A.1AX
Tel on voit l'animal dont l'avare nature Aux chardons épineux a borné la pâture. Dans un champ couronné dos présents de Cérès Porter sa dent avide et fouler les guerêts. DUine troupe d'enfants qui le frappent sans cesse. L'animal obstiné méprise la faiblesse ; D'un pas tranquille et lent, il se retire enfin Quand les épis dorés ont assouvi sa faim.
AMATE.
Alors, les yeux hagards, pâle, désordonnée. A toute sa fureur elle erre abandonnée.
Tel, sous le fouet pliantqui siffle et le poursuit. Roule ce buis tournant dont s'amuse l'enfance. Il court, il va, revient sons un portique immense. La jeune troupe observe avec étonnement Des cercles qu'il décrit l'agile mouvement. L'exerce sans relâche, et, l'animant sans cesse, Par des coups redoublés redouble sa vitesse. Ainsi vole la reine; ainsi de tous côtés Elle porte au hasard ses pas précipités.
(les deux comparaisons, tout exactes qu'elles nous paraissent, et quelque parfait qu'en soit le style dans les auteurs originaux , n'ont peut-être pas toute la noblesse qui convient au poème héroïque. Il est bien vrai que les grecs et les latins avaient du goût aussi, et que leurs écrivains ne pouvaient ignorer ce qui était de nature à les choquer ou à leur plaire; mais les idiomes changent avec les mœurs et les usage», et l'âne , en dépit de Delille son poète, comme le buis tournant, surtout quand on l'appelera
sabot ott toupie, répugneront toujours, dans le style élevé, à la délicatesse de la langue française , cette gueuse plus fière encore quelle n'est pauvre, et qu'on n'habituera jamais, quoiqu'on fasse, à nommer chaque chose par son nom. ,
Nous ne nous chargeons donc point ici de défendre Homère et Virgile que leurs contemporains seuls auraient eu le droit d'attaquer, ce qu'ils n'ont pas fait, et nous passons immédiatement aux comparaisons de M. Victor Hugo.
11 est bien entendu qu'ayant eu à mettre en scène des personnages de tous les rangs, il serait injuste d'exiger de lui que toutes ses coniparaisons fussent également nobles ou gracieuses ; mais ce qu'on adroit de lui demander, c'est qu'elles ne soient jamais bizarres, disparates, tirées de trop loin ou d'objets hideux et révoltants.
Voyons comment il a rempli ces conditions.
Orugix, bourreau de son métier, a près de lui trois enfants couchés sur de la paille , qui dorment comme trois dépendus.
Il est d'une effroyable laideur; ses lèvres ressemblent aux bords d'une plaie incurable, et ses yeux sont comme du feu dans du sang.
Il a des enfants qui crient comme un coquin qui se dit innocent.
Ceux-ci s'amusent à déplumer un oiseau qu'ils font crier, dit-il, comme une mauvaise scie.
Le col de Béclilie sa femme est pareil à celui d'une cigogne
étranglée.
llveut boireet (ieinande de cette bierre quirape le gosier, comme si on buvait des limes.
Spiagudrij, gardien de la morgue de Drontheim, est un laid et ridicule personnage dont la grimace, quand il veut faire l'aimable, ressemble au dernier éclat de rire d'un pendu. Un pendu qui rit, et qui rit aux éclats !
Le ventre sert souvent de terme de comparaison à M. Victor Hugo.
Tantôt ce sont les prisons qui, sous Louis XI, crevaient comme des ventres trop pleins. Tanlùt c'est la figure d'un gros homme, qui ressemble à un ventre nu. Quelle image ! Ailleurs ce sont les grosses vieilles tours du logis d'Angoulême, qu'on ^ven^Tdàl pour de gros ventres dëhmitonne's . Plus loin , c'est un mauvais sujet qui s'écrie en jurant, qu'il veut être ventru commue un pape , s'il ne dit pas la vérité.
Gringoire, abandonné de ses auditeurs , et n'apercevant plus que des dos , quand il croyait parler à des visages . compare sa mésaventure au succès d'un apothicaire.
