SCÈNE VI
L'ANTIQUAIRE à son frère.
Enfin donc, mon sauveur, Je t'appelle et tu viens en aide à mon honneur!...
PRÉVAL
Je me souviens qu'hier, par un ciel sans étoiles, Frère, tu me chassais en mer à pleines voiles!...
l'aktiquaire.
Hélas! depuis hier le ciel est bien changé !... Je n'ai d'espoir qu'en toi !.. .
PRÉVAL , à part,
L'aurais-je mal jugé ?
Le remords viendrait-il ?
Entre nous... je confesse..
Que. . . j'ai bien quelques torts.
PRÉVAL souriant.
Quelques torts !
Ma tendresse
Pour ma fille un instant sommeilla dans mon cœur, Et peut-être. . . ai-je. . . un peu. . . négligé son bonheur.
PRÉVAL
Un peu ?. . . comme il s'accuse ! . . . l'antiquaire.
Hélas ! tiens , j'ai beau faire, Mais la voix du passé, chez moi, ne peut se taire.
PREVAL , se contenant à peine.
Peut-être apprendras-tu de quelque vieux Romain Comment le passé donne à l'avenir du pain !
Oh ! le mot est bien dur !
PRÉVAL
Et plus dure est la chose !
Toi, si fier de comprendre et l'effet et la cause, Réfléchis sur ceci : pour vivre il faut manger ! Si le mot est trop dur, tâche de le changer ; Moi je connais un mot sur cette pauvre terre Qu'on n'a jamais changé :
l'axtiquaire.
Lequel ?
PRÉVAL
La faim , mon frère ! î
L'ANTIQUAIRE, avec un sourire ironique.
Je reconnais le prix de tes rudes leçons,
Mais un heureux secret changera leurs façons. . .
PRÉVAL
Un secret?
Le mourant relève encor la tête!...
Aux seuls yeux du public ma ruine est complète... Je suis fort riche encor I...
PRÉVAL , à part.
Ahl diable!
Qu'en dis-tu?...
Partages-tu ma joie ?. . .
PRÉVAL
(A part.)
Oui, certe !... Il est perdu î
L'ANTIQUAIRE , avec un grand mystère.
Je possède là-haut , en estimant au pire , Au moins un million!... et s'il me plaît de dire Deux millions ! oui deux! ! qui donc m'empêchera?
PRÉVAL
Persoi)nie !
l'axtiquaibe.
A la bonne heure !
PBÉVâL.
Oui, mais qui le croira?
l'aktiquaire.
Toi ! juges-en plutôt... tout est fermé sans doute? Mais je vais m'assurer que personne n'écoute... Quand je vis les recors fondre sur ma maison Je ne m'amusai point à perdre la raison. . . Je saisis mon trésor... et je courus bien vite Le cacher. . . et si bien. . . que malgré leur visite Ils ne l'ont pas trouvé !
PRÉVAL
Ceci ne va pas mal. . . Mais quel est ce trésor?...
l'axtiquaire.
Chut!... l'orgue du Tubal !
PRÉVAL , à part.
Je respire ! j'étais vaincu de guerre lasse.
Qui, moi, le ruiner deux fois? Je criais, grâce 1...
VmfÏQïjAiiÈ,.
En peu de mots je vais t'expliqùèf iûëÉ plfôjéfs.
FIRXtiN souriant , à pari
D'un pauvre arbre abattu ce sont les derniers jets. .
l'axtiquaire.
Puisque le ciel jaloux ne m'a pas trouvé digne De garder ce Tiibal, frère, je me résigne. A la France je fais rièt mes conditions : Je lui vends mon Tubal !
PRÉVAL
Combien ?
l'àIitiqcaire.
Deux millions !
PRÉVAt.
Un peu cher !
L'AXTtQUAlRE.
D'un seul coup je refais ma fortune ; Alors plus de soucis, plus de crainte importune... Sur les bords de la Seine, au pied d'un vert coteau, Ombragé par un bois, il est un vieux château; Je l'achète. . . il paraît qu'on veut de cette terré Le double de son prix..» Mais tu sauras, mon frère,
Que l'ignoranl veudeur, privé de sa raison, Croit me vendre fort cher une vieille maison. . . Mais moi, j'ai découvert un réduit vénérable Tendu d'un cuir doré ! valeur inestimable Qui remet l'équilibre au prix du vieux manoir. Si tu veux dès demain, frère, nous Tirons voir... J'ai le projet de faire en la salle gothique... Avec économie. . . un muséum antique !
PRÉVAL , avec colère.
Que dit cet insensé ? Serais-tu donc maudit ? Encore un cabinet?
Mon frère ! un tout petit !
PRÉVAL
Tout petit !... ah ! bientôt il serait, j'imagine, Comme un bois s'étendant par tète et par racine !
Frère, je deviens sage et ne veux réunir Que les vieux manuscrits et les vrais Elzevir ; Puis les bronzes de Rome et ses belles sculptures. Les plus fins marbres grecs, les plus nobles armures; Enfin, })ai-ci, par-là, quelques fameux tableaux
Des maîtres en renom. . . les plus vieux. . . les plus beaux, Et peut-être. . . selon la grandeur du musée , Quelques grands bas-reliefs venant du Colisée, Quelques japons, quelques. . .
Arrête-toi tout net !
l'a\tiquaire.
Hein?
PRÉVAL
Tu ne feras pas ce petit cabinet !. . . l'axtiquaire.
Cet arrêt...
PRÉVAL
Est plus sûr que l'arrêt d'un oracle ! Ou bien exprès pour toi fais faire un bon miracle : Ton Grimaldus est faux! Son orgue fait ad hoc Porte deux vieux tuyaux nasillards de Saint-Roch ! ! !
0 ciel !
PRÉVAL , à pari.
Voyons l'effet du calmant qu'il avale.
Mais, morbleu, j'en conviens, la dose est infernale!
l'aktiquaire.
Non! nonl c'est impossible! on ne me trompe plus! Le vieillard que je vis était bien Grimaldus. . . Il portait un extrait du livre de passage Signé de toi!...
PRÉVAL
Merci du nouveau témoignage!...
Car le vrai Grimaldus a perdu sur mon bord Ce précieux extrait... Je présume très-fort Qu'un marin s'en servit hier en maître habile. . . Le reconnaîtrais-tu ?. . .
L'ANTIQUAIRE, le regardant en face.
Dans vingt ans! entre mille î
PRÉVAL, à part.
Très-bien ! il me rassure !
l'axtiquaire.
Eh bien ! non ! ce vieillard N'est pas un imposteur !
PRÉVAL
0 chances du hasard !
l/oilà le Grimaldus, le seul vrai, l'authentique...
(A part.)
Qui, pour guérir un fou, nous vient tout droit d'Afrique î