DON SALLUSTE
De plaire à celte femme, et d'être son amant.
L'ordre, quoiqu'il entre assez dans les sentiments de Ruy-Blas, ne l'en étonne pas moins , et il tombe dans un fauteuil, évanoui ou peu s'en faut.
Arrélons-nous un peu ici, et demandons-nous ce qu'il y a de vraisemblable dans une pareille intrigue ; comment
Ruy-Blas, qui a été nourri au collège , est assez stupide pour ne pas s'apercevoir qu'il y a là-dessous quelque projet de mystification; comment il est possible que son travestissement et son air nécessairement emprunté, échappent à la vue toujours si perçante des gens de cour , et que même quelques - uns d'entre eux le prennent pour leur parent , pour ce don César qui a fait tant de bruit, causé tant de scandale à Madrid ; comment enfin un homme allié aux Santa-Cruz, a pu vivre de la sorte, pendant neuf ans, sur le théâtre de son ancienne prospérité , à la porte de son propre hôtel, dans une ville dont il n'est jamais sorti , et cela , sans y être signalé , sans y être reconnu par personne , ni par sa famille , ni par ses domestiques, ni par ses créanciers, ni par la police. A quel grand seigneur ruiné est-il jamais arrivé rien de seml)lable?
Nous voici dans l'appartement de la jeune reine qui s'y ennuie à mourir, et qui , quoique M. V. Hugo n'imite personne, n'est qu'une copie de la triste et douce Elisabeth de Schiller.
Casilda, une de ses femmes, l'invite à payer au moins d'un mot gracieux les attentions de don Guritan son majordome,
. . . . Vieux brave, amoureux sous l'armure. D'autant plus tendre au cœur querécorce est plus dure.
Elle y consent, et tout désagréable qu'elle le trouve, bonjour, comte, lui dit-elle. Le vieux brave s'approche, et après lui avoir baisé la main en soupirant , retourne à sa place, enchanté d'une telle faveur . ce qui fait dire à la malicieuse caméiiste :
Oh ! le pauvre héron ! près de l'eau qui le tente,
11 attrape un bon jour. . . . •
Et s'en va tout joyeux, celle pâfure au bec .'
La reine veut sortir. Sa Camérera mavor lui fait obser-
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ver que Ja reine d'Espagne ne sort pas sans (juc la poiie lui soit ouverte
Par im des graiuls d'Espagne ayant dioil à la clé.
Elle appelle ses feuinics pour jouer au lansquenet; mais sa majesté ne peut jouer
. . . . Qu'avec des rois ou des parenls du roi.
Elle ordonne qu'on lui serve à goûter et invite Casilda à sa table; mois
Quand le roi n'est pas là, la reine mange seule.
Elle s'approcLe d'une fenêtre pour voir des lavandières qui passent en chantant; 7now
Une reine d'Espagne
Ne doit pas regarder à la fenêtre
Elle se plaint à Casilda de la contrainte où elle vit.
Vois, tout me désespère.
Mes oiseaux iVJUemagne, ils sont tous morts, et puis On m'cmpéclie d'avoir des fleurs de mon jmys.
.Fe ne puis même voir la nature de Dieu.
Et Casilda, la regardant avec compassion :
Pauvre femme! n'avoir
D'autre distraction que le plaisir de voir,
Au bord de ce marais, à l'eau dormante et plate,
Unrien.v comte ai/ioureux rêvant sur une patte.
Nous croyons bien que l'étiquette était alors rigoureusement observée à la cour d'Espagne; mais le tableau n'estil pas chargé? et celle que rien n'empêche d'aller prendre tous les jours sur son banc favorites fleitrs blettes et \cs billets doux qu'un inconnu y dépose; qui tout à l'heure ne rougira pas de sauter au cou de sou majordome; qui un peu plus tard ira de nuit trouver Ruy-Blas dans sa petite maison, peut elle être si gênée en ce moment qu'il ne lui
soit permis ni d'avoir des fleurs de son pays , ni de regarder par la fenêtre ?
La princesse laissée à ses méditations ne s'occupe que du mystérieux amant qui risque ses jours
Pour donner une fleur à la reine d'Espagne,
Et qui lui écrit si galamment :
3Iadame, sous vos pieds, dans l'ombre, un homme est là. Qui souffle ver de terre, amoureux d'une étoile. Et qui se meurt en bas, quand vous brillez en haut.