Ce même Gringoire, couché dans la rue , sur une paillasse à laquelle des polissons viennent de mettre le feu, se réveille, et fait, pour se tirer d'embarras, un effort pam^ à celui d'un faux-monnayeur qu'on va bouillir et qui tâche de s'échapper. Faut-il un si grand etTort pour sortir de dessous une paillasse ?
Arrêté dans sa fuite par l'enchevêtrement de rues tortueuses, il prétend que c'est le diable qui a fait ces rues d l'image de sa fourche.
11 rencontre un cul-de-jatfe saulelant sur ses deux mains, comme un faucheux blesse' qui n'a plus que deux pattes, et un mendiant boiteux qu'il prend pour un e'chaffaudage de maçon en marche.
Arrivé dans la Cour des miracles, taverne aussi rouge de sang que de vin, où les gueux sont entassés comme un monceau d'écaillés d'huitres , il comparaît devant le tribunal de Trouillefou qui s'élève au-dessus de ses pairs, comme une Mire parmi des groins.
L'accusé veut se défendre, niais sa voix est couverte par une poêle pleine de graisse, qui glapit sur le feu avec un hTuW pareil à celui d'une troupe d' enfants qui poursuit un masque.
Condamné à fouiller le mannequin , et monté sur un escabeau qui n'a que trois pieds, il fait observer à ses juges
que cet escabeau boilc, comme un distique de Marlial.
On ne l'écoulo pas et, voyant qu'il faut prendre son parti, il fait une grimace qui rend sa figure hlcme, semblable à celle d'un nouveau né qui a la colique.
Un jour que le pauvre poêle, à la suite d'Esiuéraltla , faisait des tours de force et d'équilibre , il est surpris par Claude Frollo, son protecteur, devant lequel il parait plus penaud qu'un chat coiffé d'une calebasse, plus sot qu'un âne devant un tournebrochc.
Dans une longue et savante dissertation sur l'arcliiteclure, M. Victor Hugo compare le Panthéon à un gâteau de Savoie; la halle aux blés dune casquette de jockey ; les tours de St-Sulpice à deux grosses clarinettes, et il trouve que l'école de médecine ressemble au Colysée, comme la constitution de l'an III aux lois de Minos.
Jehan Frollo, frère de l'archidiacre, se distingue aussi par des couqiaraisons d'un goût tout particulier.
Il dit que sa bourse cruellement éventrée par les pots de bierre, est flasque et ridée comme la gorge d'une furie; que sa mère, en l'entendant jurer , se mit à pleurer et à baver comme une bûche sur le chenet.
A la vue de Quasimodo attaché au pilori et qui ne répond rien aux huées de la populace : le butor, s'éerie-t-il, il ne comprend pas plus qu'un hanneton dans une boite.
Jehan, dans un autre endroit, se plaint d'être poursuivi par la famine dont la gueule béante est plus noire , plus puante, plus profonde qu'un Tartare ou que le nez d'un moine.
Ailleurs, il s'agit du siège de Notre-Dame par les truands; tous les préparatifs en sont faits et , selon Jehan , la place sera prise en moins de temps qu'il n'en faut à un bourgmestre pour manger une cuillerée de soupe.
L'archidiacre, à qui Jehan son frère demande quelques sols parisis pour faire une bonne œuvre en tiers avec deux de ses camarades, veut savoir quels sont ces deux braves
COillPARAlSOlSS. 237
gens, et, sur la réponse du vaurien, qu'ils s'appellent P/^rr<? l'assommeur et Jacques Croque-oisoii : parbleu, répond-il, voilà deux noms qui vont à une bonne œuvre, comme une bombarde sur un maitre-autel!
Le capitaine Chateaupers, en société chez de belles dames, y appelle Esméralda à qui il raconte les tortures qu'on a fait subir à Quasimodo , et, comme elle en parait touchée : vraiment , voilà de la pitié aussi bien placée qu' une plume au cul d'un porc ! Les belles dames trouvent le propos un peu grossier. xSous le jugeons plus sévèrement, et ce n'est pas sans dégoût que nous le citons.
Un soir, le même Chateaupers se voit accosté dans la rue par un homme de mauvaise mine et qui ne lui annonce rien de bon. Monsieur, lui dit-il, si vous êtes un voleur, vous mehitesVeïïeld' un Iieronqui s'atfaque à une coque de noix.
