‹ L'anthropologie philosophique [microform], consideree comme base de la moraleChapitre 4 sur 25 · Préface du livre II, The Principles ofEthics · texte numérisé non relu

Préface du livre II, The Principles ofEthics

3. Voir spécialement son Evolution de la morale, Paris, 1887.

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même sujet ; nous y rencontrerons beaucoup de choses qui, on peut le prévoir, seront une des pierres sur lesquelles s'échafaudera l'édifice de la morale future. Les méthodes de la science ont été découvertes et perfectionnées pour notre usage. Il nous reste seulement à donner une précision égale aux méthodes de l'art, car la morale est plutôt du domaine de l'art que du domaine de la science.

Ce dont se sont aperçus les écrivains précédemment indiqués, c'est que les sciences anthropologiques devraient fournir un fondement à la morale. Il n'existe encore aucune science qui étudie entièrement le passé et le présent de l'homme dans le but d'en tirer des indications pour son avenir. La science qui aura pour domaine tout ce champ d'études sera l'anthropologie philosophique. L'ancienne anthropologie physique ne couvrait qu'une partie de ce champ. Elle est arrivée à des résultats appréciables. La sociologie a fourni aussi une contribution encore plus importante. Les sciences sociales particulières ont fait des recherches dans diverses directions sur les rapports complexes de la vie humaine. A Theure actuelle, on a besoin d'une science et d'une philosophie qui réunissent tout ces fils conducteurs en une seule main et qui impriment une direction aux forces du progrès. Du succès de cette entreprise dépend la destinée de l'humanité. Quand la société aura atteint un certain degré de complexité et de maturité, elle s'eflbndrcra en vertu même de son propre poids si elle ne rencontre pas cette nouvelle base pour la soutenir.

Il se peut que la destinée de l'existence humaine reste obscure jusqu'aux jours où Ton aura prévu la destinée de l'univers. Il faut donc une morale plus large que la morale de l'homme ou de la vie en général. Cela admis,

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elle dépendra, en quelque sorte, de cette philosophie qui s'étend non seulement aux phénomènes de la biologie et de l'anthropologie, mais à tous les phénomènes de Tunivers. Mais il faut se repéter avec conliance : chaque homme en particulier forme une parcelle de l'univers qui le contient; sa destinée est, en quelque sorte, enfermée en lui-même, et on peut, jusqu'à un certain point, en prévoir et en prévenir le cours en passant en revue la marche du passé. Bien plus, il sera possible de faire servir aux besoins de l'anthropologie les données de toutes les sciences physiques qui peuvent éclairer les relations existant entre l'homme et le milieu ambiant. Dans cette parcelle de la nature que nous appelons l'homme, on peut retrouver les éléments de l'évolution la plus haute et la plus lointaine. Dans Timmense progrès accompli par ses facultés et ses activités depuis leur plus humble origine jusqu'à l'état de complexité infinie oii elles se trouvent à l'heure présente, on peut, dès maintenant, entrevoir prophétiquement l'avenir merveilleux qui s'ouvre à lui ; on peut voir rayonner la nouvelle étoile de Bethléem qui l'inspirera et le guidera vers la foi. Tout ce que nous venons de dire est la grande justification des idées, qui, inconsciemment, ont amené les hommes de tous pays, il y a une vingtaine d'années, à se convaincre de la nécessité d'une sociologie.

Ce qui justifie la sociologie, c'est qu'elle est une partie de l'anthropologie philosophique etque, comme elle, elle contribue à l'étude des rapports sociaux, à l'étude des expériences et des forces sociales, étude nécessaire si nous voulons prendre des décisions en morale sociale. ^

Après avoir examiné la nécessité et le but d'une nouvelle anthropologie, il faut nous demander si on peut lui assigner une place dans une classification

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philosophique des sciences ; il faut nous poser cette question : Quel est son domaine, quels sont les objets de ses investigations? Notre réponse de'pendra en partie de la solution qu'on donnera aux questions suivantes : Qu'est-ce que l'homme par rapport aux autres animaux? Que peut dire la biologie de son passé et de son avenir? La psychologie et la physiologie peuvent-elles deviner, d'après sa constitution en tant qu'individu, les possibilités et les destinées de la race?

