DRAMES
LE KOI S'AMUSE
Le rideau se lève. L'intérieur du Louvre esta découvert. On s'y livre aux plaisirs d'une fête nocturne qui ressemble quelque peu à une saturnale.
Sur le premier plan apparaissent, avec Délateur Landri, le roi, comme la peint Titien, et Triboulel, comme l'a peint Boniface, expressions de l'auleur qui rappellent Le Gros Va peint! crayonné par un soldat de la vieille garde , au bas d'un portrait de Louis XV 111.
liG I.E KOI SAMISK.
Le roi, dans un slyle passablement Irivial , fail jiarl à Deîalour Landri d'une indigne amoureuse plus que \ulgaire; mais, àl'aspecldcTriboulet qui ariivo, elqnia loul entendu, il affecle un air mystérieux; puis regarde passer un groupe de femnu^s, et, après quelques mois échangés avec SCS courlisans sur Mesdames de Vendôme, d'Albe, de Monlclie\reuiI, de Cossé. on le voit, au fond du théâtre, s'entrcteuani avec d'autres femmes. M"^ de Cossé est jalouse de M'"" de Coislin -, M. de Cossé est jaloux du roi ; et le roi est d'une iudiscrélion choquante à laquelle applaudissent les seigneurs et le fou de la cour. Il sort, et la fête conliiuie.
MM. dePienne,deGordes,dePardaillan, le poète Marot, et plus particulièrement M. de Cossé, qui ont à se plaindre ih'S lailleries insolentes et des méchancetés du bouffon, fonncut le projet de lui enlever celle qu'ils croient sa femme, et qui est sa fllle , sans que personne s'en doute, et qu'elle le sache elle-même.
Le roi. toujours entouré de femmes, rentre avecTriboulet. Un vieillard, vêtu de deuil , perce la foule et vient se placer en face du monar(iue qu'il regarde d'un œil fixe. C'est M. de St-Vallier, accusé de conspiration, à qui François a fait glace, mais dont il a séduit la fille, Diane de Poitiers. Le roi fait un pas vers lui avec colère; Triboulet l'arrête, et adresse au vieillard, au milieu des huées et des éclats de rire de la compagnie, les propos les plus impertinents et les plus grossiers, auxquels l'inforluné'ne répond qu'en reprochant au roi son infamie, et en maudissant le bouffon.
Le lien de la scène change. Nous voici dans le coin le plus désert du cul-de-sac de Bussy. C'est là que se trouvent la petite maison habitée par la fille de Triboulet et IhôleldeM. de Cossé. Triboulet s'y promène tout rêveur. 11 rencontre Sallabadil , spadassin , dont le métier est de
LE l'.Oi SAMl'SE. 117
luer les gens, à tant par lionmie , en ville ou chez lui , comme on vent. MM. de Gordes et de Pienne les suivent à quelque distance ; ils entendent la conversation, prennent le nom du spadassin et s'éloignent. Saltabadil est parti. Triboulet seul , avant d'entrer chez sa fille, se fait à lui-même un très-long discours sur l'abjection du misérable rôle de fou qu'il joue à la cour. Enfin il frappe à la porte, et l'on voit paraître Blanche, avec la dame Béralde sa surveillanle. Blanche ne connaît pas sa famille. Elle ne sait pas quel est le nom de sa mère ; celui même de son père, comme nous l'avons dit, est un secret pour elle. Triboulet refuse de l'en instruire; mais illui prodigue les marques de la plus tendre afl'eclion , et lui recommande d'èlre bien sage, de ne point sortir , de ne point se montrer. Et en effet, dans l'espace de deux mois, elle n'a quitté la maison que huit fois, pour aller à la messe.
Il est presque nuit. De l'autre côlé du mur, dans la rue, on aperçoit le roi sous un déguisement. 11 entre par la porte entrebâillée, et se cache derrière un gros arbre. Dame Béralde l'a vu. Elle approche. Une bourse dargent la fait taire. Triboulet sort. Le roi , qui l'a reconnu, rcsle encore quelque temps derrière le gros arbre. Conversalion entre Blanche el la duègne. La jeune fille craint d'avoir offensé son protecteur, en ne l'avertissant pas qu'un beau cavalier la suivait tous les dimanches, quand elle se rendait à l'église. Uame Béralde la rassure et flatte sa passion. Blanche j-e déclare; François se montre; il proteste de son amour, et, invité à dire qui il est, il se donne pour un écolier très-pauvre, nommé Gaucher Mahiet. A quoi bon en pareil cas se donner pour un écolier si pauvre?
