CHAPITRE V
S'il est vrai que la valeur de tout système philosophique se prouve par les résultats que donne sa morale appliquée à la vie, notre tâche dans ce chapitre de conclusion est nettement indiquée. Nous essaierons d'esquisser un système positif de morale au point de vue anthropologique. Pour exposer en détail un tel système, il faudrait un volume, ou plutôt une série de volumes, un pour chacune des grandes divisions de Tactivité humaine ou du devoir humain. Mais il ne sera pas inutile de jeter un coup d œil général sur ce domaine tout entier. Tout ce que nous examinerons peut rentrer dans un chapitre de l'éthique en tant que prévision plutôt que dans un chapitre de l'éthique en tant qu'action, pour nous servir des termes employés dans un des chapitres précédents ^
Nous considérerons l'avenir et les fins éthiques plutôt au point de vue objectif qu'au point de vue subjectif. En examiuant les fins de la vie individuelle, nous les considérerons seulement comme des moyens d'atteindre les fins les plus hautes de la race et de l'univers. Les moyens que l'individu pourra employer pour réaliser
i . Voir Méthodes en morale, chap. m, p. 60-63.
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ses fins seront indiqués brièvement au point de vue objectif, et nous ne chercherons nullement à déterminer la ligne de conduite que l'individu devra suivre.
Étant donné les théories soutenues par cet ouvrage, nous pouvons définir l'éthique : la science et l'art de la conduite morale. Comme l'a dit Spencer : <( Considérée comme comprenant les lois de la vie morale et pratique en général, l'éthique a un champ beaucoup plus étendu que celui qu'on lui assigne communément. En dehors des règles de conduite communément approuvées comme bonnes, ou réprouvées comme mauvaises, elle embrasse toutes les règles de conduite favorisant ou empêchant, directement ou indirectement, le bien-être de soi-même ou des autres ))^ La philosophie matérialiste, comme nous le verrons bientôt, réduit le « doitêtre » de la morale à un « il faut » ou à un « sera ». La philosophie positiviste démontre que le but de la science doit être la prévision. Donc, en éthique, et en nous plaçant à ce point de vue, nous ne pouvons savoir ce qui devra être, ce qu'il faudra, ou ce qui sera, si nous ne savons pas parfaitement ce qui est et ce qui a été, en fait de conduite morale. Ici, comme dans d'autres sciences et arts, nous jugeons de l'avenir par le passé. Le domaine de recherche de l'éthique s'agrandit dès lors extrêmement. Elle ne se bornera plus à tirer des déductions abstraites au sujet de la nature de la fin éthique et des règles de l'action juste; elle découvrira par induction cette fin éthique et appuiera ses décisions relatives à la moralité des actions futures sur la connaissance qu'elle aura acquise des actions passées et de leurs résultats. C'est dans ce système positif d'éthique,
i. PrinciplesofEthics,\'o\. I, p. 281.
on le conçoit, que cette importante étude place tout son espoir. Les systèmes déductifs d'éthique ne résistent pas aux assauts de la critique, qui a déjà renversé tous les autres systèmes n'ayant pas l'induction pour base. On verra sans peine qu'avant de pouvoir dire avec confiance quelles actions sont pourvues ou non de qualités morales il nous faudra dominer du regard tout le champ d'action. Cela constituera ce que nous avons appelé, dans une page précédente, « la science de la praxéologie » ou de la conduite en général. Comment reconnaîtrons-nous les actions « morales »? Ce sont, pour parler comme les anciens moralistes, celles qui « doivent être » accomplies, c'est-à-dire celles qu'accompagne le sentiment d'obligation. Il est « bien » de les faire. Il est « mal » d'en faire d'autres. Ne pouvonsnous pas, d'après la constitutionmêmede l'être humain, nous former une conception profonde de ce qui est bien ou mal? Chaque action qui satisfait la nutrition et toute la série des besoins humains n'est-elle pas une action bonne? C'est ce que nous allons tâcher de démontrer dans les pages qui suivent. Provisoirement nous nous en tiendrons à cette définition de la conduite bonne et morale. Mais nous avons vu qu'il était impossible de comprendre parfaitement les fonctions biologiques et le jeu de la plupart de ces fonctions sans avoir étudié la vie animale et la vie végétale aussi bien que la vie humaine. La conclusion inévitable, c'est que l'éthique, l'étude de la bonne conduite, doit comprendre également l'éthique animale et l'éthique végétale. Cependant ce n'est pas l'éthique au se.ns le plus large du mot que nous étudierons dans ce livre, mais seulement l'éthique de la vie humaine. Nous ne ferons qu'une très petite place aux contributions importantes qui pour-
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raient être fournies à cette étude par celle de l'éthique animale. Pour plus de détails sur cette question, que le lecteur se reporte aux Principles of Ethics de Spencer.