D'après les résultats de l'anthropologie, de la psychologie et de la physiologie modernes, que peuvent faire la philosophie et la morale en les appliquant à la formation d'un système positif de morale? La véritable philosophie sociale et la morale sociale découlentelles de l'anthropologie et s'appuient-elles nécessairement sur cette science ?

Mais voici la question principale : quel principe de classification adopterons-nous, pour déterminer la hiérarchie et les rapports réciproques des sciences? Des dilTérentes réponses qui ont été données à ces questions sont nés les innombrables systèmes de classification. Comme le cas relève plutôt de la philosophie générale que de l'anthropologie, il suffira de résumer en une phrase l'opinion de l'auteur: au lieu de diviser les sciences d'après leur ordre logique ou chronologique, il est plus important de les diviser par rapport aux besoins de l'espèce humaine, c'est-à-dire en tenant compte de leurs relations avec la fin morale et avec les moyens nécessaires pour atteindre cette fin. La classification la plus désirable n'est pas, par exemple, celle qui admettrait dans l'étude de n'importe quelle espèce du monde animé autant de spécialistes qu'elle en admettrait dans l'étude de l'espèce humaine.

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C'est celle qui considère l'étude de l'homme comme supérieure en importance à toute autre étude, celle qui considère l'étude de ses facultés, de sa destinée et des moyens de réaliser cette destinée, comme plus importante que l'étude de ses muscles et de ses os, ou que l'étude des ustensiles des tribus sauvages. C'est une classification de ce genre qu'il nous faudrait rencontrer dans les collèges et les universités. Ne pouvons-nous pas dire qu'une telle division du domaine de la science est la division idéale, bien préférable à la division actuelle du travail, qui n'assigne point à des spécialistes l'étude des problèmes moraux et sociaux de la plus haute importance, tandis qu'elle leur confie l'étude des pierres ou des arbres et les autres sciences actuellement en faveur et d'une innocuité parfaite?

Examinons brièvement la classification des sciences, qui a été le plus généralement adoptée dans ces derniers temps, en théorie et en pratique, celle d'Auguste Comte. A son avis, les sciences fondamentales ne peuvent être rangées que dans l'ordre suivant : 1° mathématiques; 2" astronomie; 3" physique; i" chimie ; 5" biologie ; 6** sociologie. C'est, comme il le disait, un ordre de complexité croissante et de généralité décroissante ^ Bien que le grand philosophe anglais Spencer '" ait proposé, peut-être dans un esprit d'émulation, une autre classification, il lui a été impossible d'échapper à celle d'Auguste Comte. L'ordre même des livres de la Philosophie synthétique le démontre suffisamment.

1. Cours de philosophie positive, 2^ édition, Paris, 1852, fin de l'Introduction, vol. I, p. 88.

2. Classification des sciences. Traduction de l'anglais sur la S'^ édition, par J. Réthoré, Paris, 1872.

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La science de la biologie peut inclure tous les phénomènes de la vie, même ceux de la vie psychique. Auguste Comte lui-môme le montre, quand il divise le livre VI de la Biologie. Si l'on peut démontrer que les phénomènes sociaux sont toujours réductibles à l'action d'un individu conscient sur un autre individu, il n'y a aucun phénomène social qui ne puisse être expliqué par les lois de la psychologie ou de la biologie, et ces dernières sciences devraient être placées à la fin de la série. Mais, même si les phénomènes étudiés par les sociologues rentraient dans les sciences de la psychologie et de la biologie, devrions-nous, par suite, nier l'existence d'une science sociale et déclarer que les deux sciences nommées précédemment suffisent? Pas le moins du monde. En premier lieu, il doit y avoir des sciences subordonnées à celles dont Auguste Comte a dressé la liste. C'est d'ailleurs son avis, et l'avis de tous ceux qui ont écrit sur ce sujet. 11 s'ensuit que la sociologie peut être étudiée comme une science à part, même si elle est subordonnée à la biologie. Mais, en second lieu, d'après les principes poses plus haut, la chose à considérer avant tout dans une science, ce ne sont pas tant ses rapports logiques ou chronologiques avec les autres sciences que son importance au point de vue humain, au point de vue des intérêts premiers de la vie humaine.

