‹ L'anthropologie philosophique [microform], consideree comme base de la moraleChapitre 3 sur 25 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

Cette devise « la science pour la science » a eu son importance dans le monde de la pensée et dans le monde de l'action. Mais il est une idée plus noble, « la science pour l'humanité ». Elle est plus en accord, aussi bien avec le point de vue oii se place le moraliste qu'avec celui où se place le philosophe qui spécule sur la vie humaine. L'homme n'a pas été créé pour la science, mais la science a été créée pour l'homme. Toute pensée, toute recherche sera estimée et jugée dans la mesure où elle sert les intérêts de la vie humaine. Ce ne sont pas seulement les curiosités qui méritent d'être des objets de recherches; ce qui est supérieur, ce n'est pas la puissance intellectuelle, qui procure le plus de jouissauce en ellemême; c'est, au contraire, la découverte de faits et de lois pouvant trouver leur application dans les besoins de la vie humaine. Certainement bien des lois ont été découvertes par des savants qui ne partaient point de

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ce principe*. :dG&"*gen$;iquî:faisaicnt de la science pour la science ont'établi des corrélations entre des idées qui jusqu ici étaient restées complètement isolées les unes des autres ; ils ont formulé des lois d'une extrême impor tance pour l'existence humaine. Mais celte œuvre est justifiée uniquement parce qu'une telle recherche fait partie d'un système plus vaste de pensée et d'effort, parce qu'une semblable division du travail est nécessaire entre ceux qui découvrent, ceux qui généralisent et ceux qui inventent et appliquent. Considérée à un point de vue plus large, la justification de ces travaux est toute morale. Donc la sociologie et l'anthropologie ne doivent pas être étudiées pour elles-mêmes, mais dans l'intérêt de l'homme.

Les besoins de l'homme sont multiples et nombre de sciences ont contribué à les satisfaire. Mais il arrive un moment où le progrès matériel ne suffit plus aux besoins intellectuels et spirituels de la nature humaine. 11 arrive un moment oii l'homme se demande si la vie elle-même mérite d'être vécue et si le nouvel évangile du suicide n'est pas un sage remède à beaucoup de souffrances. Il arrive un temps où des choses qui jadis nous donnaient le goût de l'existence ont perdu tout leur attrait, où l'esprit perplexe se demande qu'elle est la véritable route à suivre, où la conscience troublée demande une lumière directrice. Alors se fait sentir la nécessité d'une philosophie plus adéquate à la vie humaine, d'une philosophie capable d'estimer à leur valeur relative les activités de la vie et d'indiquer à cette vie comme fin dernière un but noble et inspirateur.

Que faut-il faire? Quels sont les actes qui méritent le plus d'être accomplis? Ce sont là des questions

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qui relèvent du domaine de la morale. La seule réponse adéquate qu'on puisse leur donner devra être basée sur la connaissance de la nature de l'homme et de son histoire. Dans les questions de morale et dans bien d'autres domaines de la pensée, il nous faut préjuger de l'avenir par le passé. Les anciens systèmes de morale n'ont pas procédé de cette façon. Leur méthode n'a pas été la méthode inductive, mais la méthode déductive. !ls ont commencé par de brillantes généralités et par des assertions dogmatiques touchant le bien-être, le bonheur, la réalisation du moi, la vie complète, l'accomplissement d'un but divin, dont ils faisaient tour à tour le but moral de l'existence. Ils ont pris pour guide l'inspiration humaine ou divine plutôt que les calculs froids et logiques de la raison. C'est en cela qu'ils sont inadéquats. Le peu de concordance de leurs résultats est une preuve de leur insuffisance. Il y a eu certainement un certain fonds de vérité dans chaque système de ce genre. Plus d'une idée pratique y a trouvé place, soit logiquement, soit en dehors des règles de la logique, soit qu'elle ait été déduite par un raisonnement serré, tel but moral étant posé, soit qu'elle provienne inconscienment d'un regard jeté sur les besoins et les rapports pratiques de la vie humaine. Mais il ne s'est pas encore trouvé de système de morale qui s'élevât contre les allégations plus ou moins justifiées des différents penseurs. Nos habitudes d'esprit sont si vicieuses dans ce domaine qu'il nous semble absurde de chercher en morale une certitude analogue à celle de sciences comme la physique, la mécanique et autres.

