GÉRONTE
On m'a dit, Monsieur, que vous teniez magasin de curiosités. Avez-vous maintenant dans votre boutique quelque chose de joli, de rare, de vraiment curieux?
Le Bijoutier.
Oui, Monsieur, j'en ai un très-grand nombre; mais la plus ancienne curiosité que j'aye dans ma boutique, c'est un petit plat de cuivre sur lequel est gravé le discours qu'Adam fit à notre mère, à leur première entrevue, et la réponse de la bonne Eve. Les caractères, par laps de tems, sont devenus inintelligibles; mais c'est justement ce qui en fait le prix. Ce qu'il y a de très-remarquable dans ce morceau, c^est que le discours d'Eve est trois fois plus long que celui de son
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mari. J'ai, de plus, une de ces trompettes qui aidèrent à renverser les murs de Jéricho; une boucle du manteau de Samson, enfermée dans un morceau du manteau de Joseph; une... que sais-je, moi? Mille autres antiquités judaïques, que j'ai achetées de ces honnêtes messieurs au prix qu^ils ont voulu. J'ai encore le ton sur lequel Orphée toucha sa lyre pour enchanter le diable et pour ramener sa femme.
Dorante.
On ne l'a pas cru, j'imagine, un ton fort amusant, car, depuis Orphée, personne ne s'est soucié de l'apprendre.
Le Bijoutier.
J'ai aussi, dans une petite phiole, quelques unes des larmes que versa Alexandre de colère de n'avoir plus de mal à causer. J'ai une tabatière faite du bois de ce fameux tonneau qu'habitoit Diogène. J'ai le filet presque imperceptible dans lequel Vulcain prit son épouse et son galant ; mais nos femmes d'aujourd'hui sont devenues si pr&digieusement chastes qu'il n'y a pas eu une seule occasion d'en faire usage depuis bien des années.
Dorante, à part, à deux dames.
Avec un peu de malice, on supposeroit aisément qu'au lieu de chastes, il a voulu dire rusées.
Le Bijoutier.
Item. La célèbre flûte de Gracchus, le célèbre orateur
Jûus les pièces iic théâtre. xvij
romain , qui s'en servoit , en touchant une certaine note, pour rc'gler sa voix et pour rempcchcr de s'e'levcr trop liaut, lorsqu'il disputoit en public.
Cloé, à Dorante.
Qu'une pareille flûte, si l'on pouvoit l'écouter, seroit utile dans les caffés et dans vos autres lieux de querelles et de discussions.
Dorante.
Oui, Madame, et je crois, de plus, que bien des pauvres maris seroient charmés d'en avoir une semblable pour modérer certaines voix dans le sein de leur ménage.
Plus loin Géronte demande au bijoutier :
N'avez-vous pas quelque petite boëte avec un cœur blessé peint sur le dedans du couvercle? Quelque jolie bague avec une devise amoureuse ? quelque chose, enfin, qui soit élégant et hors du commun?
Le Bijoutier.
Eh oui! mon cher Monsieur, j'ai la plus jolie tabatière du monde. Au dedans du couvercle, remarquezvous? est peint en miniature un homme de soixantedix ans qui joue l'amoureux et qui court comme un
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petit garçon après des jupons et des colifichets pour toucher le cœur d'une jeune fille.
Et là-dessus le bijoutier fait l'éloge de sa profession, car il pense comme Gersaint que le négoce des curiosités « n'a rien que d'agréable et d'amusant... » Puis il continue à se livrer à des réflexions philosophiques sur son métier :
Il me conduit très-souvent à des spéculations plus agréables que je ne puis l'exprimer. Je m'assieds, quand je veux, derrière mon comptoir; je regarde ma boutique et les marchés qu'on y fait comme une représentation en petit de ce qui se passe sur le théâtre du monde. Lorsque je vois entrer un sot qui va me jeter cinquante ou cent guinées pour une misère qui n'a pas pour un écu de valeur réelle, je suis d'abord très-surpris; mais quand je regarde ce monde et que j'y vois des terres, des châteaux, des contrats troqués contre des équipages fastueux, de grands biens contre un titre, une vie aisée, libre , honnête à la campagne , contre un pompeux esclavage à la Cour; quand j'y vois la santé troquée avec fureur contre les maladies, le bonheur contre le hasard du jeu, et tant d'autres folies, mon étonnement cesse. A coup sûr, le monde n'est qu'une grande boutique de bijouterie, et tous ses habitants sont fous de colifichets...