C'est enfin une question d'économie dans la division du travail. Les sciences sociales, économiques morales, et tant d'autres, qui sont d'une importance essentielle à chaque instant de la vie humaine, peuventelles atteindre un développement suffisant entre les

1. Le chapitre vi du livre V traite des fonctions intellectuelles et morales ou cérébrales. 'uetitciueues et

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mains des biologues et des psychologues? Non, leur domaine est trop vaste pour que l'on puisse donner une attention assez suivie à toutes les divisions que nécessite le développement de la pensée sociologique. 11 faut des spécialistes qui puissent consacrer leur existence à des recherches très érudites, suivant une préparation technique très profonde. Sans cela ces sciences sociales n'atteindront jamais à un bien haut développement. Quand on considère leurs méthodes et l'éducation préliminaire qu'il est nécessaire d'acquérir, si l'on veut s'y livrer d'une façon efficace, on voit clairement que c'est là, de tous les groupes de sciences, le plus difficile, celui qui demande la plus rigoureuse spécialisation. Et cependant l'idée la plus répandue non seulement dans le peuple, mais même parmi les savants, semble être que ces sciences peuvent être plus négligées que toutes les autres et que l'on peut en abandonner l'étude à l'esprit inculte des foules et aux méthodes démagogiques de réformateurs et de politiciens charlatans.

Enfin la plus grande partie de l'étude de la vie humaine, telle qu'elle est présentée dans ces chapitres, trouve sa justification dans l'intérêt des méthodes scientifiques, même s'il ne lui a pas été assigné de rang distinct dans une classification systématique des sciences; car la découverte d'idées nouvelles naît souvent de nouveaux rapprochements d'idées anciennes, et on y contribue en opérant sur toutes les combinaisons possibles de sciences. Cela servira, par suite, non seulement à réunir plusieurs branches de l'anthropologie philosophique dont on donne ici une esquisse, branches que se sont jusqu'ici partagées les divers spécialistes, mais encore à montrer que la vie humaine.

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à chacune de ses phases, doit être étudiée dans ses rapports avec les objets environnants, et une synthèse de Tensemble ne sera pas moins profitable à la découverte de rapports nouveaux et plus généraux.

Cela justifie donc non seulement Texistence de Tanthropologie et de la sociologie comme sciences distinctes, mais celle d'un grand nombre de subdivisions de ces sciences dont nous nous occuperons dans le prochain chapitre. Il est cependant une recommandation sur laquelle on ne saurait trop insister. Il ne faut pas que dans l'étude de ces sciences les spécialistes agissent comme on peut reprocher aux économistes de l'avoir fait jadis. Ils ne doivent pas poursuivre l'étude de la science qu'ils ont choisie comme si elle était indépendante de toutes les autres; ils doivent se rendre compte que ces sciences particulières sont seulement des rameaux de sciences plus générales, que les vues des spécialistes des sciences particulières doivent être sans cesse rectifiées par celles des spécialistes des sciences plus générales qui peuvent observer le terrain sous un angle plus large et saisissent mieux les proportions qui doivent exister entre les diverses parties; enfin et surtout, dans chaque science sociale, le spécialiste doit posséder des notions préliminaires très sérieuses des sciences plus générales , voisines de sa science spéciale et qui lui servent de base, des notions non seulement de psychologie et de biologie, mais même, jusqu'à un certain point, de philosophie, de physique, de chimie, et même de mathématiques.

Parmi les adversaires d'une science, on rencontre toujours un certain nombre de spécialistes de celles des sciences qui, plus anciennes, sont le plus étroitement apparentées à la science considérée. Par

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exemple, l'anthropologie philosophique sera prise à partie par les savants qui font autorité dans les questions d'anthropologie physique, c'est-à-dire de l'anthropologie considérée comme branche de la biologie. Mais ne sont-ils pas les premiers à vouloir queTanthropologie devienne une science plus large? Les discussions de Spencer et d'autres philosophes sur des problèmes biologiques, tels que la loi de l'évolution ou du transformisme, n'ont-elles pas abouti à une biologie philosophique? Le domaine de la biologie ne s'est-il pas peu à peu agrandi au point de s'étendre aux phénomènes psychiques, puis aux phénomènes sociaux, bref à tous les phénomènes vitaux? Et l'anthropologie biologique ne doit-elle pas s'étendre par l'adjonction de la biologie de telle façon qu'on puisse y faire rentrer autre chose que la structure physique de l'homme?