L'éthique en tant qu'art commence là oii finit la philosophie en tant que science. Les principes fondamentaux de l'art, de la bonne conduite, dérivent des dernières généralisations de la science et de la philosophie de la conduite. Au sens absolu, on ne peut jamais savoir ce qui devra être fait, sans connaître à fond tout ce qui est fait et tout ce qui a été fait. La science traite du passé et du présent; l'éthique traite de l'avenir. La science étudie ce qui est; l'éthique étudie le devenir. Comme le but de la science est de se transformer en art et de satisfaire ainsi les besoins humains, il est bien plus nécessaire d'avoir une philosophie de l'art qu'une philosophie de la science. Pourtant ce que l'on a fait sur ce sujet est rarement imprégné des tendances du xix^ siècle. On commence seulement à donner à l'éthique cette certitude, cette exactitude de méthode que Bacon donna à la science, il y a quelques centaines d'années. Mais il faudrait avoir encore plus de génie que Bacon pour déterminer le champ entier de l'activité humaine et coordonner les myriades d'actions de millions d'êtres humains en un système qui serait à la fois le plus économique et le meilleur. Jusque-là tous les arts pratiques qui s'appliquent aux forces sociales, comme les grandes entreprises politiques ou pédagogiques, de même que tous les arts industriels, travailleront aveuglément, parfois en se contrariant réciproquement, et avec une dépense inutile d'énergie. S'ils ont pu jusqu'ici réussir comme ils l'ont fait, c'est uniquement parce que, d'après la
loi de l'évolution, les formes inutiles ou inaptes ont été détruites. Les hommes ont adopté de meilleurs systèmes simplement parce que, en vieillissant, ils avaient une base de progrès plus stable que leurs prédécesseurs. Ce qu'il faut, c'est aider et diriger d'une façon rationnelle cette force aveugle de l'évolution des choses humaines. Et cela afin qu'une génération puisse accomplir ce que Faction inintelligente du passé a mis des siècles à accomplir.
A ce point de vue, on le comprend, tous les arts industriels et sociaux sont subordonnés au grand art delà conduite humaine, à l'éthique. Tous traitent seulement des moyens et des fins immédiates qui contribuent à amener la grande fin éthique de l'individu, c'est-à-dire la vie complète.
Il faut maintenant envisager la question suivante: Une étude comme celle de l'éthique serait-elle possible dans le cas oii le libre arbitre n'existerait pas? Certains théoriciens ont déclaré que, si on admet cette hypothèse, il ne pourra y avoir ni obligation ni devoir, ni impératif, ni responsabilité, ni culpabilité, et par suite rien ne justifiera ni les punitions ni les récompenses. Tout acte humain s'accomplira sous l'impulsion de l'inexorable et universelle loi de causation. L'homme n'est qu'une machine arrivant au monde avec certaines facultés, avec un certain agencement complexe de matière et d'énergie, et obéissant au milieu physique et socialqui le force à agir comme il le fait. Les criminels, dit cette théorie, sont nés criminels et ne devraient pas être punis pour des actes qu'ils ne peuvent pas ne pas commettre. Cependant nous essaierons de démontrer que Ton peut admettre le déterminisme sans se heurter nécessairement à ces difficultés, et que les châtiments
et les récompenses seraient les mômes dans une philosophie déterministe que dans un système admettant le libre arbitre. Nous montrerons que le même acte est bon ou mauvais à un point de vue comme à l'autre, et que, logiquement, les partisans des deux théories arrivent aux mêmes conclusions pratiques en ce qui concerne les fins immédiates, c'est-à-dire ce que l'on fera, ce qu'il faudra ou ce que Ton devra faire dans un avenir immédiat. Les différences ne portent, en général, que sur les mots : Le « devoir » de l'homme reste un « devoir », qu'on l'appelle « devoir » ou « nécessité ».