Cependant Mil. de Pienne el de Pardaillan arrivent dans la rue, une lanterne sourde à la main. Au bruit qu'ils font, le roi et la dame Béralde ciTrayés rentrent dans la maison. Blanchcnc tarde pas à les suivre. Au même moment,
118 LE R0[ S'AML'SE.
Icciil-de-sacso peuple de gentilshommes masqués. MM. de Gordes, de Cossé, de Mont-Chevreuil, de Biron, de Montmorenci, Clément Marot rejoignent successivement MM. de Pardaillan et de Pienne. Un valet les suit , portant une échelle. Blanche se monlre sur la terrasse. Triboulet revient, et se demande avec beaucoup de raison pourquoi il revient. La nuit est si épaisse qu'il ne voit pas M. de Gordes et le heurte en passant. Celui-ci reconnaît le fou , et en avertit tout bas les autres gentilshommes. On délibère sur le parti à prendre , et s'il ne faudrait pas se débarrasser de l'incommode survenant. Triboulet entend chuchoter. Qui va là, dit-il, d'une voix terrible? Marot lui répond, se fait reconnaître, et lui persuade que c'est de l'enlèvementde M"»® de Cossé qu'il s'agit. Le fou applaudit à ce dessein, et, après s'être bonîiement laissé attacher un bandeau sur les yeux et sur les oreilles., consent à tenir le pied de l'échelle qui sert à monter, non chez M°* de Cossé, mais chez Blanche sa fille. Celle-ci est aux mains des ravisseurs qui l'emportent. Triboulet se lasse d'attendre, arrache son bandeau, s'aperçoit du tour infâme qu'il s'est bêtement laissé jouer, et tombe évanoui.
Les acteurs sont revenus au Louvre. Ils concertent entr'eux le moyen de dépister le bouffon. Marot lui écrit, sous le nom de Jean de Nivelles, qu'il est parti avec Blanche pour les pays étrangers. Le roi, de retour au château, apprend l'aventure, s'en félicite, et Blanche est amenée devant lui. Nous supprimons l'entretien du prince avec cette infortunée qui, ne remettant pas d'abord son Gaucher Mahiet, repousse toutes ses propositions, toutes ses promesses, et, pour échapper au danger, se précipite dans un appartement dont elle referme violemment la porte sur elle. Triboulet arrive sur ces entrefaites , et les signes que se font les gentilshommes , en voyant son air pâle et défait, leurs rires étouffés confirment ses soupçons. Il
dissimule cependant; mais, après quelques quolibets lancés aux courlisans qui les lui renvoient , remarquant que la reine elle-même, qui s'est fait annoncer, ne peut obtenir d'audience , il se met en fureur, se jelle de désespoir sur la porte de l'apparleaient où il suppose sa fille enfermée, et celle-ci en sort égarée, éperdue. Alors, les yeux hagards, montrant l'antichambre aux seigneursinlerdils, il hs balaie d'un regard, comme dit le poète, et ils se retirent. Resté seul avec Blanche, il apprend toutes les circonstances du rapt, et jure de se venger du roi.
Nouveau changement de décoration. La scène maintenant est sur la Grève, au fond d'une vieille masure, dans le grenier de laquelle on distingue de la rue un sale et misérable grabat. C'est la demeure du spadassin Sallabadil. Triboulet et sa fille rodent autour de ce réceptacle du crime et de la débauche. Le roi de France y est entré. Blanche s'en assure en regardant par une des crevasses de la muraille où elle reste collée. Nous ne répéterons pas le colloque qui a lieu enlre François \", Saltabadil, et Maguelonne, sœur du spadassin. La pudeur nous le défend. Tant il y a que Blanche ne peut plus douter de l'infidélité de son Gaucher Mahiet, et qu'elle l'abandonne à toute la vengeance de son père. Triboulet en profite; s'abouche avec Saltabadil, et lui donne dix écus d'or, à comple sur le meurtre du roi, dont il le charge, lui promettant le reste de lîl*somme, pour minuit, quand tout sera fait.
Saltabadil ne connaît ni celui qu'il va égorger, ni celui qui le paie. Il rentre dans son bouge. La nuit est presque noire. Le ciel se couvre. On entend le tonnerre au loin. Le roi, voyant la pluie tomber à larges gouttes, se décide à passer la nuit dans ce mauvais lieu. Maguelonne, qui ne veut pas sa perle, cherche à l'en détourner. Il refuse de sortir.
