DON CÉSAR
Vous, vous m'amusez fort.
Don Guritan se fâche ; don César continue à goguenarder; la querelle s'envenime , et les deux champions sortetit pour aller se battre derrière un mur dans une rue déserte. Ainsi, comme nous le disions plus haut, rien n'empêchait don César de s'enfuir.
154 RLY BLAS.
Sur ces eiidelailes (;nlre don Sallusle qui. éloiiiiéije voir la table chargée do mels , cl de ne pas trouver Ruy- Blas, crainl (|ue, par quelque conlieniine, on n'ait évenlé 6on projet ; mais il est bien plus sui'[)ris, et il demeure comme pélrilié, lorsque, venant à tourner la tète, il aperçoit don César , l'épée nue à la main, et qui lui crie , du seuil de la porte:
Ali ! j'en étais bien sûr! vous voilà donc, vieux di'ablel Je comprentls. Vous tramez que]i[ue histoire effroyable ; Mais je dérange tout, pas irai, dans ce moment? , . . , . . . . Depuis toule la matinée, Je patauge à travers vos toiles d'araignée.
Et il se met à lui pailer, en riant aux éclats, de l'homme au sac d'argent, qu'il a soulé, du message qu'il a reçu, de la part d'une belle dame, par l'entremise
D'une duègne, affretise cotnpagnonne
Dont la barbe fleurit et dont le nez trognonne;
et du vieux brave qu'il a ient de tuei- en duel, et qui lui a dit sur le pré, s'appeler don Gurltan.
Rien n'est désespéré pour don Salluste; le rendez-vous n'est pas manqué, et il se flatte que la reine n'a pu encore être avertie de rien ; mais la présence de don César le gêne; il veut le congédier. Point, répond le bandit:
Toute intrigue de cour est une échelle double; Moi je tire l'échelle et patatras
Don Salluste veut se justifier ; c'est le hazard qui a fait tout le mal. Hazard, reprend le rude cousin :
Met$ que font les fripons pour les sols qui le mangent !
et il court à la fenêtre , aperçoit des alguazils qui passent , les appelle , quoiqu'il ne doive guère se fier à de pareilles gens; et, marchant à eux d'un air de triomphe, il les requiert de verbaliser contre don Salluste; mais celuici, loin de perdre la tête , le fait arrêter lui-même , comme
RUY-BLAS. ITio
II!) brigand qui s'est introduit dans une maison étrangère, el qui vient de lui voler son argent et son manteau.
. . . . Regardez le manteau, s'il vous plait. Vous trouverez Salluste écrit sur le collet.
Hum! dit l'alcade, en hochant la tète. Don César se sent pris dans ses propres filels. On le fouille , on le dépouille, on lui lie les mains et , ne songeant plus à crier son nom sw' les toits , comme il en faisait la menace tont à l'heure, il se contente de dire à don Salluste, en le regardant fixement:
Vous êtes un fier gueux !
et toi, un fier imbécile , aurait pu lui répondre don Salluste!
Ruy-Blas , qui est allé à l'église , au lieu de courir au palais^ et qui, depuis huit heures du matin,
Jusqu'au soir, au hazard, a marché dans les rues,
s'imagine cependant que sa commission aura été faite; que don Guritan aura bien accueilli so7i bon petit page, et que la reine ne viendra pas; mais comment son bon petit page n'est-il pas venu lui en rapporter des nouvelles? comment peut-il s'abuser sur le danger de sa position, au point de s'écrier :
O mon Dieu, n'est-ce pas que. je peux vous bénir?
Que vous m'avez aidé, vous. Dieu bon ! vous, Dieu juste !
Oui, comme il s'est aidé lui-même.
Alors il tire de sa poitrine une petite fiole , et, en la considérant
L'homme qui m'a vendu
Ceci me demandait quel jour du mois nous sommes. Je ne sais pas j'ai ma! dans la lèie
Au moment où il saisit convulsivement la fiole, unp porte
s'ouvre et la reine paraît, une lanterne sourde à la main. Dieu ! c'est elle ! dit Ru} -Blas ! Madame qui vous a dit de venir ici? — Toi. — Moi? — J'ai reçu une lettre de vous.
— De moi?
Mais je n'ai pas écrit ! pardieu! j'en suis bien sur.
— Lisez. — J'avais oublié ce billet ; va-t-en ;
Je ne l'ai pas écrit; je suis un démon; fuis;
Mais c'est loi, paucre enfant, qui te prends dans un piège '
Oh ! je t'aime, va-t-en
Maisj'y songe; on a dû vous ouvrir; qui?
DO.t SALLISTE.
Moi.
Je vous tiens; écoutez; ne faisons pasdeliruit. Seule avec don César, dans sa chambre, à minuit! Ce fait pour une reine étant pul)lic, en somme, Suffit pour annuler un mariage à Rome.
Madame de Neubourg n'est plus reine d'Espagne. Signez-moi cette lettre au roi notre seigneur.
puis partez tous les deux sur le champ,
Et par Alcantara gagnez le Portugal.