Un simple exemple montrera le peu de portée du reproche que l'on adresse souvent au déterminisme pour la façon dont il interviendrait dans le châtiment des criminels. Le criminel ou son avocat dira au juge qu'il ne peut s'empêcher d'être criminel, qu'il est né criminel, que le milieu l'a forcé à le devenir et que, par suite, il ne peut encourir une peine. Le juge pourra répondre : «Accusé, c'est un malheur pour vous; mais, de même que vous fûtes prédestiné à commettre ce crime, je fus certainement prédestiné à vous en punir, et, chaque fois que vous vous sentirez poussé à commettre un autre crime, souvenez-vous que la société sera poussée, elle aussi, à vous en punir par mon intermédiaire ou par l'intermédiaire de quelque autre. Peut-être que, si cette idée devient assez claire pour vous et s'implante solidement dans votre esprit, vous réagirez contre vos futures tendances criminelles et deviendrez un citoyen honnête. »
L'affirmation philosophique est très semblable. Le « doit » du libre arbitre devient le « sera » ou le « il faut » du déterminisme. Ce qui est moral et bon pour
une doctrine est moral et bon pour l'autre aussi. Sous la loi de causation, on appliquera le même système de récompenses ou de châtiments que croient nécessaires ceux qui admettent la volonté libre. L'avantage de la doctrine déterministe, c'est qu'elle introduit de l'exactitude dans le domaine de l'éthique, ce qui était impossible lorsque les actions éthiques dépendaient de la connaissance et de la conscience humaine. Le bien arrive parce qu'il ne peut pas ne pas arriver et non point parce que tel ou tel système d'éthique peu solide, parce que tel ou tel individu sujet à se tromper pense que telle bonne action doit être accomplie. On peut dès lors donner à l'étude des peines et des récompenses une exactitude de détermination interdite à l'ancienne philosophie admettant le libre arbitre.
Le monde, univers physique et société, est constitué de telle sorte qu'il récompense les actions bonnes avec autant de certitude qu'il punit les actions mauvaises. Si l'homme bon est moralement le plus apte à survivre à son époque ou à sa génération, si ses activités sont les mieux préparées à atteindre les fins du présent immédiat, plutôt que celles d'un idéal lointain pour lequel le monde n'est point prêt, ce monde est disposé à reconnaître la valeur de cet homme et à l'aider dans ses efforts.
L'existence de ce stimulant et de cette satisfaction est uue réponse partielle à ceux qui soutiendraient que, dans un système de conduite aussi mécanique, une activité hautement et purement éthique n'aurait point de motif suffisant. Il faut reconnaître que l'action éthique serait en grande partie un résultat de l'hérédité et qu'il se trouverait des individus infortunés qui, s'ils comprenaient la philosophie de l'éthique, senti-
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raient que leur cas est désespère', même si les influences de la société qui les entoure pouvaient réagir contre leurs tendances naturelles et susciter en eux l'éveil de forces nouvelles. Mais ces infortunés sont une infime minorité, et il faut espérer que leur espèce ne se perpétuera pas aussi facilement à l'avenir qu'à présent. D'un autre côté, l'homme doué de quelques instincts moraux peut être fier en ayant conscience d'être un facteur du progrès de la race ; de ce que l'évolution de la société dans son ensemble dépend, pour certains détails particuliers, des bonnes actions qu'il se sent poussé à accomplir; de ce qu'il a été choisi pour devenir le pivot de certaines forces dans cette puissante évolution; enfin de l'influence de son action sur les intérêts non seulement de sa propre existence, mais d'innombrables existences futures. Et non seulement cette pensée : « Il me faut faire ceci », mais les pensées suivantes: u Ceci dépend de moi » et « je dois accomplir bien cette action », inspirera à l'homme cette autre pensée : « Je suis reconnaissant de l'honneur qui m'est conféré par là, je suis fier de mon office, de ma fonction sociale. » Cela suffit, pensons-nous, à inspirer les plus nobles actions de la race, s'il en est de nécessaires encore en dehors des impulsions ordinaires du cœur humain.