Quasimodo cramponné à la grosse cloche de Notre- Dame, c'est le vertige à cheval sur le bruit.
Paris, ville déjà puissante du temps de Louis XI, avait fait craquer tour à tour ses quatre ceintures comme un enfant qui grandit et qui crève ses vêtements de l'an passe'.
La gardienne de l'une des tours de la cathédrale , s'y était pratiqué un petit parterre qui ressemblait aux jardins suspendus de Babylone, comme une portière à Se'miramis, ou comme une laitue à un palmi£r.
Des soldats au bivouac dansant en rond autour du feu , sont comme ces esprits que l'on voit en rêvant tournoyer sur son front.
Le cerveau du poète est comme le couvercle d'une chaudière, soulevé par la vapeur de l'eaii bouillante.
Les méchants qui le calomnient , comptent ses plaies et ses douleurs
Comme sur une pierre on compte les monnaies Dans l'antre des voleurs.
Son àme
Est connue une taverne où chacun à la vitre fuient regarder le soir.
Il voit de petits enfants qui jouent et qui ont l'air indulgent comme de vieux curés; d'autres petits enfants qui font gazouiller en riant et en chantant,
Leurs jeux charmants mêlés de charmantes querelles, Sont
Comme deux jeunes fleursquise heurtent entre elles.
La fumée des encensoirs déborde
Comme la blanche écume aux lèvres des pressoirs.
Les sourcils épais et rapprochés de Claude FroUo, sont comparés à deux taureaux qui vont lutter; les manches de sa robe , à des ailes de chauve-souris; sa tète, à une des cheminées de l'enfer.
La gravité du discours û' un îugG, à la majesté d'une robe à queue; sa grimace, quand la question est éj^nense et qu'il hésite, à la mine ambiguë d'un poète qui cherche une riine.
Des dents ébréchées, aux créneaux d'une forteresse. Le tonnerre, à un éclat de rire de satan.
Un front ridé , aux plis d'une paire de bottes à la hussarde.
Le lierre qui recouvre un vieux monument, «m voeY^ d'une aïeule qui dort.
La voix de la sachette, à une scie ébréche'e. L'horizon, à une lèvre attachée à la robe des deux.
Les notes qui jaillissent des tuyaux de l'orgue , à l'eau qui ruisselle d'une éponge.
Le temps qui ronge un bas relief, à l'avide oiseau qui dévore un fruit mûr.
Un ciel nébuleux, à ïécritoire du diable.
Une colonne renversée , au clairon monstrueux d'un titan disparu.
La parole i\m tombe de l'esprit d'une femme , à l'épi dore' qui tombe du sac de la glaneuse.
La brise et la nuit, à des veuves qui pleurent. Un roi qui s'ennuie, à un amour sans duel.
Ce n'est pas tout : les poètes pareils au volcan, sont comme le haut Etna :
Ils ont la lave au cœur et l'épi sur le front.
Un trône aujourd'hui n'est plus sous la main delà liberté, que coynme un gui sur l'e'corce.
François l" se soucie des savants, comme un poisson d'une pomme.
M. Victor Hugo nous montre:
Ses lourds Alexandrins, Tun sur l'autre enjambant. Comme des écoliers qui sortent de leur banc.
II nous parle
De sa lyre aux fibres d'acier.
Qui passe sur les âmes viles Comme sur le pavé des villes L'ongle résonnant du coursier.
L'impie insulte Dieu sans plus de crainte qu'un passant qui raye un vieux mur.
Quand le cratère des révolutions s'entrouve :
La lave se répand comme une chevelure Sur les épaules du volcan,
et un long jet de cendre grandit sur la cime,
Cotmne un col de vautour hors de l'aire dressé.
L'espoir des hommes se brise à l'angle de la tombe, comme le soir on briserait sur le pavé
Un œuf oii rien ne germe et qu'on n'a pas couvé.
Une fêle resplendit le soir sur le comble éclairé d'un
édifice,
Comme l'idée au front d'un poète inspiré.
De toutes ces comparaisons, dont nous alongcrions facilement la liste , celle de la nature assimilée à une radie , n'est peut-être pas la moins curieuse.