Allez où vous voudrez, cela nous est égal.
Et il pousse sur le papier la main de la reine éperdue qui semble prête à signer:
Ruy-Blas aussitôt, comme sortant d'un rêve : ne signez pas, madame :
Je m'appelle Ruy-BIas, et je suis un laquais;
Je dis que je me nomme
Ruy-Blas, et que je suis le laquais de cet homme.
Et laissant tomber sa robe , il se montre vêtu d'une livrée. Pourquoi avait-il une livrée en ce moment ?
D0!« SALLVSTE , à la reine.
Cet homme a raison; il est mon laquais; mais il a parlé trop tôt.
Nous sommes de l'avis de don Sallusle; Ruy-Blas ne devait pas tant se presser ; et puisque, dans quelques minutes, il va désarmer et assassiner don Salluste, nous ne comprenons pas ce qui l'empêche de le désarmer et de l'assassiner à l'instant; parla son honneur et celui de la reine serait sauvé; mais il ne s'en avise qu'après avoir bu jusqu'à la lie et laissé boire à la reine la coupe des humiliations, et c'est alors seulement qu'il ferme le verrou , qu'il tire par derrière l'épée de son maître comme Arlequin la batte de Pierrot, et que, le fer en main, il le poursuit, le pousse vers un cabinet, et lui crie :
C'est dit, monsieur, allez là dedans prier Dieu.
DON SALLL'STE.
c'est un assassinat
SCY-BLAS.
Oui, je vais te tuer, monsei[jneur, vois-tu bien. Comme un infâme, comme un lâche, comme un chien.
Et il le tue en effet, puis s'empoisonne et vient tomber aux pieds de la reine qui l'entoure de ses bras cl qu'il tient lui-même embrassée.
Après ce coup de théâtre, la îoile se baisse et il le faut bien ; car il n'y a plus d'interlocuteur siir les planches ; don César est pendu ; don Guritan tué en duel; don Salluste assassiné; Ruy-Blas a rendu le dernier soupir; il n'y a plus que la reine ; et , si elle ne meurt pas , c'est , ou qu'elle n'a pas de cœur, ou qu'il est nécessaire qu'il reste au moins quelqu'un pour venir , en partant . faire aux spectateurs la révérence accoutumée.
Ruy-Blas est bien de la même école que le Roi s'amuse; c'est toujours la même théorie, le même mode d'exécution, le même goût pour les détails d'une réalité grossière et repoussante, des sentiments ignobles, un style qui en est l'expression fidèle , des maximes fausseS; des comparaisons
bizarres, des événements forcés, des situations impossibles, et, par dessus tout, l'intention marquée de réhabiliter toutes les laideurs physiques et morales.
Que ce soit lo système de l'auteur, ses principes avoués et les deux analyses précédentes, suffisent pour le démontrer; maisquelques mots sur la plupart de sesaulres drames, en achèveront la preuve. En effet, pour ne parler ni du Dernier jour d'un condamne, }^'\.hc,c bien écrite, à l'exagération près, mais à la représentation de laquelle nous n'assisterions guère plus volontiers qu'à une exécution en phice de grève; ni de Crotmvel, morceau d'histoire en dialogue où la couleur locale et les mœurs de l'époque sont observées, mais qui, vu sa longueur, n'a pu être destiné à la scène; ni des Burgraves dont M. Jules Janin lui-même n'a pas osé faire l'éloge, et qu'il nous a été impossible de lire jusqu'à la fin ; qu'est-ce que Hernani, Marion de Lorme , Marie Tndor , Angelo, Lucrèce Borgia ?
Hernani aime Doua Sol, et il en est aimé; c'est un bandit plein d'honneur, qui se lue pour dégager sa parole.
Marion de Lorme aime un honnête homme, el se prostitue i)ar dévouement pour lui. 1! y a dans cette pièce un fou de profession , qui ne rit jamais et ne parle que de mort et de potence.
Marie Tudor est une reine d'Angleterre, qui joue fort mal son rôle. Elle a aimé le jeune Fabiano, aventurier italien, et, après en avoir hautejnent fait l'aveu devant le conseil de ses ministres , elle 'à\>\ie\\e le bourreau qui parait élégamment drapé en rouge, et à qui, pour nous exprimer comme la princesse , elle fait présent de la tête bouclée de son favori; puis, se ravisant, elle n'imagine pas de meilleur moyen, pour le sauver, que de faire décapiter un honnjie masqué à sa place. C'est un orfèvre , le vieux Gilbert, qui consent à la substitution , parcequ'il n'est pas aimé d'une petite fille qui se trouve être une grande dame.
Angelo , tyran de Padoue, est épris d'une courtisanne du plus bas étage, la Tisbé, qui ne veut pas de lui , qui en aime au contraire un autre, celui précisément qui a des liaisons criminelles avec l'épouse du tyran, et, par amour pour sa mère qui est morte, elle se laisse tuer, au profit de sa rivale, de la main d'un homme qui la méprise.