Et les considérations de ce genre deviendront de plus en plus efficaces à mesure que les hommes pourront acquérir une idée philosophique et positive de la morale. Dans la plupart des actions éthiques, le devoir immédiat est clairement indiqué. Cependant, la fin ultime qu'atteindra la somme totale des actions n'a jamais été comprise de même façon par les philosophes qui ont étudié les règles de la conduite humaine. Il peut y avoir une fin éthique pour la race, — évolution
ou survivance, — et pourtant cette fin n est peut-être qu'un moyen d'arriver à une fin plus haute de l'activité universelle, fin que nous sommes incapables de concevoir. L'homme est-il l'être le plus élevé dans tous les mondes innombrables qui nous entourent ? Les intérêts et la perfection de sa vie ou de son bien-être sont-ils plus importants que les intérêts d'autres êtres ? La place qu'il occupe dans l'espace et dans le temps est si insignifiante que cela semble presque impossible. Bien plus, ses intérêts doivent-ils exclure ceux de la nature inanimée et ceux de tous les êtres d'autre espèce qui vivent autour de lui ? Ou bien n'est-il avec eux qu'une simple partie de la vaste évolution tendant vers une fin qui dépasse notre force de conception ?
Il semblerait résulter naturellement d'une philosophie évolutionniste que l'évolution est, sinon la fin absolue, du moins un élément de cette fin absolue. En ce qui concerne le passé, il est vrai que toutes choses, non seulement dans notre monde terrestre, mais dans tout notre système solaire, ont travaillé en vue d'une évolution, et les résultats que nous observons sont admirables, s'ils sont jugés au point de vue éthique quelconque. Nous pouvons tout aussi bien admettre que cette évolution continuera pendant un nombre infini d'âges à venir, et que tout ce qui sera d'accord avec cette évolution sera parfaitement éthique et trouvera, dans ce fait, la justification de sa survivance. Il «emble étrange que cette idée sur la fin éthique ne se soit jamais présentée à l'esprit du maître de la philosophie évolutionniste, Herbert Spencer; cela est en parfait accord avec sa philosophie et, en fait, c en est la conséquence logique. Mais il est resté fidèle à l'ancien et grossier principe de l'utilitarisme, le bonheur.
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i36 ANTHROPOLOGIE PHILOSOPHIQUE
Autant que l'auteur puisse le savoir, cette idée n'a jamais été discutée avant ces derniers temps. Benjamin Kidd y a fait clairement allusion dans la note suivante, mais en la rejetant : « Si nous pouvons admettre la réalisation universelle comme comprenant cette conception que le souverain bien est Tavancement des processus évolutifs que la race subit, etc. ^. »
Ward l'a mentionnée dans le passage suivant, en appréciant beaucoup mieux sa valeur : « Dans ce qu'on a appelé très justement et très à propos la téléologie évolutionniste, la plus grande conception que l'on se soit faite de la véritable fin de la vie organique est l'idée de la transformation de la matière inorganique en matière organique... D'autres ont supposé que le grand but de la vie organique était l'évolution, c'est-à-dire la production d'une série ascendante de types de plus en plus élevés ~. »
Mais Ward ne fait pas participer le monde inorganique comme le monde organique à cette évolution. Bien plus, il fait remarquer un point faible dans cette idée, en signalant ce fait qu'au lieu d'une évolution ascendante c'est parfois une dégénérescence qui résulte des processus cosmiques. En allant jusqu'au bout de notre conception, comme l'a fait Spencer dans ses First Principles, nous reconnaîtrons que l'évolution est complétée par la dissolution. Bien que l'évolution soit la loi des âges à venir dans notre système solaire, il est très probable que, si l'on considère l'univers dans son ensemble, évolution et dissolution vont toujours
1. Benjamin Kidd, Social Evolution, Edition américaine, p. 116,
note.
2. Lester F. Ward, Psychic Factors of Civilisation, Boston, 1893,
l'une avec l'autre. Si l'énergie ne se perd point, il semble que le processus de l'une soit exactement compensé par le processus de l'autre. Si cela est exact, il se peut que V « action » soit l'expression dernière du processus universel et de la fin universelle, et il est intéressant de noter que c'est le terme auquel on est arrivé en déterminant la fin dernière de la vie bumaine. Si l'action, dans ce dernier sens, est définie comme comprenant les activités de chaque partie de l'être humain, l'action devient pratiquement ce que nous avons recommandé précédemment sous le nom de la « vie complète ».