Une vache était là
Douce comme une biche avec ses jeunes faons. Elle avait sous le ventre un beau groupe d'enfants, D'enfants aux dents de marbre, aux cheveux en broussailles. Frais et plus charbonnés que de vieilles murailles . Oui, sous leurs doigts pressant le lait par mille trous, Tiraient le i)is (écond delà mère au poil roux. jdinsi, nature, abri de toute créature, 0 mère universelle! indulgente nature, Ainsi tous à la fois mystiques et charnels, Cherchant l'ombre et le lait sous les flancs éternels, Nous sommes là, savants, poètes, pêle-mêle Pendus de toutes parts à ta forte mamelle !
DÉFINITIOIVS.
Qu'est-ce que Vai^f ?
L'art esL lo son sublime,
Simple, divers, profond, mystérieux, intime, Fujïitif, comme Teau qu'un rien fait dévier. Redit par un écho dans toute créature, Que sous nos doigts puissants exhale la nature, Cet immense clavier.
Qu'est-ce que le fait ?
Le fait est un flot sombre écuiuant sur l'idée.
Qu'est-ce que la tristesse?
Le tristesse est un lieu sombre Où l'amour rayonne mieux.
Qu'est-ce que le carillon ?
Le carillon, c'est l'heure inattendue et folle Que l'on croit voir, vêtue en danseuse espagnole, Apparaître soudain par le trou vif et clair Que ferait, en s'ouvrant, une porte de rair.
Et qui vient
Réveiller sans pitié les dormeurs ennuyeux, Sautant, à petits pas, comme un oiseau joyeux.
Qu'est-ce que l'espoir ?
L'espoir, c'est l'aube incertaine De notre but sérieux ;
C'est le reflet, brume ou flamme, Que, dans leur calme éternel, Versent d'en haut sur notre âme, Les félicités du ciel.
Ce sont les visions blanches Qui, jusqu'à nos yeux maudits, Viennent à travers le? branches Des arbres du paradis.
Qu'est-ce que Vamour
Aimer, c'est avoir dans les mains Un fil i>niir toutes les épreuves, Un flambeau pour tous les chemins, Une coupe pour tous les fleuves;
Aimer, c'est comprendre les cieux ; C'est mettre, qu'on dorme ou qu'on veille, Une lumière dans ses yeux, Une musique en son oreille.
C'est se chauffer à ce qui bout; C'est pencher son âme enflammée Sur le côté divin de tout !
Qu'est-ce que la gloire ?
La gloire est un concert de raille échos épars, Chœurs de déoions, accords divins, chants aiigéliques, Pareil au bruit que font dans les places publiques Une multitude de chars.
Qu'est-ce que le budget ?
Le budget, monstre énorme, admirable i)oisson A qui de toutes parts on jette Thameçon, Et qui, laissant à flots l'or couler de ses plaies. Traîne un ventre splendide écaillé de monnaies.
Qu'est-ce que la censure ?
La censure, à Thaleine immonde, aux ongles noirs, Cette chienne au front bas, qui suit tous les pouvoirs. Vile, et mâchant toujours de sa gueule souillée, 0 muse, quelque pan de ta robe étoilée.
Aplat ventre couchée, épiant l'heure où rentre Le Drame, fier lion, dans l'histoire, son antre.
Qu'est-ce que le destin ?
Le destin est un antre habité par nos craintes, Où l'âme entend, perdue en d'affreux labyrinthes, Au fond, à travers l'âme, avec mille bruits sourds, Dans un gouffre inconnu tomber le flot des jours.
Qu'est-ce que le passé?
c'est une pyramide où tout siècle a sa pierre.
Qu'est-ce que le ciel ?
Ces nuages si beaux
Où pend et se déchire une pourpre en lambeaux ; Cet azur qui ce soir sera l'ombre infinie ;
Ce soleil
Si puissant à changer toute forme à nos yeux,
Que parfois en métaux transformant les bruines,
On ne voit plus dans l'air que splendides ruines.
Entassements confus, amas étincelants
De cuivres et d'airains l'un sur l'autre croulants.
Cuirasses, boucliers, armures déuouées.