Mais on admet bien que la psychologie est une science véritable. Pourquoi l'anthropologie ne seraitelle pas aussi bien une science si elle revendiquait, usurpait, si vous voulez, tous les sujets qu'étudient la psychologie et même la sociologie, l'ethnologie, l'histoire, la statistique, bref toutes les autres sciences qui traitent de l'homme? La seule différence, c'est que, pour faire les recherches et les généralisations, au lieu d'un ou de quelques spécialistes peu nombreux, il en faut un grand nombre. Mais y a-t-il pour cela moins d'unité? Les résultats ont-ils moins de corrélation et ne se corrigent-ils pas moins mutuellement? En un mot une division croissante du travail ne doit-elle pas s'accompagner d'une profondeur plus grande des connaissances, c'est-à-dire d'une philosophie plus parfaite? Enfin, et c'est le point capital, une connaissance aussi large et aussi unitaire de la vie humaine est la base

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i4 ANTHROPOLOGIE PHILOSOPHIQUE

nécessaire de toute morale, de tout art et de toute action.

Cela nous conduit à examiner une dernière question générale, qui a été très négligée par les philosophes aussi bien que par les savants, celle des rapports existant entre les sciences et les arts. On n'a jusqu'ici écrit aucune philosophie adéquate de Tart, ce mot étant employé dans le sens le plus large pour indiquer Fétude de ce qui doit être ou devrait être, le choix de fins à poursuivre et de moyens d'y atteindre. N'a-t-on pas le droit de dire que de telles études sont d'une importance plus directe et plus absolue relativement à l'espèce humaine que l'étude des différents domaines de la science? Dans l'histoire de l'humanité, il y a eu toujours des arts, même s'ils n'étaient pas accompagnés de sciences dans le sens slrict du mot. L'homme agit, qu'il possède ou non la somme de connaissances qui lui permettra d'agir de la façon la plus économique. Ne pourrions-nous pas, en partant de ce point de vue, aller plus loin et dire qu'une science n'a le droit d'entrer dans une classification qu'autant qu'elle peut être utile à un art?

Quelle importance cela a-t-il dans les arts anthropologiques et sociaux? La question capitale, dans toute étude de l'homme, dans toute spéculation sur ce sujet, est de savoir comment l'homme doit agir de façon à satisfaire ses besoins. Il doit connaître ceux de ses besoins qui sont les plus essentiels. Il doit, en un sens, savoir en quoi consiste la vie complète, en quoi consiste le bonheur complet et doit ensuite connaître le moyen de réaliser ces fins. Cette connaissance, et c'est la conviction de l'auteur, doit être déduite principalement de la science ou de la philosophie de l'anthropo-

logie. Mise en forme d'une façon rigoureusement systématique, érigée en principes ou règles de conduite et appliquée dans la pratique, cette connaissance sera ce que nous appelons l'art de la morale. Entant qu'art de la vie humaine, n'est-il pas évident qu'on peut l'appeler l'aspect « art » de l'anthropologie, entièrement distinct de son aspects science »? N'est-il pas évident également qu'il y a un art de la sociologie et de la morale sociale distinct de la science de la sociologie et s'appuyant sur cette dernière? Telle est la thèse soutenue dans cet ouvrage. D'après sa classification, l'anthropologie philosophique et la sociologie comprennent à la fois ces arts et ces sciences, l'un ne peut être étudié sans l'autre. L'art sans la science est une chose instable. Il lui manque toutes les connaissances sans lesquelles il ne peut agir efficacement. La science sans l'art est stérile, elle n'est justifiée que par la légère satisfaction qu'elle peut procurer en tant qu'exercice intellectuel. Par suite, dans notre classification^ les arts anthropologiques et sociaux peuvent être placés au-dessus des sciences correspondantes. Les arts peuvent être subdivisés ou classés d'après l'importance qu'ils ont dans la satisfaction des besoins humains, d'après, aussi, leur difficulté et le degré de spécialisation nécessaire à chacun d'eux. Quant aux sciences, elles seront classées d'après leur degré d'utilité pour tel ou tel art. Au point de vue idéal, l'art est, en toute circonstance, la raison d'être de la science ; il est là pour formuler les problèmes et diriger les recherches de la science. Cela admis, il devient évident que la morale étant le plus important des arts parce qu'il est le plus général, l'anthropologie, qui est le fondement de l'éthique, doit être mise au rang d'honneur parmi les sciences.

