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Si nous sommes optimistes, admettant que le résultat du processus éthique tout entier est bon, nous admettons aussi que tous les facteurs qui y contribuent sont bons, à savoir que toute action et tout être sont bons. Cela revient à dire, mais au sens profond du mot: « La fin justifie les moyens. » La fin absolue justifie les moyens employés pour l'atteindre; mais une fin inférieure ne justifie point des moyens incompatibles avec une fin supérieure. N'oublions pas que les moyens à employer sont entièrement relatifs ; à certaines époques, en certains lieux, les mêmes moyens sont beaucoup plus légitimes qu'en d'autres époques et en d'autres lieux, et, pour parler en termes optimistes : certains actes peuvent être mille fois meilleurs et plus économiques que d'autres. Ce que l'on punit, c'est le fait d'avoir négligé de choisir le meilleur. Ce que les justices humaine ou cosmique font cesser, c'est ce qui est mal adapté au présent, ce qui ne peut nullement devenir un élément permanent dans la vie ou la survivance. Plus une chose est essentielle et naturelle, meilleure elle est Si elle est par essence un élément d'évolution permanent et non pas un élément passager, un horsd'œuvre, elle trouve en elle-même sa justification. Les discussions relatives aux vocables bien et mal sont en grande partie une querelle de mots. Cela ne change rien à la chose, ni au résultat.
La survivance, l'action et l'adaptation ne sont pas seulement les fins absolues de l'être lui-même, mais les fins relatives de toutes les formes d'êtres aussi longtemps qu'elles existent. Par exemple, la survivance, l'action et l'adaptation humaines sont les fins de la vie humaine, fins absolues aussi longtemps qu'il s'agit de cette forme de la vie, mais fins relatives si on consi-
APPLICATIONS i^l
dère la disparition de la vie humaine se perdant dans l'être universel. Puisque la forme passe, la survivance, l'action et l'adaptation de la forme ne sont que des fins relatives et secondaires, des moyens en réalité, si on les compare aux fins de l'être en général. Nous pouvons établir une hiérarchie des fins ou des moyens (peu importe le terme que nous choisissons), correspondant à la hiérarchie des formes incluses dans l'univers : le cosmos, la vie, l'humanité, l'individu. Si nous ajoutons l'évolution à notre liste des fins relatives, en spécifiant bien qu'après une incommensurable suite d'âges elle sera suivie, dans notre système solaire, par la dissolution, nous pouvons, dans la pratique, admettre la hiérarchie suivante des fins. Elle commence par les fins inférieures, lesquelles deviennent des moyens pour la fin supérieure: 1° survivance, action, adaptation, fins pour l'individu, moyen pour : 2° survivance, action et adaptation de la vie humaine, moyens pour : 3° survivance, action et adaptation de la vie en général, subordonnées et contribuant en tant que moyen à: 4° survivance, action et adaptation de notre système solaire dans son évolution ; ces dernières en tant que phases du processus entier sont subordonnées à: 5° survivance, action, et adaptation de l'univers en général.
Si nous examinons maintenant les fins immédiates de la vie humaine, nous voyons qu'on peut les faire dériver de ces mêmes termes : survivance, action, adaptation et évolution, particulièrement du second, l'action. Toute action est toujours un plaisir ou une douleur; de même toute action est une spécialisation ou vie complète. Nous avons ici, pour exprimer la fin éthique, deux mots qui sont familiers à nos lecteurs, plaisir et vie complète. Il faudrait maintenant démontrer que la
douleur et la spécialisation peuvent être, à juste titre^ considérées comme des fins, et que ce sont là des fins relatives en comparaison de l'action elle-même, et qu'on peut dire la même chose des autres idées habituelles, de réalisation de soi-même, de perfection et de bien-être. Nous devons honorer Guyau^ d'avoir vu que la vie humaine aune fin supérieure à ces dernières, la conservation de la vie elle-même, ce que nous appelons ici survivance. Par induction aussi bien que par déduction, on peut en venir à cette conclusion que la douleur est un bien relatif au môme titre que le plaisir. Raisonnant par déduction, nous dirons que Tun et l'autre dérivent de l'action, puisque la psychologie nous apprend que toute action est un plaisir ou une douleur. Si toute action est bonne, cette action particulière, l'action douloureuse, doit également être bonne et contribuer pour sa part à la réalisation de la fin dernière. Raisonnant par induction, nous remarquerons dans les actions réflexes et volontaires occasionnées par la douleur qui résulte de la défense personnelle contre les ennemis intérieurs ou extérieurs, de la fatigue, de la faim, la justification de la douleur en tant que bien relatif. Le principe utilitariste du bonheur est par suite insuffisant. Son incompatibilité avec la philosophie évolutionniste est prouvée à l'évidence par ce fait que l'évolution elle-même est produite par la douleur, par la lutte pour la vie, qui a pour résultat la survivance des plus aptes. Car cette lutte est, en ellemême, une partie de l'adaptation universelle. L'adaptation de l'individu à son milieu est souvent un combat
1. M. Guyau, Esquisse d'une morale sans obligation ni sanction, Paris, 1885, pp. 11,12.
avec sa propre nature, une lutte d'idées et de sentiments qui cherchent à se dominer mutuellement. Ses efforts pour adapter le milieu à lui-même, sont bien plus encore une lutte, et, en particulier, la guerre qu'il est obligé de faire aux ennemis animaux ou humains, guerre qui a rempli la plus grande partie de l'histoire de l'humanité.
Mais, comme nous l'avons vu, elle est nécessaire dans l'évolution de la civilisation. La guerre a été bonne dans le passé en tant que moyen de réaliser la fin éthique; la lutte, au moins contre le milieu inorganique sera bonne de tout temps. L'exaltation du fort, l'évangile de l'action et de la force, trait dominant de la littérature récente des peuples qui montrent la plus grande aptitude à survivre, n'est pas éloignée de devenir la plus haute doctrine morale à ce point de vue*.. Les races plus faibles doivent se soumettre à la direction de celles qui leur sont supérieures en civilisation ou disparaître. Aussi longtemps qu'elles résistent, la guerre est une nécessité, mais ce n'est là qu'une guerre entre la civilisation et la barbarie, non pas nécessairement entre états civilisés.
Par le terme « la vie complète », nous entendons l'existence ou la mise en jeu de chaque élément dans la constitution naturelle de l'individu humain, physique et mental. Ce terme explique la fin éthique de l'individu que, relative ou immédiate, tous les hommes devraient tâcher d'atteindre dans leur existence, en tant que cet effort n'est pas manifestement entravé par des fins plus hautes et plus absolues. Il* est évident, par exemple, que, de temps à autre, les intérêts de l'indi-