Et caparaçons d'or aux croupes des nuées ;
L'Éther, cet océan si liquide et si bleu,
Où passent à la fois, mêlés dans Tinfini, Air tiède et vents glacés, aubes et crépuscules. Les parfums de la fleiii' et ceu.r de l'encensoir. Les astres scintillant sur la robe du soir.
La clameur des soldats qu'enivre le tambour, Le froissement du nid qui tressaille d'amour. Les souffles, les écbos, les brouillards, les fumées, Mille choses que l'homme encor n'a pas nommées , Les flots de la lumière et les ondes du bruit,
Eh bien ! nuage, azur, espace, Élher, abîmes, Ce fluide Océan, ces régions sublimes.
Toutes pleines de feux, de lueurs, de rayons,
Où l'âme emporte l'homme,
Où volent sur nos fronts, selon des lois profondes. Près de nous les oiseaux, et loin de nous les mondes, Cet ensemble ineffable, immense, universel, Formidable et charmant, contemple, c'est le ciel !
Qu'est-ce que Paris ?
Paris, feu sombre ou pure étoile.
Morne Isis, couverte d'une voile, Araignée à l'immense toile Où se prennent les nations.
Fontaine d'urnes obsédée , Mamelle sans cesse inondée Où, pour se nourrir de l'idée, Viennent les générations!
Dans la fournaise, pêle-mêle Il fond, transforme et renouvelle Cette science universelle Qu'il emprunte à tous les humains; Puis il rejette aux peuples blêmes Leurs sceptres et leurs diadèmes.
Leurs préjugés et leurs systèmes Tout tordus par ses fortes mains.
Paris qui garde, sans y croire, Les faisceaux et les encensoirs, Tous les matins dresse une gloire, Éteint un soleil tous les soirs ;
Avec l'idée, avec le glaive, Avec la chose, avec le rêve, Il refait, recloiie et relève L'échelle île la terre aux cieux.
Qu'est -ce que la vérité?
Vérité profonde!
Granit éprouvé Qu'au fond de toute on(l(^ Mon ancre a trouvé; De ce monde sombre Où passent dans l'ombre . Des songes sans nombre, Plafond et pavé !
Tige où tout fleurit!
Lampe que Dieu pose Auprès de toute cause!
Clarté que la chose Envoie à l'esprit !
Chêne au vaste front D'où l'ombre s'épanche; Où chacun se penche L'un sur une branche.
L'autre sur le tronc.
Gouffre où tout s'en va !
Rayon qu'on blasphème !
OEil calme et suprême Qu'au front de Dieu même L'homme un jour creva.
Ces définitions, les seules que nous nous rappellions en ce moment, ne sont pas tout à fait aussi exactes que celles des logiciens, qui elles-mêmes ne sont pas toujours plus claires que la chose définie; mais, bien que les poètes ne soientpas astreints à raisonner sijuste, nous croyons qu'ici, comme en plusieurs autres cas, M. Victor Hugo a usé un peu trop largement de la licence que lui accorde, à lui et à ses pareils, Horace, quand il dit:
Pictoribus at(iue poetis
Quid libet audendi semper fuit sequa poteslas.
Il n'est pas d'écrivain , tle poêle surtout un peu célèbre, dont quelques pensées, quelques vers ne soient passés en proverbes. C'est un des cachets du génie. M. V. Hugo a aussi de ces pensées détachées, de ces vers-sentences qui lui appartiennent, qui le caractérisent et dont nous aurions facilement recueilli un plus grand nombre, si nous avions voulu relire ses ouvrages. En voici un échantillon.
Les actions qu'on fait ont des lèvres d'airain.
La femme <iui chante est sacrée.
Les beaux yeux sauvent les beaux vers.
Les belles dents perdent les beaux yeux.
Toujours les plus beaux fruits d'ici-bas sont offerts aux belles dents du rire.
D'une bouche qui rit on voit toutes les dents.
Un puissant en gaieté ne peut songer qu'à nuire.
La popularité, c'est la gloire en gros sous.
Les deux yeux font le visage.
Les deux ailes font l'oiseau.
Que fait l'excuse au crime et le fard sur la boue ?
Gluck est une forêt et Mosart une source.