Il suffit de réfléchir un moment pour voir que nous devons regarder plus loin que la fin de la vie humaine, sinon nous n'aurions pas une idée exacte de nos obligations envers les animaux. Nous avons des devoirs moraux envers eux, cela est admis, non seulement par les sociétés protectrices des animaux, mais môme par la loi de certains pays. Ici les intérêts de l'être humain sont limités par les intérêts des animaux, et il est évident que leurs intérêts contribuent généralement à la poursuite de la fin absolue de l'éthique.
Mais nous n'avons pas encore vidé entièrement la question de la fin absolue. En fait, comme l'auteur le voit à présent, il n'y a pas une fin absolue unique, il y en a trois ou même quatre également absolues et, par conséquent, coordonnées. Et on ne peut pas les réduire à une expression unique, à moins d'en faire autant pour la matière et le mouvement. Nous devons songer que la méthode de la morale positiviste et déterministe est d'admettre simplement les lois fondamentales de la philosophie et de l'anthropologie comme applicables à l'avenir aussi bien qu'au passé. Par suite,
il ne peut pas y avoir d'autre fin dernière que l'universel : ce qui a toujours été est maintenant et sera toujours, aussi bien dans la vie humaine que dans l'univers en général. Ainsi déduites, les fins éthiques coordonnées et absolues de l'univers sont la survivance, l'aclion, l'attraction et l'adaptation, si les lois qui régissent l'univers et, par suite, la vie humaine, ont été exactement formulées dans le chapitre précédent. Ces principes très généraux de l'éthique sont dérivés plutôt •de la philosophie générale que de l'anthropologie philosophique. Car le domaine de cette dernière n'est pas assez étendu pour qu'elle puisse arriver à la notion de €e qui est réellement l'universel. L'éthique, dans toute son ampleur, détermine cependant l'éthique de la vie humaine, car l'humanité n'est qu'une portion du grand tout ; elle est gouvernée par les mêmes lois et soumise au même destin. Les fins de la race et de l'individu rentrent dans les fins de l'univers et sont en harmonie avec ces dernières.
La survivance en tant que fin éthique est un corollaire direct delà loi de l'indestructibilité de la matière. Si c'est là une loi finale de l'univers, nous ne pouvons naturellement imaginer aucun résultat du processus éthique, qui n'implique point la survivance matérielle. L'action, en tant que fin, est dérivée, de même façon, de la loi de persistance du mouvement. Le raisonnement est le môme. En fait, le mot survivance peut être interprété comme comprenant à la fois la survivance de la matière et la survivance du mouvement. Mais, pour plus de commodité, nous garderons le terme d'action en rapportant cette fin aux aspirations relatives de l'individu et à sa vie journalière. Si les lois de l'attraction sont également universelles, comme nous le disions
au chapitre précédent*, il nous faut reconnaître également l'attraction comme un facteur dernier dans toute action éthique; mais, dans l'étude de la vie, il vaudra mieux ne pas faire usage de ce terme pour ne pas faire de confusion avec la superstition populaire d'une attraction s'opérant entre deux âmes semblables. L'attraction physique n'a nullement besoin d'être une fin consciente dans l'esprit du sujet agissant. Les forces centralisées en lui et les forces ambiantes agissant en vue de cette fin peuvent parfaitement se diriger ellesmêmes. L'adaptation est, comme on l'a vu '^, un corollaire inévitable et un résultat de la survivance de la matière et du mouvement. Il y aura toujours adaptation de partie à partie. C'est aussi, par suite, une fin du processus éthique; mais c'est également un moyen. L'adaptation est nécessaire à la survivance. Le terme qui exprime les deux aspects de ce fait serait : adaptation mobile; car l'adaptation d'un instant ne vaut que pour cet instant même et est par elle-même une cause de l'adaptation subséquente.
Peu nous importe si certains font remarquer qu'en admettant la survivance comme fin éthique nous adoptons le vieil adage : « Ce qui est, est bien », et cette affirmation : « Il n'y a ni bien ni mal, et, par exemple, l'acte d'un criminel est un acte juste. » Il suffira de répondre qu'il n'y a absolument aucune didérence si nous appelons un acte bon ou mauvais; le résultat sera le même ; la « récompense » ou la « punition » ne seront point modifiées. En réalité, suivant que nous adopterons le pessimisme ou l'optimisme, nous disons d'un acte qu'il est bon ou mauvais.
\. Pp. 274-275.