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Nous pouvons dès maintenantnouspréparer à donner une définition préliminaire et provisoire, en reconnaissant toutefois que des définitions prennent mieux leur place à la fin qu'au début d'un ouvrage. Chaque nouveau chapitre ne fera qu'éclairer les termes de la formule suivante :

L'anthropologie philosophique peut être définie : celte partie de la philosophie qui traite de la vie humaine, comprenant à la fois les généralisations les plus larges des sciences de la vie humaine et de la philosophie de l'art de vivre. Elle comprend, par suite, tout ce que l'on peut savoir ou prévoir au sujet de l'homme, son passé, son présent, son avenir. L'anthropologie, ainsi définie, comprend l'éthique et tous les champs d'étude de la sociologie appliquée ; elle comprend également toutes les sciences spéciales qui s'occupentde l'homme, l'ethnographie, l'ethnologie, l'histoire, la physiologie humaine, la psychologie, etc. D'autre part, l'anthropologie est une subdivision de la biologie phik)sophiquc. Bref, l'anthropologie est la philosophie de la vie humaine. Étant cela, elle doit tenir compte de tous les facteurs de la vie humaine. En tant que philosophie inductive et science générale, elle doit confier aux sciences en lesquelles elle se subdivise l'étude particulière de la grande masse des faits et s'occuper ellemême de coordonner et d'appliquer les généralisations opérées par ces sciences secondaires.

Cet effort pour arriver à une anthropologie plus large est-il soutenu par les tendances et les discussions actuelles? De notre temps, il se manifeste plusieurs courants d'opinion, en partie étrangers les uns aux autres, et jusqu'ici plus ou moins dénués de direction philosophique, mais qui semblent converger vers !e

même résultat. Sans parler des anthropologies, qu'elles aient été ou non désignées par ce terme, comme celle de Kanti et de Lotze ', certains écrivains européens ont tenté, dans ces dix dernières années, de sortir des limites de l'ancienne anthropologie physique. En 1889, Manouvrier^ publia une classification qui assigne une place même aux arts anthropologiques. Mais c'est en Amérique que la <( nouvelle anthropologie » a reçu son nom : c'est là qu'elle a publié ses plus ambitieuses professions de foi. C'est le trait caractéristique d'une école distincte, « l'école américaine d'anthropologie », ayant à sa tête tous ceux qui dirfgent l'œuvre anthropoloo-ique du gouvernement et des associations scientifiques. Les anthropologistes américains, comme tous les penseurs américains en général, ont été aventureux, se sont débarrassés des entraves et de la tradition et se distinguent par une certaine dose d'idéalisme. On peut dire que les tendances de l'école américaine se sont manifestées pour la première fois, en une certaine mesure, dans l'excellent ouvrage de Morgan, paru en 1887^. En 1892, la classification de Brinton fut présentée pour la première fois à l'Association américaine pour l'avancement des sciences. Le germe de la classification de Povvell apparut de bonne heure dans les

1. Immanuel Kant, Anthropologie in Pragmatischer Hinsicht, Kônigsberg, 1820, 3« édition.

2. Hermann Lotze, Mikrokosmus. Ideen zur Naturgeschichte und Geschichte der Menschheit. Versuch einer Anthropologie, Leipzig,

3. L. Manouvrier, Classification naturelle des sciences. Association pour l'avancement des sciences. Conférences de Paris, 1889, 2« partie, pp. 662-682.

4. Ancient Society ébauché dans son livre Systems of Consanguinity and Affinity of the Human Family, Washington, 1877.

^g ANTHROPOLOGIE PHILOSOPHIQUE

Rapports du Bureau d'ethnologie américaine^. Elle était accompagnée d'une classification des peuples, „ d'après les activités humaines plutôt que d après les traits extérieurs corporels », donnant ainsi naissance a une « ethnologie nouvelle », dont l'apparition, de avis Me Gee, marque le progrès le plus notable dans 1 h.stoire de l'anthropologie 2.