Lucrèce Borgia, cent fois adultère, n'est pas seulement incestueuse; elle ignore duquel de ses deux frères Gennaro est le fils, ce Gennaro pour qui elle brûle d'un exécrable amour, et, après vingt scènes plus révoltantes les unes que les autres, après avoir empoisonné cinq de ses ennemis dans un banquet, en vain elle veut soustraire Gennaro au sort de ses autres victimes; en vain elle lui présente du contre-poison et lui révèle qu'il est son fils. Transporté de fureur, à cette odieuse révélation, il rejette la coupe, porte un coup mortel à l'empoisonneuse, et meurt dans les convulsions auprèsducadavresanglanldesaraère.
Et l'on ne craint pas de comparer ce di-ame à la Phèdre de Racine ! on prétend justifier Lucrèce Borgia par l'épouse de Thésée ! comme si la belle-mère d'Hippolyte n'était pas entraînée à sa perte par une irrésistible fatalité! comme si elle était
De ces femmes liardies
Qui goûtent dans le crime une tranquille paix!
comme si elle n'en expiait pas la seule pensée par les tourments les plus cruels! comme si sa douleur vertueuse, ses remords, et mille circonstances atténuantes, adroitement ménagées par le poète, ne finissaient point par attirer sur elle le plus touchant intérêt! comme si les malheurs de Thésée, l'innocence d'Hippolyte, sa mort et celle d'AHcie, le désespoir, les aveux, la fin déplorable
De Piièdre malgré soi, perlide, incestueuse !
en nous faisant jiasserpar toutes les allernalives de la
ir.O RUY-BLAS.
terreur et de la pilié, ne nous pénétraient pas des plus vives émotions, des sentiments les plus généreux! comme si enfin on pouvait mettre en parallèle l'oubli de toute les bienséances, avec leur observation la plus scrupuleuse, les personnages les plus vils avec les plus nobles caractères, la prose la plus commune avec la plus haute poésie, des conversations de mauvais lieux avec des entretiens pleins de grandeur et de dignité, le faux avec le vrai, le burlesque avec le sublime, le hideux avec le beau !
Où en sommes-nous? Où veut-on nous conduire?
Nous avons toujours pensé, et l'on enseigne partout, que le but, que le premier devoir du romancier et du dramaturge, est de peindre la vertu et delà faire aimer. M. V. Hugo paraît l'avoir senti; il a aussi la prétention de rendre hommage à la vertu; mais sous quel manteau affecte-t-il de nous la montrer? Où, et dans quels personnages se plait-il, par exem[)le, à nous faire admirer — l'honneur, le démueinent. l'amour maferneL l'amour paternel, la piété filiale, la reconnaissance., la compassion pour les malheureux., le respect pour Us femmes, la profonde sagesse d'un premier minisire , etc ?
L'honneur ? dans le brigand Hernani. Le dévouement? dans la prostituée Marion de Lorme. L'amour maternel ? dans l'incestueuse Lucrèce, ou dans la sachette du roman de Nofre-Oame. L'amour paternel? rfa?w le fou Triboulet ou dans le buveur de sang Han d'Islande. La piété filiale ? dans la courfisanne Tisbé. La reconnaissance ? dans le bossu Quasimodo. La compassion pour les malheureux ? dans la danseti.^e des rues Esméralda. Le respect pour les femmes ? dans le bandit don César de Bazan. La profonde sagesse d'un premier ministre? dans lelaquais Ruy-Blas, etc.
N'y a-t-il donc de senlimenls honnêtes, nous ne dirons point qu'au plus bas, mais au-dessous des derniers degrés de l'échelle sociale? que dans les repaires du crime, dans
les asyles de la débauche, au milieu des brigands, des assassins, des proslituées, des incestueuses, et parmi ces êtres exceptionnels et dégradés dont rougit la nature humaine? On serableraitle croire; on semblerait croire qu'il n'y a plus d'honorables modèles à chercher dans ce qu'on appelle les classes supérieures ! Mais quelque peu d'estime que l'on ait pour la naissance, la fortune et l'éducation, quoiqu'on ne vénère plus rien de ce qu'on a toujours vénéré, nous pensons que la vertu, plus commune peutêtre dans la médiocrité, n'est cependant pas si rare dans les hautes positions; qu'elle peut même habiter le cœur des rois, et, pour nous en tenir à un seul exemple, l'amour maternel, à notre avis, n'est pas moins naturel, moins vif et moins éloquent sous le manteau de pourpre de la mère d'Iphigénie, que sous les abjectes guenilles de la Sachelte. Mais laissons, pour n'y plus revenir, cette immorale dramaturgie quia fait beaucoup de mal et qui en fera encore, mais qui serait bien plus dangereuse si elle était moins extravagante, si elle ne portait son anti-dote avec elle, si, au défaut de la police ou de la censure, le goût et le simple bon sens ne suffisaient pas pour en faire justice, et passons aux poésies lyriques de l'auteur.