Blanche, qui avait promis à son père de partir à cheval pour Évreux, n'est point parlie; on l'aperçoit au fond du théâtre, en habits d'homme. Elle s'avance lentement vers la masure. Le roi dort.
Saltabadil, tirant d'un coffre un vieux sac el un pavé, donne le sac à Maguelonne qui se met à le raccommoder. Toutefois, elle conseille encore à son frère d'épargner le beau jeune honnne, et de mettre à sa place dans le sac un fagot, ou Triboulet lui-même, quand il reviendra. Saltabadil s'y refuse; nutis, dit-il, s'il se présenle ici quelqu'un avant minuit, quel qu'il soit, c'est lui qui périra. Blanche, qui a tout entendu, conçoit aussitôt l'héroïque dessein de mourir pour son ingrat. Elle frappe, on ouvre, et, au .moment où elle met le pied sur le seuil de la porte, la toile tombe.
Au o' et dernier acte, par dérogation aux principes de la nouvelle école, le lieu de la scène ne change pas. Il est si bien choisi ! La pluie a cessé. Quelques éclairs brillent encore par intervalles. Triboulet, enveloppé dans un manteau, \ient à l'heure convenue. Il frappe. Saltabadil sort en rampant par le panneau inférieur delà porte, et tirant après lui, avec effort, une espèce de paquet de forme oblongue. Votre homme est dans le sac, dit-il à Triboulet, dont il reçoit le complément de sa somme, et, lui montrant une brèchedans le parapet rjettez par là, ajoulc-t-ii, c'est très-profond. Et il rentre danatea taverne.
Triboulet seul, regarde le sac, le tàte, met le pied dessus, croise les bras, se penche sur le cadavre, le frappe, se relève, se penche de nouveau, se relève encore et s'écrie : à l'eau François \^' ! Le monologue n'est ni moins bizarre, ni moins horrible que les gestes. En cet instant même, Triboulet entend le roi qui chante. lien est frappé comme d'un coup de foudre, retourne à la masure, revient au sac , le déchire avec son poignard, et se baisse
pour voir ce qu'il renfei*nie. Un éclair brille. Il a tout vu! Ma fille / ah Dieu / ma fille/ un second éclair passe. C'est bien elle! ajouto-t-il, en poussant un cri plus déchirant. À ce cri, Blanche se ranime, se soulève à demi, et retombe aux bras de son père qui la souf ient et appelle du secours. Alors il s'arrache les cheveux, court à la cloche du bac , la secoue avec fureur, et des gens du peuple, que le bruit éveille, arrivent de tous côlés. Ils le saisissent et veulent l'enfraîner. Une femme s'intéresse i)()ur lui, on s'arrèJe. H tombe à genoux, prend sa fille dans ses bras, la place tout-à-fait sur lui, l'arrange comme une mère son enfant au maillot, lui essuie le front, la contemple et tondre sur le pavé.
Tels sont et le sujet et le plan du drame que M. V. Hugo a intitulé: le Roi s'amuse. La police en a défendu la seconde nîprésentation. Elle aurait pu s'en dispenser. La pièce serait tombée d'elle- même, et le bon sens du parterre en aurait fait justice. La police , cependant , a-t-elle eu tort, ne fût-ce que pour l'exemple, de donner cette leçon aux novateurs? Convient-il de mettre de pareils scandales sous les yeux du public? et, malgré l'attention que nous avons eue de les dépouiller de ce qu'ils ont de plus hideux , sont-ce là les spectacles ([ue devrait olFrir aux pères, aux mères de famille et à leurs enfants , une école qui a la prétention de régénérer le goût , les aits, les mœurs, la société tout entière ? qui s'indigne des régies tracées au génie par le génie lui-même? qui ne reconnaît ni maîtres ni modèles, et qui n'a que des expressions de mépris pour tout ce que les siècles précédents nous ont transmis de [)lus parfait dans tous les genres?
Et qu'est-ce <iu'un drame où le principal rôle est dévolu au plus lâche, au plus méchant des bouffons, le seul ])Ourtanl qui, à travers cent larpitudes, malgré sa laideui' phvsique et morale. mi>ntre (pielques lueurs de raison, et
quelques sentiments d'humanité ? où l'auteur semble prendre plaisir à déshonorer les plus beaux noms de son pays? où les plus grands seigneurs de la cour sont transformés en ignobles comj)laisants, et les dames les plus illustres, en courtisannes sans pudeur? où la vieillesse même et le malheur du père de Diane de Poitiers , grâce au pathétique ampoulé qu'on lui prête, font un contraste presque ridicule avec l'intérêt qu'inspire sa situation ? où la royauté est sans grandeur dans François !•% le protecteur des arts et le plus vaillant des chevaliers français? où la noblesse est sans dignité dans les Montmorenci et les Vendôme? où la littérature est avilie dans Marot? où l'on ne sort d'une orgie à la cour, que pour entrer dans des maisons de débauche? où l'on n'entend parler que de séductions, de rapt, d'assassinat? où l'on se vautre dans la fange? où l'on se roule sur des cadavres? où l'absurde le dispute au dégoûtant, l'invraisemblable à l'horrible?