La nouvelle éthique semble être une production spontanée de plusieurs pays, bien que jusqu'ici elle manque de cohésion et n'ait pas encore pris conscience d ellemême. Spencer, qui en a ébauché les premières lignes, a travaillé, il y a soixante ans, à fonder la morale sur une base positive 3. Cependant il est resté d'une façon bien étrange au-dessous des conclusions de sa propre philosophie évolutionniste, par exemple, dans cette idée que l'évolution est le but de la morale. En France, Letourneau termine plusieurs de ses aperçus historiques par des conjectures sur l'avenir S mettant ainsi en pratique ce que les moralistes déterministes sont obli-és de reconnaître en théorie, à savoir que prévoir" l'avenir, c'est tout ce que peut encore faire la morale. Guyau et Fouillée, d'une façon plus théorique,

1 Etablie d'une façon plus philosophique par Me Gee dans le rapport pour l'année 1894. Voir aussi Me Gee dans Amencan

Anthropologist, 1897, pp. 263-266.

2. W.-J Me Gee, Fifty Years of Amencan Scier<.eà<.ns la îiorth American Review, septembre 1898, vol. XXX II, p. J07.

3 II eite lui-même son «premier essai, éer.t dejaen 18*9.,et .1 aio^te A partir de eette époque, le but que j'ai poursuiv; sans ciss le butVe j'entrevoyais derrière tous les -1-^. Ç a «^e de trouver une base scientifique aux P"'"^■P„«^f" '"*"/* ^."S dans la conduite de la vie en général. » Préface à la 1 pa.tie àe PrinciplesofEthics,vo\.\. .t a^ i„ fnmille

4 Lire, par exemple, VEvolution du mariage et delà famille parCharles\etour„eau, Paris, 1888, chap. xx. ^iVEooUtion de la propriété, Paris, 1889, chap. ix.

et plus systématique, ont été courageusement jusqu'au bout de leur raisonnement déductif et ont abouti à une morale « sans obligation ni sanction » *.

En Amérique, Ward, bien qu'hostile à la morale dans le sens ordinaire de ce mot et ne lui consacrant qu'une place fort restreinte dans sa Science sociale appliquée-, a cependant établi solidement et profondément les bases de la morale pratique. L'activité des sociétés 3 pour la culture morale offre un nouvel exempt e des tentatives faites en Amérique pour donner dans la pratique une solution aux problèmes moraux.

Telles sont donc les différentes tendances de notre époque réunies, par d'autres écrivains, sous les noms de « nouvelle anthropologie », «nouvelle ethnologie », « nouvelle morale ». (Peut-être faut-il ajouter à cette liste une « nouvelle sociologie»? ) Ces écrivains, nous l'avons vu, se distinguent par une méthode plus positive et une philosophie plus large que celle de leurs prédécesseurs. Cela prouve que les dernières divisions de la nature, celles de la vie et de la conduite humaine, ont été rangées sous les grandes généralisations modernes de l'universalité de causation et de l'uniformité de la nature. On s'est attaqué à ces problèmes, surtout dans leur aspect moral, avec beaucoup de

imte et de timidité, mais en même temps aussi avec ferveur et enthousiasme. L'anthropologie philosophique qui embrasse tous ces problèmes a été jusqu'ici

1. M. Guyau, Esquisse (Tiuie morale sans obligation ni sanction, Paris, 1885. — Alfred Fouillée, Critique des systèmes de morale contemporaine, Paris, 2° édition, 1887.

2. Lester F. Ward, Dynamic Sociology or Applied Social Science, vol. II, New-York, 1883.

3. Sous la direction de Félix Adler, directeur du International Journal of Ethics, New-York.

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informe, primitive et sans conscience d'elle-même. Si elle arrive à faire prévaloir l'importance immense qu'elle a vis-à-vis de la morale positive et si elle prête consciemment son concours à la tentative faite pour diriger dune façon rationnelle les efforts humains, elle s'élèvera au rang qu'elle mérite d'occuper, elle sera le plus noble sujet des spéculations humaines, le couronnement et la consécration de toute science et de toute

philosophie.

Une anthropologie comme celle dont nous venons de tracer les grandes lignes devint possible lorsqu'on transporta dans l'étude de la vie humaine certaines grandes généralisations de la science et de la philosophie modernes. Il reste à en parler un peu et à signaler les rapports à établir entre les sciences anthropologiques et les sciences non anthropologiques, étant donnée la dépendance des premières à l'égard des dernières La discussion des méthodes empruntées aux sciences mathématiques, physiques et biologiques sera

renvoyée au chapitre m.

