‹ L'antiquaireChapitre 16 sur 35 · SCÈNE IV · texte numérisé non relu

SCÈNE IV

Grimaldus !... Est-ce vous, savant que je vénère"?

PRRVAL.

(A part.) (Haut.)

Que ses traits sont changés ! Est-ce bien toi , mou frère ?

Frère?. . . ah ! pour moi ce titre est un insigne honneur !

PRÉVAL

Que dit-il? de l'honneur?. . . eh , dis donc du bonheur ! Mais viens doncdansmesbras ; quelle froideur extrême!

C'est que je lous admire !...

PRÉVAL

Et moi, c'est que je t'aime !

Sur mon cœur il me tarde enfin de te presser. . . Après dk ans d'absence on peut bien s'embrasser?

Dix ans. . . dites vingt ans !. . . Mais j'ai hâte d'apprendre Votre histoire, qu'au monde il faudra faire entendre. Et d'abord... parlons bas... nous sommes seuls ici... Dans la grande recherche avez-vous réussi ?. . .

PRÉVAL

Recherche?... ah! je comprends...

L'ANTIQUAIRE, à part, avec angoisse.

Aurait-il trouvé l'orgue?

(Haut.)

Auriez-vous découvert. . .

PRKVAL.

Oui. . . je le dis sans morgue, Cet honneur me revient ; le seul qui jusque-là Avait pu l'aborder , fut vaincu , puis coula...

Et. . , vous. . . l'avez trouvé ! ! !

PRÉVAL

Deux jours à toute outrance Je l'avais poursuivi... d'abord sans espérance...

L'AXTIQUAIRE, plonné.

Hein? poursuivi...

PRÉVAL

Sans doute.

Et qui donc l'emportait?

PRÉVAL

La belle question ! ! Un grand vent qui soufflait ; Un frais nord-est-quart-est... ma peine était extrême, Car il avait le vent. . . je le serre. . . et moi-même Je prends le vent. . .

Le vent ? mais le v olcur fuit ?. .

PRÉVAL

\on, Car je l'arrête couri de lingt coups de canon!...

L'ANTIQUAIRE, stupéfait.

Vous étiez donc en mer ?. . .

PRÉVAL

En pleine mer, j'espère !

l'aatiquaire.

Du canon !. . . Vous aviez donc un vaisseau de guerre ?

PRÉVAL

Grand merci pour le doute ! il est, morbleu, touchant ! Çà. .. me prend-on ici pour un vaisseau marchand? Bref, je force de voile et bientôt je l'aborde... Mon lieutenant déjà saisissait une corde, Mais j'allume la foudre, et, sans plus de raison. Je coule le pirate avec la cargaison !...

l'aotiquaire.

La cargaison... et l'orgue?

PRÉVAL, stupél'iiit à son tour.

Un orgue?

l'a\tiqi'aire.

Quel mystère!

Mais qui donc êtes-vous?

PRÉVAL

Moi ?. . . le fils de ton père !

Oui... ton frère Préval! tu parais interdit? C'est la troisième fois, morbleu! qu'on te le dit! ! !

l'a.\tiquaire.

Mon frère ! est-il possible ?

PRÉVAL

Il le demande encore ! . . .

L'AMIQl AIRE , à lui-même.

Ce n'est pas Grimaldus...

PRÉVAL

Mon nom te déshonore Que tu dis: Grimaldus?

L'ANTIQUAIRE , avec humeur.

Je... ne dis pas cela... Mais la brusque arrivée... ; on vous reconnaît là! J'attendais un savant. ..

PRÉVAL

J'admire ta colère :

aJ'attendais un savant. Tiens ! ce n'est quemon frère ! » De Ion accueil ce frère est fort rcconnaissaul.

l'aotiquaire.

Pardon ! en mes discours aurais-je été blessant ? Pour ma vieillesse, hélas! sois indulgent... Oublie Des rêves qui souvent me ibnt une autre vie.

(S' exaltant peu à peu. )

0 rêves enchanteurs ! vous m'avez transporté

Aux sphères d'où l'on voit la belle antiquité !

Ah! que ne suis-je né dans les siècles de Rome,

Où chaque homme en naissant au moins naissait un homme !

