L'antiquaire
;L n'est peut-être pas de passion, ^ou de manie, si l'on veut^ qui soit plus entraînante que celle de la curiosité ; aussi ceux qui sont atteints de cette innocente manie méritaient assurément d'avoir leur place sur la scène. Les médecins, les avocats, les peintres, ont fourni le sujet d^un grand nombre de pièces; on peut en dire autant des Anglais,
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des Gascons, des joueurs, des avares, et de bien d'autres encore. La célèbre bibliothèque dramatique de M. de Soleinne contenait des séries très-importantes dans ces différents genres, mais fort peu de chose sur les curieux.
Aujourd'hui les amateurs, au nombre desquels on peut comprendre les bibliophiles, forment une phalange nombreuse et imposante qui va s'augmentant tous les jours ; aussi ai-je pensé qu'il ne serait pas sans intérêt d'essayer une étude sur le rôle qu'ont joué sur la scène nos devanciers, et même nos contemporains : curieux, antiquaires^ amateurs et collectionneurs.
Il faudrait remonter très-loin si l'on voulait faire l'histoire de la curiosité ; cependant son importance ne date réellement que du dix-septième siècle : les curieux étaient déjà assez nombreux à cette époque pour que plusieurs ouvrages en donnassent la liste; au siècle suivant, leur nombre augmente encore, grâce aux ventes
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avec catalogues imprimés que Gersaint inaugura d'une manière si brillante. Gersaint aimait son négoce, qui n'a, disait-il lui-même, « rien que d'agréable et d'amusant, » et il est resté le modèle du genre. Les amateurs d'antiquités étaient déjà en assez grand nombre à son époque pour obtenir les honneurs de la scène, et pour être tournés en ridicule par l'auteur de la pièce, devenue rare, que je publie pour le plaisir des curieux, et non autres.
La comédie de V Antiquaire est bien loin d'être un chef-d ^oeuvre ; on y trouvera cependant des vers assez bien tournés et quelques scènes assez jolies; mais c'est surtout comme peinture d'un côté peu connu des moeurs du temps qu'elle est intéressante pour les amateurs d'aujourd'hui'.
I. La pièce de r Antiquaire, imprimée à- Paris en i75i, in- 12, était destinée aux collèges, et on remarquera qu'elle ne renferme aucun rôle de femme. Elle est attribuée à l'abbé de Laporte dans la France littéraire de Quérard, et dans le Catalogue de la Bibliothèque dramatique de M. de So-
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Pantaxès, l'antiquaire, et Damoclès, le marchand d anticailles, rappellent de loin quelques-uns des curieux tournés en ridicule par La Bruyère. Qui ne se souvient de Démocède, qui vous étale et vous montre ses estampes, et de Diognète, qui sait d'une médaille \q frust^ \q feloux ^ et la fleur de coin ?
Icij c'est Valère, le fils de l'antiquaire, qui demande à son père
De quelle utilité sont ces meubles antiques, Ces vieux morceaux de fer, ces restes de boutiques, Que l'on ne peut toucher sans se gâter les doigts, Tant ils sont pleins de crasse?
Le jeune homme, bien entendu, préfère
leinne. D'après une ancienne note manuscrite d'un exemplaire que je possède, elle serait de Valois d'Orville. Le catalogue de M. de Soleinne donne l'Antiquaire comme rare. L'exemplaire de ce célèbre bibliophile contenait des corrections manuscrites de l'auteur. J'ai corrigé dans la réimpression quelques fautes d'impression de peu d'importance ; il est cependant certains vers, peu nombreux il est vrai, que j'ai cru devoir conserver avec leurs imperfections.
Il n'existe qu'une édition de V Antiquaire ; cependant les deux exemplaires en ma possession présentent quelques différences provenant de corrections faites pendant le tiragca
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la danse et la musique, mais son père a réponse à tout :
On trouve tout cela dans l'Art des anticaillcs, C'est l'art universel que celui des médailles. Tu connais Fadius, ce médailliste expert, Qui sait son Goltzius tout comme son pater?
Ce Fadius^ a un homme sçavant, » qui revient un peu plus loin, pourrait bien n'être autre que Caylus, le célèbre antiquaire.
Au second acte on voit sortir Crispin, le valet du jeune homme, a pour aller s'habiller en valet d'antiquaire. » Quel pouvait bien être le costume d'un valet d'antiquaire? La pièce ne nous l'apprend pas, mais Grispin fait mieux : il revient a déguisé en marchand d' Anticailles ^ en guêtres et en Perruque à Cadenette, ayant une Cassette pendue devant lui. » Voilà des détails de mise en scène qui ont bien leur prix.
Mais une scène qui offre un véritable intérêt d'actualité, c'est celle oU le mar-
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chand tire de sa cassette une petite collection de faux autographes : on croirait vraiment voir le trop célèbre Vrain Lucas venant offrir sa marchandise à M. Chasles. L'ordonnance du médecin de Pyrrhus , l'arrêt de l'Aréopage, la lettre de Pierre de Provence à la belle Maguelonne, n'ont rien, après tout, de plus invraisemblable que les lettres de Gléopâtre à son très-aimé Jules César, de Lazare le ressuscité à saint Pierre, son ce très-ami Petrus », de Thaïes, d'Archimède, ou que le laissez passer de Vercingétorix. Voici, pour commencer,
l'ordonnance
Qu'écrivait pour Pyrrhus son premier médecin.