On trouve encore quelques détails inté-
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ressauts sur les curieux du siècle dernier dans l' Amateur j « comédie en vers et en un acte, par M. Barthe, de l'Académie des Belles- Lettres de Marseille, représentée pour la première fois par les Comédiens François Ordinaires du Roi , le 3 mars 1764. » Les^rôles étaient bien distribués : celui de Valère , l'amateur , était joué par Mole; Grandval faisait Damon , ami de Valère ; le rôle de Constance, fille de Damon, était rempli par M^^^ Doligny, et celui de Pasquin , valet de Valère , par Préville,
Damon destine sa fille à Valère, qui ne l'a pas vue depuis son enfance; il avait fait faire la statue en marbre de sa -fille. Or la statue a disparu, et c'est en vain que Constance la cherche partout ; elle la demande à son père, qui lui fait la confidence d'un tour qu'il veut jouer à Valère :
J'avois résolu de le taire, Mais il te faut céder. Eh bien, tu scauras donc
[ Les Curieux
Qu'il aime tous les Arts, qu'il est fou de Peinture, D'Architecture, de Sculpture.
Constance.
Seroit-ce un de ces gens qu'on appelle Amateurs?
Da.mon.
C'est mon intention
Qu'il ne te sache pas même dans la maison.
De ses gens tu n'es point connue,
Mais il te verra sans te voir.
Je lui fais vendre ta statue Pour une Antique. Eh bien! sens-tu tout le pouvoir, Tout l'effet d'une Antique? Elle aura son suffrage : Elle passe pour Grecque. Heureusement pour nous La mode est pour le Grec : nos meubles, nos bijoux,
Étoffe, coëffure, équipage, Tout est Grec, excepté nos âmes ; et d'ailleurs Ta statue a trompé jusqu'à des Connoisseurs.
Constance.
Cela me réjouit d'avance. Pour lui "je serai donc une Antique? Je pense Qu'il sera bien surpris
Damon.
Je te le dis encor, je veux absolument
dans les pièces de théâtre. zzj
Le corriger d'un ridicule.
C'est un enthousiaste! Ennuyé de Paris, Il brûle d'habiter l'Italie, un pays Où tout charme, dit-il, mes yeux et mes oreilles, Où je marche entoure des plus rares merveilles.
Il faut avoir l'honneur de le fixer en France.
Pasquin entre tout ému ; son maître est amoureux fou ! Damon veut connaître l'objet de cette passion subite :
Pasquin.
Monsieur... c'est... une Antique.
Damon.
Une Antique!
Pasquin.
Oui, Monsieur, la chose étoit comique.
J'en ris encor : cela faisoit tableau.
Par je ne sais quel homme il se laisse conduire Chez l'heureux possesseur de ce rare morceau. A peine on vient de l'introduire, Tout à coup un objet nouveau Le frappe, le saisit (ce n'est qu'une statue). Toute son ame est dans ses yeux; Il se tait, il admire, il est rêveur, joyeux, Questionne, interrompt, et pour en juger mieux Change vingt fois de point de vue.
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Oh! ce marchand est un nigaud, Si dans ce moment même elle n'est pas vendue Quatre fois plus qu'elle ne vaut.
Damon.
Elle lui plaît, celte statue.
Pasquin, d'un air important.
Elle me plaît aussi, car elle n'est pas mal; Je l'estime un original.