Alors gloire et vertu s'écrivaient dans l'airain ;

Romains, que n'ai-je été votre contemporain! ! !

PRÉVAL

A tort vers le passé ton esprit se dirige ,

Elles Romains perdraient beaucoup de leur prestige

Si tu vivais près d'eux; si tu voulais chercher

Leur gloire et leur grandeur dans leur chambre à coucher ;

Pauvre antiquaire, à Rome où tout droit tu gouvernes.

Tes antiques Romains deviendraient des modernes !

Mais pourquoi m'enchaîner ici .'

PRÉVAL

Pourquoi, dis-tu ?

Parce qu'on trouve ici la gloire et la vertu... Que la gloire française autour du siècle brille ! Oue la vertu reluit dans les yeux de ta fille! Que ta fille est ici. . . que notre France est là. . . Qu'on les voit sans aller à Rome ! !

Pour cela Bien. . . Mais, où cachez-vous vos maîtres en peinture? Où sont vos Phidias? où gît votre sculpture?

PRÉVAL

Faut-il citer des noms?

L'AXTIQl'AIRE, ironiquement.

Citez , monsieur , citez. . .

PRÉVAL

Les Robert ! les David !

l'axïiqi'aire.

Arrêtez! arrêtez!...

PRÉVAL

Les...

l'aaitiquaire.

Faut-il crier grâce! assez! assez! vous dis-je. A chaque nom il semble enfanter un prodige. . .

PRÉVAL

Qu'en dis-tu ?

l'amtiquaire.

Rien !

PRÉVAL

Quoi rien?

Je dis, puisqu'il le faut, Qu'ils sont modernes!...

PRÉVAL

Bon !. . . est-ce tout leur défaut?

Modernes ! dans mille ans, fouillant dans leur histoire, Antiquaires futurs, vous paîrez cher leur gloire ! Oui, sur leur tombe, un jour, expiant ses erreurs, La foule versera des larmes et des fleurs!... Lorsqu'il s'envoie au ciel, on cherche le génie; C'est la mort ici-bas qui lui donne la vie !... Souvent à l'hôpital, mourant, il est porté, Sans doute pour hâter son immortalité !

Faut-il donc négliger la science profonde

Qui fait pour le nouveau revivre l'ancien monde?

Abandonner, ingrat, le culte du passé Pour mieux rendre au présent un culte intéressé ? Que l'encens des flatteurs sur les vivants retombe ! Moi, j'encense les morts et vénère leur tombe!...

Oui, le sage antiquaire, à l'autel du passé, Doit, rempli de ferveur, rendre un culte empressé; Mais, la lumière en main, s'il éclaire l'histoire, Il montre la vertu plus belle que la gloire, Pleure le sang versé par les grands conquérants Et fait servir les morts à guérir les vivants !... Mais le fol antiquaire?... il baisera l'épée Que les pleurs et le sang ont à la fois trempée !... Chez un héros d'Homère il cherche et trouve en vain Ce que pèse son casque ou de fer ou d'airain ; Et ce grand casque en main , admirant sa conquête, Il ne demande point ce que pesait la tête!... Puis il discute un chiffre , une lettre , un prénom ; A plus d'un bon Titus il préfère un Néron j D'un tombeau vénéré s'il soulève la pierre , Flst-cc pour murmurer une sainte prière?... C'est [Hun \{)ir i-l Iv jiiurl qu'il ioachf en souriant

A bien les pieds tournés tout droit vers l'Orient. . Enfin , dans le passé que son œuvre réclame , Il cherche la matière et ne trouve pas Tàme ! . . .

l'a\tiql'aire.

A chacun son bonheur ! . . . qui , moi? j'irais changer? De mes profonds travaux où donc est le danger?...

l'KÉVAL.

Oii, dis-tu ?. . . le danger ?. . . Mais c'est qu'il le demande ! Si ton œil ne voit pas, que Ion oreille entende!... Mais tous ces chevaliers qui cent fois t'ont maudit S'ils avaient pu parler te l'auraient déjà dit!.:. Le danger?... imprudent!... ton docte quiétisme Tout à coup s'éveillanl courut au fanatisme; Puis l'ombre de la mort a devant toi passé... Alors plein de terreur, vieillard, tu t'es pressé Pour fuir l'ombre et saisir le secret de la vie , Et tu touches le but...