Encore si le style eût déguisé ce que le sujet avait d'immoral et d'obscène; si l'exécution du plan en eût dissimulé les défauts, tout en blâmant l'ouvrage, on pourrait rendre justice au talent de l'auteur ; mais ni le style ni l'exécution ne valent mieux que les idées et le plan. Qu'on en juge par les citations suivantes :
DELATOCR LANDRi, parlant à François I", de la fille de Triboulet : Sait-elle que le roi l'aime?
PRAi"<Ç0I3 1er.
Je me déguise D'une livrée en luine et d'une robe grise.
François i" ne répond pas adrem. Et puis dit-on se déguiser d'une livrée et d'une robe?
Triboulet est fou, on le sait bien; mais n'abuse-t-il pas du privilège de son emploi, et son maître se montre-t-il
LE ROI S'AMUSE. lîS
beaucoup plus raisonnable dans un dialogue comme celuici :
Maiot la -t-il montré ces derniers vers de moi?
TRIBOTJLET.
Je ne lis pas de vers de vous
Si le roi n'en fait pas de meilleurs , Triboulet a bien raison de ne pas les lire.
Ah ! rimer pour les belles!
Cela hausse le cœur. Je veux mettre des ailes A mon donjon royal.
Il ferait mieux de mettre de l'ordre dans ses idées.
TRIBOILET.
Une femme est un diable
Très-perfectionné.
Si la pensée est délicate, l'expression ne l'est pas moins.
On trouve des maximes, des vers sentences dans presque tous les bons poètes; M. V. Hugo les aime aussi ; mais il en prête à M. de Cessé qui passeront difficilement en proverbes.
H- ns cossÉ.
. . . . Un roi qui s'amuse est un roi dangereux .
Est-ce bien vrai? et ne doit-on pas plutôt croire, avec le chansonnier, que :
L'homme heureux qui toujours rit, Ne fait jamais pleurer personne?
M. de Cessé ajoute:
Un puissant en gailé ne peut songer qu'à nuire.
M. de Cossé se répète, et cela n'est point peituis, siirloiit qunnd on a commencé par une sollise. Il dit encore un peu plus loin :
D'une bouche qui ril. on voit loules les dénis.
Ce qui donnerait à entendre, d'après les maximes précé dentés, qu'une bouche qui rit s'apprèle à mordre; mais on ne mord pas en riant.
Au reste les autr(;s gentilshommes présents à la conversation ne partagent point l'opinion de M. de Cossé, Un roi qui s'ennuie n'est point du tout leur fait. Ils le comparent, l'un à une fille en noir, l'autre à un été de 'pluie, celui-ci à un amour sans duel, celui-là à une caraffe d'eau ; toutes comparaisons qui prouvent bien que c'est à la cour la plus polie et la plus élégante de l'Europe, que la scène se passe.
Poursuivons :
Ma sœur veut in'eiitourer de savants
TRIBOIjLET.
C'est bien mal ,
De la part d'une sœur! Il n'est pas d'animal ,
Pas de corbeau goulu, pas de loup, pas de chouette ,
Pas doison, pas de bœuf, pas même de poète,
Pas de mahométan, pas de théologien.
Pas d'échevin flamand, pas d'ours et pas de ciiien
Plus laid, plus chevelu, plus repoussant de formes,
Plus caparaçonné d'absurdités énormes,
Plus hérissé, plus sale et plus gonflé de vent,
Oiie cet âne bâté qu'on appelle savant.
Moi, foi de gentilhomme,
Je m'en soucie autant qu'un poisson d'une pomme.
A la bonne heure; voilà comme doit parler un roi, restaurateur des lettres, et Triboulet lui-même n'est pas plus heureux, quand il répond : Je crains plus
Un poète toujours de rimes barbouillé.
Que Beizébuth n'a peur d'un goupillon mouillé.
St-Vallier, le personnage le plus intéressant du drame , parle-t-il au uioins le langage ([ui convient à son rang, à son âge, à son malheur? Ecoutons-le.