions physiques. Elle reconnaitra, plus clairement qu'on ne l'a jamais fait jusqu'ici, la hiérarchie des diverses fonctions humaines, par rapport à leur importance dans l'économie humaine et l'attention dont chacune d'elles doit être l'objet. La nature a sagement rendu indépendantes de notre volonté certaines fonctions, comme les pulsations du cœur. Cependant il nous appartient d'examiner avec sagesse si certaines fonctions s’exercent plus souvent el avec plus de soin que les autres ; c’est notre santé physique et mentale, c'est-à-dire notre santé morale, qui en
dépendent.
1. Auguste Comte, Cours de Philosophie positive, Paris, 1836- 1842, t. LIL, pp. 752-754.
Loc id ire 4h
De la loi de la vie complète considérée comme fin éthique on peut faire dériver le corollaire suivant : dans l'emploi des moyens nécessaires à la vie complète, il faut observer la plus stricte économie de forces. Il nous suffira de nous rappeler notre classification des activités humaines pour comprendre toute l'importance de ce principe. La plus grande partie de la vie est employée non pas uniquement à vivre la vie complète, mais aux efforts nécessaires pour se procurer les moyens et l’occasion de vivre cette vie complète. Le temps passé à manger est très court, si on le compare à celui qui nous a été nécessaire pour nous procurer la nourriture que nous consommons. Il est certain que, si le fardeau de ces activités indirectes est trop lourd, il ne reste plus à l'individu assez d'énergie pour exercer harmonieusement et convenablement toutes les facultés de sa nature. La psychologie physiologique a prouvé à l'évidence que l'individu ne dispose que d’une somme parfaitement limitée d'énergie pour chaque jour de sa vie. S'il doit l’'employer tout entière pour se procurer les moyens de vivre, il n'a plus qu'une vie mesquine, atrophiée, et cette vie même peut lui échapper.
Cette loi a une grande importance dans toutes les questions sociales, car toutes les institutions sociales ne sont que des facteurs destinés à assister l'individu et à lui permettre d'atteindre à la vie complète. Il est bien évident, par exemple, que dans chaque cas la principale chose à considérer est l’économie du facteur social en question, comparé avec les facteurs sociaux et avec les activités individuelles, pour satisfaire les besoins de l'individu. La division du travail a survécu dans le processus de l’évolution
sociale et a pris une immense extension, parce qu'on a reconnu qu'elle était extrèmement économique pour les races qui en faisaient usage. Où doit s'arrêter ce développement ? Doit-il ètre poussé jusqu'aux formes extrèmes que demande le socialisme? Ce ne sont là, en ce qui concerne l'économie des moyens à employer, que des questions pratiques que soulève chaque cas particulier. Il est encore trop tôt, peut-être, pour tracer des limites rigoureuses entre l'effort individuel et la coopéralion, mais il est évident que certaines fonctions seront toujours accomplies plus économiquement par l'individu. Plus on s'approche des fonctions biologiques essentielles, plus ce principe semble vrai. La nature a fixé une limite à la coopération dans l’assimilation de la nourriture. Ce n’est guère que dans les cas anormaux qu'on a jugé opportun et économique de peptoniser la nourriture d'un individu avant de lui faire prendre cette nourriture. Il en est tout autrement des diverses fonctions intellectuelles. Non seulement un individu peut charger un autre individu de penser à sa place et d'approprier les pensées de cet autre, lorsqu'elles auront reçu une forme définitive, mais encore cette opération est une des choses qui font le mieux comprendre la marche de la civilisation. Car chaque génération s’est assimilée de cette façon de vastes sysièmes de pensée qu’elle n'aurait jamais pu élaborer elle-même et qui lui ont été fournis par les générations antérieures. Le mécanisme compliqué de la civilisalion se maintient par suite de ce patrimoine d'idées que se lèguent les générations el grâce aux procédés d'éducation qui font de ces idées la propriété de chaque individu.
Ward a dit avec beaucoup de vérité que le procédé
indirect de l'éducation était de tous les facteurs sociaux celui qui contribuait le plus à faire atteindre les fins de la vie. Il semble vrai également, dans certains procédés industriels, que plus une opération devient indirecte, plus elle est économique; l'idéal industriel n’est pas que chaque individu fabrique lui-même sa montre, ou autres instruments compliqués nécessaires à son usage personnel, mais une division si complète du travail que les mains et les yeux de l'ouvrier aient l'habitude d'accomplir une partie très minime de chaque objet par des procédés très simples et extrèmement rapides. On ne.peut pas dire que plus les moyens sont indirects et plus ils sont économiques, car il y a toujours une limite aux forces de ceux qui dirigent des entreprises compliquées, et coordonnent les diverses parties de vastes systèmes.