On trouverait peu de sciences aussi éloignées de l'anthropologie que la physique et la chimie. Cependant Bagehot' a écrit un volume dont la valeur a été reconnue, sur la Physique et la Politique, et il suflit d'un moment de réllexion pour nous rappeler qu'il y a une connexité vitale entre les scie aces dont il parle. Bien plus, la science moderne rend de plus en plus évident ce fait, que l'homme et ses institutions sociales ne dépendent pas seulement de leur milieu physique, mais que l'homme lui-même est simplement une humble fraction de la nature et est soumis aux lois

1 Walter Bagehot, Physics and Politics, an Application of the Principles of mural Sélection and Heredity to Politxcal Society.

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qui régissent le grand tout. Il se peut que le progrès futur de l'anthropologie nous montre dans les actions humaines et sociales une simple réaction de l'homme sur les forces qui l'environnent. Donc, il nous faut étudier les lois de la matière et du mouvement si nous voulons comprendre et expliquer les phénomènes en

question.

Un des plus grands services rendus par la physique aux autres sciences a été de formuler la loi de la conservation de l'énergie. Peut-on douter que cette loi ne garde toujours sa valeur dans le monde mental et, par suite, dans le monde moral? Chaque individu de la société qui reçoit le choc des forces extérieures, que ce choc provienne d'êtres organiques ou de l'organisation sociale qui l'entoure, chaque individu se contente certainement de transmettre ces forces sont des formes différentes.' Peut-être passent-elles à l'état d'idéation, mais elles finissent par être exprimées sous quelque forme. Quand un individu fait agir ces forces sur un autre individu, on les appelle phénomènes sociaux. La chimie a découvert une autre grande loi qui est connexe à la précédente : la loi de l'indestructibilité de la matière. Lindestructibilité de la force, la persistance du mouvement dans l'atome, ce sont des faits d'une importance énorme dans l'anthropologie et dans les sciences qui y rentrent. La chimie a joué un grand rôle dans la psychologie physiologique en ces dernières années. Peut-on identifier l'activité mentale avec l'activité cérébrale, et l'activité cérébrale peut-elle se ramener à une modification chimique des cellules de cerveau? Ceux qui veulent faire leur spécialité de cette subdivision de l'anthropologie, la psychologie, doivent s'attacher à connaître à fond tous Iqs

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emprunts faits par la psychologie aux résultats de la physique et de la chimie. Avant d'abandonner ce sujet, ne pourrait-on pas suggérer une idée aux chimistes ? Quand on jette les yeux sur tout le champ des efforts humains et sur la somme de travail qu'exige la satisfaction des besoins humains, on voit clairement qu'à l'heure actuelle la chimie psychologique serait pour la chimie un terrain de généralisation extrêmement important. Que peuvent faire les chimistes pour jeter un peu de lumière sur les phénomènes de la psychologie et de la physiologie humaine? Les phénomènes vitaux peuvent-ils être ramenés à des formules chimiques? Quelles modifications se produisent dans les cellules nerveuses au cours des sensations et de l'idéa-

tion?

Il est évident que, si la physique et la chimie rendent des services à l'anthropologie en qualité d'étude du milieu dans lequel vit l'homme, des recherches plus approfondies en géographie et en géologie rendront le même service. L'influence du milieu sur un peuple peut être étudiée autrement que par une analyse chimique du sol. On peut se livrer à des généralisations plus faciles et plus vastes, par un simple coup d'œil superficiel jeté sur un pays ou sur une région, sur ses montagnes et ses plaines, ses rivières et ses lacs, sa température et son état atmosphérique. On sait quelle importance les écrivains modernes ont attachée à ces facteurs pour arriver à expliquer l'histoire et l'ethnologie des différents peuples. Le Développejnent intellectuel de l'Europe, de Draper, est un des meilleurs exemples de cette méthode de raisonnement poussée à Fextrême.Les lois relatives à la vie humaine, en général, ne peuvent être appliquées à un groupe particulier

d'individus qu'à condition détenir un compte suffisant de l'influence du milieu physique.