Entre Valère, qui ne se tient pas de joie; il fait part à Damon de sa récente acquisition : une statue Grecque, la merveille de la sculpture, une « Antique! » Mais, lui dit Damon, si vous vous trompiez?
Valère.
Et le coin de l'antiquité!
Oui, quoique des ans respecté, Ce marbre même atteste une vieillesse auguste. Par intérêt pour moi, ne soyez pas injuste; On ne me trompe point. Le moderne cizeau
Rend-il ce simple, ce vrai beau, Ce moelleux des contours, ces attitudes fières?
Damon, ironiquement.
Il est vrai, nous vivons dans de malheureux tems.
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Pigal peut-il être un grand homme?
Rien n'est beau s'il n'a deux mille ans, Et s'il ne vient ou d'Athcne ou de Rome. Girardon et Puget n'ctoicnt que des enfans.
Damon veut savoir de qui est ce beau marbre et dans que lendroit il a été trouvé :
Valère.
Il est de Praxitèle, ou bien de Phidias.
Dans un Château royal maintenant en oubli
Ce marbre étoit enseveli ; C'estquelqu'undenos Rois, François premier sans doute, Ce prince aimoit les Arts.
Damon.
Et les femmes aussi.
Dans la scène suivante on voit entrer plusieurs laquais qui portent la statue. Valère les renvoie pour la contempler tout à son aise et pour la faire admirer au père du modèle, un barbare qui n'aime pas les
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arts! — ce Vous n'avez là qu'une poupée, Monsieur l'Antiquaire, reprend Damon,
Mais vous faites la cour,
Je pense, à Célianle?
Valère.
A cette jeune folle...
Un laquais vient à ce moment annoncer la visite de Céliante :
Ce n'est pas moi qu'elle vient voir, C'est mon cabinet
Et Céliante, à qui Valère vient de faire admirer la statue de sa rivale :
Il est excellent, votre ami.
De son Cabinet magnifique
A peine ai-je vu la moitié.
Pour me montrer je ne sais quelle Antique Il m'en a fait sortir. C'est un homme noyé S'il continue. Avec quelle grave importance Il vous montre en détail ses marbres, ses tableaux!
Il s'arrête avec complaisance
Sur des chiffons qu'il trouve beaux.
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Si vous n'admirez pas les plus petits morceaux, Il pétille d'impatience.
Dam ON.
Ce cabinet pourtant lui fait honneur.
CÉUANTt;.
Le Cabinet d'un Amateur!
Où je n'ai pu m' asseoir; pas un meuble commode, Pas un des bijoux à la mode...
Damon, cependant, ne se tient pas pour battu, et veut justifier ses goûts d'amateur :
Chez moi je goûte un calme pur,
Je vis heureux, je vis obscur,
Loin des froides plaisanteries, Des airs d'un fat titré, des riens, des flatteries ;
Je suis de vingt siècles divers. Et, de mon Cabinet, je parcours l'univers.
Le dénouement de la pièce se devine :
l'amateur ne peut en croire ses yeux lorsqu'il voit paraître Constance; c'est son chef-d'œuvre vivant , sa statue animée.
Damon fait son compliment au nouveau
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Pygmalion et lui donne sa fille, qui le
corrigera de sa manie pour les antiquités. Parmi les pièces de théâtre où figurent des curieux, il faut encore citer le Connoisseur ^ comédie en trois actes et en vers, par un médecin-oculiste, le baron de St*** (Lefebvre de Saint- Ildephont), gendarme de la garde ordinaire du roi'. Je citerai seulement quatre vers de la comédie du Connoisseur :
Pour Monsieur de l'Exergue, il est savantissime ; Le titre de moderne à ses yeux est un crime; Les siècles, suivant lui, donnent la qualité, Il veut dans une fille un air d'antiquité.
Cette pièce est imitée du conte bien connu de Marmontel qui porte le même titre, et dont le sujet avait déjà inspiré deux pièces également intitulées le Connoisseur ^ l'une de La Coste de Mézières, en trois actes et en prose 2, et l'autre de Marsollier; cette der-