Le moyen de ne pas se laisser prendre, n'importe par qui, à des vers si délicats, à de si jolies antithèses !
Enfin la reine a reconnu l'homme aux fleurs bleues. A quel signe? Est-ce à son regard? au trouble de son visage? aux palpitations de son cœur? Non; ce serait trop naturel. Ruy-Blas a déchiré sa manchette à la grille du parc,
Au risque d'y laisser sa ciiair et ses entrailles;
La reine a recueilli ce débris précieux, et elle remarque que le seigneur don César porte une manchette déchirée toute semblable ; il ne lui en faut pas davantage , elle ne doute plus de l'identité. Ce petit détail de toilette fait cependant peu d'honneur à l'élégance du nouveau grand d'Espagne, qui a conservé son linge de laquais.
Ruy-Blas continue à prendre son rôle au sérieux; il est décidément en faveur auprès du roi qu'il est allé rejoindre à la chasse, et qui lui a dicté, pour le remettre à la reine, un billet conçu en ces termes :
Madame, il fait grand vent, et j'ai tué six loups .
La princesse, en lisant ce billet, reconnaît la main qui a tracé le madrigal du ver de terre amoureux d'une étoile. Le bel écuyer qui le lui apporte a fixé son attention :
Pourquoi donc suis-]e émue en voyant ce jeune homme;
se dit-elle? et bientôt elle s'est convaincue que c'est lui qui a servi de secrétaire au roi. Sa passion se trahit; Ruy- Blas le voit. Il pâlit. On lui demande s'il se trouve mal :
. . . . 3Ioi. Non ; mais c'est singulier comme Le grand air. ... le soleil
La reine tirant vite un flacon de sa gorgerette , lui fait respirer quelque essence; leurs regards se rencontrent , et lui alors, en extase :
. . . Faites, tnon Dieu, qu'en ce moment je meure!
Et un peu plus bas, quand il est seul , levant les yeux au ciel :
O Dieu! grâce,
Ne me rendez pas foti.
On remarquera que Ruy-Blas a souvent Dieu et le ciel à la bouche, ce qui a droit de surprendre de la part d'un tel personnage dans la position où il se trouve; nous en dirons autant de la reine qui s'écriait, il n'y a qu'un instant :
Quand l'àme a soif, il faut qu'elle se désaltère, Fût-ce dans du poison. Je n'ai rien sur la terrej Mais enfin il faut bien que j'aime quelqu'un, moi'.
Et qui maintenant, son petit bouquet de fleurs bleues à la main, et lorsqu'elle brûle d'une flamme adultère, à genoux devant une madone,
. . . . Secourez-moi, Madame, car je n'ose Elever mon regard jusqu'à vous. O mon Dieu !
La fleur, la lettre, c'est du feu.
Vierge, astre de la mer, vierge, espoir du martyre.
Aidez-moi
0 reine de douceur !
Vous qu'à tout afETigé Jésus donne pour sœur, Venez, je vous appelle.
Un langage si pieux avec une aussi étrange conduite
fait un contraste auquel nous ne comprendrions rien, si M. V. Hugo ne nous avait averti que, dans son école, le tre'pied du poète a toujours sa place près de l'autel.
Slais la madone ne s'est pas laissé fléchir. Le majordome a percé le mystère d'un amour encore plus extravagant que le sien. Il est jaloux de Ruy-Blas, et le provoque dans des termes que celui-ci n'entend pas d'abord :
Que veut dire cela, monsieur ?
GURITAN.
Cela veut dire, Monsieur, qu'il sort de Teau d'un puits, quand on en tire.
Ils se comprennent enfin et le duel est accepté ; mais l'explication a été vive ; Casilda n'en a point perdu un mot, et la reine qu'elle est allée prévenir, fait appeler son majordome. Guritan accourt, charraéd'un tel honneur : Comte, lui dit-elle , Casilda soutenait tout à l'heure qu'il n'était rien que vous ne fussiez prêt à faire pour moi:
GCRITAÎt.
. . . . Casilda parlait fort bien ainsi.
L4 REINE
Et moi, je dis que non.