Ce but?...

PRÉVAL

C'est la folie!...

Oui, la folie!... ta, vois dans quelle nombre nuit

li'amoiir do la lumière en courant t'a conduit !... Tandis que tes regards s'élançaient dans l'espace , Ici-bas tout changeait de valeur et de place... Pour un poignard rouillé, pour un magot, pour rien. Plus de vingt fois par jour tu vendrais tout ton bien;

Le danger? malheureux ! tu vends, chef de famille, Le pain de tes vieux jours. . . et l'honneur de ta fille ! ! !

l'a.vtiquaire.

Grâce!...

PRÉVAL

Enfin!...

l'axtiquaire.

Voulez-vous à l'heure de ma mort Sur le bord de ma tombe aposter le remord ?. . .

PRÉVAL

\on... je veux te laisser vivre et mourir paisible; Mais puisqu'enfin je vois que ton àme est sensible A cet avis du ciel qui prédit le malheur. Mon pauvre frère, allons, laisse attendrir ton cœur ! . . .

|/a\T1(JLAIRE.

Que faut-il faire"?

PRKVAL.

'11 laul penser à ta faniille; Au pauvre Julien il faut donner ta fille... Ne réponds pas encor. . . je comprends ! Julien Est un enfant sans nom?... Je lui donne le mien!.. Tu vas dire : à quoi sert un beau nom sans fortune ? Je réponds : En cherchant l'on peut en trouver une. Je lui donne la mienne !... Une patrie, enfin? La France servira de mère à l'orphelin, Cette France qui donne à l'étranger qui tombe Un asile toujours... et souvent une tombe!...

L'ANTIQUAIRE attendri.

Le pauvre enfant ! . . .

PRÉVAL

Ecoute, et tu répondras : oui.

Je le sais , tout ton bieu est presqu'évanoui. Toi, l'aîné, que les lois ont fait, par apanage. L'héritier d'un grand nom , ton immense héritage , Tu l'as enseveli dans ce sombre tombeau ; Eh bien ! il faut tout vendre et tirer par lambeau De ces tristes débris une dot pour ta fille. Tous quatre loin d'ici nous vivrons en famille ,

Et nous irons chercher, dans quelque secret lieu, Un monde si petit qu'on puisse y trouver Dieu ! ! !

L'ANTIQUAIRE . à pari.

Vendi-e mon cabinet ! . . . Ceci cache un mystère. . . En serait-il jaloux?..

PRÉVAL

Réponds-moi donc , mon frère !

L'AXTIQUAIRE , à part.

N'a-t-il pas fait trois fois le tour du globe?. . . eh bien , Il forme un cabinet et veut vendre le mien !,.. Pour Julien je vois sa tendresse de père : Il fait un catalogue et veut mon secrétaire !,.. Pour un fou , j'y vois clair ! . . . Grimaldus ne vient pas !

PRÉVAL

Vas-tu parler, enfin ?

L'.ANTIOl AIRE , haut , arec une profonde ironie.

L'exil a des appas Pour certains voyageurs. . . mais , sans courir la terre L'on découvre souvent chez soi plus d'un mystère. . . Votre ruse a du bon. . . c'est bien tourné ! c'est fin ! Mais le commencement valait mieux que la fin I Et puis il est trop tard... ma fille se marie

Aujourd'hui! dans une heure! et quoique ma folie Soit grande, je ne puis, pour vous faire ma cour. Marier mon enfant deux fois le même jour? Adieu donc ! emportez en mer votre morale , Là... l'esprit affamé volontiers s'en régale; Ayez soin d'en charger tout plein votre vaisseau Et... ne laissez pas choir la cargaison dans l'eau!...

( Il rentre dans sa bibliothèque.) PRÉVAL stupéfait , immobile , après un silence.

De Paris au Japon et du Japon au Caire,

Le plus sot animal, morbleu, c'est l'antiquaire ! ! !

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