C'est faire un mauvais éloge d'un homme que dédire qu'il n'a pas varié depuis quarante ans; c'est louer une eau d'être stagnante, un arbre d'être mort, et préférer l'huître à l'aigle.
Les hommes de génie, si grands qu'ils soient, ont toujours en eux leur bête ([ui parodie leur intelligence.
C'est dans les créations de Shakespeare qu'on trouve /e point (Tintersection de la giandeur et de la vérité.
Le sage , s'il a des jours sombres , Les laisse aux dieux, les jette aux vents.
3Ia pensée est un monde errant dans l'infini.
Je ne suis point celui
Qui, voyageur sans guide, erre autour de son àme, Comme autour d'un cratère éteint.
Entre le commencement et la fin, il y a la vie. Entre.Eden et les ténèbres, il y a le monde. Entre le premier homme et le dernier homme, il y a l'homme. Tout est méchant, hormis les morts.
On se pique aux cliardons ainsi qu'aux envieux. C'est Dieu qui mit l'amour au 1)6»ut de toute chose.
Nous avons terminé la tâche que nous avons cru devoir nous imposer, lâche ingrate, sous certain rapport , et qui nous exposera sans doute à un reproche de malignité que pourtant nous ne méritons pas. Nous avons déclaré que notre seul but était de défendre les saines doctrines littéraires, et de venger les écrivains du temps où nous avons vécu, de l'outrecuidance de ceux qui leur ont succédé; nous le déclarons de nouveau. Professeur de littérature depuis plus d'un demi-siècle, il nous était pénible d'entendre répéter sans cesse que nous n'avions jusqu'ici enseigné que des sottises, et qu'il y avait d'autres règles du goût que celles qui avaient produit tant de chefs-d'œuvre anciens et modernes. On ne renonce pas facilement à des croyances sincères, à des convictions profondes, au fruit do ses études, et nous ne sommes pas de ceux qui pensent que louer un homme de n'avoir jamais changé de principes, c'est louer une eau d'être stagnante, et préférer l'huître à l'aigle. l.es opinions ne sont pas si variables, quand elles sont réfléchies et consciencieuses , et ce n'est pas sans y avoir réfléchi, sans en èlre bien pénétré, que nous avons admis etcherché à reproduire les préceptes de la vieille école. On a beau nous crier : à peuple nouveau, art nouveau ; nous avons démontré qu'il n'en est pas du progrès des arts , comme de celui des sciences, et les prodirclions de ces trente dernières années en sont la preuve la plus évidente.
Ce n'est pas que M. Victor Hugo ne soit un homme do génie; nous l'avons dit vingt fois, il y a de l'excellent dans ses œuvres; mais il n"est poète que dans les moments d'heureuse inspiration où, s'oubliant lui-même , il écrit comme il sent, au lieu de composer d'après ses théories.
11 n'y a donc rien d'exclusif, de personnel, de malveillant dans cette critique, sévère, il est vrai, mais ton là fait désintéressée, et que nous ne publions à la fin de notre carrière, que comme une dernière leçon, ou plutôt un dernier adieu à nos élèves pour qui seuls nous l'avons entreprise.
Qu'importe au reste ce qu'on pensera du mérite d'un travail si simple, si facile, pourvu que nos intentions ne puissent être accusées, et que nous ayons, en mourant, la conscience d'avoir fait, non pas un bon livre, mais une bonne action ?
P.S.-X la lecture des dernières pages de cetécrit, faite devantdesjugeschoisis et compétents, M. le comteF. de M..., présent à la séance, se rappela quelques vers improvisés, au sortir de la première représentation à'Hei-nani , par un de ses parents, M. le comte Ducluzel, âgé alors de 93 ou 94 ans.
Voici ces vers dont M. le comte nous pardonnera d'avoir eu l'indiscrétion de nous emparer et de nommer l'auteur, parce qu'ils sont bien faits et qu'ils résument à eux seuls tout le fond de notre analyse critique.
Est-ce à Paris, est-ce au Congo, Qu'on applaudit œuvre pareille?
Chaque vers écorclie l'oreille.
Que diraient Racine et Corneille De cet étrange vertigo ? Criez, badauds, à la merveille, El couronnez Victor Hugo.