Le marchand d'antiquités tire ensuite de sa cassette un vieux parchemin. Qu'est-ce? demande Pantaxès :
C'est la lettre qu'écrit la belle Maguelonne
A Pierre de Provence, au camp devant Crémone.
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Voici encore un autre document qui n'est pas moins curieux :
.... C'est un acquit d'un roulier Tyrien, Qui voituroit le vin d'un marchand Rhodien. . .
Puis c'est le billet qui gagna le gros lot d'une loterie que fit Creuse, femme d'Énée, quand celui-ci quitta sa patrie; et enfin :
.... C'est un arrêt du Sçnat de la Grèce Qu'on nomme Aréopage
Et comme la crédulité de l'antiquaire est inépuisable, le faux marchand d' anticailles lui vend encore
La lanterne qu^avoit autrefois Diogène,
Lorsqu'il cherchoit un homme en la place d'Athène.
Enfin vient l'anneau du roi de Lydie, anneau qui joue un très-grand rôle dans la pièce :
La bague qu'autrefois avoit Gygès au doigt,
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Anneau miraculeux dont la vertu sensible Fait disparoître un homme et le rend invisible.
Je vous la laisserai pour dix-huit mille francs.
La comédie qu'on lira plus loin n'est pas la première pièce de théâtre qu'on ait faite sur les curieux, ou, pour mieux dire , contre les curieux. Dans un opéra-comique représenté à Paris le 7 juillet 1742, également sous le titre de V Antiquaire, — pièce médiocre, du reste, et qui n'a pas été imprimée, le principal personnage portait le nom de Médaillon^ « entêté de médailles et d'antiques. » Médaillon refusait d'accorder la main de sa fille à Léandre, et réservait sa préférence à un médailliste comme lui, appelé Le Buste. Parmi les autres personnages figurait, comme dans la comédie , un valet d'antiquaire-, seulement il portait le nom de Stras.
Passons maintenant à une petite pièce intitulée la Boutique du Bijoutier , satire dramatique, traduite de l'anglais, si l'on
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en croit le titre'. C'est une simple pièce à tiroir, oti l'intrigue fait absolument défaut ; on voit successivement entrer dans la boutique du bijoutier des acheteurs qui lui demandent différents objets, et le marchand se livre, suivant les divers personnages qui se présentent, à des réflexions plus ou moins satiriques ou philosophiques. A ce point de vue, cette satire ne contient rien qui mérite d'être reproduit ; je me bornerai à extraire les passages qui offrent quelque intérêt au point de vue de la curiosité :
« La toile levée, on découvre une boutique de bijoutier; le maître est assis derrière son comptoir, regardant ses livres...
Le Bijoutier.
Il me semble que j'ai fait une assez bonne journée ; une montre d'or, trente-cinq guinées. Voyons un peu
I. Choix de petites pièces du théâtre^ anglais ^ traduites des originaux. Londres et Paris, lySô, in- 12.
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à combien elle me revenoit. (// parcourt ses registres.) M'y voici : Prêté à Mylady Bassette dix-huit guindés sur sa montre. Fort bien : elle est morte sans la retirer. Un cabaret de vieille porcelaine, cinq livres sterling... Acheté d'un brocanteur, cinq chelins. Bon... Une coquille curieuse, pour faire une tabatière, deux guinées... achetée d'un pauvre pêcheur un demi-sol... Si je n'avois fait celte coquille que six sols,^ personne n'auroit voulu l'acheter. Tant mieux : grâces aux folies et à l'extravagance du genre humain, je crois qu'avec ces joujoux d'enfans et ces misères dorées je me ferai bientôt un joli état sur le pavé de Londres.
Une autre scène, où figure un petit-maître, donne une idée d'un certain genre de curiosités que recherchaient quelques amateurs du dix-huitième siècle :
Le Petit-Maistre.
Faites-moi voir, Monsieur, une de vos plus belles tabatières.
Le Bijoutier.
Monsieur, en voici une de pur or, une très-belle boëte en vérité. En voici une autre d'or émaillé, une troisième de vermeil, ciselée à ravir; une quatrième, d'une coquille très-curieuse, montée en or.
Le Petit-Maistre.
Le diable emporte vos coquilles. Il n'y en a pas une
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où un homme de ma sorte puisse décemment mettre SCS doigts. J'en veux une, moi, qui ait quelque jolie miniature au revers du couvercle, quelque chose... là... qui puisse fournir de jolis mots, des saillies ingénieuses, de bonnes obscénités...
Le Bijoutier.
Des saillies ingénieuses et des obscénités! Voilà donc, Monsieur, deux termes synonymes?
ht petit-maistre sorti, entre un personnage d'un âge mûr :