‹ L'Anti-HugoChapitre 12 sur 30 · SALTABADIL · texte numérisé non relu

SALTABADIL

Diable! un flambeau ! c'est bien assez du bruit.

Vous aiderai-je un peu pour le jeter en Seine?

Non, répond Triboulet, j'y suffirai tout seulo Nouvelle imprudence et qui ne s'explique pas mieux que la première; car, en pareille circonstance, dans une grande ville et sur la place publique, quoiqu'il fasse nuit, on n'est jamais trop tôt débarrassé d'un fardeau de cette espèce ; mais Triboulet n'a pas encore dit tout ce qu'il a sur le cœur. Il se croise les bras, et, regardant le cadavre :

Non, je ne reviens pas d'avoir eu la victoire ! Quoi! ce François l", un roi de France, un dieu,

A l'éternité près]

Ce roi de Vuniiers, par sa gloire étoile!

Et peut-être demain des crieurs mw^îVe* ,

S'en iront par les villes,

Et crieront au passant de surprise éperdu, A qui retrouvera François I" perdu.

Ma fille

Tu me l'as enviée et prise; tu me Pas

Rendue avec sa honte

Tu croyais donc,

La colère d'un père aisément érfew/ée ?

Qu'est-ce que tout ce galimatias ? qu'est-ce que ce roi de l'univers, qui n'est pourtant que roi de France , et qui est étoile pSiV sa gloire? qu'est-ce que ces crieurs qui s'en iront par les villes crier François 1", à son de trompe, et avec promesse de récompense, comme s'il s'agissait de tout autre objet perdu? qu'est-ce qu'une colère aisément édente'e? qu'est-ce qu'un alexandrin terminé par /w wie l'as?

M. V. Hugo veut un vers à charnières, sans césure, qui enjambe à volonté, qui ne fasse point la petite bouche, et il se rit, dit-il, de la pruderie du style classique. Nous croyons que M. V. Hugo se rit de la poésie , du public et de lui-même,

UUY BLAS.

Nous avions pensé d'abord à examiner tour à tour le plan et le style de Ruy-Blas, comme nous l'avons fait pour le Roi s'amuse; mais l'analyse que nous donnerons de ce nouveau chef-d'œuvre , sera assez détaillée, et les vers que nous en citerons , en assez grand nombre , pour le faire apprécier sous ce double rapport.

Ruy-Blas est laquais de don Salluste de Bazan, marquis de Finlas, premier ministre de Charles II, roi d'Es-

pngne, et son maître est disgracié pour avoir séduit une des femmes de chandjre de la reine. Séduite, beau malheur! dit le ministre à Gudiel son confident:

Parceque la donzelle a pleuré contre moi.

Et tidiné son enfant clans les chambres «lu roi,

On m'exile et voilà tous mes honneurs croules, Au milieu des éclats de rire de la foule !

Je m'en vengerai, va. Comment? Je ne sais pas.

Puis, s'adressant à Ruy-Blas :

La Reine va passer là, dans la galerie;

Dans deux iieures. Ruy-Blas, soyez là

Et, au même instant , en regardant par la fenêtre , il aperçoit don César de Bazan, son cousin , grand seigneur ruiné (jui, sous le nom de Zafer , exerce à Madrid le métier de truand et de coupeur de bourses; il ordonne à Ruy Blas de lui faire signe de monter. Don César de Bazan monte , et , malgré son ciiapeau défoncé , sa grande cape déguenillée , ses bas mal tirés et ses souliers crevés , entre comme un mendiant qui arriverait aux Tuileries dans la salle des maréchaux.

BON SALLCSTE.

Ah! vous voilà , bandit \

DOn CÉSAR.

Oui, cousin, me voilà.

D0:V SAltCSTE.

C'est grand plaisir de voir un gueux comme cela.

Et il se met à lui faire un beau sermon sur la vie désordonnée qu'il mène , ce dont le cher cousin est si peu déconcerté; qu'il se plait au contraire à lui en redire tous

les détails: comme quoi il n'avait pas encore vingt ans

Qu'il ne lui restait plus.

De ses propriétés, ou réelles ou fausses,

Qu'un tas de créanciers hurlant après ses chausses;

Comme quoi

Le soir, le front sur un pavé,

Devant l'ancien palais des comtes de Trêve, C'est là, depuis neuf ans, que la nuit il s'arrête, Et va dormir avec le ciel bleu sur sa tète !

Don SalUiste , qui a sur lui des projets dont il ne parle pas plus qu'on ne devine pour quel motif il a recommandé à Ruy-Blas, de se trouver là, dans deux heures, au passage de la reine, finit par promettre monts et merveilles à son vaurien de parent, s'il consent à servir sa vengeance; mais, le vaurien, apprenant que c'est d'une femme qu'il s'agit de venger don Salluste, se rétracte aussitôt; car c'est un vaurien fort délicat sur l'article ; halte là, lui dit-il, mon cousin; celui qui se venge sur une femme.

Et qui, né gentilhomme, agit en alguazil. Celui-là fut-il grand de Castille , fut-il, Suivi de cent clairons, faisant des tintamares.

N'est pour moi qu'un maraud sinistre et ténébreux.

Et

J'aimerais mieux, plutôt qu'être à ce point infâme. Qu'un chien rongeât mon crâne au pied du pilori.

Oh! je comprends qu'on vole, et qu'on tue, et qu'on pille;

mais se ven»er d'une femme , fi donc !

Voilà certes de nobles sentiments, et un admirable efTet de l'union du grotesque au sublime !