La spécialisation est la loi de la vie évolutive non seulement dans la philosophie et les sciences qui expliquent le passé, mais dans l'éthique de l'avenir. individus et races doivent se spécialiser, c'est là un corollaire inévitable des lois précédentes, surtout de celles qui ont trait à l'économie des moyens, à la complexité des idées et à l'hérédité. Nous avons vu que les systèmes intellectuels croissent en complexité beaucoup plus que la capacité naturelle des individus. La conséquence nécessaire, c'est qu'un sysième ne peut devenir très efficace que si le travail nécessaire pour le comprendre et le meltre en pratique est partagé entre plusieurs individus de façon à ce que chacun recoive seulement la partie de la tâche dont il sera capable de s'acquitter. La coopéralion est alors un corollaire nécessaire, afin que les activités individuelles puissent être coordonnées. les unes aux autres et dirigées ensemble vers une fin
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intelligente. Un résultat naturel qui s'observe non seulement dans l'industrie, mais dans Lous les grands champs de l'activité humaine, c'est que la subdivision du travail devient de plus en plus complète et la spécialisation de plus en plus rigoureuse. Cela continuera certainement tant que les systèmes ne seront pas devenus assez complexes pour enlever aux directeurs, administrateurs ou chefs d'industrie la possibilité de les contrôler et de les coordonner plus longtemps. En ce qui concerne le spécialiste individuel, il a d'autant plus d'action que l’objet de ses études est plus restreint, qu'il a moins de matériaux divers sur lesquels exercer sa pensée ; et plus cette pensée a de perfection, plus il acquiert de souplesse et de dextérité, plus il a de chances de découvrir de nouvelles idées, de faire de nouvelles inventions, lui permettant de simplifier de plus en plus sa tâche. Quoique en philosophie on n'ait pas accordé à ce principe de spécialisation la place qu'il mérite d'occuper, on le rencontre de nos jours dans la philosophie récente et la philosophie populaire, et il sert de plus en plus à expliquer les activités idéales et sociales. Cependant il ne faudrait pas le prendre comme loi dans un sens aussi général que les lois précédentes. Il contribue d’une façon plus lointaine à atteindre les fins supérieures de la vie humaine; en tant que moyen, son efficacité doit ètre, sur chaque point, contrôlée par le système opposé d’individualisme; un développement complet et harmonieux doit être combiné avec une éducation spécialisée. Dans bien des cas, sans doute, la vérité se trouvera dans un juste milieu entre ces deux extrêmes, et il est encore plus certain que toute spécialisation, pour donner le plus de résultats, devra être basée sur un harmonieux dévelop-
pément des facultés humaines. Puis, la spécialisation devra toujours être limitée par le principe plus essentiel de la vie complète et du bon équilibre des activités individuelles. Car elle n’est en dernier lieu qu'un moyen pour atteindre cette dernière fin et ne doit certainement pas accaparer le temps et l'attention de l'individu au point de l'empêcher de se développer pleinement et de satisfaire ses besoins.
Une grande différentiation des races et des individus serait une excellente chose si la terre doit être un jour complètement mise à la disposition de l’homme. Car l'aptitude à habiter des climats très différents et à résister à l'influence des milieux physiques dépend de la transmission héréditaire de constitutions très diversiliées. Et dans certaines régions il ne suffit pas d'une certaine hérédité, il faut encore une certaine éducation. Comme Ward!le fait remarquer, on a étudié assez profondément la question de spécialisation au moyen de l'éducation; mais on a beaucoup négligé la spécialisation due à l'hérédité et aux efforts intelligents ; on s’est peu occupé d'établir ce qu'il appelle un système de stirpiculture. Nous renvoyons le lecteur à cet auteur pour les détails plus précis sur l'importance d'un pareil système et les difficultés qu'il rencontrerait sur son chemin.
Enfin vient « la loi de la liberté égale », loi dont Spencer à fait un des fondements de son principe de morale et qui se formule ainsi : « Chaque homme est libre de faire ce qui lui convient pourvu qu'il ne porte point atteinte à la liberté égale d'autrui ?. » Cette
1. Dynamic Sociology, vol. 11, pp. 393, 463, etc. 2. Principles of Ethics, New-York, vol. II, p. 46.