On peut et on doit arriver à une certitude de ce genre. Un des principaux buts de ce livre sera de le démontrer.

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4 ANTHROPOLOGIE PUILOSOPHIQUE

Nous sommes à une époque de démoralisation dans la sphère de la pensée et de Taclion. Pour cette excellente raison que les hommes n'ont pu puiser aucune conviction dans les hypothèses des systèmes moraux et ont constamment révoqué en doute leurs points de départ et leurs principes, parce qu'ils ne possèdent aucune certitude intellectuelle, parce qu'ils ont perdu la foi dans leurs croyances de jadis, ils renoncent à toute action.

Ils errent à l'aventure sans guide, conduits par des motifs que leur conscience ne proclame ni les plus dignes, ni les plus nobles, mais qu'ils adoptent pour leur incertitude même, pensant échapper ainsi à toute responsabilité.

Cette instabilité d'équilibre, on la rencontre non seulement en morale, mais en politique, en religion, dans toutes les sphères d'action de la vie humaine. La religion chrétienne semble actuellement soumise à plus d'épreuves qu'aux jours de la Révolution française. Ce sont maintenant ses amis et ses plus grands soutiens qui l'attaquent au dedans, tandis qu'au dehors les assauts de la science ont redoublé d'énergie et partent d'une position plus inexpugnable que jamais. Quand une nouvelle religion est enseignée, les ignorants et les faibles perdent leur foi dans l'ancienne sans vouloir la remplacer. N'ayant plus comme appui ni la philosophie, ni la révélation, ils succombent souvent aux sollicitations violentes du désir animal. Car ils n'ont pas encore atteint cette phase de leur évolution morale et intellectuelle oii ils seront capables de marcher droit sans guide.

Si toutefois il est possible de fonder des principes moraux sur les données indiscutables de la science,

un tel système est de toute nécessité à l'heure actuelle. Les hommes qui ont permis à la foi de guider leur raison dans le passé demandent maintenant avec d'autant plus d'insistance à la raison de guider leur foi ou de la remplacer. Mais la raison, à notre époque, ne se contente plus de simples déductions ; elle demande des inductions et des généralisations plus larges. On peut nier que Herbert Spencer soit un positiviste, mais le positivisme d'Auguste Comte est le positivisme de tous les savants philosophes de notre temps. C'est de là qu'on est parti pour conquérir la science. La grande vérité dont il faut se rendre compte, c'est qu'il faut apporter le môme esprit dans l'étude de la morale, et qu'il est possible d'établir un système de morale positiviste. Quelques reflets de cette vérité ont frappé les yeux du plus grand de nos philosophes, Herbert Spencer. Dans les années si fécondes d'où datent ses premiers ouvrages, il émit quelques idées pleines de promesses i, mais son dernier traité 2 de morale témoigne de la désillusion qu'il rencontra lorsqu'il voulut chercher dans l'évolution des lumières pour la morale. En dépit de ses brillantes conquêtes dans le domaine de la science pure, il s'arrêta, hésitant, en présence du vaste et plus important domaine de la science appliquée. Spencer ne sut trouver qu'un guide, feu follet poursuivi par ses prédécesseurs, le bonheur.

Cependant nous trouverons beaucoup de choses à emprunter à l'étude de Spencer sur l'histoire de la morale et aux ambitieux ouvrages de Letourneau^ sur le

1. Voir la préface dela^^ partie, livre I, ThePrinciplesof Ethics, New- York, 1891. Voir aussi : Social Statics, l'-e édition.

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