Don Salluste, qui ne trouve pas clans son cousin un instrument assez docile, ne songe plus qu'à s'en débarrasser. La proposition qu'il lui a faite, n'était qu'une plaisanterie; il est toujours prêt à l'obliger; il va même cher-

156 ÏIUY-BLAS.

cher cent ducats qu'il lui a promis, fait entrer Ruy-BIas et se retire.

Or, Ruy-Blas et don César sont de vieilles connaissances, qui ont couru les mômes aventures, qui n'ont pas de secret l'un pour l'autre.

Ruy-Blas dit à son compagnon :

Nous nous resspml)lions au point qu'on nous prenait Pour frères. Nous ctianlionsdèsriieiire où l'aube naît, El le soir, devant Dieu notre maître et notre hôte, Sous le ciel étoile nous (iormions côte à côte.

Que le dirai-je?

Orphelin par pitié, nourri dans un colléj^e. J'ai ramassé du pain, frère, où j'en ai trouvé.

Et c'est ainsi qu'en Tivanl

Dans la fainéantise et dans rignominie.

Je mo suis vu réduit à endosser la livrée d'un laquais ;

Mais écoute bien,

Frère, .je ne sens pas celte livrée infâme.

Car j'ai dans la poitrine une hydre aux dents de flamme

Je suis amoureux de la reine.

Don César, à ce discours qui le surprend et en surprendrait bien d'autres :

Mais quelle idée! Aimer la reine! Ah ç,'», pourquoi ?

RDY-BLAS.

Est-ce que je sais, moi?

Écoute

Je l'attends tous les jours au passage; je suis Comme un fou

Comment cpHc.dâmenci' en mon cœur s'amassa.

Je l'ignore; mais juge. Elle aime une Heur bleue

lYJlleinar/ne. Je fais cliaque jour une lieue,

Jus^-'f'fî roramanciiel, pour avoir de ces fleurs.

Oh ! mais je te dis là des choses, des folies.

Puisa m'uwùt, au. parc rojfnh comme un voleur,

Je me glisse el je vais déposer ceUe fleur

Sur son banc favori ! Même hier, j'osai mettre

Dans le bouquet, vraiment [dainsmoi, frère, une lettre.

Frère, tu le vois bien, ie suis un insensé.

Sans doute il est insensé, et plus qu'il ne le croit, plus même qu'il ne ie dit , quoiqu'il le répète à tout bout de champ, car enfin, un laquais, aimer la reine , quelle idée! comme le lui a fait observer don César , et dans quelle autre tête a-t-elle pu tomber que dans celle d'un écrivain pour qui l'art ne connaitpas les frontières dupossible et de l'impossible ?

Ruy-Blas conseille à son ami de fuir; va, laisse-moi, vat-en. frère , abandonne un misérable /bw. — Moi, fuir, réplique don César,

Mo\, pauvre grelot vide^où manque ce qui sonne. Gueux, qui vais mendiant l'amour je ne sais oùj Moi.

Du spectacle d'hier, affiche déchiréel

Don Salluste écoutait à la porte; il surprend le secietde Ruy-Blas, c'est-à-dire , son amour pour la reine, et à l'instant même son projet de v(3ngeance est bàli. Il s'avance à pas lents, et, déposant une bourse sur la table: voici l'argent, dit-il à don César. Don César dénouela bourse, remue et empile les ducats, tandis que l'ex-ministre, ouvrant une petite porte, désigne du doigt à trois alguazils, l'homme qui compte là de l'argent, et leur ordonne de l'arrêter, quand il sortira, pour aller le vendre aux Corsaires d'Afrique. Ni Ruy - Blas ni son compagnon ne s'aperçoivent , ne se doutent de rien; c'est quelque peu extraordinaire; mais il fallait bien que don César disparût au moins pour quelque temps.

Don Salluste, resté seul avec Ruy-Blas, lui fait écrire deux billets , l'un par lequel celui-ci se reconnaît pour le laquais du marquis de Finlas, l'aulic à l'adresse d'une certaine doua Praxedis ,

Ce démon que je crois (dit-il) venu du Paradis,

Etilprendles deux billets. Eubuileil donne à Ruy-Blas une

belle écharpe, le coiffe d'un chapeau à pluiiu'S, lui jette un

manteau sur les épaules et lui ceint une riche épée dont la poignée est de Gil,

Celui qui le mieux creuse, au gré des jeunes filles, Dans un pommeau d'épée une boîle à pastilles.

Ruy-Blas, sans y comprendre rien de plus qu'aux deux billets qu'il a signés, se laisse enrubaner, enpourprer, enpanacher, comme s'il s'agissait de lui faire jouer le rôle de Mascarille ou de Crispin rival de son mailre.

C'est le moment où la reine doit passer. On voit entrer tous les grands de la cour, le marquis del Basto, le marquis de Santa-Cruz, le comte d'Albe, etc. Don Salluste leur présente César de Garofa son cousin. Le véritable César étant loin, Ruy-Blas peut prendre impunément son titre et son nom. Tout le monde le croyait mort aux Indes ; on le trouve un peu changé; cependant on ne doute pas que ce ne soit lui , et le marquis de Santa-Cruz promet de le recommander au roi et à la reine. Le pauvre Ruy-Blas devait être fort étourdi de la métamorphose, et passablement empêché sous son nouvel acoutrement. Aussi, à l'aspect de la reine, il se trouble, et don Salluste, qui le remarque, lui mettant le chapeau sur la tête :

Quel vertige vous gagne ?

Couvrez-vous, don César; vous êtes grand d'Espagne.

Et que m'ordonnez-vous, seigneur, en ce moment?

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