Si la thèse soutenue dans ce livre est juste si la biologie contient l'anthropologie et la sociologie .1 nous est inutile de rien ajouter pour démontrer Importance capitale des études biologiques pour ces dernières sdences. Lanthropologie n'étudie qu'une esp ce du règne animal. La zoologie en étudie toutes les espèces. Peut-on bien connaître une espèce sans s occuper des autres ? Certainement non, si toutefois il y a Quelque chose de vrai dans les théories évolut.onnistes maintenant universellement admises. Jusqu a un certain point, l'étude de l'homme rentre dans le domaine d'une étude plus vaste de la vie en gênerai, étude qui constitue l'objet de la biologie. La vie de l'homme, dans ses traits fondamentaux, doit être expliquée d'après les lois biologiques de la nutrition, de la Lissance, de la reproduction, de la -otih e et d l'innervation. Nous pouvons, sans hésiter, aile plus loin et nous attendre à voir des lois fondamentales de l'anthropologie et de la sociologie suggérées par celles de la biologie. Passons en revue quelques-unes de ces dernières. Une des plus grandes généralisations opérées par les biologues modernes est la loi de 1 évolution, exposée d'abord par Darwin, élaborée plus tard et élargie par Herbert Spencer'. Celte loi est dejaune des généralisations fondamentales relatives à la vie et aux sociétés humaines. Les individus et les races passent-ils d'un degré inférieur de la civilisation à un degré plus

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de collectivités, les sociétés passent-elles par des phases diverses d'évolution? Gela est déjà une vérité évidente. Ayons donc bien présent à l'esprit ce que l'on entend par évolution. Dans la prochaine discussion, nous nous reporterons précisément à la formule de Spencer ^

Les idées de la survivance des plus aptes et de l'adaptation au milieu sont aussi d'une grande importance en anthropologie. La pédagogie et les subdivisions de l'anthropologie et de la sociologie qui discutent les méthodes de réformes et de progrès sociaux doivent finalement baser leurs principes sur ces généralisations. Elles doivent comprendre l'influonce relative de l'hérédité et du milieu dans la détermination du caractère humain.

Nous arrivons enfin au sujet qui contient tous les autres, à la philosophie, la science de toutes les sciences, celle qui élargit toutes les généralisations et prend l'univers pour son champ d'étude. Comme nous l'avons déjà dit, l'anthropologie philosophique et la sociologie ne sont que des subdivisions de la philosophie. Elles ressemblent plus à la philosophie qu'à la science, car elles ne s'occupent que des généralisations des sciences qui leur sont subordonnées et n'entreprennent pas l'étude directe des phénomènes de la vie individuelle ou sociale. En tant que sections de la philosophie, elles doivent être étudiées en tenant compte des autres sections. L'homme n'est qu'une partie de l'univers et ne peut être étudié qu'avec l'aide des lois qui régissent

1. «L'évolution est une intégration de la matière etune dissipation concomitante de mouvement, pendant laquelle la matière passe d'un état d'homogénéité indéfinie et incohérente à un état d'hétérogénéité défmie et cohérente, et pendant laquelle le mouvement non utilisé passe par une transformation parallèle. » Herbert Spencer, First Principles, 4« édition, New-York, p. 334.

l'ensemble du monde. Toutes les écoles philosophiques, positivistes ou idéalistes, ont eu leur philosophie de la nature humaine, de ses rapports avec les choses ambiantes, de sa destinée et de ses devoirs. On ne peut pas douter que, par la largeur de leurs vues, ces systèmes n'offrent un important moyen de contrôle et de correction et ne fournissent des idées de la plus grande valeur qui servent à compléter et à éprouver les généralisations tirées par induction des sciences anthropologiques et sociales.

C'est la philosophie qui a admis, si elle ne les a pas formulées, les lois physiques, chimiques, biologiques indiquées précédemment, et les a rendues universelles. L'universalité de causation est le dernier mot qui fera de l'anthropologie une science véritable. On ne peut se rendre compte de l'importance capitale de cette loi qu'en considérant la portée qu'elle a dans la doctrine psychologique du libre arbitre et dans les théories sociales et politiques qui s'appuient sur cette doctrine. Mais partout où la science a gagné en certitude, la morale et la religion ont perdu leurs appuis d'autrefois. Jamais le besoin ne s'était fait sentir plus que maintenant d'avoir des vues audacieuses et lointaines, et en même temps de pénétrer sérieusement et respectueusement dans ces vénérables domaines de la pensée. C'est imbu de cet esprit que l'auteur a pris la plume, quelque imparfait que doive être son livre.

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